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Interview par Denis Dupré en 2003


Pierre Rabhi défend une décroissance soutenable à la conférence sur la décroissance, Lyon, septembre 2003  avec l'autorisation du site La décroissance et de Pierre Rabhi que nous remercions vivement.


Le petit prince Rabhi hommage, clin d’œil au  Petit Prince de Saint Exupéry, écrit en 2005 suite à ma rencontre avec Pierre Rabhi

Deux philosophies en écho : de Gandhi à Rabhi

Bien sur, nous ne sommes pas en 1920, nous ne sommes pas en Inde sous le joug des Anglais. Bien sur, la limitation des atteintes à la terre et à l'air est aujourd'hui bien plus vitale qu'en 1920. Cependant bien que s'ancrant profondément dans leur époque et leur contexte, les philosophies de ces deux hommes entre deux cultures (l'Inde et l'Angleterre pour l'un , l'Algérie et la France pour l'autre) offrent des similitudes de principes tout en s'incarnant dans un tissu de relations humaines de proximité. Et paradoxalement, ces philosophies s'adressent à toute l'humanité et leur rayonnement est international.

La pauvreté est souvent liée à une trop forte dépendance des besoins vitaux. Les besoins vitaux des hommes doivent être assurés le plus possible en dehors du système commercial classique. Gandhi et Rabhi prônent donc...

L'indépendance

par le filage pour Gandhi : Ayant pour but de favoriser l'indépendance économique en encourageant la fabrication de marchandise locales, Gandhi est ainsi en accord avec un ensemble de textes sacrés (le Swadeshi : de svadesh , soi-même) qui commande de ne pas exporter ou importer des idées ou des objets. Gandhi s'oppose également aux appareils ménagers, " instruments d'avidité " qui provoquent le chômage de millions d'Indiens. Il prône le retour aus roues domestiques pour boycotter les vêtements anglais.

par le travail de sa terre pour Pierre Rabhi : que chacun fasse son jardin, c'est à la fois le moyen d'accéder à l'indépendance et de protéger la planète!

"La seule valeur sûre, c'est la terre. Ne sont vraiment en sécurité que ceux qui sont capables de produire leur propre nourriture. " (Le chant de la terre, p 82)

"Dans le désert, nos ancêtres...ont organisé un système social basé non sur la communauté mais sur le chacun chez soi. Dans l'oasis, chacun est responsable de sa propre survie mais au lieu d'agir isolé des autres, il est proche des gens qui partagent les mêmes valeurs. C'est à partir de là qu'on peut parler d'organisation. " (Le chant de la terre, p 84)

Pour préserver l'indépendance, Pierre Rabhi préfererait de nombreux artisans (dizaines de milliers de cordonniers en France) plutôt que des salariés (usines en Chine). Pour la même raison, Ghandi a appréhendé le danger de la mécanisation non contrôlée :


"Machinery has its place; it has come to stay. But it must not be allowed to displace necessary human labour….An improved plough is a good thing. But if by some chance, one man who could plough up by some mechanical invention of his the whole of the land of India, and control all the agricultural produce, and if the millions had no other occupation, they would starve, and being idle, they would become dunces, as many have already become. There is hourly danger of many more being reduced to that unenviable state. I would welcome every improvement in the cottage machine, but I know that it is criminal to displace hand labour by the introduction of power-driven spindles unless one is, at the same time, ready to give millions of farmers some other occupation in their homes." (YI : Young India: (1919-1932) English weekly journal, 5-1-1925, p. 377)

"Au fur et à mesure qu'on perfectionnait à la fois la chimie et la mécanique, un seul paysan pouvait nourrir six, dix, vingt, trente personnes et ainsi de suite. Des milliers de fermes ont ainsi disparu " (Le chant de la terre, p 35)

