Chapitre n°2 Les préparatifs du chanoyu 2/3

Tous droits réservés par Joëlle JEAN-BAPTISTE "

 

Emi Kane et les incantations

du Shogun d’Edo

 

 

Chapitre N°2

Les préparatifs du chanoyu 

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Zen Dai Daichi, le grand maître du thé regardait étrangement l’archiviste de la bibliothèque Amaterasu.

Gen Hayao Kazuhisa rougit, et bafouilla.

- Ma Majesté, heu... mon grand homme, heu ...grand maître du thon, heu... du thé ! Continua-t-il en rougissant de plus belle, en reconnaissant l’un des dirigeants militaires de la ville d’Edo. 

- Il a abimé notre présent ! Dit l'homme en regardant le kakemono froissé.

- Je suis désolé, bredouilla l’archiviste en se courbant.

-  Je vous sens très contrarié, Maître Kazuhisa, ajouta le grand maître du thé en observant un pan de la veste de l’archiviste déchiré.

Le gokenin essaya de se reprendre.

- Je suis aussi agréablement surpris de votre arrivée !

- Vous en êtes sûr ?

Le bibliothécaire ne savait plus quoi répondre. Il regardait bêtement ses chaussures en se demandant s’il n’allait pas perdre sa place, pour avoir involontairement provoqué une telle pagaille à l’arrivée des visiteurs prestigieux.

- J’ai besoin de m’entretenir avec vous avant la cérémonie, annonça fermement Zen Dai Daichi. Y aurait-il un lieu approprié où nous pourrions discuter ? Demanda abruptement l’homme, visiblement vexé de cette réception.

-   Bien sûr, grand honorable maître du thé.

Gen Hayao Kazuhisa s’excusa encore et ordonna à un employé de conduire ses hôtes immédiatement dans son bureau.

Puis, lorsqu'ils quittèrent le lieu, il s’adressa à sa gouvernante :

- Madame Izumi, pourquoi ne m’avez vous pas averti de leur arrivée ? Reprocha-t-il rudement.

-  J’ai tentée plusieurs fois, mais vous courriez et vous sembliez avoir quelque chose d’urgent à entreprendre.

Furieux, il lui coupa la parole.

- Je ne tolérerai plus un autre reproche de mes hôtes vis à vis de moi, ou sur le service de la bibliothèque ! Si c’est le cas, je vous en tiendrai personnellement rigueur, dit-il avec mauvaise foi.

- Maintenant, donnez l’ordre aux deux jeunes employées qui viennent de rentrer dans le pavillon de thé, de nettoyer la bibliothèque. Je dois aller me changer !

La gouvernante était responsable de tout ce qui se passait dans les lieux, et devait veiller à la tranquillité de l’archiviste. Elle travaillait depuis plusieurs années pour cet homme versatile, et elle savait garder son calme lorsqu’il devenait irascible.

 

Il était cependant très généreux et reconnaissait le travail qu’elle effectuait dans son administration.

Ainsi, elle supervisait les employés et les apprentis, dans leurs tâches respectives : dans la bibliothèque Amaterasu et dans le ménage, et la cuisine.

Plusieurs fois par mois, la gouvernante rejoignait sa famille dans un village près de Mariko. Elle comptait bien venir les faire s'installer à Edo.

 

Quelques instants après, la petite japonaise, Emi Kane fut mandatée par un serviteur pour ranger le désordre qui régnait dans la bibliothèque. Elle venait de classer dans un rayon l’un des derniers ouvrages lorsqu’elle eut envie de continuer ses recherches sur le samouraï, Dosan Hidenori.

L’accès aux archives permettait à la nippone de consulter dans la bibliothèque la nomenclature. Elle ouvrit un important fichier des patronymes de la région et du japon. Emi Kane chercha des renseignements sur les statuts de ses insignes des hatamoto.

 

Soudain, elle vit l’ombre de sa collègue Miyu Hina, disparaître derrière une travée. Emi fit un détour et se retrouva derrière sa consœur qui la cherchait du regard.

C’est bien moi qu’elle surveille, constat-elle.

La jeune fille revint sur ses pas, remit le livre en place, puis quitta rapidement la traverse. Elle remarqua que son amie la suivait dans chaque allée de la bibliothèque.

 

Emi, devait absolument changer la blessure du samouraï, avant le début de la cérémonie qui commencerait bientôt, et durait une bonne heure. Elle avait le privilège d’y assister.

Elle décida de fausser compagnie à celle qui l’épiait. Elle connaissait les recoins de la bibliothèque par cœur. Elle passa dans une salle, descendit un escalier et se cacha derrière une étagère juste à temps pour voir Miyu Hina passer en trombe.

Ensuite, Emi s’éclipsa, pour aller en cuisine préparer un plateau pour le visiteur qu’elle cachait. Le soldat allait passer la nuit dans sa cachette. Il n’était pas question de le faire partir.

