Chapitre n°2 Les préparatifs du chanoyu 1/3

Tous droits réservés par Joëlle JEAN-BAPTISTE "

 

Emi Kane et les incantations

du Shogun d’Edo

Les préparatifs du chanoyu (1)

                                                                                                                        1/3

Dans le jardin de la bibliothèque Amaterasu, le vent soufflait en emportant les feuilles d’érable panachées de blanc. Celles-ci tourbillonnaient, autour du chashitsu (2), en se mélangeant aux feuilles rouges rubis. 

 Installée sur un tatami dans le petit pavillon de thé, Emi Kane préparait l’ikebana (3), en pensant au samouraï blessé, qu’elle avait accueilli clandestinement dans l’atelier de la bibliothèque. Elle devait lui prodiguer des soins, et surtout refaire son pansement. La blessure du soldat paraissait superficielle, mais son état fiévreux l'inquiétait.

La petite nippone semblait nerveuse. Senami Izumi, la gouvernante qui l’observait, tout en ornant de végétaux un vase incrusté de pierreries, décela une maladresse inhabituelle dans ses gestes.

Cet art traditionnel, retransmettait l'apparence linéaire de l’arrangement floral japonais qui valorisait la structure entière.

La découpe des végétaux, et le froissement des feuillages, rompait un silence pesant.

Parmi les quatre archivistes de la bibliothèque, Emi était celle qui rechignait souvent à respecter les consignes. Et madame Izumi voulait la faire rentrer dans le rang.

 

Au moment où Emi disposa sa dernière tige entre des feuilles de vignes de wistéria, soudain, une tige se courba, et se plia en deux lentement sous les yeux effarés de Senami Izumi.

-        Mademoiselle Kane, est-ce donc le résultat de mes cours sur l'ikebana que vous avez retenue depuis six mois ? Votre composition florale ne ressemble à rien!

Emi Kane troublée évita de répondre. Elle ne pesait qu’à aller prodiguer des soins au samouraï.

-        Nous recevons dans une heure le grand maître du thé avec des invités ! Comptez-vous leur présenter cette lamentable composition florale ? Poursuivit la gouvernante sévèrement.

Le petit pavillon de thé allait recevoir des convives en cette fin d'après-midi. Certains s'installèrent la veille, dans les étages de l’habitation principale.

-        Je vous conseille d’aller rapidement dans le jardin pour chercher de quoi rehausser ce travail ! Mademoiselle Hina va vous accompagner.

Emi comprit que son conseil était un ordre. Elle se redressa immédiatement, salua la gouvernante, puis sortit escortée de la petite archiviste.

Les jeunes filles portaient de ravissants iromuji (4) créés spécialement pour la cérémonie de thé : violet et soyeux pour Emi, et bleutée pour Miyu.

Emi Kane se dépêcha de ramasser des tiges serviraient à embellir l’ikebana. Derrière elle, Miyu Hina, treize ans, tenait un panier d’osier dans lequel Emi déposait les végétaux.


De la fenêtre de la mizuya (5), la gouvernante, très mécontente observa les jeunes filles.

 Elle frotta un chawan, (6) et le posa sur un plateau qui allait servir à la chanoyu.

 -C’est étrange, cette jeune fille d’habitude si posée, lorsqu'elle prépare habituellement l'ikebana, a l'air bien préoccupé ? J’ai bien vu qu’elle semblait gênée. Par quoi ?

 Quelques instants auparavant, alors qu'elle parcourait les travées de la bibliothèque, elle remarqua qu'Emi Kane feuilletait un gros manuscrit.

 Elle s'approcha doucement. La jeune fille sursauta quand elle s'adressa à elle.

-        Mademoiselle Kane, vous devez effectuer la composition florale et

Elle n’avait pas terminé sa phrase qu'Emi venait promptement de refermer et de ranger l’ouvrage sur une étagère.

- Que faisiez-vous ?

Emi Kane la regarda droit dans les yeux en lui disant qu’elle classait dans le bon rayon.

Que lisait cette petite impertinente ici ? Elle se moque vraiment de moi, pensa la gouvernante, en la regardant s’éloigner.

