Et si la Belgique éclatait… - Les Wallons deviendraient français »

Article signé Michel Ghesquière avec Thomas Baltes, 
dans « Le Vif/L’Express » du vendredi 8 août 2008
Après une année de crise politique aiguë, des idées qui, auparavant, pouvaient paraître saugrenues sont devenues des scénarios possibles. Ainsi, près d’un Wallon sur deux envisagerait sans problème que la Wallonie devienne la 23e région métropolitaine française. En revanche, les Flamands n’ont toujours pas les yeux de Chimène pour leurs voisins bataves.

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Un peu de science-fiction : après des mois de discussions, les négociateurs auront fini de jeter l’éponge. La Flandre – enfin – a opté pour une république indépendante, les cantons de l’Est sont rattachés au grand-duché de Luxembourg, et la Wallonie, à la France. Quant à Bruxelles, ancienne capitale du royaume, elle a été transformée en ville-État indépendante, coprésidée par les présidents des Républiques flamande et française.

En Wallonie, le rattachement à la France a été voté par le Parlement, la Constitution ne connaissant pas le référendum. En France, en revanche, une consultation populaire a été organisée. Comme les sondages l’avaient annoncé, les Français se sont prononcés largement pour l’Union, surtout dans le nord de l’Hexagone. Dans une allocution télévisée diffusée simultanément sur France 2 et sur la RTBF, le président français a déclaré : « En conformité avec les Constitutions et dans le respect des exigences de la démocratie, dès le 14 juillet prochain, tous les Wallons deviendront citoyens de la Républiqe française. »

Des élections réservées aux seuls wallons ont été rapidement organisées. Le sud de la Belgique devait s’intégrer dans les institutions de la république. Le même jour, le peuple wallon a donc élu ses représentants nationaux, régionaux et départementaux. Car la Wallonie demeure une région, divisée en départements. Les numéros 96 (Brabant wallon), 97 (Hainaut), 98 (Liège), 99 (Luxembourg) et 100 (Namur) figurent sur les plaques d’immatriculation. Bien que, pour la première fois depuis 1893, le vote ne soit plus obligatoire dans le sud de l’ancienne Belgique, les Wallons se sont déplacés en masse pour élire leurs représentants. L’effet de la routine, sans doute. La Wallonie a envoyé 34 députés à l’Assemblée nationale. Une septantaine d’élus siègent au conseil régional de Wallonie : une bonne partie des politiques wallons se sont retrouvés au chômage… Mais devenir français, ça change quoi pour les Wallons ?


Jacobinisme contre culture décentralisée


Les Wallons, habitués à une décentralisation quasi-totale, doivent se familiariser avec la centralisation à la française ! L’administration, très présente et souvent efficace dans l’Hexagone – avec, à la clé, des files moins longues et des heures d’ouverture plus tardives – baigne dans une culture très différente de celle des Belges.

Les formalités administratives se font dorénavant à la sous-préfecture ou à la préfecture. Et, en France, on ne badine pas avec les règlements : on applique strictement les textes. Désormais, il est quasi impossible de négocier avec le fisc. Si vous êtes en faute, vous devez régler l’amende. 

« En Belgique, les contrôles s’effectuent tous les quatre à cinq ans. En France, en revanche, on peut passer des années sans être contrôlé. Mais le jour où cela arrive, tout y passe. Ce n’est pas une mince affaire, croyez-moi, raconte un indépendant frontalier. J’ai toujours en mémoire ce propriétaire d’un grand magasin qui participait activement à la vie de sa ville et qui s’est retrouvé au commissariat, menottes aux poings, parce qu’il n’avait pas déclaré la totalité des rémunérations de son personnel. Les fiscards français ont tendance à considérer les indépendants comme des fraudeurs potentiels. La charge de prouver le contraire leur incombe.

Les ex-Belges doivent aussi s’adapter à de nombreux usages, à leurs yeux, très étranges. Si une preuve de résidence vous est demandée, inutile de vous adresser à votre commune, une simple facture de téléphone, d’eau ou d’électricité suffit ! Aucun policier ne vient vérifier si vous résidez à l’adresse indiquée. La carte d’identité de certains Français porte même une adresse qu’ils ont abandonnée depuis des années.

Plus d’examens de fin d’année… sauf à 15, 27 et 18 ans


En France, l’instruction est assurée par l’enseignement public et privé, mais le public reste largement majoritaire. En gros, 82,7 % des élèves fréquentent des écoles, collèges (humanités inférieures) et lycées (humanités supérieures) « publics ». Les autres (17,3 %) se répartissent entre écoles privées catholiques et écoles privés non confessionnelles. Si les établissements privés sont très souvent confessionnels, la place de la religion y demeure très limitée : l’enseignement de cette matière ne peut être obligatoire ; les enseignants des deux systèmes sont nommés par l’État, qui les rémunère.

