Interview Maxime Rodinson 05/10/01

 Ce qui s'est passé à New York n'est pas isolable de la lutte Orient-Occident.

 Interview Maxime Rodinson
« Ce qui s'est passé à New York n'est pas isolable de la lutte Orient-Occident. »

Jérôme Cordelier avec Marie-Sandrine Sgherri

Maxime Rodinson, 86 ans, l'un des plus grands orientalistes contemporains, a dédié sa vie à l'islam et aux civilisations arabes (sa biographie de Mahomet fait référence). Historien des religions, il parle l'arabe, l'hébreu, le turc et le guèze (éthiopien ancien).

Le Point : Dans « La fascination de l'islam », vous présentiez déjà - en 1980 - l'islam comme le grand rival de l'Occident chrétien, bien avant Huntington. Pensez-vous, comme lui, que nous vivons aujourd'hui un « choc des civilisations » ?

Maxime Rodinson : On peut y déceler une origine de cette sorte. Il existe une concurrence entre l'Orient et l'Occident, c'est évident. Mais le phénomène est complexe. On ne peut pas affirmer globalement que tel événement ressort de la civilisation et que tel autre, non...

Le Point : Aviez-vous constaté des signes avant-coureurs ?

Maxime Rodinson : La guerre entre les pays de l'islam et les pays chrétiens sous leurs étendards religieux respectifs dure depuis le début de l'islam, il y a plus de quatorze siècles. Le conflit a même parfois été plus dur qu'aujourd'hui. Prenez les croisades, les guerres coloniales, entre autres... Actuellement, la tendance est à tout réduire au facteur national. Mais c'est une erreur. Un exemple : le film du cinéaste égyptien Youssef Chahine sur l'expédition en Egypte de Bonaparte en 1799. Chahine nous présente les choses avec la vision nationaliste contemporaine : les Arabes qui habitaient l'Egypte se révoltèrent contre l'intrusion des étrangers. En vérité, c'était davantage une indignation de musulmans. De musulmans, plus que d'Arabes... Le fait national agissait de manière complexe, caché, mais les contemporains considéraient les événements d'un point de vue religieux : les infidèles viennent nous attaquer.

Le Point : Cette dimension religieuse, la retrouve-t-on dans le conflit actuel ?

Maxime Rodinson : Naturellement. C'est ainsi depuis le début : l'islam fut considéré dès sa formation au VIIe siècle comme une hérésie chrétienne. Des individus sous la direction d'un faux prophète proclament des faussetés sur la nature de Dieu, les obligations des fidèles, le rôle de Jésus...

Le Point : Qu'est-ce qui arme le bras des terroristes musulmans ? L'islam ?

Maxime Rodinson : D'une certaine manière, oui. En tout cas, l'islam tel qu'ils le comprennent. C'est l'idéologie principale qui gouverne leurs actes.

Le Point : La religion est-elle l'unique facteur ?

Maxime Rodinson : Evidemment, non. Quand deux mondes s'affrontent, tout joue. L'argent, le pouvoir, la foi... Quelle motivation l'emporte sur l'autre ? C'est indémêlable. Ce qui s'est passé à New York n'est pas isolable de la lutte Orient-Occident dans sa globalité.

Le Point : Comment expliquer cette haine de l'Occident ?

Maxime Rodinson : Qu'est-ce que l'Occident pour les musulmans ? Un monde chrétien, donc un monde d'infidèles, d'incroyants, de gens qui disent des horreurs sur le prophète Mahomet. Ils doivent être combattus par la parole si c'est possible, et sinon, dans certaines circonstances, par le glaive. Cette haine a aussi une dimension patriotique si l'on peut dire. Tant que l'Occident ne vous dérange pas, ça va. Mais aussitôt qu'il veut ou paraît vouloir imposer ses valeurs... Au nom de ses valeurs à soi, le spectre resurgit. Aujourd'hui, on regarde les choses avec plus de modération, mais depuis une cinquantaine d'années à peine. Le concile Vatican II, en 1965, a considéré qu'il y avait des valeurs précieuses dans l'islam. Mais les papes récents ont eu beaucoup de difficulté à imposer cette version des choses.

Le Point : De quelle manière cette haine a-t-elle été nourrie par les ressentiments, les frustrations ?

Maxime Rodinson : Le décalage de la prospérité joue évidemment un grand rôle. Les musulmans subissent l'influence des modes et des représentations européennes, non sans humiliation.

Le Point : Les ressentiments des musulmans sont-ils liés à la colonisation ?

Maxime Rodinson : Cela a commencé bien avant. Dès le... VIIe siècle. Les musulmans n'en ont pas toujours conscience, mais ils se sont imposés les premiers en Europe comme concurrents, avec des aspirations dominatrices. La plupart des pays musulmans actuels étaient alors chrétiens - l'Egypte, la Syrie, la Turquie... Pendant longtemps, les musulmans ont été les plus forts, les plus riches, les plus civilisés.

Le Point : Comment l'Occident a-t-il fini par l'emporter ?

Maxime Rodinson : Au bout de plusieurs siècles, par la force, mais aussi par les idées et le commerce. Ce processus a commencé dans les années 1300-1400. L'Occident chrétien a définitivement emporté la partie quand, à partir des années 1800, sa domination technologique a été écrasante. En fait, quand les canons et les fusils occidentaux se sont mis à tirer plus vite...

Le Point : Pourquoi, comme vous l'avez analysé, l'islam a-t-il toujours suscité autant de ferveur chez les masses ?

Maxime Rodinson : C'est une religion aux préceptes assez simples et convaincants. Un seul Dieu, qui ordonne toute chose dans le monde... Pour adhérer à l'islam, il suffit de prononcer une formule : « J'atteste qu'il n'y a de divinité que Dieu et que Mahomet est son prophète. » Avec cela, vous êtes musulman. Il est de coutume de circoncire les nouveaux fidèles. Mais ce n'est pas obligatoire. Si les soldats de Napoléon ne se sont pas convertis à l'islam, c'est que les savants musulmans, en fait très ennuyés par la perspective d'une conversion aussi massive, ont imposé deux conditions : la circoncision et l'interdiction de boire du vin. Cette dernière était inacceptable. Et voilà pourquoi les Français sont chrétiens et pas musulmans.

Le Point : Les uns soutiennent que l'islam prône la paix, les autres qu'il porte en germe la violence. Peut-on en fait être catégorique ?

Maxime Rodinson : Aucune religion n'est totalement pacifique ou totalement belliqueuse. On trouve dans le Coran des sourates qui prônent l'amour, d'autres, la violence. Les prédicateurs citent tel passage du Coran ou tel autre, suivant leurs préférences et les besoins du moment. Le texte comprend des choses tout à fait contradictoires. Parmi les versets les plus anciens du Coran, il est indiqué par exemple que l'on peut boire du vin, d'autres, à la suite, l'interdisent. C'est pourquoi les ouvrages classiques musulmans ont élaboré la doctrine dite de l' « abrogeant et de l'abrogé ». Il y a contradiction ? C'est que Dieu a changé d'avis.

Le Point : Pourquoi l'islam ne parvient-il pas à donner une meilleure image de lui-même en Occident ?

Maxime Rodinson : Peut-être parce que les musulmans n'ont pas compris les rouages de l'opinion européenne. Ils gaffent en permanence. Le problème, c'est l'ignorance. Des musulmans vis-à-vis des chrétiens. Mais aussi des chrétiens vis-à-vis des musulmans



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