La guerre, la ville et l'enfant-soldat

mercredi 28 janvier 2009

La guerre, la ville et l'enfant-soldat


Toujours en référence à La guerre, la ville et le soldat de Jean-Louis Dufour, et dans le contexte de l'ouverture ce lundi 26 janvier 2009 du 1er procès pour crimes de guerre d'un milicien congolais, Thomas Lubanga, accusé d'enrôlement et de conscription d'enfants de moins de 15 ans, voici quelques pistes de lecture sur les impacts géographiques de la présence d'enfants-soldats dans les guerres urbaines. Début 2008, l'ONU estimait à 300.000 le nombre d'enfants-soldats dans le monde (la violence contre les enfants dans la guerre ne touche, bien évidemment pas seulement les enfants-soldats : tous les enfants sont victimes de la guerre, soit pour des violences qu'ils subissent, soit pour des violences que subissent, voire tuent leurs parents, et dans tous les cas ils subissent la destruction de l'économie, de l'organisation sociétale et de l'ordre étatique dans leur pays). Les enfants-soldats sont "utilisés" par les milices de plus de 40 pays (voir une liste des pays et des milices qui recrutent et/ou utilisent des enfants-soldats). Si l'Afrique est souvent associée à des images médiatiques d'enfants-soldats, ce n'est pas le seul continent touché par ce phénomène qui tend à se généraliser dans le cas des guerres civiles (voir la carte de l'UNICEF). Les conséquences individuelles de l'implication d'enfants-soldats dans les conflits sont avant tout d'ordre psychologique : les enfances sont détruites (voir le témoignage d'Ishmael Beah, orphelin recruté par une milice en Sierra Leone à 13 ans). Au niveau de la société, les conséquences dans l'évolution du conflit, mais aussi dans la période de reconstruction sont multiples et très souvent durables.



Les enfants-soldats dans les guerres civiles
De nombreux enfants se retrouvent orphelins, pauvres, désoeuvrés dans les zones de recrutement : plusieurs facteurs peuvent expliquer l'enrôlement des enfants dans des milices, et tout particulièrement la mort des parents laissant les enfants livrés à eux-mêmes (parfois les parents sont tués par la milice qui enrôle par la suite leur enfant), l'extrême pauvreté et des stratégies de survie (l'enfant est une bouche à nourrir, mais il peut aussi être "cédé" en échange de la protection d'une milice). Les enfants peuvent également être kidnappés contre leur gré et celui de leur parent par la milice dominante dans une région. Les lieux de cet enrôlement sont généralement les zones les plus pauvres et les plus violentes d'un pays en guerre, mais également les routes de l'exil où les populations sont vulnérabilisées (départ dans la précipitation, pas de protection, pas ou peu d'argent...). Les conflits engendrent le déplacement et l'abandon (volontaire ou non) de milliers d'enfants, qui deviennent les 1ères cibles du recrutement des milices, ainsi que celles des trafiquants (pour l'exploitation des enfants en tant que main-d'oeuvre ou en tant qu'esclaves sexuels). Il arrive même que les mùilices recrutent dans les camps de réfugiés, tout comme les trafiquants. Les lieux de l'enrôlement sont donc très diversifiés et correspondent à toutes les zones "chaotiques", dans lesquelles la protection d'un acteur étatique ou international n'est plus ou pas assez assurée.

Les enfants sont "pratiques" dans la guerre : économes (pas de salaires, peu de nourriture), manipulables (drogués, déconnectés des structures de l'éducation), efficaces (force physique, inconscience enfantine) et "redevables" (dénués de toute autre sortie de secours). Les enfants-soldats sont avant tout des armes pour les milices : ils permettent d'accroître le nombre de combattants tout en ne disposant pas du statut de combattants "dignes de valeur" (les miliciens les envoient, par exemple, "tester" des champs de mines). Les enfants-soldats se retrouvent donc enfermés dans la milice à plusieurs titres : enfermés parce qu'ils ne peuvent que difficilement échapper à la structure hiérarchique et au contrôle des groupes armés qui les ont enrôlé ; enfermés du fait des désastres psychologiques que provoquent leur immersion dans un monde de violence extrême, et ce malgré leur avis ; enfermés spatialement dans la mesure où ils ne peuvent échapper aux lieux de la milice (enfermement dans le territoire milicien, sauf en cas d'action où ils se déplacent seulement dans le sillon des miliciens qui les emmènent dans les zones de combats et les ramènent ensuite dans le territoire milicien : leur mobilité est donc contrainte aux objectifs de la milice sans aucune liberté).

