Groupe

Le psychanalyste, le groupe et l'inconscient : quelle place pour être sujet ?

Saverio Tomasella

« Absolument personne n’est exclu de l’être, excepté celui qui s’exclut lui-même en devenant foule. » S. Kierkegaard, Un point de vue

Pour chaque individu, l'accueil des manifestations de l'inconscient est un exercice ardu, souvent perturbé ou empêché par l'ampleur de nos refoulements et nos participations complaisantes aux croyances communes du consensus social, aujourd'hui largement médiatisées. Cette difficulté est décuplée dans un groupe : la rencontre des inconscients individuels ne crée pas forcément un inconscient groupal, même si on peut en faire l'hypothèse, mais elle complexifie encore plus la lecture de ses manifestations et se complique encore des transferts plus ou moins visibles entre ses membres ou envers l'idéal du groupe. Comment le psychanalyste peut-il s'y repérer, un tant soit peu ?

Un préalable éthique me semble nécessaire. Il consiste non seulement à éviter toute forme de généralisation, mais surtout comme l’affirmait Maria Torok, à  « se méfier comme de la peste de tous les terrorismes intellectuels. » Plus exactement encore, elle écrivait à René Major le 23 décembre 1981 une lettre intitulée « Catastrophes » dans laquelle elle précisait : « Dans le monde psychanalytique, on se trouve devant des théories ou des systèmes qui s’imposent en tant qu’autorités. C’est en tant qu’autorités que ceux-ci cherchent à s’infiltrer dans le processus psychanalytique. Un psychanalyste élabore un système et le transmet lors du transfert à son patient. La vigilance critique de ce dernier en souffre, puisque la théorie s’impose pendant que le processus primaire domine. La spécificité de la psychanalyse transmise ainsi sera l’incorporation de l’endoctrinement. Existe-t-il un remède à cette catastrophe créée et perpétuée par la psychanalyse ? »

Quelles sont les théories psychanalytiques sur le groupe ?

Sigmund Freud aborde la question des groupes sociaux dans plusieurs de ses textes : Totem et tabou (1913), Psychologie des foules et analyse du moi (1921), L’avenir d’une illusion (1927), Malaise dans la culture (1929), Moïse et le monothéisme (1939). Les développements ultérieurs de ce type de recherches verront le jour après la Seconde Guerre Mondiale.

L'école britannique

Les représentations du groupe

Selon Wilfred R. Bion[1], l'appartenance d'un individu à un groupe déforme les modalités de son expression personnelle : elle passe à travers le filtre de ce qui est dicible dans le groupe et recevable par ses membres. Ainsi l'expression individuelle devient-elle l'affaire du groupe.

Le paradoxe réside dans la croyance tenace que chaque membre, quand il parle, le fait en son nom propre, alors qu'en tant que participant, c'est aussi et surtout au nom du groupe qu'il s'exprime.

La conséquence première de ce phénomène, qui touche chacun à son insu, concerne :

·         - la difficulté du groupe à accepter les différences personnelles entre ses membres ;

·         - la propension pour chaque membre à ressentir ces différences comme une menace potentielle contre sa propre intégrité.

Chaque groupe serait ainsi régit par une "mentalité" propre. Cette mentalité du groupe correspond à l'ensemble de représentations peu ou pas conscientes qui s'imposent à ses participants, comme autant de règles à respecter pour en être un membre légitime. Plus profondément, elle correspond à l'agrégation des défenses de chacun des participants face aux angoisses qui naissent de toute tentative d'évolution, vécue comme un danger.

D'après Bion, l'organisation inconsciente du groupe autour d'un système de représentations, qu'il appelle mentalité, est proposée par un binôme, de même sexe ou de sexe différent, posant "l'hypothèse de base" à partir de laquelle s'organise le fonctionnement grégaire.

Bion propose trois hypothèses de base génériques.

·         La dépendance : l'objectif premier est la réalisation, l'affirmation et la pérennisation de l'appartenance au groupe.

·         L'attaque-fuite : l'organisation se construit sur la base de l'exclusion de tout élément étranger au groupe.

·         Le couplage : le rassemblement se fait autour d'un couple (lui-même constitué sur la base d'une attirance sexuelle réciproque) considéré comme incarnation d'un modèle parental ou familial idéal.

Les tensions dans le groupe

Le modèle de fonctionnement du groupe, ressenti comme volonté unanime, est la première source de souffrance individuelle, du fait qu'il entre en conflit avec les désirs personnels de chacun. Souvent sans le vouloir, parfois délibérément, les participants cherchent à mettre mal à l'aise toute personne qui propose une nouveauté.

Du coup, se sentant en danger face aux désirs de transformation, le groupe est mu par « la haine de tout apprentissage par l'expérience ». Il masque alors ce sentiment difficile à exprimer et à élaborer par un prétendu « savoir d'instinct, sans évolution et sans apprentissage ».