"Je ne met pas en cause la nécessité morale de l'aide, ni l'instinct qui nous pousse à aider les nécessiteux, mais seulement la forme que revêt cette aide...Du point de vue du bénéficiaire, la charité peut avoir des effets désastreux. Dans bien des cas, elle démotive le mendiant, qui n'a plus ni la volonté ni l'envie de s'en sortir...Dans tous les cas, la mendicité prive l'homme de sa dignité...Le tenants de l'austérité et de l'autonomie passent pour des farfelus. L'aide humanitaire encourage la perpétuations des pénuries : importateurs et exportateurs de céréales, transporteurs et responsables politiques intervenant dans les achats et la distribution de céréales, tous ont quelque chose à perdre dans la perspective d'une autosuffisance alimentaire. Ainsi, loin d'encourager des solutions locales, l'aide fausse le climat économique et politique pour le plus grand profit des quémandeurs, des hommes politiques qui savent s'y prendre avec les donateurs, des entrepreneurs et des fonctionnaires corompus " (Vers un monde sans pauvreté, Muhammad Yunus, Lattès, p 44)

 

La communauté des hommes s'organise. (Deux philosophies mais aussi) deux pratiques se complétent et se surveillent : le commerce et la justice. Le lien entre les deux nécessite une réflexion sur le contrôle plus ou moins fort d'une justice collective sur le commerce. Rabhi et Gandhi posent des éléments pour définir ...


La justice économique

"La véritable économie politique est l'économie de la justice. Les gens seront heureux tant qu'ils apprennent à rendre justice et à être droit. Tout le reste n'est pas seulement vain, mais conduit tout droit à la destruction. Enseigner aux gens à devenir riches par n'importe quels moyens est leur rendre un immense préjudice."

( lire le texte intégral de Gandhi traduit par Yann Forget que nous remercions) ...

Cette philosophie est partagée par Pierre Rabhi :

" Partis de rien, nous sommes devenus des gens qui ont réussi à subsister sur un bout de terre presque inhospitalier. Et si nous avons à dire quelque chose, ce serait que notre malheureuse société n'est pas une fatalité, mais l'image pétrifiée de notre conscience. Nous avons fait des choix générateurs d'injustice, de misère pour le grand nombre et de boulimie maladive pour une minorité. Il faudra bien que nous changions ce désordre. Le superflu est reconnaissable à ce qu'il se retourne contre vous en vous donnant l'illusion qu'il est à votre service. Le seuil idéal a pour limite la nécessité. Au-delà commence l'avidité des gens qui ont peur, en même temps que les troubles de toute nature." (Du Sahara aux Cévennes, p 285)

Pierre Rabhi ne conçoit pas de justice sans une répartition plus équitable d'une des richesses les plus rares : l'énergie fossile. Or, il constate que toute l'énergie des hommes vise à se déplacer de plus en plus vite et à consommer, de façon très inéquitable (insérer la pyramide de Pierre Rabhi), de plus en plus d'énergie fossile. Cette énergie est paradoxalement le Talon d'Achille de notre société moderne puisque, non seulement elle génère une pollution dommageable, mais elle s'épuise rapidement.

 

Cette indépendance et cette justice sont incompatibles avec le développement de grandes villes ...


La force des petites organisations et l'inhumanité des grandes

La concentration favorise celle des richesses dans les mains d'un nombre restreint d'humains et au détriment des artisans qui deviennent des esclaves et de peuplades qui disparaissent ::

"Que signifie alors la modernité avec l'exaltation de la matière minérale qui la caractérise, depuis le charbon et l'acier, jusqu'au pétrole et à l'atome ? Et quoi encore, demain ? D'autres miracles, pour qui, pour quoi? Tout cela valait-il le sacrifice de peuplades innocentes dont le monde était naguère largement ensemencé ? " (Parole de Terre, p 18)


"Now I have no historical proof, but I believe that there was a time in India when village economics were organized on the basis of such non-violent occupations, not on the basis of rights of man but on the duties of man. Those who engaged themselves in such occupations did earn their living, but their labour contributed to the good of the community….Body labour was at the core of these occupations and industries, and there was no large-scale machinery. For when a man is content to own only so much land as he can till with his own labour, he cannot exploit others. Handicrafts exclude exploitation and slavery.
Large-scale machinery concentrates wealth in the hands of one man who lords it over the rest who slave for him. For he may be trying to create ideal conditions for his workmen, but it is none the less exploitation which is a form of violence. When I say that there was a time when society was based not on exploitation but on justice, I mean to suggest that truth and ahimsa were not virtues confined to individuals but were practiced by communities. To me virtue cease to have any value if it is cloistered or possible only for individuals." (Harijan:(1933-1956) English weeklyjournal founded by Gandhiji, 1-9-1940, pp. 271-2)

