a) Allocution d’ouverture, par Jules Gheude, président du comité organisateur

Allocution prononcée par Jules Gheude, Président du Comité d’organisation, à l’ouverture de la séance plénière des États généraux de Wallonie, le samedi 9 mai 2009, dans l’amphithéâtre « Europe » de l’Université de Liège, au Sart-Tilman
Mesdames,
Messieurs,

Il y a 64 ans – c’était en novembre 1945 –, le Congrès national wallon se réunissait également à Liège, dans le but de définir le statut et le destin de Wallonie. L’idée  de ce rassemblement des forces vives de Wallonie avait germé dès 1942 dans les esprits de militants wallons qui ne pouvaient se résigner à la défaite et estimaient qu’une résistance wallonne devait s’organiser. La cheville ouvrière de ce Congrès fut le Mouvement de la Wallonie libre, créé le 18 juin 1940, jour de l’appel historique du général de Gaulle pour la France Libre.

Les congressistes eurent le choix entre quatre thèses, perçues comme l’esquisse d’un projet global de sauvetage de la Wallonie : le maintien de la structure unitaire de la Belgique, avec des modifications dans un cadre constitutionnel et légal, l’autonomie de la Wallonie dans le cadre de la Belgique, l’indépendance complète de la Wallonie et la réunion de la Wallonie à la France. 

Un double vote fut prévu, le premier comme l’expression des préférences des participants sur le plan de l’abstrait, compte non tenu des contingences intérieures et extérieures, le second étant le choix d’une formule concrète et pratique.

Le premier vote, qualifié de sentimental, dégagea 486 voix sur 1.048 – soit la majorité relative – en faveur de la réunion à la France. Le second vote, dit réaliste, rallia l’unanimité des suffrages – moins 12 voix – à la thèse fédéraliste.

Entre 1945 et 1993, année où les termes « État fédéral » furent repris dans la Constitution, 48 ans s’écoulèrent. 48 ans de palabres et de tergiversations. 

Quinze ans plus tard, force nous est de constater que le fédéralisme s’est soldé par un échec total. L’explication en est simple : la Flandre trouve le costume d’entité fédérée trop étriqué et souhaite endosser celui d’État-Nation. 

Cette évolution était largement prévisible. Dès 1973, Manu Ruys, l’ancien éditorialiste très influent du « Standaard », ne sous-titrait-il pas son ouvrage « Les Flamands » : Un peuple en mouvement, une nation en devenir ?

Depuis les élections législatives du 10 juin 2007, la Belgique évolue dans un climat de profonde déliquescence, que la récente crise économique rend encore davantage dramatique.

L’ancien Premier ministre Mark Eyskens déclarait récemment à la «Gazet van Antwerpen » qu’il n’avait jamais vécu une telle situation et n’hésitait à parler de gouvernement d’affaires à l’arrêt.

C’est la récession : que fait Van Rompuy ?, titrait « Le Soir » du 30 avril. Et d’expliquer : Face à cette grave crise, le gouvernement Van Rompuy Ier semble en panne. Discret, neutralisé par le scrutin régional, il peine à trouver l’attitude rassurante.

Les observateurs étrangers suivent l’évolution de la situation belge avec le plus grand scepticisme.

En septembre 2007, le très sérieux magazine britannique « The Economist » constatait que la Belgique avait fait ce pour quoi elle avait été créée – the job is done – et qu’elle n’était plus nécessaire. Et d’ajouter : Les bonnes choses qui en sont issues pourront toujours émerger de deux ou trois territoires plus petits. Voire d’une France et de Pays-Bas élargis.

Pour José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du « Monde » à Bruxelles, la Belgique a atteint le point de non-retour. Comme la mer d’Aral, elle s’évapore lentement.
Quant à Jean Quatremer, le correspondant de « Libération », il relève dans les sondages électoraux effectués en Flandre 77 % des voix pour une droite décomplexée dont l’attachement à la Belgique faiblit de jour en jour.

Pourtant, les responsables politiques francophones se refusent à voir la réalité en face et continuent d’agir comme si la Belgique était vouée à l’immortalité. Ils ne veulent pas comprendre que rien ni personne ne pourra empêcher l’État-Nation flamand de prendre son envol.

Dans l’hebdomadaire « Pourquoi Pas ? » du 25 avril 1947, Jean Rey expliquait que c’est lors de sa captivité en Allemagne, en contact avec des officiers tchèques, polonais et yougoslaves, qu’il comprit les problèmes slovaques, lithuaniens et croates. Il en arriva ainsi à la constatation que partout, quand un État unitaire est travaillé par un mouvement nationaliste, il est impossible qu’il ne finisse pas par craquer. Et d’ajouter, à l’adresse des gouvernants belges : la sagesse, est de s’en apercevoir à temps.

