Cinq scénarios pour l’après-Belgique », dans l’hypothèse d’un largage des amarres par la Flandre

« Le Vif/L’Express »; le 16 novembre 2007, 



Sources :


André-Paul Frognier, professeur de sciences politiques à l’UCL

François Perin, professeur émérite de droit constitutionnel à l’ULg, ancien ministre

Hugues Dumont, professeur de droit constitutionnel aux Facultés Saint-Louis

Philippe Van Parijs, professeur de philosophie à l’UCL et à Harvard

Philippe Destatte, directeur général de l’Institut Destrée

Jean-Marc Nollet, chef de groupe Ecolo à la Chambre

Pascal Smet, ministre bruxellois de la Mobilité (SP.A)

Francis Delpérée, sénateur CDH, constitutionnaliste

Karl-Heinz Lambertz, ministre-président de la Communauté germanophone

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Chacun chez soi


La Wallonie proclame la république et vole de ses propres ailes. Bruxelles s’érige en ville-État. Les germanophones vivent leur vie en toute indépendance

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Une Wallonie indépendante pourrait y puiser un motif de fierté. Philippe Destatte estime que ce scénario ménagerait la voie d’une association ultérieure avec la France, association que la Wallonie, grâce à une légitimité recréée par son redressement économique, pourrait alors négocier en position plus honorable.

Le statut de ville-État conféré à Bruxelles ferait miroiter à ses habitants un jackpot fiscal, alimenté par les sociétés implantées sur son territoire et par les navetteurs qui paieraient leurs impôts sur leur lieu de travail. Pascal Smet y voit l’occasion pour Bruxelles de se profiler comme une ville forte.

La Communauté germanophone, elle, n’exclurait pas de se transformer en un petit Liechtenstein : J’y suis déjà allé en visite : nous sommes deux fois plus grands en termes de population, quatre fois plus grands, en surface, confie Karl-Heinz Lambertz.

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Une république wallonne relèverait d’un nationalisme wallon complètement dépassé dans une ère postnationale. Se séparer de ce levier économique qu’est Bruxelles serait suicidaire, tranche André-Paul Frognier.

Francis Delpérée n’est pas plus séduit par la formule, réalisable mais idiote. Découper ainsi des réalités économiques si imbriquées serait un exercice inutile. Bruxelles, ville-État ? Un repli bruxellois insensé.

Il n’existe pas de désir de nation wallonne, complète Philippe Destatte. A oublier, à court terme.

Un nouvel État francophone


La Wallonie et Bruxelles s’associent au sein d’un nouvel État francophone, sous une forme unitaire, fédérale ou confédérale

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C’est sans doute le meilleur arrangement, estime André-Paul Frognier. En créant un nouvel État, on pourrait en profiter pour moderniser les institutions, ce qui serait bien utile pour aider au redéploiement de la Wallonie.

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Un obstacle est évoqué par tous les interlocuteurs : quel nom, diable, donner à ce nouvel État ? 

Je ne vois aucune appellation pour désigner correctement la chose, avance Hugues Dumont. On ne va pas s’appeler Communauté française, quand même !, renchérit Jean-Marc Nollet. L’appellation prête, il est vrai, à confusion. Lors d’une visite en Belgique, le président François Mitterrand s’était d’ailleurs emmêlé les pinceaux : il croyait avoir affaire à une association d’expatriés...

La création de ce nouvel État francophone risquerait par ailleurs de porter préjudice à Bruxelles : excentrée et beaucoup plus cosmopolite que la Wallonie, la ville pourrait perdre à terme son statut de capitale, au profit de Namur. Un tel scénario pourrait signifier la fin de la Belgique, affirme Pascal Smet. Stratégiquement, pour l’avenir de Bruxelles, ce serait une très grande erreur de se profiler comme une ville exclusivement francophone, alors que le français n’est pas la langue internationale de demain. A terme, cela pourrait provoquer le départ des institutions européennes.

