acutance, agitation, et dilution
 

Considérations sur les paramètres qui influencent le développement d'un négatif

 

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Allonger le temps de développement

longs temps de développement:
à bannir ou à bénir?

Le fait de pouvoir jouer sur les temps de développement des films noir et blanc, et de pouvoir l'allonger à gogo est un des outils les plus puissants au labo, car cela permet de contrôler la sensibilité effective du film (film speed), le grain, et la netteté

De la taille des grains ...

Les grains dans l'émulsion sont disposés aléatoirement et sont de tailles assez différentes.

Les grains les plus petits sont les moins sensibles à la lumière et sont donc responsables des détails dans les hautes lumières d'une image. Ils sont aussi les plus rapides à développer, donc lorsque ces grains sont bien développés, il est temps de passer au bain d'arrêt (d'où le fameux conseil exposer pour les ombres, et développer pour les hautes lumières)

En corollaire, les grains les plus gros sont les plus sensibles, et donc responsable des détails dans les ombres, mais sont plus lents à se développer ...

On constate donc un conflit d'intérêts: au moment où les hautes lumières (déterminées par les petits grains) ont atteint leur densité idéale, indiquant qu'il est temps de mettre un terme au développement, dans quelle mesure les gros grains auront-ils eu le temps de bien révéler les ombres?

Avec les temps de développement moyens, dans la fourchette entre 6 et 10 minutes, le développement des ombres est souvent incomplet.

Augmenter la sensibilité du film

Si ces petits grains pouvaient être sélectivement forcés à se développer plus lentement, les gros grains faiblement exposés à la lumière auraient le temps de mieux faire monter la densité du négatif dans les ombres, donc accroître la sensibilité effective du film !

C'est le premier bénéfice de l'allongement des temps de développement: augmenter la sensibilité du film

Augmenter le grain

La deuxième conséquence est l'augmentation du grain. Prenons une zone de gris uniforme dans le négatif: si ce gris est dérivé d'un pourcentage supérieur de gros grains, il apparaîtra plus granuleux ... donc allonger le temps de développement pour aider  les gros grains présents dans l'émulsion à avoir une meilleure participation dans l'image finale, aura pour conséquence un négatif plus granuleux, mais aussi avec plus de détails dans les ombres.

Augmenter la netteté

Le troisième effet résultant de temps de développement longs est la netteté, ou l'acutance. L'acutance est une perception de meilleure netteté due aux effets de bord (edge effect) et de l'épuisement local de la chimie (localized chemical exhaustion effect)

Imaginons, dans un négatif en cours de développement, un "bord" qui sépare une zone fortement exposée de l'image (où un développement intense a lieu) d'une zone faiblement exposée de l'image (correspondant à un faible développement).

Deux choses se produisent simultanément à l'endroit de ces bords: les produits dérivés du révélateur sont abondants du côté sombre du bord (qui est la partie ayant reçu le plus de lumière) et débordent sur le côté clair, ralentissant encore plus le développement de ce côté là. En même temps, du révélateur plus frais en provenance du côté clair du bord diffuse dans l'autre direction, et y accélère encore plus le développement du côté sombre !

Le résultat net est que du côté clair du bord, il y a un tout petit liseré qui encore plus clair que la normale, et que du coté sombre du bord, il y a un tout petit liseré qui est encore plus foncé que la normale.

ces liserés sont trop petits pour que nos yeux les distinguent, mais créent néanmoins une impression subjective de meilleure netteté: c'est l'augmentation de l'acutance

Résumé

Tous les effets décrits ci-dessus sont conditionnés par l'épuisement local de la chimie dans les zones les plus fortement exposées de l'image: ralentir le développement dans les hautes lumières augmente le temps total de développement, ce qui permet au gros grains de mieux se développer, pour accroitre le détail dans les ombres, et le grain.

De plus, l'échange et la diffusion de révélateur frais et épuisé au travers des frontières franches entre hautes et basses lumières donne des bords et arêtes visuellement plus nets

La question subsiste néanmoins: comment ralentir le développement des hautes lumières?

La réponse se trouve dans la dilution et l'agitation ...

400TX exposée à ISO 200dans Rodinal 1+50 pendant 13'
Leica M3 + Summilux 50 asph. à f/1,4

Les effets de la dilution

Un des mythes indécrottables de la chambre noire est que la dilution du révélateur produit un grain plus fin. En réalité, c'est juste l'effet inverse qui se produit ...

A priori, tout révélateur peut être dilué, et même dans de grandes proportions, si cela devait s'avérer nécessaire.

Au point qu'il serait possible de développer un film avec 10ml de Rodinal dilué dans toute l'eau du lac Titicaca, pour autant qu'on ait suffisamment de temps (la dilution augmente le temps de développement) et de patience pour que l'image soit correctement développée...

un minimum de chimie active ...

