Conte N°8. Emi Kane et les Glycines sacrées du Shogunat


Tous droits réservés par Joëlle JEAN-BAPTISTE

Emi Kane et les Glycines sacrées du Shogunat

Chapitre N°1

L’étrange incendie

 

En ce printemps de l’année 1853, la sakoku (1) du Japon installée par le shogunat des Tokugawa se poursuivait, à tel point que des consignes strictes sur les liens commerciaux et culturels se renforçaient.

Madame Senami Izumi, la gouvernante de la bibliothèque Amaterasu, contrôlait activement les allées et venues du centre culturel nouvellement construit au cœur de la bibliothèque.

Depuis les derniers événements (2), Le responsable des lieux, le Gokenin, le maitre archiviste Gen Hayao Kazuhisa, lui avait octroyé l'aide de Fumi Chiko, une femme de 25 ans, pour la seconder. Arrivée il y a quelques semaines dans les lieux, sa présence constante, contrariait les élèves qui voulaient plus de liberté. Elle avait un visage ovale aux cheveux tirés dans un chignon noir luisant. Elle portait des pantalons feutrés et des chaussures souples pour se déplacer rapidement. Ses lunettes fines aux verres épais lui donnaient un regard froid.

Madame Chiko avait surpris deux élèves qui discutaient dans une travée de la bibliothèque, des voyages en Chine qu'elles espéraient effectuer un jour. Celle-ci avait brutalement interrompu leur conversation en leur donnant un avertissement.

-       Vous ne devez jamais parler des pays étrangers ! Vaquez tout de suite à vos occupations !

Puis, elle avait aussi interdit à Emi Kane et à ses amies de consulter un ouvrage indien.

Cette femme avait pour mission, de fouiller les dortoirs de jeunes élèves en leur interdisant toutes lectures étrangères, et de les surveiller de près. En effet, depuis qu’une cargaison de livre ancien en voie de restauration, était parvenue à la bibliothèque, rien ne devait être divulgué.

Emi Kane n’approuvait pas la sakoku et décida d’effectuer des lectures clandestines. Elle s’était mise en relation avec des serviteurs du daimyo, Shimazu Nariakira, qui souhaitait ouvrir le pays aux occidentaux.

De plus, Emi possédait une liste d’ouvrages qui l’intéressait. Elle aimait lire des passages à son amie Miyu Hina.

Après un dernier passage vers onze heures de la seconde gouvernante, les jeunes nipponnes se retrouvèrent à la pleine lune, dans le jardin du parc. Elles décidèrent de passer à l’action.

En se couvrant d’un voile noire de la tête aux pieds, qui les camouflaient dans le paysage sombre, elles aimaient se promener la nuit au bord du lac. Elles allumaient une lanterne et lisaient des ouvrages interdits, de philosophes anglais et français. Elles restaient une ou deux heures et retournaient se coucher ensuite.

 

-       Passons par le sentier du lac, décida Emi Kane.

-       Il y a des gardes, là-bas. Prévient Miyu Hina.

-       Non, ils viennent de faire leur ronde.

-       On ne va pas au kiosque ?

Emi ne lui répondit pas, et couvrit sa tête sous le voile. Elle semblait anxieuse.

-       Bon, alors je te suis, dit Miyu qui n’insista pas.

Intriguée, elle ajouta.

-       Mais tu pourrais me dire où on va ?

-       Tu le découvriras bientôt.

Emi Kane avait sa petite idée et ne voulait pas lui en dire plus de peur de l’effrayer. Elles circulèrent entre les niwaki, passèrent le long d’azalées, et arrivèrent devant le pavillon de thé.

-       C’est une plaisanterie ? Ce lieu est interdit.

-       Wataru m’a informé d’un lieu secret où sont dissimulés des documents provenant de l’étranger.

-       Comment a-t-il découvert cela ?

-       Je te le dirais plus tard.

Elles entrèrent par une petite paroi qu’Emi débloqua facilement, puis, traversèrent la mizuya. Elles découvrirent une étagère couverte de livres. La jeune fille se précipita vers elle, ensuite elle enleva plusieurs livres une façade opposée.

- Je croyais que les livres t’intéressaient. Emi Kane ne l’écoutait pas. Elle continua et ordonna à Muyu Hina.

-      Viens, on va soulever cette étagère.

-       Que cherches-tu ? Les livres sont ici !

-       Fais vite !

Son amie transporta le meuble. Emi frappa plusieurs fois sur le mur. Il n’y avait pas d’ouverture.

Pendant ce temps, Miyu Hina restait ébahie par un ouvrage illustré qu’elle tenait entre ses mains.

Emi Kane appuya sur les parois. Déçue, elle s’arrêta et découvrit une statuette d’une Vierge Marie travestie en Kannon, qui se trouvait dans le tokonoma. En observant les calligraphies, elle distingua la même statuette. Cela l’intrigua, alors elle la souleva, et tira sur une ficelle rouge. Un craquement se fit entendre.