Autre inconvénients : les tiraillements entre Bruxelles et la Wallonie seraient nombreux, du fait de la différence sociologique entre les deux composantes du nouvel État.

Bref, cette formule risque de se révéler plus instable encore que l’actuel fédéralisme à la belge.

Dans les bras de l’étranger


La Wallonie lie son destin à la France, la communauté germanophone à celui de l’Allemagne ou à celui du grand-duché de Luxembourg. Bruxelles devient un district directement géré par l’Union européenne

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La Wallonie entre dans le giron d’une grande puissance qui lui est culturellement très proche et dont elle parle la langue. Economiquement, le choc de l’intégration ne serait pas trop douloureux à encaisser : le capitalisme français (Suez, Carrefour...) est en terrain déjà largement conquis dans le sud du pays. Les multinationales françaises ont déjà annexé tout ce qui est annexable, souligne François Perin.

Bruxelles, en trouvant refuge auprès de l’Union européenne, pourrait espérer se voir accorder un régime fiscal attrayant.

Les germanophones trouvent leur bonheur dans une Allemagne économiquement forte ou un grand-duché financièrement prospère. L’Allemagne, nous en avons déjà fait partie, rappelle Karl-Heinz Lambertz. Alors, pourquoi pas à nouveau ?

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Les Wallons perdraient une partie de leur âme, en même temps que leur autonomie, en se fondant ainsi dans la République française. Le paradoxe serait cruel : s’être battu pour son autonomie au sein de la Belgique, pour aller perdre son pouvoir législatif au sein d’un État unitaire, relève Hugues Dumont.

Quant à Bruxelles, vouée à devenir « Brussels DC », à l’image de Washington DC, elle ne compterait plus que des citoyens-électeurs de seconde zone. Anesthésiés politiquement, lance Francis Delpérée. En effet, les électeurs de Washington ne peuvent voter aux élections sénatoriales.
Les germanophones, intégrés à l’Allemagne, n’y gagneraient sans doute pas le droit de constituer un Land à part entière, et y perdraient donc leur autonomie actuelle.

Remarque : on pourrait envisager pour Bruxelles un statut de « ville libre internationale ». Tous les habitants  seraient citoyens de la ville : ils procéderaient à l’élection de leur assemblée et de leur exécutif. Aucune tutelle, donc. Et rien n’empêcherait les Bruxellois de passer des traités d’associations avec leurs voisins.

Une Fédération du centre de l’Europe


Création d’une « fédération du centre de l’Europe », regroupant Bruxelles, la Wallonie et le grand-duché de Luxembourg. Des accords seraient échafaudés avec l’Alsace-Lorraine, sans contester pour autant les limites de l’État français.

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Depuis quelques années, les axes de développement économique ont changé. L’axe Liège-Charleroi s’est estompé au profit d’un axe Bruxelles-Namur-Luxembourg. Faire coïncider les institutions politiques avec ce nouvel axe ne serait donc pas dénué de sens.

De plus, remarque André-Paul Frognier, ce scénario aurait le mérite de regrouper dans un même ensemble les deux capitales de l’Europe. Voire les trois, en cas d’association avec l’Alsace-Lorraine, et donc avec Strasbourg.

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On aurait tendance à l’oublier, mais les Luxembourgeois parlent le... luxembourgeois. La formule impliquerait donc un nouveau clivage linguistique.

Ce scénario serait grotesque, mais surtout peu respectueux de l’identité de nos voisins, s’énerve Francis Delpérée. Car ce sont les quatre millions de wallons qui annexeraient 350.000 Luxembourgeois. On s’inviterait et on s’installerait chez eux. Un non-sens !
Pour les Luxembourgeois, ajoute François Perin, cette Wallonie serait une moins-value : trop pauvre, elle viendrait troubler leur sacro-sainte tranquillité.

Remarque : En août 2007, le Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Junker, déclarait : La crédibilité européenne de la Belgique risque d’être réduite à néant si on n’arrive pas à faire en sorte que ce pays se ressaisisse. Personne, hors Belgique, n’imagine une Belgique en pièces.