Le facteur limitant n'est donc pas la dilution, mais la quantité totale de chimie "active" par unité de surface de l'émulsion. Par exemple, pour le Rodinal, il est couramment accepté qu'il faut environ 10ml de solution pour développer un film 36 vues, donc si l'on désire travailler à une dilution 1+200, il faudra développer le film dans une cuve avec 2 litres d'eau + 10 ml de Rodinal. Par contre, en développant dans une cuve avec 500ml d'eau et 2,5ml de Rodinal (ce qui équivaut aussi à du 1+200), on risque de courir à la catastrophe, car il n'y aura pas assez de chimie "active" (le Rodinal, en l'occurrence) pour la surface de sels d'argent à révéler.

diluer augmente le temps de développement

Au plus le révélateur est dilué, au plus il est faible, et donc il agit plus lentement, d'où la nécessité d'allonger le temps de développement. Ce temps doit être suffisamment long pour faire monter les hautes lumières jusqu'à la densité requise pour correspondre au grade de papier voulu pour le tirage de l'épreuve

La dilution est donc un excellent moyen de ralentir le développement des hautes lumières ! 

En effet, le révélateur dilué s'épuise rapidement dans les hautes lumières, laissant le temps aux gros grains de se développer pleinement pendant le temps restant. Résultat: un film plus sensible !

En effet, prenons comme exemple que le temps requis pour développer un film dans du Rodinal 1+25 est de 8 minutes, et que celui-ci est de 25 minutes à 1+100: cela veut dire, qu'à 1+100, les hautes lumières seront déjà bien développées après 8 minutes déjà (mais cesseront de monter, car le révélateur dilué y est déjà épuisé) laissant donc pendant les 17 minutes restantes tout le temps aux ombres de révéler leurs détails (puisque le révélateur n'y est pas encore épuisé) sans pour autant sur-développer les hautes lumières qui seront bloquées ...

Et puisque plus de gros grains participent à l'image finale, l'image produite sera plus granuleuse: grain, dilution, sensibilité et temps de développement augmentent ensemble

Mais alors, d'où vient ce mythe? Justement, parce que la plupart des photographes diluent, mais n'augmentent pas les temps de développement dans des proportions suffisantes: il en résulte un négatif au contraste trop faible, qui effectivement est synonyme de grain plus fin, mais de grain plus fin dans le négatif seulement ! En effet, ce négatif doux demandera un papier de grade plus contrasté pour être tiré correctement, ce qui augmentera le grain en conséquence ! Un négatif plus fin, oui; un tirage final plus fin, jamais !

Les effets de l'agitation

Admettons comme point de départ que l'agitation normale est de 5 secondes toutes les 30 secondes. Que se passe t'il si on passe à de l'agitation continue? Ou si l'on opte pour 5 secondes toutes les 2 minutes?

Ces différentes options ont principalement un effet sur l'épuisement local de la chimie et les effets de bords.

En effet, si l'on agite constamment, on remplace en continu la chimie sur toute la surface de l'image et on ne lui donne pas l'occasion de s'épuiser ni globalement (d'où un temps de développement plus court), ni localement aux frontières entre les zones denses et transparentes du négatif (d'où une acutance moindre): le négatif est plus fin

A l'inverse, si l'on agite rarement, la chimie a le temps de s'épuiser à l'endroit des hautes lumières, et donc de ralentir leur développement, et aussi d'accentuer les effets de bords. Il faut donc augmenter les temps de développement, et le négatif sera plus granuleux, avec plus de détails dans les ombres.

La boucle est bouclée !

Les effets sont donc similaires à ceux de la dilution, et sont additifs. Si on dilue plus et que l'on agite moins, les effets résultants seront plus prononcés que si l'on ne faisait que l'un ou l'autre. On considère en général que la dilution contribue pour 80% des effets, et l'agitation pour 20% des effets

On conseille néanmoins de toujours agiter en continu les 30 premières secondes, pour bien démarrer le développement partout et de manière uniforme, et aussi évacuer les éventuelles bulles d'air.

Il y a donc un choix à faire, lorsqu'on développe un film: la première route est illustrée ci-dessus et consiste à calculer sa dilution et son agitation dans l'optique d'obtenir des images plus nettes, bien détaillées dans les ombres, plus granuleuses et avec une bonne sensibilité de film

L'autre voie est d'opter pour des négatifs très fins, avec un révélateur pur, une agitation continue et ce au prix de la sensibilité du film (typiquement, il faut exposer pour un indice équivalent à un diaphragme de lumière en plus) et de l'acutance. Le Microdol-X est un excellent exemple de révélateur à grain très fin.

Évitons toutefois de jouer avec des effets contraires, par exemple combiner agitation continue avec un révélateur fortement dilué, cela ne peut que mener à des résultats mi-figue mi-raisin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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