Une autre source de tension réside dans l'harmonisation difficile entre la vie affective du groupe (émotions et sentiments) et sa capacité de discernement (prises de conscience, réflexion). L'une et l'autre sont liées de façon diachronique : l'élaboration (la mise en mots des affects) ne se réalisant que dans l'après-coup. Une situation de souffrance ou de doute peut ainsi survenir dans cet entre-temps (laps de temps qui sépare le vécu de sa symbolisation), ou dans la fixation à un mode de fonctionnement (par exemple uniquement rationnel) ou à un autre (uniquement affectif), plutôt que d'accepter un va et vient naturel entre les deux.

L'apport original de Bion se situe dans la comparaison entre la relation de l'individu au groupe et celle du nourrisson à sa mère. La vie au sein d'un groupe provoque, par le biais de processus inconscients de régression, des mécanismes archaïques de défense comme l’angoisse de persécution, le clivage ou l'idéalisation. Ainsi en va-t-il de l'adulte qui devient partie prenante de la vie affective d'un groupe déjà constitué : le nouvel entrant doit faire face à « une perte momentanée de perspicacité, avec une impuissance face à des sentiments violents incompréhensibles ». L'inconfort qui résulte de son arrivée au sein du système engendre de part et d'autre des phénomènes « persécutifs ». Ceux-ci sont soulagés, ponctuellement et seulement de façon provisoire, par le recours à la plaisanterie, à la dépréciation, ou en sens inverse à la survalorisation.

Les modes d'équilibrage

Face aux conflits internes nés de la proposition d'évoluer émise par l'un des membres du groupe, une des façons courante de réagir de la part du système est de favoriser un schisme donnant naissance à deux sous-systèmes : l'un majoritaire défend le statu quo, l'autre minoritaire promeut l'innovation.

Le passage du savoir préformé à l'apprentissage par l'expérience opère par l'acceptation de la dépression. Un groupe qui n'autorise pas la déprime à ses membres est un système qui risque tôt ou tard de se fossiliser. Seule l'acceptation des moments dépressifs de l'ensemble ou de chacun des participants permet d'explorer les limites des représentations (mentalité et hypothèse de base du groupe notamment) et, individuellement, de se situer face à son désir et aux frustrations qu'implique la présence des autres avec leurs propres désirs.

L'apprentissage par l'expérience, au plus près de ce qui est vécu, et donc la transformation du groupe, son évolution, deviennent possibles lorsque le groupe a confiance dans les réussites et les échecs, les hauts et les bas de chacun de ses membres.


L'école française

« Le nous est une résistance du sujet » affirmait Jacques Lacan. Les recherches des psychanalystes français confirment et complètent cette proposition.

Les forces du groupe et leur sens

Didier Anzieu admet qu'il existe deux modèles de référence pour l'étude de la dynamique des groupes : celui de Kurt Lewin et celui issu de la psychanalyse. Il critique l'approche de Lewin tant sur l'aspect de l'analyse des résistances au changement que sur celui du diagnostic. Selon lui, l'explication dynamique « ne considère le groupe que comme un système de forces, alors que l'explication psychanalytique opère à la fois en termes de force et de sens », notamment grâce à une exploration de l'imaginaire du groupe. Ainsi, le dynamisme de Lewin ne ferait que renforcer les défenses des membres contre les pulsions inconscientes du groupe : le résultat serait alors superficiel (changements de rôles, optimisation de la communication et du travail en équipe) et peu durable : une perturbation endogène ou exogène d'un nouveau type viendra troubler la nouvelle économie du groupe, sans que celui-ci n'ait appris comment se transformer pour y répondre. Le risque serait alors de créer une idéologie du "bon chef" et du "bon groupe" (moi idéal du groupe) aliénante pour ses membres.

Le groupe comme défense contre l'inconscient

La question principale est de cerner sur quoi et comment s'est fondé le groupe, ce que D. Anzieu appelle le "fondement de la groupalité". Cette approche s’appuie sur l'écoute des perceptions, des affects et des fantasmes inconscients des membres. Ce qui amène Anzieu à parler de "soi de groupe", comme réalité psychique transpersonnelle : « Ce soi est imaginaire, il est le contenant à l'intérieur duquel s'active une circulation fantasmatique et identificatoire  entre les personnes. » L'économie du groupe en découle, a fortiori les processus distingués par les psychosociologues (conflits internes, attractions/répulsions, consensus) qui se révèlent être l'expression des résistances et des défenses inconscientes : « Le climat d'un groupe, ses productions, ses blocages sont liés aux résonances ou aux discordances fantasmatiques entre ses membres ou entre ses sous-groupes. »

