Le portrait de Javert

Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espèces animales de la création, il nous sera facile de dire ce que c'était que l'officier de paix Javert.

Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits.

Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert.

Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent ; il n'avait le choix qu'entre ces deux classes ; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police.

Il y réussit. À quarante ans il était inspecteur.

Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout à l'heure à Javert.

La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui était rare et terrible, ses lèvres minces s'écartaient, et laissaient voir, non seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. Javert sérieux était un dogue ; lorsqu'il riait, c'était un tigre. Du reste, peu de crâne, beaucoup de mâchoire, les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central permanent comme une étoile de colère, le regard obscur, la bouche pincée et redoutable, l'air du commandement féroce.

Cet homme était composé de deux sentiments très simples, et relativement très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer : le respect de l'autorité, la haine de la rébellion ; et à ses yeux le vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la rébellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l'état, depuis le premier ministre jusqu'au garde champêtre. Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait : - Le fonctionnaire ne peut se tromper ; le magistrat n'a jamais tort. - D'autre part il disait: - Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir. - Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on veut, de constater des damnés, et qui mettent un Styx au bas de la société. Il était stoïque, sérieux, austère ; rêveur triste ; humble et hautain comme les fanatiques. Son regard était une vrille. Cela était froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots : veiller et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde ; il avait la conscience de son utilité, la religion de ses fonctions, et il était espion comme on est prêtre. Malheur à qui tombait sous sa main !


                                                                      Victor Hugo, Les Misérables (1862), première partie, livre cinquième, chapitre V.

 

1. a) Identifiez le statut du narrateur.

b) Quel point de vue adopte-t-il ? Justifiez votre réponse.


2. a) Relevez les commentaires du narrateur. Par quels procédés le narrateur implique-t-il le lecteur (pronoms et modes verbaux)?

b) Quel est l'intérêt de ces commentaires et de ces appels au lecteur ?

 
Le discours descriptif

3. Quel est le personnage décrit ? Selon quel point de vue (qui voit ?) ?

4. L'organisation du portrait : délimitez les lignes qui constituent le retour en arrière, le portrait physique, le portrait moral.

5. Le retour en arrière : quelles sont les principales informations données par ce retour en arrière ? En quoi a-t-il une visée explicative ?


6. Le portrait physique.

a) Quels sont les éléments décrits ?

b) Quelle image le narrateur donne-t-il du personnage? Pour répondre :

- relevez les adjectifs qui caractérisent les éléments décrits;

- analysez la métaphore ces deux forêts et ces deux cavernes (1. 23): à quels éléments du visage ces expressions sont associées ? quel en est le point commun ?

- dites à quels animaux le personnage est associé. Qu'ont-ils en commun ? Relevez un champ lexical renforçant ce point commun.


7. Le portrait moral.

a) Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions (1. 3940): quel est le sens de l'adjectif absolu dans cette phrase ? Aidez-vous du dictionnaire.

b) En quoi le personnage est-il absolu ? Relevez des expressions qui le prouvent.

c) Relevez les autres termes qui caractérisent ce personnage sur le plan moral. L'image donnée du personnage est-elle méliorative ou péjorative ?

 

8. Quelle est la fonction de ce portrait dans le roman ?

 

9. Quelle image d'ensemble le narrateur donne-t-il du personnage ? Rédigez quelques lignes de synthèse qui mettront en évidence les liens existant entre le portrait physique, moral et social du personnage.


10. En quoi ce portrait annonce-t-il les rapports qui s'établiront entre Javert et jean Valjean? Aidez-vous du hors-texte.

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