Si la Wallonie devenait française

Article d’Yves Cornu et Alain Franco dans « Le Point »  du jeudi 4 décembre 2008

Face aux exigences répétées des Flamands, l'idée d'un rattachement de leur région à la France progresse chez les Wallons. Un scénario réaliste ?
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Pendant la crise, la crise continue. Ceux qui croyaient que le décrochage des Bourses mondiales et la plongée des banques neutraliseraient durablement les querelles institutionnelles entre Flamands et francophones de Belgique en ont été pour leurs frais. Les dirigeants belges ont seulement fait une petite pause, le temps de sauver les bijoux de famille que sont KBC, Fortis et Dexia, avant de revenir bien vite à leurs fondamentaux : la semaine dernière, les responsables francophones ont décidé de suspendre les négociations sur la réforme de l'État belge pour protester contre les agissements d'un ministre flamand.

La routine, du moins en apparence. Cela fait maintenant des décennies que, face à une Flandre qui exige toujours plus d'autonomie, jusqu'à envisager de faire sécession, la Wallonie est tétanisée à l'idée d'être abandonnée à son dénuement. Depuis quelques mois, pourtant, les Wallons commencent à intégrer cette constante et à envisager de prendre leur destin en main ; mais jusqu'à un certain point seulement. L'indépendance, avec ou sans Bruxelles ? Personne n'y songe sérieusement. « Il faut arrêter de prendre ses rêves pour la réalité, résume Jacques Thisse, professeur d'économie à l'université de Louvain-la-Neuve. La Wallonie n'est pas économiquement homogène et ne le sera pas. » 

Reste l'option d'un partenariat à définir avec la France, qui, du temps de Napoléon, s'étendait jusqu'à Bruxelles. Longtemps jugé fumeux, ce scénario est aujourd'hui l'objet d'un engouement aussi spectaculaire que subit en Wallonie, mais aussi en France. Il y a quelques mois, un sondage Ifop publié conjointement par les quotidiens Le Soir (belge) et La Voix du Nord (français) révélait que, si la Belgique venait à disparaître, 49 % des Wallons seraient favorables à un rattachement à la France. Et que 60 % des Français les accueilleraient volontiers. La tendance ne s'est pas inversée depuis. 

L'ampleur du mouvement doit beaucoup à la constance des revendications, voire du harcèlement flamands. Mais il a également été favorisé par quelques personnalités qui, à dessein ou à leur corps défendant, ont orienté ce choix.

Quand il arrive au bar du grand hôtel bruxellois où rendez-vous a été pris, Paul-Henry Gendebien fond sur le journaliste comme un VRP sur sa proie. Le président du Rassemblement Wallonie-France (RWF) incarne à lui seul le canal historique du « rattachisme », néologisme qui sonne désagréablement à l'oreille et auquel il préfère le terme de réunionnisme. A près de 70 ans, haute silhouette sous cheveux argentés, le chantre du rattachement pur et simple de la Wallonie à la France est au mieux de sa forme. Un enthousiame stimulé par la conviction que le grand vent de l'Histoire lui est enfin favorable, un discours rodé, des réponses à tout et un sens de la formule qui fait mouche. 

Son parti n'a jamais ramassé que des miettes à l'issue des différents scrutins auxquels il a participé, mais apparemment il s'en moque, plus soucieux de pratiquer un lobbying efficace que de briguer un mandat. Seul dans le paysage politique francophone à faire de cette fusion franco-wallonne l'alpha et l'oméga de son programme, et convaincu d'avoir raison avant tout le monde, il ranime quotidiennement la flamme aux quatre coins de la contrée. « La crise économique va accélérer l'euthanasie de ce pays, que les Flamands ont programmée de longue date. Or la Wallonie n'est pas viable. La Flandre peut prendre le large parce qu'il y a un vrai nationalisme flamand, alors qu'il n'y a qu'un régionalisme wallon. Quant aux moeurs politiques en vigueur ici, elles sont faites de soviétisme bon enfant et de culture mafieuse », répète-t-il avec constance. 

Au vrai, la mainmise du Parti socialiste sur la Wallonie se traduit dans le meilleur des cas par un clientélisme malsain, au pis par une mise en coupe réglée de la société et des institutions. Comme à Charleroi, où l'ampleur de la corruption et des malversations a donné lieu à une élégante contrepèterie rapportée avec gourmandise par un confrère : « La municipalité de Charleroi, ça n'est pas la petite maison dans la prairie, mais la petite prison dans la mairie. » 

A lui seul, le travail de bénédictin mené par les militants du Rassemblement Wallonie-France ne saurait expliquer la soudaine francophilie des Wallons soulignée par le sondage Ifop. Mais celui-ci a été réalisé peu de temps après une initiative inattendue. A la mi-juillet, Daniel Ducarme rend public un document intitulé « Loi organique portant statut d'autonomie de la Belgique française ». Le projet est sophistiqué, qui préconise une forme de collectivité territoriale permettant à une Wallonie orpheline de la Flandre de bénéficier du statut accordé à la Polynésie française, tout en gardant son roi et son drapeau. Son initiateur n'est pas moins inattendu, puisque le Mouvement réformateur (MR), formation libérale dont il est un des cofondateurs, participe à la coalition gouvernementale.