Intriguée, elle regarda la rangée sur laquelle elle venait de poser le manuscrit et se rendit compte qu’elle se trouvait dans le rayon de" la guerre et des combats".

Pourquoi consultait-t-elle un ouvrage sur l’armement des samouraïs ?

 

Puis, la gouvernante convoqua individuellement sur le champ les trois autres archivistes. Elle leur posa les mêmes questions sur l’attitude d’Emi Kane et son intégration dans les services de la bibliothèque. Les deux premières fillettes avaient une admiration sans borne pour elle. Quand vient le tour de la troisième fillette, un avis divergeant l'intéressa.

-   Mademoiselle Hina, vous avez bien terminé votre service ?

- Oui madame Izumi.

- Que pensez-vous de mademoiselle Kane ?

La jeune fille fit la grimace.

- Je n’ai pas bien compris. Allez, dites-moi vos pensées à son sujet.

- Depuis qu’elle est arrivée dans cette bibliothèque, le maître archiviste ne voit qu'elle.

- N’oubliez-pas qu’elle est douée pour transcrire les ouvrages. Elle connait plusieurs langues, alors que vous en connaissez que deux, atténua la gouvernante.

- Elle a des fruits à volonté, car elle reçoit un marchand dans le jardin. Et parfois les après-midi, je la vois quitter la bibliothèque et revenir une bonne heure après.

-  Cela doit certainement intervenir au moment de votre heure de repos, après 16 heures.

- Non madame, car il lui arrive de revenir vingt minutes après.

- Tiens donc ! S'étonna la femme qui sauta sur l'occasion. Elle lui ordonna. 

- Vous allez surveiller Emi Kane, et me dire ce qu’elle fait à chaque moment. Compris ?

- Oui madame Izumi, dit la nippone ravie de pouvoir reprendre sa place dans l’organisation culturelle.

 

 

Emi ramassait des brindilles en pensant à l’aide apporté par son ami Jun Watari, pour cacher le samouraï dans une des pièces de l’atelier de jardinage, formé de trois salles. L’une pratiquement indécelable, se trouvait derrière une paroi. Emi y entretenait quelques bonsaïs et plantes dans son petit coin favori, qui lui servait de salle de lecture. Elle prenait discrètement des ouvrages dans la bibliothèque et les lisait tranquillement.

 Depuis qu’elle avait remarqué que la gouvernante fouillait dans ses affaires, elle avait décidé de trouver une salle de repos. Elle savait que le samouraï était en sécurité. A son réveil, il allait pouvoir manger les figues et les nashis, que son ami, Jun, lui avait laissé.

 Emi se souvenait des paroles de l'homme et de son regard affolé lorsqu'il se trouvait dans le buisson.

-   Cachez-moi ! Avait-il balbutié avant de s’évanouir.

Elle n’avait pu revenir qu’une seule fois à ses côtés, pour prendre sa température et nettoyer son pansement. Le samouraï allongé dans son futon, avait ouvert les yeux en demandant.

-    Quel est ton nom, jeune fille ?

-    Je suis Emi Kane.

-    Quel joli prénom. En connais tu la signification ?

-    Oui ! Emi, c’est celle qui est bénie.

-    Et divine, avait t-il précisé en fermant les paupières.

 

La jeune fille prit une brindille et voulut la placer dans le panier que tenait Miyu. Mais, elle ne la vit pas. Elle se redressa et l'aperçut  exactement dans l’endroit où elle avait découvert le samouraï.

-   Regardes Emi ce que j’ai trouvé dans le buisson ! S’écria Miyu, en tenant entre ses mains un paquet de lettres, entourées de rubans noirs.

Miyu tira sur un ruban, qui s’envola, emporté par le vent.

Emi Kane bondit et s’approcha rapidement.

-   Ha ! Je le cherchais depuis ce matin ! Inventa Emi. Le vent l'a entrainé par là.

-   C’est quoi ?

-   Ce sont des lettres qui appartiennent à un lecteur. Il les a oubliées sur le comptoir de l’accueil.