Le rêve et la "psyché de groupe"

Née dans les années 1960-70, la recherche psychanalytique française sur les groupes s'oppose à la culture puriste des milieux psychanalytiques officiels de l'époque qui voulaient préserver à tout prix un "idéal de la cure type", ce qui aurait mené la psychanalyse à s'éteindre peu à peu, faute de renouvellement. La question est alors de chercher une réponse psychanalytique aux nouveaux malaises de l'être humain dans la civilisation postmoderne. Pour Didier Anzieu, Jean-Bertrand Pontalis et René Kaës, il existe un inconscient de (et dans le) groupe. Le fonctionnement groupal et son recours à l'autoréférence seraient une défense contre l'acceptation des processus inconscients qui y sont à l'œuvre. Ils en arrivent à poser l'existence d'une "illusion groupale" : tout groupe se réfère, à son insu, à une illusion, une croyance, un mythe qui fonde sa cohésion apparente.

Trois hypothèses structurent leurs recherches :

·         Pontalis (1963) : le groupe a valeur d'objet psychique pour ses membres, qui l'investissent de pulsions et représentations inconscientes.

·         Anzieu (1966) : comme le rêve, le groupe est un espace psychique qui permet la réalisation imaginaire de désirs infantiles ou actuels ; de ce fait, tout groupe se construit sur un fantasme sous-jacent, qui le spécifie.

·         Kaës (1970) : le groupe existe en tant que réalité psychique singulière et possède un appareil psychique groupal qui régule l'ensemble grâce à des organisateurs fantasmatiques inconscients, ordonnançant la relation de l'individu avec l'ensemble.

René Kaës affirme en 1999 : « L'invention psychanalytique du groupe a été une réponse aux grandes ruptures de la modernité : elle s'inscrit dans une représentation anthropologique qui élargit ou estompe les limites de l'identité ; c'est en quoi elle propose un traitement de la souffrance moderne. […] Au moment où la psychanalyse se dit en crise, voici un domaine - la pratique psychanalytique de groupe - en plein essor créatif, apte à prendre en considération les souffrances de nos contemporains, capable aussi d'assumer sa part dans le travail critique que la psychanalyse doit périodiquement effectuer sur ses propres énoncés[2]. »

Serge Tisseron a exprimé dans plusieurs de ses ouvrages que le groupe se forme à partir de ce qui fait difficulté d'élaboration psychique pour chacun des membres qui le constituent. Parfois, le groupe repose sur de vraies impasses de symbolisation. Les groupes se créent alors sur ce qu'ils taisent, sur un secret fondateur, souvent inconscient.

La tâche du psychanalyste, quand le groupe le souhaite, est de l'aider à explorer ses affects et représentations (manifestes et latents), afin de découvrir sur quels fondements il se constitue sans cesse. Un groupe est un corps vivant qui n'en finit pas de se construire tout en se détruisant. Comme Jacques Derrida l'a souligné lors des Etats généraux de la psychanalyse à Paris en juillet 2000, reste à interroger quelle part de cruauté est immanquablement à l'œuvre au sein de tout groupe, et - sans la nier ou la minimiser - l'élaborer un peu plus, pour que les dérives totalitaires ou fanatiques soient jugulées à temps et transformées : ainsi, peut-être, les horreurs du XXème siècle ne seront plus qu'un très mauvais souvenir…

Quelques repères supplémentaires…

Les classiques psychanalytiques sont valables pour écouter et étudier un groupe.

·      - Les deux topiques freudiennes : « inconscient – préconscient – conscient » et « ça – moi – surmoi ».

·      - Le nœud borroméen lacanien : « réel – symbolique – imaginaire ».

·      - Le « bon objet » versus le « mauvais objet » du groupe ou dans le groupe, selon Mélanie Klein.

En dehors de ces schèmes directeurs, je propose trois autres voies d’exploration des dynamiques inconscientes du groupe, autant que des interrelations des membres dans le groupe, au sein des dynamiques du groupe.

L’archogenèse

L’archogenèse désigne la constitution des fondements structurels d’un système culturel institué, que la finalité de ce système soit culturelle, économique, sociale, politique ou religieuse. La mise en évidence de ces fondements correspond à l’étude historique et sémantique des origines et des développements d’une mythologie, personnelle, familiale ou institutionnelle. L’archogenèse correspond principalement à la mythogénie propre à chaque groupe, i.e. à la création de ses mythes fondateurs. L’adjectif « mythophore » indique la capacité, pour un groupe, à être porteur d’une mythologie singulière.

Il est possible de parler de paradigme propre à chaque groupe, plutôt que de mythologie. La même recherche sur l’archogenèse d’un groupe est possible en parlant de paradigme et non de mythologie. Toutefois, je préfère employer la notion de mythologie pour ouvrir la réflexion à toute la dimension imaginaire et symbolique dont sont porteurs les mythes.

