Questions sur un quiproquo

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Questions sur un quiproquo
Par Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

POURQUOI est-il si difficile d’être entendu des journalistes quand on parle du journalisme ? Pourquoi ne peut-on rien écrire sur cette profession sans avoir à se justifier, devant les tribunaux parfois, et sans s’exposer à l’abus de pouvoir des prières d’insérer et des droits de réponse sans appel ? Pourquoi est-il aujourd’hui tellement dangereux d’aborder ces sujets que quelques très bons écrits de journalistes sur les choses de télévision ne trouvent pas d’éditeur ?

Pourquoi ceux qui ont un quasi-monopole de la diffusion massive de l’information ne supportent-ils pas l’analyse des mécanismes qui régissent la production de l’information et, moins encore, la diffusion de la moindre information à ce propos ? Pourquoi un livre dont - au moment où j’écris - il n’a pas été dit un seul mot dans un quotidien soucieux de sa réputation de sérieux, et qui a déjà été lu à ce jour par plus de 70 000 lecteurs, sans doute moins convaincus que les journalistes de la transparence du journalisme, fait-il l’objet d’une mise au point hautaine ?

Qui a jamais nié qu’il y ait d’immenses journalistes, plutôt, évidemment, du côté des journalistes d’enquête et d’investigation que des éditorialistes ou des animateurs-amuseurs ? Mais quelle est la fatalité qui fait que, identifiant la description la plus objectiviste des mécanismes à un pamphlet contre des personnes, les journalistes se dressent comme un seul homme contre l’analyse iconoclaste ? Et que les plus sensibles et les plus intègres des journalistes, les plus soucieux de l’image réelle et de la réalité idéale du journalisme prennent fait et cause pour l’ensemble de la profession - donc pour les plus indéfendables, ils le savent mieux que personne, de leurs confrères ?

Pourquoi dans ce champ hautement différencié qu’est le journalisme, traversé, comme l’Eglise ou l’école, par des concurrences et des conflits entre des gens qui font des métiers très différents ou qui font très différemment le même métier, la ruse de la raison sociale, qui a mille tours dans son sac, veut-elle que ce soit le prêtre ouvrier exemplaire ou le curé de paroisse dévoué qui prenne les armes pour défendre les cardinaux prévaricateurs ou les évêques corrompus contre des adversaires qui sont en fait ses alliés et qui, comme tous les hérétiques, ne font rien d’autre que rappeler la profession à la pureté idéale des commencements ?


NDLR : Edwy Plenel, directeur de la rédaction du Monde, avait voulu faire connaître dans Le Monde diplomatique son mécontentement à la suite de la publication par Liber-Raisons d’agir du livre de Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, consacré à l’analyse du « journalisme de marché ». Dans le même numéro du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet avait présenté le débat sur le journalisme, l’auteur de l’ouvrage avait réagi au texte d’Edwy Plenel.. Pierre Bourdieu, éditeur de l’ouvrage, s’était également exprimé.



http://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/BOURDIEU/10067 - février 1998