La question de la réinsertion des enfants-soldats dans la vie "normale" à la fin des conflits est souvent abordée comme un des plus difficiles défis de l'après-guerre. Elle pose bien évidemment le problème des impacts psychologiques sur toute une génération (la violence générée par la guerre affecte bien évidemment tous les enfants qu'ils aient été enrôlés ou non par une milice !). Dans le cas des enfants-soldats, de multiples questions se posent : ceux-ci ont été coupés de leur famille, beaucoup se retrouvent orphelins. Il s'agit d'abord de savoir où ces enfants vont dormir une fois démobilisés. A cette question, renvoie une multitude d'autres interrogations : quelle place dans la société ? Quelle éducation scolaire pour ces enfants dans un pays dont les structures de formation sont bouleversées, voire anéanties par la guerre ? L'exemple de la démobilisation des enfants-soldats en Afghanistan est éloquent des défis qui se posent, ainsi que de la question des acteurs de cette réinsertion (ONU, ONG, Etat local...). Quels lieux, quelles structures, quelle place dans la société, quels acteurs légitimes pour agir sur cette situation... ?




Les enfants-soldats au Congo-Brazzaville et au Congo-Kinshasa : quelques clés pour comprendre

En 2003, Amnesty International estimait à 150.000 le nombre de soldats à démobiliser en République démocratique du Congo suite aux guerres miliciennes, dont 30.000 enfants. A cette même date, Amnesty International constate qu'au moins 11.000 enfants n'ont pas été démobilisés et sont toujours sous le contrôle des milices. Au contraire, on assiste ces derniers temps à une recrudescence de l'enrôlement d'enfants dans les milices. Dans ce contexte, de nombreuses familles ont été destructurées : les enfants se sont retrouvés orphelins ou abandonnés, ou ont perdu leurs parents sur les voies de l'exil. Les milices ont acheté ou enlevé un bon nombre d'enfants. Le procès de Thomas Lubanga pour crimes de guerre fait état de l'implication illégale d'enfants dans sa milice (selon le procureur Luis Moreno-Ocampo, 30 % des Forces patriotiques pour la Libération du Congo - FPLC -, la milice de Lubanga, étaient des "kadogo", un mot swahili signifiant "les petits"). Néanmoins, la situation en RDC est toujours aussi instable et la présence des milices est toujours aussi forte. Entre 2006 et 2008, le chef rebelle Laurent Nkunda prend la tête d'une milice qui s'oppose militairement aux forces nationales. Pendant ce temps, de nouvelles milices voient le jour dans l'Est du pays, et enrôlent elles aussi des enfants. Si en janvier 2008, un accord de paix est signé, on assiste depuis août 2008 à la reprise des combats dans l'Est du pays, dans le Nord-Kivu, région frontalière au Rwanda. Alors que les enfants-soldats enrôlés pendant les guerres miliciennes des années 1990 ne sont toujours pas tous réintroduits dans la société, de nouveaux enfants sont les victimes des milices.

Dans les pays voisins, les enfants sont également impliqués dans les conflits. La République du Congo (Congo-Brazzaville) a été déchirée par 3 guerres successives : 1993-1994, été 1997, fin 1998-1999 qui ont opposé des milices à l'armée nationale. L'année 1991 marque une rupture dans l'histoire du pays avec la fin de 25 années de monopartisme. La capitale Brazzaville va rapidement devenir le foyer de luttes de pouvoir entre l'armée nationale et les milices des 3 principaux partis d'opposition (voir notamment Elisabeth Dorier-Apprill, "Un cycle de guerres urbaines à Brazzaville", Annales de la Recherche Urbaine, n° 91, décembre 2001, pp. 101-110). Les violences vont se diffuser depuis la capitale vers des zones plus éloignées, embrasant l'ensemble du pays, bien que Brazzaville reste le principal enjeu stratégique et symbolique : la remise en cause de la souveraineté étatique se traduit par des guerres miliciennes luttant pour l'appropriation de territoires urbains, puis les guerres vont se propager dans les régions du Sud du pays. Les civils ont été les victimes de violences et de pillages systématiques. Les conséquences géographiques sont multiples : la dégradation des infrastructures de transport, la déstructuration de l'activité rurale dans le Sud du pays (et de ce fait des systèmes d'approvisionnement vivrier de la capitale Brazzaville), la forte croissance de la ville Pointe-Noire épargnée par les conflits (avec un afflux massif de déplacés qui pose le problème de la paupérisation et de la bidonvilisation des quartiers périphériques), de nombreuses destructions et la remise en cause de la légitimité étatique dans des quartiers de Brazzaville... (d'après la conférence de Robert Edmond Ziavoula, "Les guerres contre les civils au Congo : quels impacts géographiques ?", FIG 2008).



A signaler :



Des articles scientifiques à consulter :

 

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