Ainsi, le village reste la taille d'équilibre où les forces sociales gardent le contrôle sur le commerce :

"A village unit as conceived by me is as strong as the strongest. My imaginary village consists of 1,000 souls. Such a unit can give a good account of itself if it is well organized on a basis of self-sufficiency." (H, 4-8-1946, pp. 251, 252)

"Pourrez-vous continuer à être les otages de sociétés et de monopoles gérant jusqu'à votre alimentation avec des structures monstrueuses pour la produire, vos supermarchés pour la distribuer et vos transports pour l'acheminer, vos médias pour vous inciter à l'acheter, alors que des bras, des imaginations nombreuses sont rendus oisifs au détriment de toute vraie satisfaction " (Parole de Terre, p 230)

Pour Gandhi et Rabhi le passage à la mise en pratique de leur propre philosophie, s'est heurté parfois aux règles sociales paralysantes. Mais, au-dessus de la loi civile, il y a alors les convictions profondes, irrévocables :


La désobéissance... non-violente

Le 6 avril 1930, Gandhi ramasse un peu de sel sur une plage de l'océan et déclare : "Le poing qui tient ce sel peut être brisé, mais ce sel ne sera pas rendu volontairement." Mais il est aussi celui qui a dit "œil pour œil et le monde devient aveugle".

L'action politique

"Je suis un idéaliste pratique" ( Hind Svar a j , 11 août 1920).

Pour Rabhi elle prend le nom d' insurrection des consciences.

(La force de la philosophie de Pierre Rabhi est également de toucher ce que les anglo-saxons nomment les trois H : Head (la tête), Heat (le coeur), Hands (les mains). Philosophie cohérente (tête), elle vise à l'harmonie entre les hommes (cœur) dans une pratique quotidienne d'action manuelle (mains).)

Dans leur pratique pour un monde plus juste, Rabhi comme Gandhi croient que l'apprentissage de la justice se fait par...


L'éducation

"Il était impossible de rien entreprendre de permanent sans porter l'éducation jusque dans les villages. L'ignorance des paysans avait quelque chose de tragique. Quand ils ne laissaient pas vagabonder leurs enfants, ils les faisaient s'échiner du matin au soir dans les plantations d'indigo pour deux maigres piécettes de cuivre par jour" Autobiographie ou mes expériences de vérité , 5eme partie, p 537.

Rabhi et Gandhi partagent un sens écologique fondamental, qui conçoit le développement humain en nécessaire osmose avec sa terre nourricière :


La terre nourricière

"Dans ces grandes plaines céréalières dont nous sommes si fiers, essayez donc de cesser d'apporter des engrais et vous constaterez, l'effondrement sera immédiat...Si vous analysez les sols, vous remarquerez qu'ils sont morts. Vous n'y trouverez même plus de vers de terre, plus la moindre trace de vie. " (Le chant de la terre, p 49)

Ce respect de la terre-mère est sacrifié au profit d'un nouveau culte stérile : le "bougisme". Celui-ci prône la frénésie du mouvement et consacre comme un progrès tout mouvement même absurde :

"Je vais vous raconter un fait divers qui s'est passé dans les années soixante-dix : un camion de tomates a quitté un jour l'Espagne pour l'Allemagne le jour même où un autre camion de tomates quittait l'Allemagne pour l'Espagne. Ils se sont percutés sur l'autoroute . " (Le chant de la terre, p 65)

...et vers un chaos prévu par Gandhi :

"Is the world any the better for quick instruments of locomotion? How do these instruments advance man's spiritual progress? Do they not in the last resort hamper it? And is there any limit to man's ambition? Once we were satisfied with traveling a few miles an hour; today we want to negotiate hundreds of miles an hour; one day we might desire to fly through space. What will be the result? Chaos." (YI , 21-1-1926, p. 31)

 


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André Ombre (et Suzon non visible sur la photo),  Reporters.




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