L’espace de subjectivation

La symbolisation est un mouvement d’élaboration propre à la vie humaine : la pensée naît de la rencontre du corps et de la relation (à soi, au monde et à autrui), par et dans le langage.

Il semble nécessaire de situer les processus psychiques dans un espace de subjectivation, au sein duquel le sujet réalise une mise en forme spécifique de sa pensée.

La littérature psychanalytique mentionne quatre principaux types de processus psychiques :

·         Originaire

Dans l’œuvre de Piera Aulagnier, les « processus originaires » désignent les premiers mouvements de représentation chez le nourrisson[3]. A partir de sa relation à l’environnement dans lequel il vit, le bébé va peu à peu imager-symboliser ses premiers ressentis : par exemple le plaisir et le déplaisir, le vide et le plein, le besoin et la satiété, le dedans et le dehors (soi et hors soi)… Il le fait à l’aide de « pictogrammes ». Chaque pictogramme correspond à un éprouvé particulier : il se construit à partir d’une information sensorielle, il est l’image d’un vécu corporel.

Un pictogramme est à la fois le représenté (image correspondant à l’objet) et le représentant (la fonction de représentation).

·         Primaire

Selon Freud, les processus primaires appartiennent au système inconscient.  L’énergie psychique qui les sous-tend est libre, ou non liée, facilitant le passage spontané d’une représentation à une autre, par condensation ou déplacement. Ces processus sont sous l’influence de ce que Freud nomme « principe de plaisir ».

Pour Aulagnier[4], les processus primaires concernent surtout les « représentations de chose » et sont de l’ordre du fantasme.

·         Secondaire

D’après Freud, les processus secondaires dépendent du système préconscient-conscient. L’énergie est « liée ». Les représentations présentent une certaine stabilité, du fait d’une satisfaction reportée à plus tard, par une prise en compte du « principe de réalité ».

Aulagnier[5] situe dans les processus secondaires la capacité d’émergence de ce qu’elle appelle le « Je » : expression du sujet dans le champ des « représentations de mot » et donc du langage. Tel serait le domaine de l’énoncé.

·         Tertiaire

En 1972, André Green propose le concept de « processus tertiaires », pour dépasser une limitation de la théorie freudienne devenue, selon lui, une « impasse clinique »[6]. D’après Green, Freud en proposant comme visée à la cure psychanalytique de transformer les processus primaires irrationnels et inconscients en processus secondaires rationnels et conscients a poussé la psychanalyse du côté de l’intellectualisation et de la mentalisation, compromettant les possibilités de guérison et d’épanouissement du patient. A son avis, la psychanalyse cherche plutôt à développer les processus tertiaires ou intermédiaires, qui permettent un va et vient élaboratif fluide entre les processus primaires et les processus secondaires[7]. En lien avec le langage, ils constituent un ensemble de transitions et de transformations caractéristiques de la mobilité psychique, qui favorise la créativité, l’invention, le jeu.

Ces processus de représentation s’effectuent au sein d’un espace en soi, aire personnelle de la réalité psychique du sujet, donc lieu de mise en forme de sa pensée.

·         Espace de subjectivation

L’espace de subjectivation est le lieu interne de formalisation subjective de la représentation, qu’elle soit de type pictogrammique, primaire, secondaire ou tertiaire[8]. Tous les processus de représentation du vécu personnel sont à l’œuvre dans l’expression de la subjectivité. Ils nécessitent une matrice dans laquelle ils peuvent prendre corps et être élaborés, pensés, sous toutes les formes de la symbolisation (verbale, imagée, affective, sensori-motrice). Cette matrice, enveloppe et contenant, est le corps spécifique du sujet : non tant le corps réel que le corps vécu, le corps pris dans la relation[9] aux autres et à l’Autre[10], corps senti et imagé, en cours de symbolisation par le langage humain : parole partagée, échangée, restituée.

L’espace de subjectivation est un espace suspensif, spéculatif, réflexif…

-          Suspensif, puisque pour penser il est nécessaire de se retirer, de prendre de la distance ou du recul, de se poser, de se tenir hors temps (hors champ).

-          Spéculatif, car spéculer c’est méditer, étudier, mais aussi se mettre en miroir. Le passage par le spéculaire est le moment constitutif de l’enfance qui permet la naissance du moi (c’est-à-dire principalement la pensée sur soi-même) et la construction du Je[11].

-          Réflexif, du fait que le moi pensant se réfléchit dans l’autre, façonne l’image de lui renvoyée par autrui : la pensée fait retour sur elle-même par des mouvements de va et vient introspectifs et rétrospectifs.

