La guerre, la ville et le mur

jeudi 22 janvier 2009

La guerre, la ville et le mur


En référence à l'ouvrage La guerre, la ville et le soldat de Jean-Louis Dufour (véritable référence pour ce blog !), ce billet se propose de poser quelques réflexions sur la place des murs dans les villes dans la guerre et après la guerre. Un sujet pas si classique qu'il n'y paraît, en tout cas le plus souvent abordé sous le seul angle de l'urbanisme et de la sécurisation de la ville. Pourtant, les problématiques sur le mur dans la ville en guerre ne pose pas seulement la question des nouveaux murs, mais également celle des destructions de l'espace de vie et des inégalités spatiales dans le cadre de la reconstruction ; ainsi que celle des murs déjà existants comme objet d'une appropriation spatiale et symbolique.



Les murs : un urbanisme de guerre ou un urbanisme de paix ?

La tentation des murs semble être de plus en plus marquée dans la résolution des conflits. Deux logiques s'affrontent : le mur dans la guerre et le mur pour la paix. Dans les 2 cas, le mur est construit pour séparer des populations qui s'affrontent. Mais l'objectif est différent : les murs construits par les belligérants dans la guerre oeuvrent pour une séparation continue dans le temps, pour une différenciation spatiale matérialisée et pour le rejet volontaire de l'Autre. Les murs construits par les acteurs du rétablissement de la paix (que ce soient des acteurs locaux ou extérieurs) ont un autre objectif : séparer n'est pas l'objectif mais le moyen, il s'agit ici de sécuriser les territoires urbains. La matérialisation de la mise à distance entre les communautés est conçue comme temporaire, comme une étape dans le processus de paix. La question de la durabilité prévue par les acteurs différencie ces 2 types de construction, bien que la finalité - la séparation - soit la même. La séparation des communautés par des murs amène la ville à se fragmenter et cloisonne des territoires-quartiers. La mobilité des habitants se retrouve particulièrement réduite par l'érection de ces barrières physiques, puisque passer dans le territoire de "l'Autre" impose de franchir un seuil matérialisé. "Car l’idée de mur inclut sans exception un double sens : l’entrée et la sortie, ce qui revient au contrôle « absolu » de l’espace du soi" (Pierre Gentelle, "Le Mur, marque essentielle de l'Homme sur la Terre", Cafés géo, rubrique Les lettres de Cassandre, 20 janvier 2009). Les espaces de vie se renferment de plus en plus sur le territoire communautaire à mesure que le mur s'impose dans le paysage urbain, au point de rendre difficile l'échange entre les populations, et de ce fait leur réconciliation.

Les exemples de murs construits dans les villes en guerre ou dans les villes de l'immédiat après-guerre sont très nombreux et révèlent ces 2 types de stratégie : murs dans la guerre et murs pour la paix. A Belfast, les "murs de la paix" ont été érigés pour se protéger de "l'Autre" dès la fin des années 1960. "Les murs de la paix apparaissent en août 1969, date à laquelle la Royal Ulster Constabulary (police) perd le contrôle de la sécurité en Irlande du Nord. L’armée est envoyée dans les rues de Belfast pour protéger les catholiques d’attaques protestantes. Pour y parvenir, ils construisent des murs dans certains quartiers. Ils sont la première manifestation matérielle d’une division de la société qui prend ses racines dans l’histoire nord-irlandaise" (Estelle Epinoux, 2001, "Les murs de la paix en Irlande du Nord", Guerres mondiales et conflits contemporains, n°201, 2001-1, p. 23-33). Pourquoi parle-t-on de "murs pour la paix" dans le cas de Belfast ? (A ce propos, l'article de Florine Ballif, docteur en géographie, "Belfast : vers un urbanisme de paix ? Les recompositions spatiales au sortir de la guerre civile", Annales de la recherche urbaine, n°91, décembre 2001, dossier "Villes et guerres", pp. 53-60 ; ainsi que sa thèse : Les peacelines de Belfast. Du maintien de l'ordre à l'aménagement urbain (1965-2002) soutenue en 2006). Parce que ces murs ont été construits dans le but de pacifier la ville de Belfast : séparer les communautés pour rétablir la sécurité dans la ville. De la ligne verte à Nicosie aux barrières de sécurité à Bagdad (voir à ce propos le blog de Stéphane Taillat, doctorant travaillant sur la contre-insurrection en Irak), la guerre et l'immédiat apr-sguerre sont de plus en plus marqués par la construction de murs comme "solution" politique, soit pensée par les belligérants pour marquer leur appropriation spatiale sur un quartier, soit par les acteurs de la pacification comme moyen de sécurisation de la ville. Gilles Fumey a montré combien ces murs n'étaient que temporaires : "les frontières étanches n'ont jamais existé"("A bas les murs !", Cafés géo, 4 février 2008). Néanmoins, ces murs, une fois détruits, marquent les esprits, ont reformaté les pratiques spatiales des habitants, accentué la peur de "l'Autre" en isolant chacune des communautés et anéantissant le rôle de lieu d'échanges qui définit la vie citadine, et au final s'ancrent dans les espaces de vie durablement.




