Emi Kane et les incantations du Shogun d’Edo - Chapitre 1

 

 

Tous droits réservés par Joëlle JEAN-BAPTISTE "

 

                       Emi Kane et les incantations du Shogun d’Edo


Chapitre N°1

1/3

L’étrange voyageur


 

La pluie qui tombait depuis quelques semaines dans la province japonaise de Musashi, s’arrêta.

 

Des éclairs sillonnaient le ciel, lorsqu’un homme frappa aux portes d’une maison de torchis. Une femme ouvrit un panneau de bois, et le referma rapidement. Soudain, un déluge d’eau s’abattit sur la ville d'Edo. Le voyageur avait encore un long trajet à parcourir pour transmettre ses missives.

C’était la quatrième porte qui se refermait devant lui. Allait-il devoir employer la force ? Il n’avait pratiquement plus d'énergie pour se déplacer. Cela devait être son dernier voyage, et il avait hâte de passer la main.

 

Non loin de là, une heure s’écoula lorsque les nuages s’estompèrent. Assise sur un banc, dans un  des jardins de la bibliothèque Amaterasu, de la ville d’Edo, Emi Kane, une petite japonaise de quatorze ans, observait le paysage agréable qui l’entourait. Elle se souvenait de la charmante colline d’Arashiyama près de Kyoto, où elle résidait, il y a quatre ans. Elle aimait se promener avec sa famille. Les arbres magnifiques,et le vent vivifiant, lui rappelaient d’heureux souvenirs.

Les tournées que sa maman, Kire Kaneko, marchande ambulante, faisait à travers les ruelles animées de Kyoto, lui plaisait beaucoup.

 

Tout à coup, elle prit un mouchoir dans la poche de son kimono de soie, fastueusement décoré de broderies, et essuya ses larmes. Emi portait un bien terrible secret. A cause de ce mystère, un jour d’automne, on l’avait éloigné brutalement de sa famille, sans qu’elle puisse leur faire ses adieux. Elle doutait de ne jamais les retrouver un jour.

Emi Kane attendait, cependant avec impatience, le jour où elle pourrait enfin soulager son cœur et son esprit en dévoilant son lourd secret.

Elle ne possédait d’eux qu’une petite estampe dessinée par un ami de la famille. Chaque jour, elle la regardait pour graver leurs visages dans sa mémoire. Elle observait les traits de son grand frère Isamu, entré à dix huit ans au service d’un seigneur de Kyoto, et de ses deux petites sœurs Hotaru et Ayami, de sept et quatre ans, amaigries par le manque de nourriture.

 

Ainsi, la jeune enfant vivait dans la capitale shogunale des Tokugawa. Elle devint servante dans la demeure de la fille d'un daimyo, et du fief des Kane. Puis, une opportunité la fit entrer en tant qu'apprentie archiviste, dans l'administration du Gokenin (1), le maître archiviste Gen Hayao Kazuhisa, où elle officiait depuis six mois.

 

Ainsi, elle changea de nom, Kaneko, et prit comme patronyme celui de Kane. Elle s'appropria les règles strictes d’une grande famille d’Edo.

Son départ fut  un déchirement pour sa mère, et ses deux jeunes sœurs, restées à Kyoto.

Depuis quatre longues années, elle avait peu de nouvelles ; c'est uniquement en consultant les courriers de la bibliothèque, qu'elle pouvait recevoir des informations concernant Kyoto, sa ville d'origine.

Elle se souvenait des signes qui transformèrent sa vie.

 

Un jour, allant dans un des temples bouddhiques du Kiyomizu-dera, où elles venaient souvent prier, Emi et sa maman, firent une surprenante rencontre.

Dans un des  temples majestueux, bâti sur des colonnes à flanc de colline, et qui renfermait en son centre, une magnifique chute d’eau, plusieurs personnes observaient les hommes courageux qui se jetaient du haut d'une estrade adaptée. Ils effectuaient des sauts vertigineux d’une dizaine de mètres, en espérant les réussir, pour obtenir selon la légende la réalisation de leur vœu. La plateforme impressionnante, déployait une végétation abondante qui heureusement amorçait leur chute.

-         J’aimerais y sauter maman, pour que nous ayons tous nos vœux réalisés, dit Emi gaiement.

-         Boit l’eau ma chérie, et ne raconte pas de bêtises, avait répliqué sa mère en prenant des coupelles pour les tremper dans l’eau pure.

 Soudain, une vieille femme aux yeux voilés, surgit derrière elles.

-    Madame, avez-vous une pièce pour moi ? 


Elle semblait désorientée et portait des habits très rapiécés. Madame Kanato eut pitié d'elle.

-   Oui, mon enfant va vous aider. Emi, sort la pièce qui est dans ta poche, ma chérie, et offre là à la dame.

-   Tu m’as toujours répété de ne pas donner mon argent, se rebiffa la jeune fille.

Emi Kane hésitait. La femme habillée de  vêtements sombres, dépareillés, lui faisait très peur. Depuis quinze jours, elle l’avait souvent croisée au marché de Kyoto, et à chaque fois, elle lui disait doucement.

-   Viens me voir jeune fille ! J’ai à te parler ! Je dois te dire des choses !