Sans doute le contexte actuel est-il bien différent de celui de 1945. Mais l’enjeu, pour la Wallonie, est tout aussi fondamental. Il concerne, en effet, son devenir dans le cadre post-Belgique. 
Le 27 avril dernier, en commission de l’Intérieur de la Chambre, le député Peter Vanvelthoven (SP.A) a interpellé le Premier ministre, Herman Van Rompuy, sur l’immobilisme de son gouvernement : Ce pays est à l’arrêt, il vit sous une épée de Damoclès. Des gens de votre parti n’osent plus prendre les décisions qui s’imposent et renvoient tout à l’automne. Ne vaudrait-il pas mieux organiser également des élections fédérales, en juin, couplées aux régionales et aux européennes ? Un nouveau gouvernement aurait alors quatre ans devant lui au lieu de deux pour régler les cinq chantiers que vous avez mis en suspens...

Ma conviction, a répondu le Premier ministre, est que le pays n’a pas intérêt à aller aux élections fédérales anticipées, en pleine crise économique et sous un climat communautaire lourd. Sans la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde, ce scrutin serait inconstitutionnel. 

Ces propos d’Herman Van Rompuy traduisent le risque réel de démantèlement que court la Belgique au lendemain du scrutin régional du 7 juin.

Lorsque toutes les procédures en conflit d’intérêts auront été épuisées du côté francophone, le débat sur BHV reviendra en séance plénière au Parlement. La proposition de loi visant à scinder l’arrondissement électoral n’aura aucune peine à être adoptée par une majorité flamande, ce qui devrait entraîner la chute du gouvernement. Et arguant de ce que l’arrêt de la Cour constitutionnelle n’est toujours pas appliqué, la Flandre pourra boycotter à l’aise l’organisation de nouvelles élections législatives.

L’implosion du pays pourrait, on le voit, intervenir dès l’automne.

Un tel contexte justifie donc pleinement, aujourd’hui, la tenue des  États généraux de Wallonie. Car rien n’est plus funeste que de devoir réagir dans la précipitation. 

A l’instar du Congrès national wallon de 1945, ces États généraux ont fait l’objet d’une longue et soigneuse préparation. 

Lancé le 15 février 2008, à l’initiative de Didier Melin, Thierry Ollevier, Claude Thayse – dont je dois excuser l’absence aujourd’hui pour raisons médicales –  et moi-même, le « Manifeste pour la convocation des États généraux de Wallonie » a recueilli quelque 600 signatures. Il y eut ensuite la mise sur pied d’un Comité d’organisation et de commissions d’études, chargées d’analyser, à charge et à décharge, les trois options d’avenir possibles pour la Wallonie : 1° un État wallon indépendant ; 2° un État Wallonie-Bruxelles ; 3° la réunion à la France. Ces commissions ont travaillé, d’août à décembre 2008, de façon totalement indépendante, en dehors de toute structure de parti. Il me faut donc rejeter ici, avec force, les arrière-pensées malveillantes que d’aucuns ont voulu nous attribuer à propos d’un prétendu lobbying rattachiste.

On nous objectera aussi, comme ce fut le cas pour les organisateurs du Congrès de 1945, des arguments de représentativité et de légitimité.

Je voudrais rappeler ici que nos rapports ont été diffusés auprès des milieux politiques, académiques, judiciaires, patronaux, syndicaux et culturels, ainsi qu’après des divers mouvements associatifs. Tous ont été officiellement invités, comme en 1945, à rejoindre cette assemblée.

Notre légitimité est celle de citoyens responsables, qui entendent dépasser les clivages politiques et idéologiques pour apporter à la Wallonie ce que Jean Gol appelait une réponse de survie digne, raisonnable et dans l’ordre.

Sont-ils ce qu’ils disent qu’ils sont ?, s’interroge Michel Konen de «La Libre Belgique » en faisant allusion aux diatribes qui ont marqué les discours de la Fête du 1er mai. Et de réclamer un peu de hauteur.

Ce manque d’élévation me paraît, en effet, caractériser le débat politique de ces dernières années et explique largement la crise de confiance que vivent de plus en plus les citoyens avec leurs mandataires publics. 

Sans doute les candidats au prochain scrutin régional sont-ils accaparés par la campagne électorale. Mais n’avaient-ils pas aujourd’hui une occasion unique de démontrer vraiment l’intérêt qu’ils portent à cette Wallonie qu’ils ambitionnent de représenter ?

Pour revenir à cette question de légitimité, permettez-moi de citer cet extrait du premier discours politique que François Perin - dont je salue la présence parmi nous –  a prononcé le 18 novembre 1961, à l’occasion du premier congrès du Mouvement populaire wallon : Les parlementaires (…), sans la force du peuple, c’est du vent ! La fonction du parlementaire est de traduire les événements, les constitutions, les nécessités nouvelles ; mais les événements, les constitutions, les nécessités nouvelles, ce sont les peuples qui les créent eux-mêmes, sans demander la permission à personne. Rien ne se fait dans l’histoire politique actuelle sans une volonté populaire irrésistible qui balaie toutes les carcasses vermoulues hérités d’un passé révolu.