Elles furent émerveillées de voir la paroi s’entrouvrir derrière l’alcôve. Une façade apparue, dans une pièce ronde au centre de laquelle se trouvait un autel.

-       C’est incroyable ! On dirait une salle secrète d’un rite particulier, s'écria Miyu.

Emi se dirigea vers un coffre en verre dans lequel se trouvait des rouleaux. Elle soupesa l’objet, le replaça et pris son élan.

Miyu s’éloigna en criant

-       Non, tu vas les…

Elle ne termina pas sa phrase quand subitement Emi tourna sur elle et donna un coup de pied dans la structure qui se brisa au sol.

-       … casser ! ....Qu’est ce qui te prend ?

Emi Kane ramassa les rouleaux les cacha sous ses vêtements.

-       Ne dit à personne ce qui vient de se passer ici !

Lorsqu’elles voulurent repartir, elles virent des lueurs entourer le pavillon.

-       Emi! Il y a quelqu’un dehors !

Soudain, un mur de feu se dressa devant les jeunes filles. Emi Kane se baissa, rampa et se retrouva dans une cavité qu’elle connaissait parfaitement qui débouchait dans la cuisine. C’est là, dans la mizuya, qu'elle venait récupérer les pâtisseries que les invités n’avaient pas mangé, et qu'on distribuait aux animaux de la ferme. Elles s’enfuirent en rampant. Emi cacha son amie dans un épais buisson et observa deux samouraïs mettre le feu au pavillon de thé.

Tout à coup, un homme au visage déformé surgit d’un tamamono, agrippa le voile de Miyu Hina et l’arracha. Emi Kane le poussa dans l’eau. Puis, elles coururent dans la direction opposée à la bibliothèque.

-       Où vas-tu ? On ne rentre pas ? S’écria Muyu apeurée.

-       Tais-toi et suis-moi ! Intima Kane essoufflée.

Elles contournèrent de gros buissons et au lieu de prendre un sentier habituel, elles écartèrent les branchages d’un abricotier à fleurs et de contournèrent deux érables palmés, des arbustes de houx, pour parvenir abruptement dans un recoin que personne ne soupçonnait même pas son ami pécheur, Jun Wataru, qui chercha un jour Emi Kane pendant une bonne heure, sans la trouver.

-       Bienvenue dans ma cachette secrète !

-       C’est tranquille ici !

-       Oui, et je suis à l’ abri des intempéries.

Emi Kane ouvrit un coffre dissimulé sous des lierres et entourée de pierre, et y déposa les parchemins.

-       Miyu, donne-moi maintenant ce que tu as dérobé.

-       J’ai rien pris.

-       Voyons !

-       Celle-ci lui donna deux ouvrages étrangers. Emi les déposa délicatement. Puis, elle ferma le coffret.

-       On regardera tout cela demain.

Sous le pont, Emi voyait souvent des barques circuler, pour aborder l’entrée du pont principal de la ville. Et c’est ainsi qu’elles virent celles des samouraïs sillonner l’étang pour sortir du parc Amaterasu.

Emi frissonna en regardant les trois masques des samouraïs. C’était celle de monstres, des Yōkai.

Elles tremblèrent à l’idée qu’il en restait d’autre dans le parc.

-       Pourquoi ont-ils incendié le pavillon ? Demanda Miyu Hina.

-       Il faudrait le demander à notre maitre Gen Hayao Kazuhisa. Et je doute qu’il nous donne une réponse, dit Emi.

-       Qu’en penses-tu ?

-       Ils devaient savoir que le Gokenin possédait des ouvrages. Et ils ont préféré les détruire.

Heureusement que je suis arrivé à temps, pensa la nipponne.

Quand elles entendirent la cloche sonnant l’alerte incendie, elles sortirent rassurées, et se glissèrent parmi les apprentis qui aidaient à combattre le feu en faisant passer des seaux d’eau vers le pavillon de thé, en attendant les soldats.

-       Mes biens ! S’écria le maitre archiviste Gen Hayao Kazuhisa. Il faisait le tour du pavillon avec ses cheveux en queue de cheval dandinant de la tête tout en sautillant frénétiquement.

- Plus vite sauvez mes bienfaits !

-       Il ne s’agit que de vaisselles, et les estampe sont protégées, lui dit la gouvernante en lui montrant la partie du pavillon qui avait échappée aux flammes.

-       Non, dit le Gokenin, contrarié en pensant à ses ouvrages, sans savoir qu’Emi Kane venait de dérober ses parchemins précieux.

Les gouvernantes ne s’aperçurent pas de leur escapade.

 

Plus tard, lorsque les apprenties se retrouvèrent dans leur chambre, elles virent de leur fenêtre des gardes s’affairer pour éteindre l’incendie du pavillon de thé.

-       Un des monstres m’a vu, dit Miyu Hina inquiète.


 

(1) La sakoku: fermeture du pays

(2) Conte n°7 : Emi Kane, et les Tablettes de Jade