Les "murs de la paix" à Belfast (France 24 - 9 avril 2008)






Et les autres murs ?

Mais la problématique des murs dans la ville en guerre ne se pose seulement en fonction de la construction des murs de séparation. Les murs détruits sont un premier angle d'approche, bien connu, qui permet d'évaluer le coût de la reconstruction, non seulement en termes économiques, mais également en termes de drame humain. Les études sur la reconstruction du bâti sont nombreuses. L'urbanisme peut d'ailleurs être utilisé comme un moyen pour poursuivre la guerre dans la paix, non seulement à travers des barrières de séparation, mais également "la reconstruction exprime le rapport de forces issu de la guerre ; elle met en oeuvre la vision du vainqueur" (Eric Verdeil, Reconstructions manquées à Beyrouth", Annales de la recherche urbaine, n°91, dossier "Villes et guerres", décembre 2001, p. 65). Le cas de Beyrouth a particulièrement été étudié par les géographes, et montre l'efficacité géographique de la guerre par-delà le temps de la guerre. Et la problématique des murs pose également la question de la symbolisation de ceux-ci : les murs sont utilisés comme support d'une matérialisation des lignes de fractures dans la guerre. Les murs de Beyrouth ou de Belfast témoignent de cette utilisation du mur, notamment à travers l'utilisation des graffiti ou des affiches collées sur les murs, utilisés comme des messages visuels symbolisant l'appropriation d'un quartier par une communauté. Les peacelines de Belfast sont ainsi couverts de graffiti représentant des drapeaux identitaires et identifiant les quartiers comme des territoires appropriés : les limites du quartier-territoire ne sont pas seulement symbolisées par les murs, mais également par l'utilisation qui en est faite en tant que support symbolique de cette distanciation volontaire (voir notamment le mémoire de Maud Guichard-Marneur : Vie communautaire et politique culturelle à Belfast, 2003, Sciences Po Rennes). On retrouve également cette utilisation des murs comme support de messages identitaires dans les autres villes en guerre où pas ou peu de murs de séparation ont été construits. Tous les murs de la ville peuvent devenir support d'un message politique. Ainsi, à Beyrouth la prolifération des affiches collées sur des murs et des graffiti "définissait un espace idéologique particulier. Il lui était possible d'identifier, grâce aux signes extérieurs exhibés, les territoires contrôlés par chaque groupe politique et suivre dans le temps l'évolution de leurs contours. Toute modification du contenu iconographique, tout changement dans la combinatoire figurative d'éléments particuliers, tout déplacement des lieux de placardage, lui ont reflété les évolutions internes des émetteurs et la qualité de leur quadrillage du territoire, espace perpétuellement contesté par les forces en présence" (Michael F. Davie, 1992, "Les marqueurs idéologiques à Beyrouth (1975-1990)", L'Affiche Urbaine). Ainsi, l'utilisation des murs permet d'identifier les limites des quartiers identitaires et d'en signaler les seuils : attention, ici vous entrez dans un territoire communautaire approprié !

 
 
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