Reste alors à repérer comment les conditions et les potentialités de subjectivation de chaque membre peuvent tantôt se conjuguer et se compléter, tantôt se contrarier ou s’opposer au cœur de la dynamique du groupe…

Fantasme ou fantaisie ?

Loin de l’usage courant, un fantasme désigne une fiction, un montage imaginaire. Sa fonction est protectrice pour le sujet, au moins dans l’instant où il est constitué. Souvent, une fois son « utilité » dépassée, le fantasme se fige. Il peut même s’inscrire comme déterminant psychique et sembler constituer l’identité du sujet. Le propre du fantasme est d’échapper au réel, d’exclure la réalité et, fréquemment, la possibilité de contact avec la réalité. Souvent le montage fantasmatique prend la forme d’un scénario imaginaire au centre duquel se place le moi. Au fond, tout fantasme est une illusion.

Au contraire, la fantaisie, mise en œuvre dans la création ou dans le jeu, est tout autre chose. La fantaisie, comme le rêve, est un mouvement de l’être profond[12]. Ainsi, l’imaginaire désigne les leurres de l’activité fantasmatique coupée du réel, alors que l’imagination est du domaine de la fantaisie et du rêve, propices à l’inventivité et à la symbolisation.

De surcroît, le fantasme est ce qui surgit dans le réel pour le faire disparaître et « maintenir le statu quo »[13]. Il est possible de repérer quatre grandes familles de fantasmes.

·         Les fantasmes spontanés : ils sont « compensatoires » et viennent combler un « vide de sens », lors d’une expérience de plaisir ou de déplaisir. Ils constituent les premières constructions imaginaires de l’enfant.

·         Les fantasmes réactifs : ils sont « défensifs » et se constituent à la suite d’une expérience douloureuse, parfois traumatique, qui fait effraction. Ils obnubilent souvent l’attention du sujet, dans sa difficulté à comprendre ce qui lui est arrivé. Ils peuvent être à l’origine de cauchemars, de ces « mauvais rêves » qui font remonter à la mémoire des épisodes difficiles du passé.

·         Les fantasmes proactifs : ils sont « offensifs » puisqu’ils viennent faire barrage à une réalité personnelle difficile à admettre. Ils peuvent facilement se répéter à l’infini et engendrer un besoin compulsif de rituels.

·         Les fantasmes obligés : ils sont induits par la mythologie d’un groupe et souvent imposés (notamment dans une famille ou une entreprise). Une conception rudimentaire de la sexualité dans les familles triviales, une conception haineuse de la femme dans les clans machistes, le mépris des employés… La croyance d’une prédestination divine, d’une origine supérieure, d’une valeur extraordinaire ou, au contraire, d’une décadence inévitable, d’une infamie héréditaire, etc. font partie de ces fantasmes légués par l’environnement.

Pour résumer, il est possible de définir le fantasme comme une production artificielle dont le but est de camoufler la réalité. Il s’agit d’un montage protecteur[14] à l’origine de nombreuses « fausses croyances »qui peuvent tenir lieu de certitudes. La fabrication de fantasmes peut alors conduire à se construire une personnalité imaginaire sur-adaptée, que les psychanalystes anglo-saxons appellent « faux soi » ou « personnalité comme si ».

Là encore, les conflictualités psychiques fantasmatiques de chaque participant vont entrer en collision pour s’agglomérer, s’agglutiner, donc se renforcer, ou sinon se confronter, voire se combattre, sans oublier que le groupe lui-même secrète ses propres fantasmes groupaux.

Pour conclure

D’où vient, pour chaque sujet, ce besoin de s’intégrer dans un groupe ? S’origine-t-il dans une recherche de confort et de facilité par délégation de son discernement ? Sans compter les relents illusoires de fusion ou de béatitude familiale, que tout groupe entretient plus ou moins ? Sans oublier non plus que ce besoin se heurte au caractère inéluctable d’exclusion par lequel tout groupe s’agrège et se plaît à fonctionner.

Le groupe laisse-t-il donc vraiment une place à chaque membre pour être ou devenir sujet ?

D’autant que l’autre nous happe surtout là où il n’est pas, dans ce lieu psychique obscur où il n’est pas encore conscient. Comment ne pas plonger dans les difficultés de l’autre, surtout lorsque le groupe nous impose son tempo, son rythme, son air et sa chanson ? Peut-être déjà en continuant à interroger ses membres, à partir de questions simples : Que se passe-t-il là pour toi ? Que veux-tu ? Que cherches-tu ? Que ressens-tu ? Que penses-tu ?

L’enjeu est, chaque fois, de sortir de l’idéalisation pour être en relation avec des êtres réels dans des relations réelles. Cela n’est possible que si le psychanalyste ne se pose pas en « maître à savoir » : nous sommes tous des psychanalystes très imparfaits. Il est alors indispensable de laisser toutes les théorisations, abstractions et volontés de puissance, qui venaient faire barrage aux angoisses face à la finitude et à la fragilité.

