Emilie Desjeux (1861-1957)


Emilie Desjeux sort de l’anonymat. 

Le musée Saint-Germain rend en 2005 hommage à cette artiste icaunaise qui a immortalisé, au début du XXe siècle, le discours d’Emile Combes à Auxerre Originaire de Bussy-en-Othe, la portraitiste Emilie Desjeux (1861-1957) serait sans doute demeurée dans l’oubli si, à la fin de l’année 2004, la ville d’Auxerre n’avait pas commémoré le centenaire de son ancien marché couvert. L’œuvre d’Emilie Desjeux est en effet quasiment tout entière conservée dans des collections privées de personnes qui, pour la plupart, lui étaient proches. Seuls, deux tableaux sont dans un musée, celui d’Auxerre. C’est grâce à un concours de circonstance que Micheline Durand, conservatrice en chef des musées d’Auxerre, et Isabelle Vaudois, documentaliste, se sont penchées sur la carrière et l’œuvre de l’artiste icaunaise. La préparation de la commémoration du centenaire de l’inauguration du marché couvert d’Auxerre a été le détonateur. Cette inauguration, marquée par le fameux discours au cours duquel le président du Conseil, Emile Combes, définit la future loi de 1905, sur la séparation des Eglises et de l’Etat, a été immortalisée par Emilie Desjeux dans un tableau monumental (lire par ailleurs). L’une des deux œuvres conservées au musée d’Auxerre, avec « Le Rémouleur ». La découverte de ces deux toiles a ouvert des horizons à Micheline Durand et Isabelle Vaudois. L’idée de compléter l’exposition du centenaire par celle d’une rétrospective consacrée à Emilie Desjeux s’est rapidement imposée. Et les deux femmes sont allées de surprise en surprise et se sont passionnées en découvrant non seulement la production de l’artiste, mais aussi certains pans de sa vie qu’elles ont fini par mettre au jour. Une femme peintre à la fin du XIXe siècle et qui plus est d’origine icaunaise, il n’en fallait pas plus pour attiser la curiosité. D’autant que le talent est au rendez-vous. Emilie Desjeux est née à Joigny, en 1861, à quelques kilomètres de sa maison de Bussy-en-Othe. Lorsque sa famille va s’installer à Paris, Emilie dédide de se lancer dans la peinture. Elle suit plusieurs formations au sein de plusieurs écoles, dont celle prestigieuse de William Bouguereau (Académie Julian) qui domine à l’époque l’art officiel. Le professeur fait grand cas de son élève, qu’il estime «la meilleure». Rapidement, Emilie Desjeux a accès aux salons organisés par la Société des Artistes français. Elle participe notamment à l’Exposition Universelle de Paris en 1900, où elle est médaillée.  Expositions à la Galerie Georges Petit. En ces temps, il n’est pourtant pas simple d’être une femme artiste ; ainsi, l’Ecole des Beaux-Arts ne les accepte pas. Soucieuse de soutenir «les droits des femmes dans le domaine de l’art», Emilie appuie la création de la Société des Femmes Peintres, vit de ses portraits. Elle ouvre un atelier rue du Bac, puis rue Visconti, où elle exige de ses élèves (uniquement des filles) la perfection du dessin. Mais si l’Icaunaise est active, Micheline Durand et Isabelle Vaudois constatent cependant au fil de leur enquête que l’on sait peu de chose sur Emilie Desjeux.


 Rembrandt, que c’est beau!  
Seules ses notes et sa peinture nous parlent d’elle. On sait tout de même qu’elle a beaucoup voyagé, puisqu’elle a rapporté de ses périples une quantité importante de carnets de croquis. Emilie effectue en effet de nombreux séjours à l’étranger, la Hollande, Londres, l’Italie… prend des notes sur les musées, les paysages. Emilie Desjeux se tient à l’écart des mouvements qui bouleversent la peinture à la fin du XIXe siècle et admirent les grands maîtres du passé. La découverte de l’œuvre de l’artiste est étonnante. Les toiles, aquarelles, portraits, carnets de croquis, notes, qui sont rassemblées à l’abbaye Saint-Germain, à Auxerre, donnent un bel aperçu de ses talents multiples. Comme ce tableau consacré à une voisine de Bussy-en-Othe, la mère Thérèse, qui tricote des chaussettes. L’influence de l’école hollandaise est évidente, avec une belle étude de la lumière. D’ailleurs, lors d’un voyage à Amsterdam, Emilie avait écrit : « Nous voyons " La Ronde de Nuit ” de Rembrandt, mon Dieu, que c’est beau, c’est affolant et décourageant. Comment s’attaquer encore à la peinture après avoir vu cela ». Décédée en 1957, à 96 ans, Emilie Desjeux repose dans le cimetière de Bussy-en-Othe, aux côtés de ses parents et de son frère. Elle y a laissé le souvenir d’une femme certes originale, mais particulièrement appréciée. Les gens qui l’ont connue l’appellent encore «Mademoiselle Desjeux», avec respect et admiration. 
Bernard GUÉRIN


Le 4 septembre 1904, le marché couvert d’Auxerre est inauguré en très grande pompe. La présence du président du Conseil et ministre de l’Intérieur,  Emile Combes, est déjà un événement. Et son célèbre discours sur la séparation des Eglises et de l’Etat placera alors Auxerre au cœur de l’actualité nationale. Le conseil municipal d’Auxerre décide donc, le 12 juin 1906, d’immortaliser cet événement en commandant un tableau pour le musée de la ville, avec le concours du ministère des Beaux-Arts. Il devra représenter le banquet d’inauguration du marché couvert. Et c’est Emilie Desjeux qui va être choisie pour réaliser ce travail. Elle avait été remarquée à l’Exposition universelle de Paris en 1900 par le maire d’Auxerre, Charles Surugue. L’artiste mettra près de deux ans pour venir à bout de cette tâche complexe. Le tableau comporte en effet 45 personnages et les contraintes sont importantes. Par rapport à la photographie officielle, il faut déplacer certains notables, un peu comme on ferait aujourd’hui du trucage photographique. De nombreuses correspondances entre Emilie Desjeux et Charles Surugue confirment l’aspect très officiel de la démarche ; des modifications seront d’ailleurs demandées. Pour que les ressemblances soient parfaites, l’artiste a réclamé des photos de chacun des protagonistes, certains se sont même rendus dans son atelier à Paris. Emilie Desjeux consacrera un pastel pour chacune des personnalités, avant de s’attaquer à la réalisation du tableau lui-même. Une toile monumentale de 125x256 cm.
Les détails y sont particulièrement soignés et les moustaches des personnages impressionnantes. Etonnant d’ailleurs que ce tableau qui ne met en scène que des hommes ait étécommandéàunefemme! La toile sera terminée le 3 mars 1908 et expédiée à Auxerre le 7 mars, pour être accrochée au musée.



Photo et collections des Musées d'Auxerre:
inventaire:  1910.8   - huile sur toile - "Le banquet d'inauguration du marché couvert à Auxerre" - 125x256 cm
inventaire: 1901.1 - huile sur toile - "Le rémouleur" - 180x111 cm
inventaire: 2006.4.1 - pastel - "Venise au clair de lune" - 37x43 cm



- 1904-2004 : Auxerre, Musée-Abbaye Saint-Germain, exposition du 12 novembre 2004 au 14 février 2005 / Micheline Durand, Isabelle Vaudois, ISBN 2-909418-24-3
- Emilie Desjeux (1861-1957) artiste peintre née à Joigny par Pierre Leboeuf; L'Echo de Joigny, n° 55, 1998, S. 67-77