Mais le changement majeur pour nos élèves, c’est la fin de la corvée des examens de fin d’année ! Dorénavant, c’est le contrôle continu qui prévaut : chaque note obtenue lors de devoirs, qui ont lieu plus ou moins tous les mois, constitue une moyenne. Si l’ensemble des moyennes est satisfaisant, l’élève peut passer en classe supérieure. Plus de vacances gâchées par des « secondes sess’ », mais, en contrepartie, un stress bien plus intense s’installe quand arrivent les deux seuls vrais examens des humanités françaises, le facile BEPC (diplôme de secondaire inférieur) et, surtout, le fameux baccalauréat, dont la difficulté est inversement proportionnelle au stress qu’il produit, puisque plus de 80% des lycéens l’obtiennent chaque année !

Enfin, les Wallons font partie de la zone de vacances B ; celle de Lille, Nice et Strasbourg : tous les ans, les dates des vacances de la Toussaint, de Noël, de carnaval et de printemps sont mobiles.

Impôts, taxes, loyers : ce qui change


Contrairement aux idées reçues, la fiscalité en France est moins lourde qu’en Belgique. Si l’on tient compte des impôts et des lois sociales, en Belgique, la charge (revenus fiscaux, y compris les cotisations de sécurité sociale) est de 44,6 %, tandis qu’en France elle atteint 44,2 %  (source : Eurostat).

En fait, seules les personnes très nanties sont plus sévèrement taxées, à cause de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune) et de l’imposition des plus-values, tant immobilières que mobilières. Les revenus des loyers, qu’ils émanent de biens loués à des particuliers ou à des entreprises, sont également directement taxés comme tels, et ce en complément des taxes foncières et autres droits liés au bail. Ces impôts avaient incité à l’exil des centaines de « réfugiés fiscaux » vers la Belgique… Ceux-ci devront réfléchir à s’établir en Suisse !

En France, les impôts ne sont pas prélevés à la source (sauf si on en fait la demande expresse auprès du fisc : c’est la mensualisation) : le salaire semble plus consistant, mais il faut « sortir » de sacrées sommes au moment d’acquitter l’impôt…

Retour des chèques… et des distributeurs de cash !

Les Wallons retrouvent le bon vieux chèque, dont les Français sont les plus gros consommateurs européens : chaque année, ceux-ci en signent, en moyenne, 60,5 par personne (chiffre de 2006 !) Mauvaise nouvelle pour les banques, car le traitement des chèques coûte cher. Bonne nouvelle pour les consommateurs. Car, si l’emploi des chèques est moins sécurisé que celui des virements et des cartes bancaires, il est très pratique ! C’est un moyen de paiement très efficace lorsqu’on ne peut utiliser de carte de crédit (chez le médecin, à l’école, lors d’une cotisation sportive, etc.). Et il permet de transférer une somme d’argent sans passer par Bancontact. Ainsi, débourser 300 euros peut se faire d’un coup de Bic, sans avoir à retirer une telle somme d’un automate.

De toute façon, il faut s’y faire : en France, les virements sont rares et, dans de nombreux cas, payants. Ainsi, à la Caisse d’épargne, un virement vers une autre institution financière est facturé 4,16 euros, et la mise en place d’un ordre permanent vers une autre banque s’élève à 15,59 euros. Malheur à ceux chez qui un prélèvement automatique est refoulé, par manque de provision, par exemple : le rejet leur coûtera 19,15 euros ! Quant aux virements européens, il faut compter 4,16 euros, au minimum. Les cartes bleues, elles, sont onéreuses : en moyenne, la cotisation annuelle (carte standard) pour un modèle international à débit immédiat atteint 34,6 euros, et 44 euros, pour un débit différé.

En revanche, les distributeurs d’argent frais se trouvent à chaque coin de rue en France… et on n’y observe que très peu de files.

Trente-cinq heures de travail, des dépenses de santé mieux remboursées

Un cadeau pour beaucoup de salariés wallons, une épine dans le pied des patrons : 35 heures de boulot par semaine. Bien que Nicolas Sarkozy se démène pour détricoter cette fameuse loi, celle-ci continue à définir le temps de travail légal en France. Des accords ont été négociés secteur par secteur, et la plupart des salariés wallons nouvellement français se voient ainsi offrir à peu près un jour de congé supplémentaire par mois, à salaire identique. Le Forem, lui, est intégré dans l’Agence  nationale pour l’emploi et dans les Assédic françaises. 

C’est la fin des allocations de chômage à durée illimitée. En France, le temps d’indemnisation varie de sept à trente-six mois. Les cotisations sont aussi plus importantes : 2,40 % pour 0,87 % en Belgique, mais l’indemnité est plus élevée : de 57,4 % à 75 % du salaire brut (de 55 % à 60 % en ex-Belgique la première année, puis de 40 à 60 %). En outre, l’indemnisation est accessible à partir d’une carrière professionnelle de six mois, contre douze mois en ex-Belgique.
Question santé, si l’on en croit l’étude du centre d’étude et d’information suédois Health Consumer Powerhouse, la France occupe la 3e position au classement européen en termes de « convivialité de son système de santé » - le classement se fonde sur l’avis des patients. La Belgique ne se classant que 10e, les nouveaux Français y gagnent. Les plus démunis apprennent avec plaisir qu’ils peuvent bénéficier de la couverture maladie universelle (CMU chez les Français toujours friands de sigles !), qui garantit l’accès gratuit aux soins (à l’exception du ticket modérateur et du forfait hospitalier, c’est-à-dire la part non prise en charge par l’assurance-maladie).