La sagesse serait d’abord de ne pas vouloir « trop » pour l’autre ou pour le groupe, de ne pas vouloir absolument les changer pour les façonner selon nos fantasmes les plus chers ou les plus féroces : laissant enfin l’espace et le temps au sujet pour que la créativité et l’inventivité soient présentes à chaque rencontre…

Saverio Tomasella, 20 octobre 2012, © CERP.

© Erès, Le Coq-héron, 2014.



[1] W. R. Bion, Recherches sur les petits groupes, PUF, 2002.

[2] D. Anzieu, Le groupe et l’inconscient, Dunod, 1999, préface.

[3] Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation, PUF, 1975.

[4] Piera Aulagnier, opus cit., page 48 et suivantes.

[5] Ibidem.

[6] Voir André Green,  « Notes sur les processus tertiaires », 1972, ainsi que Le discours vivant, PUF, 1973,  et Le langage dans la psychanalyse, Les Belles Lettres, 1984.

[7] Cf. les « phénomènes transitionnels » chez Winnicott, Jeu et réalité. Voir également la description claire qu’en donne S. Tisseron dans Y a-t-il un pilote dans l’image ?, Aubier, 1998, pp. 30 à 34.

[8]  Cf. « l’appareil à penser les pensées » de W. Bion.

[9] Cf. l’« image inconsciente du corps » proposée par F. Dolto, Au jeu du désir, Le Seuil, 1981 et L’image inconsciente du corps, Le Seuil, 1984.

[10] L’Autre, pour J. Lacan, le « grand autre », est le « trésor des signifiants » du sujet. Ce serait l’ensemble des constituants symboliques et des identifiants qui le déterminent. Il appartient au champ du langage. Lacan disait, par exemple : « L’inconscient, c’est le discours de l’Autre. »

[11] Cf. J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Ecrits, Le Seuil, 1966.

[12] Si le fantasme est leurre et illusion, la fantaisie est voisine du rêve dans sa fonction inspiratrice et libératrice. Lire D. Winnicott, Jeu et réalité, pp. 40-54, Gallimard, 1975.

[13] N. Abraham, Maria Torok, « Deuil ou mélancolie », L’écorce et le noyau, 1987. « Tout fantasme est refus d’introjecter et négation d’une lacune. » (p. 263)

[14] Maria Torok précise que le fantasme est une résultante imaginaire à ce qui fait irruption dans le vécu intérieur du sujet, qui fait l’expérience d’un « hiatus dans sa continuité ». Voir « Le fantasme », Une vie avec la psychanalyse, pages 76 à 91, et notamment : « Là où il y a fantasme, il y a refoulement. […] Les fantasmes comme les mythes sont là pour faire écran devant une réalité amère. Les fantasmes s’efforcent de toute leur puissance de parure de couvrir le drame, d’en assourdir le bruit. » (p. 91)
© CERP

The Psychoanalyst, the Group and the Unconscious: Where is the Subject's Place?

Saverio Tomasella

« Absolutely no one is excluded from Being, except the one who excludes himself by becoming a group. » S. Kierkegaard, Un point de vue

For each person, the acceptance of the manifestations of the unconscious mind is a difficult exercise often hampered or prevented by the scale of our denial and our accommodating participations in the common beliefs of the social consensus, which is today widely rebroadcast through the media. This difficulty is multiplied tenfold by the group: the joining of individual unconscious does not necessarily create a group unconscious, even if we can make the hypothesis. This further complicates the reading of its manifestations to the somewhat visible transfers between its members or to the group's ideal. How the psychoanalyst might arrive there, one can only try.

I shall attempt to place some markers and to propose a course to begin to think about it.

An ethical prerequisite seems necessary. It consists in not only avoiding any form of generalization, but as Maria Torok affirms, "to distrust as the plague all types of intellectual terrorism."

Even more precisely, Ms Torok wrote a letter titled "Disasters" to René Major on December 23rd, 1981 in which she specified: "in the psychoanalytical world, we find ourselves confronted with theories or systems which impose themselves as authorities. It is as authorities by which these systems infiltrate their way into the psychoanalytical process. A psychoanalyst elaborates a system and then transmits it to his patient. The patient's vigilance erodes, because the theory is imperative while the primary process is dominant. The specificity of the psychoanalysis transmitted thus becomes the indoctrination. Is there a remedy for this disaster created and perpetuated by psychoanalysis? "

What are the psychoanalytical theories regarding the group?

Sigmund Freud dealt with the question of social groups in some of his works: Totem and Taboo (1913), Crowd psychology and analysis of the Me (1921), The future of an illusion (1927), Malaise in the culture (1929), Moses and Monotheism (1939). The later developments of this type of research were born after the Second World War.