Emi, la fuyait toujours.

Mais, au moment où elle lui donna la pièce, la femme lui attrapa le bras, retourna sa main pour y lire les lignes. Puis, elle ouvrit de grands yeux en soufflant.

-   Tu as le mauvais sang ! Tu ne vivras pas longtemps. Cinq ans, pas plus ! Avant cela tu changeras le destin de millions d’êtres, lui avait annoncé la femme en tremblant.  

-   Pourquoi dites-vous des paroles méchantes comme cela ? Riposta Emi.  Vous êtes quasiment aveugle, et ne pouvez rien voir dans ma main !

-   Parce qu’ils te rattraperont bientôt ! Je le crains. Tu as le mauvais sang, répéta la femme en secouant la tête.

- Qu’est ce que cela veut dire ! Demanda Emi en tressaillant.

-   Tiens, reprends ta pièce, dit la veille femme en la jetant par terre. Je n'en veux plus !

Soudain, elle s’éloigna rapidement.


-    Maman, que veut dire cette femme ?

Sa mère livide, fit semblant de ne rien entendre. Elle se tourna vers la superbe vue de Kyoto.

- Heu... On va entrer. Je dois préparer le repas. Et ne ramasse surtout pas cette pièce ! Ordonna-t-elle en la regardant comme si on venait de lui jeter un mauvais sort. Elle semblait contrariée par les propos durs que venait de lancer la vieille femme.

 

Dix jours après cette rencontre insolite, Emi dû s’enfuir de Kyoto.

 

 Ainsi, par cette fin d’après midi d’automne, elle contemplait les couleurs éclatantes des arbres. Les frondaisons dorées des ginkgos foisonnaient. Le rougeoiement des momiji, avec leurs belles feuilles d’érable dont certaines tombaient lentement aux pieds des arbres, lui rappelait parfois tristement la phrase lapidaire.

-    Tu as le mauvais sang, pensa-t-elle en regardant une feuille rouge transportée par le vent.

 

Coiffée de deux belles nattes, au bout desquelles s’enroulaient, des rubans roses, la petite japonaise ajusta son haori sur son kimono coloré. Elle marcha tranquillement dans ses sandales de bois, et remonta l’allée pour se rendre dans le petit appartement, en haut du grenier de la bibliothèque.

 

Tout à coup, un bruit la fit sursauter. Son regard fut attiré par une forme blottie dans le bosquet. Elle s’approcha doucement et vit un homme allongé de tout son poids. Il était blessé aux hanches.

 

-   Je suis Dosan Hidenori, lui dit-il dans le creux de l’oreille.

Emi, effrayée, recula.

- Je ne suis qu'un voyageur en quête d'un abri.

Le jeune samouraï, de sept ans son ainé, était coiffé d’un Chon-Mage, avec une tonsure sur une large partie de son crane, qui dégageait le haut de son front. Ses cheveux noués au-dessus de sa tête, allongeaient son visage aux traits fins.

-   D’où venez-vous monsieur ? Demanda la nippone inquiète.

-   Cachez-moi ! Murmura l'homme avant de s’évanouir.

Elle essaya de le soulever, mais il était trop lourd. Emi Kane avait besoin d’aide.

-   Que fait-il ici ? S’écria une voix derrière elle. C'est un hatamoto ! (2)

Jun Wataru, son ami, marchand de fruits, qui venait d’entrer dans le jardin, montrait le sigle du clan d’Asano qu’il distinguait sur l’envers d’une sacoche.

- C'est un hatamoto ! Répéta-t-il.  Il a tué mes parents !

La rencontre de cet homme leur rappela la dure réalité de la région.

Deux clans s’opposaient durement depuis plusieurs années. Celui du fief d’Asano et celui du fief de Tomaza d'où dépendait la bibliothèque Amaterasu. Ainsi, l’imminence d’un combat violent se pressentait parmi les habitants d’Edo. Les artisans et commerçants des deux fiefs se faisaient une concurrence acharnée. Les armées de l’empereur devaient souvent les départager. De plus, des luttes intenses entre grands seigneurs, les daimyos, s’organisaient.

 

Entre guerres et trêves, des années 1850, les populations souffraient des tensions multiples, et des mouvements sociaux, de grandes ampleurs, qui se déclenchaient. Dans les campagnes, les  difficultés économiques entrainèrent des révoltes contre le shogunat, qui se terminèrent le plus souvent dans des violences, qui n’épargnèrent personnes.

 

Emi Kane se redressa, le prit par les épaules et lui dit.

-   Cet homme n’est pas responsable de la mort de tes parents, ni de celle de mon père, tués pendant les révoltes. Il est blessé, et nous allons l’aider.

-   Ramasse ses affaires ! Je vais chercher de quoi le transporter. Annonça la jeune fille, déterminée à le sauver. Puis elle s’éloigna.

     Jun Wataru voulu en savoir davantage sur ce guerrier. Par simple curiosité, il décida d'ouvrir le sac épais de l'étrange voyageur.

 

1) Un Gokenin est le vassal direct du shogun.

2) Les hatamoto sont des samouraïs, vassaux du shogun.


 



N. B. Les personnages et les lieux sont fictifs.