Auparavant, elle s’assura de la présence de la gouvernante dans le pavillon de thé.

Celle-ci continuait les derniers préparatifs dans la mizuya. Tandis qu’à l’étage, le maître du thé discutait dans son bureau, avec le maître archiviste.

 Zen Dai Daichi, paré d’un hakama (1) en soie blanc avec des rayures grises, et un dosseret raide, dominait la réunion. Ses assistants portaient des hakama en coton olivâtres. Ils murmuraient parfois entre eux.

- Avant d’effectuer le service de purification des éléments, je tenais à vous présenter ceci, annonça le maître du thé.

 

Il sorti d’une de ses manches une lettre cachetée, provenant du shogunat d'Edo.

L’archiviste la prit en tremblant.

 

Pendant ce temps, Emi Kane entra dans la cuisine du bâtiment annexe. Elle eut du mal à distancer sa collègue et s’aperçut qu’elle ne la suivait plus. Elle ne disposait que de quelques minutes de répit, pour préparer un repas à son hôte clandestin.

Elle souleva un récipient et trouva une soupe au miso. Elle s’empara d’un bol et y versa deux bonnes louches, accompagnées de baguettes, à côté d’un petit bol remplit de tsukemono(2). Ces salaisons allaient accompagnées un plat. Elle s’empara de soba (3) qu’elle déposa dans un bol rempli de tsuyu (4) chaud.

La bibliothèque ne manquait de rien, et les repas copieux contrastaient avec ceux qu'elles avait fait dans sa petite enfance.

Sous une cloche de pâtisserie, elle découvrit des wagashi(5). Elle en prit plusieurs, ainsi qu’une petite serviette dans laquelle elle enroula un dorayaki (6). Ensuite, elle glissa le tout dans la poche de son kimono. La gouvernante n’allait certainement pas se rendre compte de la disparition de ces desserts.

Emi réfléchissait.

Comment me déplacer dans la bibliothèque sans me faire remarquer ?

Soudain, elle entendit des pas dans le couloir, se dirigeant vers la cuisine. Elle n’avait pas le temps de s’enfuir. Qu’est ce qu’elle allait pouvoir dire ?

Elle souleva le plateau et se faufila derrière un maigre paravent.

Soudain, le paravent se décala pour faire apparaitre Jun Wataru, son ami. Il croquait un wagashi.

- Je savais que tu te cachais ici !

-         Tu m’as fait peur, lui dit-elle. Tu ne devrais plus prendre de dessert.

-         C’est pour qui ce plateau ?

-         Devine. Le samouraï doit avoir faim.

-         Il s’est réveillé celui-là?

-         Oui, et il me faut à tout prix rejoindre sa cachette.

-         Je passe devant, proposa le garçon. Et je te préviendrai s’il y a quelqu’un. De toute façon, ils sont tous dans le jardin. La cérémonie va  commencer, dans dix minutes.

-         Alors ne perdons pas de temps, dit la nippone en se pressant.

 

Emi Kane se glissa furtivement dans l’abri du samouraï. Elle le redressa, lui plaça des coussins dans son dos, puis elle lui donna un bol de soupe chaude.

L’homme avait grand appétit.

-         Mademoiselle Kane, je vous remercie de m’avoir hébergé.

- Monsieur Hidenori, d’où venez-vous ?

L’homme avala sa soupe chaude.

- Appelez-moi Dosan.

- Vous pouvez m’appeler Emi.

- Je suis un samouraï qui effectue des missions confidentielles. 

-        Que faites-vous dans notre région ? Demanda vivement Jun.

      - Je travail pour un homme qui est lui-même vassal du shogun d’Edo.

- Et qui vous poursuit ? Demanda aigrement le marchand.

Soudain, le soldat déposa tranquillement le plateau. Puis, il essuya ses mains sur une serviette.

Emi lui proposa les desserts et approcha le récipient de wagashi.

- Combien de temps resterez-vous ici ? Vous êtes un Asano ! Déclara le marchand en élevant la voix.

Emi lui fit signe de se taire.

- Si on vous découvre ici, on aura des problèmes, continua-t-il abruptement, sans se douter que tous ses mots exaspéraient le soldat.

 

Le samouraï bu un verre d’eau, et subitement il fit un bond en faisant voler les desserts dans la pièce. Puis, il plongea sur le petit marchand en plaçant ses deux mains autour de son cou.

-         Cela suffit ! Je te demanderai de me remettre tous les plis qui se trouvaient dans ma pochette !

-         Je ne comprends pas, dit faiblement Jun Wataru.

-    Il en manque deux !

Son regard aux yeux perçants, glaça le sang d’Emi Kane tétanisée par la scène.

Tandis que son ami, suffoquait.


               (1) Hakama est un pantalon large, plissé. 

          (2) Les tsukemono sont des salaisons

          (3) Soba : les pates

              (4) Tsuyu : bouillon chaud

               (5) wagashi : patisseries

             (6) Dorayaki : une pâtisserie