The British School

The representations of the group

According to Wilfred R. Bion, the membership of the individual in a group constrains the methods of his personal expression: it passes through the filter of what is permissible to say, or acceptable by its members. Thus, the individual expression becomes the business of the group.

The paradox lies in the strong faith that every member, when he speaks, speaks for himself, whereas while as a participant in a group, he expresses himself above all in the name of the group.

The first consequence of this phenomenon, which affects each member without their being aware of it, concerns

· The difficulty of the group in accepting the personal differences of its members;

· The propensity for every member to feel these differences as a potential threat against his or her own integrity.

Every group would thus be governed by an appropriate "group consciousness." This group consciousness, or what he calls "mentality, corresponds to the collective representations, obvious or not, which are imposed upon its participants, as so many rules to be respected in order to be a member in good standing. More profoundly, it corresponds to the sum total of the defenses of each of the participants in the face of their fears, which are born out of attempts at change within the group, and are experienced as a danger.

According to Bion, the unconscious organization of the group is built around a system of representations, or mentality. This mentality is suggested by a binary, same-sex or different sex, posing "the basic hypothesis" from which arises the social function.

Bion proposes three basic hypotheses.

· Dependency: the first objective is the realization, the assertion and the sustainability of membership in the group.

· Fight-or-Flight: the organization builds itself on the basis of the exclusion from any element foreign to the group.

· Pairing: the gathering around a couple (itself constituted on the basis of a mutual sexual attraction) considered as embodiment of an ideal parental or family model.

Tensions in the Group

The functioning model of the group, felt as a single will, is the main source of individual suffering, because it enters into conflict with the personal desires of each. Often unintentionally, sometimes deliberately, the participants attempt to oppose every person who proposes something new to the group.

As a result, sensing danger when confronted by the possibility of change, the group is mot by "the hatred of learning through experience."  The group conceals this difficult-to-express feeling by means of a claim of "knowledge of instinct, without evolution and without learning."

Another source of tension lies in the difficult reconciliation between the emotional life of the group (feelings) and its capacity of discernment (awareness, reflection).  Both are connected through time: the elaboration (the verbalization of emotion) coming true only afterwards.  A situation of suffering or doubt can arise in this interim (a lapse of time which separates the real-life experience of its symbolization), or in the fixation in a way of functioning (e.g. purely rational or purely emotional, rather than to accept that one naturally comes and goes between both modes.

Bion's original contribution finds itself in the comparison between the relation of the individual to the group and that of the child to his or her mother. The life within a group provokes, by means of unconscious processes of regression, of ancient defense mechanisms of defense such as the persecution complex, division, or idealization. So it goes for the adult who becomes a stakeholder in the emotional life of an already-constituted group: the newcomer has to face "a momentary loss of perspicacity (with a powerlessness) in front of incomprehensible violent feelings." The discomfort, which results from his arrival within the system, engenders on both sides the phenomena of "persecution." These feelings are relieved, punctually and only in a temporary fashion, by recourse to humor, devaluing them, or by other means.

The Trend toward Equilibrium

Faced with internal conflicts arising from the desire for change suggested by one of the group's members, one of the current responses is to favor a schism or split, giving rise to two sub-systems: those of the majority party defends the status quo, others in the minority promoting change or innovation.

The transmission of the preformed knowledge created by the "apprenticeship by experience" operates through acceptance a type of depression. A group which does not permit this depression to its members is a system that risks fossilizing. Only the acceptance of the depressive moments of the group or of each of the participants, permits the discovery of the limits of its representations (mentality and basic hypothesis of the group, notably) and, individually, to face his or her desires and frustrations which involves the presence of the others with their own desires.

The "apprenticeship by the experience," nearer to what is lived, and thus the transformation of the group, its evolution, becomes possible when the group trusts in the success and the failures, and in the highs and the lows of each of his members.

The French School

“The 'we' is a resistance of the subject”, asserted Jacques Lacan. The researches of the French psychoanalysts confirm and complete this proposal.

The Strengths of the Group and its Senses

Didier Anzieu acknowledges that there are two benchmark models for the study of the dynamics of the groups: one created by Kurt Lewin and one issuing from psychoanalysis. Anzieu criticizes the approach of Lewin both on the aspect of the analysis of the resistance to change and on that of the diagnosis. According to him, the dynamic explanation "considers the group only as a force system, whereas the psychoanalytical explanation operates at the same time in terms of strength and sense," made possible through an exploration of the imagination of the group. So, Lewin's dynamism would only reinforce the defenses of the members against the unconscious drives of the group: the result would be then superficial -- changes of roles, optimization of communication and teamwork -- and short-lived. A new disturbance from within or from outside will upset the new economy of the group, without the group having learned how to be adapted to deal with it. The risk would then be to create an ideology of the "good leader" and the "good group" (the ideal of the group), alienating for its members.

