Chapitre n°3 Le fer de lance 2/3

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Emi Kane et les incantations

du Shogun d’Edo

 

Chapitre N°3

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Jun Wataru traversa le quartier de son habitation en courant. Il s’engouffra dans la courette et passa rapidement devant sa tante Arisa Wataru. sans s'arrêter. Celle-ci, étonnée, ferma la barrière du poulailler. Son neveu était rentré beaucoup plus tôt que prévu de son travail. Que lui arrivait t-il ?

Il ne m’a même pas salué et n’est pas revenu avec le charriot, lui qui se souciait toujours de ses outils de travail.

 Je me demande si j’aurai encore la force de le garder chez moi, pensa-t-elle en se frottant le dos.

De santé fragile, la femme n’en pouvait plus des sautes d’humeur de son neveu. Parfois adorable ou parfois agressif, il agissait avec une attitude lunatique depuis la perte de ses parents.

 

Jun Wataru, anxieux, s’enferma dans sa chambre avec l’intention de ne sortir sous aucun prétexte.

Son angoisse montait au fur et à mesure de la soirée, il ne répondit pas, lorsque sa tante l’appela pour se mettre à table.

-   Je reviens de la ville. Le marché de poisson est fermé, car des rumeurs persistantes annonçaient la venue des soldats, dit son époux en entrant dans la cuisine.

-   Que font des soldats en ville ?

-  Les garnisons se regroupent et je ne connais pas leurs destinations.

- Pourtant nous payons suffisamment de taxes pour que les samouraïs protègent notre fief, déclara son épouse.

 

-   Où est Jun ?

-   Il est dans sa chambre et ne viendra pas manger. Il fait une énième crise.

-   Tu vois bien qu’il n’en fait qu’à sa tête, confirma son époux en s'essuyant les mains.

-   Demain, je l’emmènerai voir le docteur Kimanoru, décréta sa femme. Et par la même occasion je lui redemanderai des herbes pour mon dos.

Dans leur maison accrochée au flanc d’une colline d’Edo, le petit marchand, blottit dans un recoin de sa chambre, tremblait. Le samouraï avait refermé ses doigts autour de son cou et il avait assisté à la transformation rapide.

Tétanisé par les derniers mots de celui-ci, l’obligeant à partir avec lui, il redoutait le moment de croiser son chemin.

Sans l’intervention d’Emi Kane, il serait certainement mort. Jun le haïssait ainsi que le clan Asano, qui selon lui était responsable de la mort de ses parents. Il se recroquevilla dans son lit et, le ventre vide, il attendit le sommeil.

 

Quelques kilomètres plus loin, les derniers invités arrivèrent dans le jardin de la bibliothèque Amaterasu du pavillon de thé.

La nipponne faisait actuellement le service auprès de Zen Dai Daichi. Elle observait les gestes ponctuels du maître du thé. Elle devait aussi interpréter et exécuter ses ordres, sous le regard de la gouvernante.

Durant la cérémonie du thé, les convives méditaient silencieusement. Ils allaient consommer leur thé, et s’adonner à des prières collectives. Au premier rang, on entendait un faible chuchotement perceptible uniquement par Emi Kane, installée à proximité du maître du thé et de son patron, Gen Hayao Kazuhisa.

La cérémonie mensuelle leur permettait de se transmettre discrètement des informations capitales. Le maître du thé pouvait effectuer sa tournée dans les principaux lieux de la ville. Il les retransmettait au maître archiviste, qui ensuite envoyait des courriers précieux, et classait des documents inestimables. Sans le vouloir, Emi Kane écoutait leur conversation.


-   Honorable maître, la missive que vous m’avez fait lire, mérite des informations complémentaires.

-   Nous allons bientôt rentrer en guerre, répondit gravement le maître de cérémonie. C’est quelque chose d’inéluctable.

Le fief de Tomaza d'où dépendait la bibliothèque Amaterasu, allait bientôt entrer en guerre.

-   Pourtant, nous avons signé des accords avec nos principaux ennemis.

-    Certes, mais contre des denrées alimentaires, que vos commerçants et vos paysans refusent de donner, répondit Zen Dai Daichi.

-   En effet, les prix ont augmenté considérablement. Ils ne peuvent tout de même pas donner 70% de leur récolte ! Railla t-il entre ses dents.

-   L’invasion sera imminente, ajouta le maître du thé.

-   J’ai participé aux réunions du fief d’Asano et de Tomaza d'où dépend la bibliothèque Amaterasu. Les Asano ont promis de ne pas nous envahir.