Daniel Ducarme reçoit dans les salons du Cercle de Lorraine, un castel situé dans une périphérie huppée de Bruxelles qui était autrefois la propriété du maréchal Mobutu Sese Seko. Atmosphère ouatée, propos mesurés, le responsable des relations internationales du MR se démarque des « rattachistes » purs et durs, expliquant que le moyen terme qu'il propose est affaire de masse critique. « Ce qui resterait de la Belgique après une indépendance de la Flandre n'aurait pas une identité assez forte pour poursuivre seul son chemin, mais en aurait trop pour être simplement intégré à l'Hexagone. » 

Et d'invoquer l'article 77 de la Constitution française, qui stipule que « la République offre aux territoires d'outre-mer qui manifestent la volonté d'y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l'idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ». Ce qui est bon pour l'outre-mer ne peut pas être mauvais pour l'outre-Quiévrain ! Mais l'ancien ministre, qui a eu tout le loisir de sonder Paris en sa qualité de membre de l'UMP (il est proche de son porte-parole, Dominique Paillé), ne se fait pas trop d'illusions : « Les Français ne voudront pas de la Wallonie sans Bruxelles. » Bruxelles, que les indépendantistes flamands ne lâcheront jamais. 

« Daniel Ducarme cherche à donner un deuxième souffle à sa carrière, décode un observateur. Son initiative a eu plus de retentissement en France qu'en Belgique et n'est pas promise à un grand avenir. » Il n'empêche. En privant le Rassemblement Wallonie-France du monopole qu'il exerçait jusqu'à présent sur ce dossier, l'ancien ministre l'a fait sortir de la marginalité. 

C'est pourtant un troisième homme, Philippe Dutilleul, qui porte la plus grande part de responsabilité dans cette prise de conscience de la communauté francophone : que faire après la Belgique ? Attablé devant son carpaccio de saumon dans une trattoria située à quelques pas du siège de la RTBF, la télévision belge en langue française, Philippe Dutilleul est intarissable sur le documentaire dont il est en train d'achever le montage et qui devrait également être diffusé l'an prochain sur France 3 : la vie de Léon Degrelle, le fondateur d'un mouvement d'extrême droite qui se vautra dans la collaboration avant de se réfugier dans l'Espagne franquiste.

Mais c'est une émission d'un genre un peu différent qui a rendu célèbre le cofondateur de la série « Strip-Tease » : un bidonnage assumé qui est à la Belgique contemporaine ce que « La guerre des mondes » d'Orson Welles fut à l'Amérique des années 30. « Bye bye, Belgium » n'a pas jeté sur les routes des milliers d'habitants terrifiés par l'annonce d'une invasion d'extraterrestres, mais, de l'aveu même de son auteur, le docu-fiction a quand même incité quelques personnes à stocker de l'huile et du sucre... 

Dans la soirée du 13 décembre 2006, la RTBF interrompt ses programmes pour diffuser un flash spécial : la Flandre vient de proclamer unilatéralement son indépendance, le roi Albert II est en fuite et des policiers patrouillent le long de la frontière linguistique, devenue frontière tout court. La chaîne télévisée finit par révéler l'imposture, mais neuf téléspectateurs sur dix avoueront y avoir cru, réalisant du même coup que le contexte politique belge rendait crédible pareil coup de théâtre.

« Sur le fond de la crise, on n'a rien inventé, mais on a apporté une conscientisation : la Belgique de papa est morte, explique Dutilleul. Les Flamands sont malades du populisme, les Wallons du clientélisme et ils vivent déjà dans deux pays différents. On parle aujourd'hui d'un rattachement de la Wallonie à la France comme d'un scénario plausible, alors qu'il y a quelques années encore c'était une chimère. » 

Loin de loucher sur la France, Dutilleul verrait bien une solution confédérale en guise de pis-aller. Il s'en explique dans un essai à paraître au début de l'année prochaine, s'inscrivant ainsi dans le droit-fil des auteurs « belgicains » qui affichent dès le titre une morbidité peut-être prémonitoire : « Le divorce belge », « Belgique requiem », « Le testament belge », « Belgique, la force de la désunion ». 
Pour Philippe Dutilleul, ce sera un « Portrait à l'aigre-doux d'un pays en décomposition ». Dans ce douloureux état des lieux, il relève la formule d'un universitaire flamand, Rik Torfs, qui résume au mieux l'alternative à laquelle le pays s'apprête à faire face : « La Belgique serait-elle créée aujourd'hui si elle n'existait pas encore ? Bien sûr que non. Qui songerait à construire un pays trilingue (en incluant la minorité germanophone, NDLR), avec une capitale à majorité francophone encerclée par la Flandre ? Personne, soyons sérieux. Il faut être fou pour créer un tel pays. Une seule folie est pire encore : le supprimer... »