-   Et comment ce fait-il qu’elles soient dans le jardin ?

-   Heu... je l’avais placé dans la poche de mon kimono, et en nettoyant l'allée, elles sont tombées.

Sans laisser le temps à sa collègue de répondre, elle s'en empara en lui disant.

- Merci !

 Puis, elle changea rapidement de conversation.

-   Je crois que nous avons assez de branches pour effectuer une belle composition.

Miyu n’était pas dupe.

Elle a trop hésité avant de me répondre. Voilà une chose que je pourrai rapporter à madame Izumi.

 

Elles entrèrent dans le petit pavillon de thé en bois, situé, près d’un gros châtaignier au fond du jardin. C’était un lieu spirituel de détente et de méditation.

Les jeunes filles se déchaussèrent, puis déposèrent leurs zōris (7) dans un petit casier adapté.

Elles se dirigèrent vers la mizuya, et choisirent les tiges qu’elles allaient placer dans le vase de la composition.


Pendant ce temps, installé dans son appartement situé au troisième étage de la bibliothèque Amaterasu, Gen Hayao Kazuhisa, le maître archiviste souriait en se préparant dans sa chambre.

La cérémonie de thé qu’il effectuait chaque mois était très importante pour ses affaires, et lui permettait de transmettre les derniers événements de la ville et la région du Shogunat, au Japon. Il servait d’intermédiaire entre les hautes personnalités de la ville d’Edo.

 

En regardant par la fenêtre du jardin, il fut surprit de voir un large ruban noir, traversé d’un fil doré, s’envoler et s’accrocher à un volet.

   Cette couleur lui rappela quelque chose.

 

Brusquement, il se leva, et essaya de prendre le tissu qui se décrocha. L'archiviste se pencha et vit les jeunes filles rentrer dans le chashitsu. Son sang ne fit qu’un tour.

 

Soudain, il sortit de son appartement, traversa la salle principale de la bibliothèque en courant, et en bousculant des clients. Un employé perché sur une échelle de trois mètres de haut, faillit perdre l’équilibre. Il s’effondra sur une étagère qui se renversa.

Sans se soucier du bruit qui se rependait à son passage, Gen Hayao Kazuhisa, fit tomber une tablette composée de plusieurs rouleaux qui dévalèrent le grand escalier central. Il s’agrippa à la rampe pour enjamber les rouleaux qui l’encombrait, bouscula une femme âgée, en s’excusant brièvement. Puis, au pied de l’escalier de marbre, il écarta deux autres employés qui apportaient un immense kakemono (8). Celui-ci se froissa sous le choc.

 

Il s’apprêta à passer rapidement par la porte de derrière donnant sur le jardin, quand une voix stridente l’interpella avec insistance.

 

-        Grand Maître archiviste ! Grand Maître archiviste !

 

L’homme essoufflé se retourna furieux de voir sa gouvernante stopper son élan. Il hurla.

-        Que me voulez-vous ?

Stupéfait par son agressivité celle-ci ne pu s’exprimer.

-        Mais qu’il a-t-il donc? S’énerva l’homme. Parlez ! Ordonna-t-il.

-        Heu, Grand Maître archiviste, je voulais vous prévenir que l’honorable Grand maître du thé, Zen Dai Daichi vient d’arriver !

-        Le Maître du thé ? Déjà ? S’étonna l’archiviste agacé.

-        Il est là, dit-elle tout bas en lui montrant une forme derrière son dos.


Gen Hayao Kazuhisa se retourna lentement et vit le maître du thé le dévisager avec stupeur. Celui-ci accompagné de trois hôtes imminents, contemplaient l’agitation qu’il venait de provoquer dans la bibliothèque.

 

 

1) Le chanoyu est la cérémonie du thé. 

      2) Le chashitsu est le pavillon de thé.

3) L’Ikebana est la composition florale.

4) Iromuji est un kimono

      5) La mizuya une pièce destinée à la cérémonie du thé. 

6) Le chawan est un bol

7)  Zori sont des sandales.  

8) Le kakemono est une peinture verticale sur rouleau de soie.