-   Les promesses n’engagent que ceux qui y croient, répondit froidement le maître du thé.

-   Je possède un document signé du clan Asano ! Asséna l’archiviste, sûr de lui.

 

Soudain, le grand maitre du thé se leva et ordonna à une partie des invités de se retirer dans le jardin intérieur. Ils le saluèrent et s’assirent sur des bancs pour méditer. Alors, il se retourna et fit un signe à Emi Kane. Éprouvée par ce qu’elle venait d’entendre, elle devait maintenant servir les convives.

En arrivant dans le jardin, elle fit tomber un plateau de petits gâteaux. La gouvernante qui veillait la réprimanda.

-   Mademoiselle Kane, allez prendre immédiatement les (4) daifukun dans la cuisine et soyer plus adroite !

Emi Kane ramassa les pâtisseries à terre, les plaça dans une cuvette du jardin, puis se dirigea vers le bâtiment ; elle avait un mauvais pressentiment. Au lieu d’aller dans la cuisine, elle partit en direction de la cachette où se trouvait le samouraï.

Elle fouilla tous les recoins. Mais, il s’était envolé. Emi se souvenait du regard froid et déterminé de l’homme regardant son ami Jun Wataru en annonçant : « De gré où de force, il partira avec moi. Il en sait trop ! »

 

 

Profitant de leur isolement, l’archiviste, le gokenin reprit doucement la parole.

-   Ce sont de fausses informations, répliqua t-il embarrassé.

-   Vous vieillissez maître Kazuhisa, rétorqua le maître du thé. Je croyais que vous étiez informé des évènements de la région.

-   Veuillez m’excuser, répondit-il gêné. Mes autres convives arrivent.

Gen Hayao Kazuhisa se leva lorsqu'un serviteur frappa sur le gong immobilisé près de la pièce, pour annoncer l’ouverture de la deuxième cérémonie.

Le rituel important du Koicha commença. L'invité d'honneur, le grand maître du thé s'approcha et s’empara d’un bol près du foyer. Puis, il but une lampée de thé et exprima ses félicitations sur le goût. Ensuite, il fit circuler le bol aux autres invités qui procédèrent de la même façon. Le dernier invité huma le bol et fit un signe approbateur après l’avoir goûté. Ensuite, il repassa le bol au premier qui le redonna à l’hôte.

Gen Hayao Kazuhisa, semblait fier du matcha utilisé pour cette nouvelle préparation. Sa gouvernante avait supervisée la cérémonie, intégrant des feuilles tendres prélevées sur des arbres à thé, de trente à soixante dix ans d’âge. Cependant quelque chose le préoccupait. Il se tourna vers le maître du thé.

-   Honorable Maître Zen Dai Daichi, je dois saluer mes invités. Je reviens dans un instant.

-   Vous êtes chez vous cher ami, répondit le grand maître du thé.

 

Ne voyant pas revenir Emi Kane, Miyu Hina fit le service. Soudain, elle vit approcher son patron, le maître archiviste. Il la questionna.

-   Mademoiselle Miyu Hina, il y a une heure de cela, je vous ai vu courir après un ruban noir dans le jardin.

-   Heu... je ne m’amusais pas maître, répondit-elle troublée.

La sentant mal à l’aise, l’archiviste la rassura.

-   Ne vous inquiétez pas, je voulais juste avoir des précisions.

-   Dans dix minutes, rejoignez-moi là-bas ! Ordonna t-il en désignant un kiosque situé à l’écart du jardin.


Puis, il se dirigea vers le pavillon de thé.

 

Où est donc passée Emi ? S’interrogeait son amie, qui redoutait un tête-à-tête avec son patron.

 

Dans la pièce vide située sous la bibliothèque, Emi Kane se demandait pourquoi le samouraï s’était esquivé si vite. Subitement, elle alla dans sa chambre, poussa le lit et  dégagea dans une plinthe en guise de cachette, un wakizashi. Elle le sortit de son fourreau.

Je m'en servirai contre lui, s’il envisage de faire du mal à mon ami, pensa la nippone, révoltée.

Emi Kane posa son doigt pour tester la finesse de la lame du petit sabre qui luisait à la lumière du jour. Une goutte de sang dégoulina sur sa main.

Elle pensa subitement aux mots de la vieille femme rencontrée dans le temple quelques années auparavant :

- Tu as le mauvais sang !

 

(1)   Le chashitsu est le pavillon de thé.

(2)   Le tokonoma est une petite alcôve où l'on expose des plantes

(3)   L’Ikebana est la composition florale.

(4)  Les daifukun, sont des pâtisseries.