The Group as the Defense against the Unconscious

The main question regards what and how the group established itself, which Anzieu calls the "foundation of the group." This approach depends on hearing the perceptions, the emotions and the unconscious fantasies of its members. It is what leads Anzieu to speak about the "one of the group," as a trans-personal psychic reality: "the one is imaginary, it is the packaging inside which bustles an imaginary circulation and identification between the persons." The economy of the group ensues from it, even more so the processes distinguished by psychosociologists (internal conflict, attraction/aversion, consensus) which are shown to be the expression of the resistances and the unconscious defenses." The climate of a group, its productions, its blockages are tied to the resonance or the imagined conflicts between its members or between its subgroups. "

The Dream and the "Psyche of the Group"

Beginning in the period of 1960-70, French psychoanalytical research into groups opposed the purist culture of the contemporary psychoanalytical milieu, which wanted to defend at all costs an "ideal of the typical cure," which would have led the psychoanalysis to fall back little by little, in absence of a renewal. The question is then to look for a psychoanalytical answer to the malaise of the human being in the postmodern civilization. For Anzieu, Jean-Bertrand Pontalis and René Kaës, a "group unconsciousness" exists. Group functioning and its recourse to self-reference would be a defense against the acceptance of the unconscious processes that are at work. Anzieu et al. manage to hypothesize the existence of a "group illusion," the whole group refers, unwittingly, to an illusion, a faith, a myth, which represents its visible cohesion.

Three hypotheses lend structure to their work:

·        Pontalis (1963): the group has value as a psychic object for its members, who invest it with drives and unconscious representations.

·        Anzieu (1966): as the dream, the group is a psychic space which allows the imaginary realization of infantile or current desires; therefore, each group builds itself on an underlying fantasy, which defines it.

·        Kaës (1970): the group exists as singular psychic reality and possesses a psychic group device which regulates the group thanks to unconscious fantastical organizers, authorizing the relation of the individual with the group.

René Kaës asserted in 1999 "the psychoanalytical invention of the group was an answer to the ruptures of modernity: it joins in an anthropological representation which widens or shades off the limits of identity; it is in what she suggests a treatment for modern suffering… In the moment where psychoanalysis admits it is in crisis, here is a domain - the psychoanalytical practice of the group - rapidly expanding creator, capable of considering the sufferings of our contemporaries, capable also of assuming its part in the critical work which psychoanalysis periodically has to make on its own statements."

In some of his works, Serge Tisseron expressed that the group forms out of the what makes of psychic elaboration difficult for each of the members who constitute it. Sometimes, the group is based on the real impasses of symbolization. Groups build up themselves on what they keep silent, on a secret foundation, often unconscious.

The task of the psychoanalyst, when the group wishes it, is to asset it to investigate its emotions and representations (both obvious and latent), to discover on which foundations it it is constantly builds itself on. A group is a living thing, which undergoes continuous construction and destruction. As Jacques Derrida underlined it in his "States-General of Psychoanalysis" in Paris in July, 2000, it remains to ask which part of cruelty is inevitable for the work within any group, and - without denying it or minimizing it - to elaborate it a little more, so that the totalitarian or fanatical tendencies are stopped in time and transformed: thus, maybe, the horrors of the 20th century will not be more than a very poor souvenir.

In Conclusion

For every subject, from where comes this need to become integrated into a group? Does it originate in a search for comfort and for ease by delegation? Without counting the illusory whiffs of fusion or family bliss, which any group maintains more or less? Without forgetting either that this need collides with the inevitable character of exclusion through which all groups aggregate and prefer to function.  Does the group really permit a place for every member to be or to become subject?

As far as the other one grabs us especially where it is not, in this dark psychic place where it is not still conscious. How are we not dive into the difficulties of the other one, especially when the group imposes on us its tempo, its rhythm, its sight and its song? Maybe already by continuing to question its members, from simple questions: what happens in the group for you? What do you want? What are you looking for? How do you feel? What are you thinking?

The goal is, every time, to leave the idealized image in order to have a connection with real beings in real relations. It is only possible if the psychoanalyst does not say "that is for the master to know" --- we are all very imperfect psychoanalysts. It is then indispensable to leave all the theorizations, the abstractions and the desires for power, which serve to stop the fears in the race of the finiteness and fragility.

The wise thing would at first be not to want "excess" for the other or for the group, not to want absolutely to change them, to shape them according to our most expensive or the wildest fantasies: leaving enough space and time with the subject so that creativity and inventiveness are present at every meeting.


Saverio Tomasella, Nice (France), 2012, © CERP.

 
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