Le « Manifeste pour la convocation des États généraux de Wallonie » prévoit explicitement que l’assemblée aura à se prononcer sur les trois options proposées. Comme ce fut le cas en 1945. Tout récemment, une poignée de signataires, inquiets de voir leur option minorisée, ont suggéré de confier le choix final à l’Histoire. Mais, pour reprendre la formule d’Albert Camus, que serait l’Histoire sans l’effort désespéré des hommes pour donner corps aux plus clairvoyants de leurs rêves ? 

Sans doute n’entendons-nous pas nous substituer aux décideurs politiques. Mais les citoyens responsables que nous sommes n’ont pas non plus vocation à subir les événements. Ils sont, au contraire, déterminés à orienter, par la pertinence de leurs réflexions, les inéluctables changements.

Aujourd’hui, l’occasion nous est donnée de faire l’Histoire. Soyons les acteurs de notre avenir ! Grâce aux travaux objectifs de nos commissions d’études  – il s’agit en fait du premier exercice du genre –, nous avons la faculté de nous prononcer en toute connaissance de cause. 

La récente enquête « Regards croisés Wallonie-Bruxelles », effectuée par le Centre d’étude de la vie politique de l’ULB pour le compte du journal « Le Soir » et de la RTBF, nous renseigne sur le souhait des Wallons et des Bruxellois dans l’hypothèse où la Flandre devient indépendante. Mais il ne faut pas perdre de vue que les personnes sondées ont été interrogées à brûle-pourpoint, sans connaître vraiment les multiples implications des diverses options. Notre démarche est évidemment tout autre.

Il n’en demeure pas moins que cette enquête – en révélant que l’option d’un district européen a la faveur, à 37,3%, des Bruxellois – révèle l’émergence d’une spécificité bruxelloise. Le politologue Pascal Delwit de l’ULB n’hésite pas, lui, à parler d’identité. 

L’examen des diverses options me paraît devoir être fait en ayant bien à l’esprit ce que Jean-Sébastien Jamart, maître de conférences à l’Université de Liège et chargé du cours de droit international public, a eu l’occasion d’exposer ce matin : En droit international, on appelle le phénomène de dislocation d’un État en plusieurs nouveaux États : une succession d’États. La règle est l’intransmissibilité des traités internationaux liant l’ancien État aux États successeurs. (…) Cela signifie donc qu’en cas de sécession flamande, tant la « nouvelle Belgique », que le nouvel État flamand, devront demander leur admission aux organisations internationales auxquelles elles désirent appartenir. Que ce soit l’ONU, l’OTAN, le Conseil de l’Europe, l’Union européenne, il n’y aura pas d’adhésion de plein droit comme successeur de la Belgique. Et, par conséquent, pas d’appartenance de plein droit au système Schengen (…) ou la zone Euro. 

Voici à présent comment va se dérouler cette séance plénière. Après avoir entendu les rapporteurs des trois commissions, un débat, animé par Guy Fontaine, ancien journaliste, réunira Jean-Paul Brilmaker, avocat, pour l’option « Un État wallon indépendant », Alex Remacle, informaticien, pour l’option « Wallonie-Bruxelles », et  le Français Jacques Lenain, fonctionnaire, pour l’option « La réunion à la France ». Après quoi, le vote sera ouvert. Après une pause de vingt minutes, l’assemblée pourra intervenir durant une heure. A 17 heures, le vote sera clôturé et il sera procédé au dépouillement. Pendant ce temps, une motion commune sera soumise à l’approbation de l’assemblée. La séance plénière se terminera ensuite avec la proclamation des résultats du vote.

Il me faut excuser à présent les responsables politiques qui n’ont pu être présents ce jour, et notamment M. Jean-François Istasse, Président du Parlement de la Communauté française, M. Rudy Demotte, Ministre-Président des Gouvernements de la Communauté française et de la Région wallonne, ainsi que Mme Marie-Dominique Simonet, ministre des Relations internationales de la Communauté française et de la Région wallonne, et M. Marc Tarabella, ministre de la Formation du Gouvernement wallon.

Je voudrais également remercier tous ceux qui se sont investis depuis des mois pour que cette journée puisse avoir lieu, et tout particulièrement les coordinateurs des trois commissions : Jean-Paul Brilmaker, pour un État wallon indépendant, Joseph Dôme, pour un État Wallonie-Bruxelles, et Paul Durieux, pour la réunion à la France.

Des divergences ne manqueront pas de se manifester à l’écoute des thèses en présence. Faisons preuve de maturité en débattant de manière respectueuse et sereine. Et, quelle soit l’option qui sera finalement retenue, restons mobilisés pour faire de la Wallonie, de notre Wallonie, une entité forte et prospère. Elle le mérite !

En tant que Président du Comité d’Organisation, je déclare officiellement ouverte cette séance plénière des États généraux de Wallonie.