10. Les relations France-Wallonie

Par Jules Gheude
Ceux qui prônent la réunion de la Wallonie à la France, dans la perspective d’une implosion, à court terme, de l’État belge – dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne relève plus de l’utopie – s’entendent souvent rétorquer : Encore faut-il que la France veuille bien de vous ! Ou encore : Vous ne seriez que la cinquième roue de la charrette !
 
Les détracteurs de cette option ont beau jeu de rappeler les propos tenus naguère par Michel Charasse – Non, merci ! Nous avons déjà nos pauvres – ou Hervé de Charrette – Avec des si, on mettrait Paris en bouteille… On se souvient aussi du président François Mitterrand demandant, à propos de la Communauté française de Belgique : Combien de membres compte votre association ?

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Au cours de son histoire, la Wallonie n’a connu le régime français que fort peu de temps. En fait, de 1792 à 1815, avec une brève restauration autrichienne d’avril 1793 à mai 1794. Jean Cathelin analyse cette période dans son excellent livre « La vie quotidienne en Belgique sous le régime français 1792-1815 » (Hachette, 1966). Il rappelle que l’esprit révolutionnaire « à la française » s’est manifesté chez les Wallons et au Pays de Liège, avant même le déclenchement de la Révolution française et que les révolutionnaires mosans et brabançons ont (...) exercé une influence majeure sur l’optique de la Révolution, la faisant passer de la défensive nationale à l’offensive internationale de libération des peuples (...).

Loin d’être dédaignés, poursuit Cathelin, ces « Français de l’extérieur » avaient été vite adoptés dans les milieux révolutionnaires parisiens et nombreux étaient les réfugiés qui s’étaient vu confier des fonctions officieuses, comme s’ils eussent été considérés de facto comme des nationaux français.

L’épopée de la Révolution et de l’Empire laissa une forte trace dans le Namurois. Comme le souligne l’historien Félix Rousseau : Dans aucune province de France, il n’existe de traditions napoléoniennes aussi remarquables que dans cette région de la Wallonie.

Au lendemain de la défaite de Waterloo, Namur témoigne sa gratitude aux troupes françaises en retraite. Le général Berton écrit : Nous n’avions à parcourir qu’une contrée d’amis ; l’accueil généreux de la ville de Namur ne sera jamais oublié par ceux qui en furent les témoins. Nous ne saurions trop le répéter à la France : Namur a bien mérité de la patrie.

Pour ce qui concerne le Hainaut, Jean Cathelin explique que les bourgeois montois accueillent les Français avec liesse. S’inspirant du modèle des clubs politiques parisiens, une Société des amis de la liberté et de l’égalité voit aussitôt le jour. Le club montois semble avoir été le premier à lancer une idée qui a toujours hanté les républicains belges, de 1792 jusqu’aux groupes irrédentistes et rattachistes de nos jours : la réunion de la Belgique à la France.

Le 6 février 1793, des festivités ont lieu à Mons et, à cette occasion, Danton lance cette fameuse apostrophe : Vous êtes les Marseillais de la Belgique !

Plus tard, le sacre de Napoléon donnera lieu à Mons à de grandes réjouissances populaires. Dans une esquisse de l’histoire administrative du Hainaut sous le régime français faite par l’historien Charles Delcourt, le rôle de Mons, capitale régionale, apparaît déterminant. 

A Liège, dès le 8 janvier 1793, une Convention nationale liégeoise vient remplacer le Conseil général de la Commune. A l’automne 1795, le citoyen Bassenge proclame officiellement la réunion à la France de la principauté de Liège. Et Cathelin d’expliquer : Ce précurseur des politiciens professionnels modernes sera parlementaire sous tous les régimes de 1795 à 1814 (…). Il devait être l’artisan essentiel de la fidélité du pays de Liège à la France de Bonaparte et de l’Empereur.

Il ne fait aucun doute que notre commerce et notre industrie prospérèrent sous le régime français. Mais la vie culturelle y trouva aussi largement son compte. Voltaire accueille à bras ouverts le jeune Liégeois André Modeste Grétry revenant de Rome et le recommande à Paris. Grétry est tellement le maître de l’époque, écrit Jean Cathelin, qu’on lui attribuera toujours, pour le meilleur ou pour le pire, les airs célèbres du temps. Et de souligner : Les instrumentistes liégeois accourent se faire reconnaître par Paris, avant de rentrer plus tard en vedettes au théâtre de la Monnaie à Bruxelles ou à l’Opéra de Liège.

Dans le domaine des beaux-arts, les exemples d’échanges Paris-Liège abondent. Entré dans l’atelier du sculpteur Houdon en 1800, François-Joseph Rutxhiel fera toute sa carrière à Paris. Aux Invalides et à la colonne Vendôme, son ciseau a été capital, comme au Père-Lachaise, souligne Jean Cathelin, tandis que celui d’Ambroise Théline a laissé sa marque sur l’arc de triomphe de l’Etoile comme sur le château de Compiègne.

Et que dire des trois frères Redouté, natifs de Saint-Hubert, qui firent tous trois une carrière prestigieuse à Paris, Antoine-Ferdinand et Henri-Joseph surtout comme peintres naturalistes attachés au Muséum, vedettes des salons révolutionnaires de 1793 et 1795, participant à l’expédition d’Egypte et à la gravure des ouvrages qui en rendent compte ; Pierre-Joseph comme peintre particulier de l’impératrice Joséphine.

Jean Cathelin évoque encore cette cérémonie qui eut lieu à Paris, le 8 octobre 1807, et au cours de laquelle des diplômes furent remis à trois jeunes artistes belges primés au concours général de sculpture et à celui de musique. Jean Caloigne, de Bruges, reçut le premier Grand Prix de sculpture ; François-Joseph Fétis, de Mons, le deuxième Grand Prix de composition musicale ; enfin François-Joseph Rutxhiel, déjà connu par d’importants travaux, la médaille d’or.

Le nom de Louis-Joseph Lahure ne nous dit plus grand-chose. Ce Montois s’illustra cependant au niveau militaire. À vingt-six ans, c’est un officier – il sera élevé plus tard au grade de général de brigade – réputé dans toute l’armée. Aussi Jean Cathelin est-il bien inspiré en consacrant un chapitre à celui que le Comité de salut public considère comme l’un des meilleurs officiers belges et même comme l’un des meilleurs officiers supérieurs de l’ensemble des forces républicaines. 

Jean Cathelin nous apprend que, grièvement blessé à la jambe, Lahure put compter sur les facilités que pouvait obtenir pour se faire soigner un officier supérieur estimé. À Desailly qui avait repris sa brigade, Bonaparte déclara : Je vous recommande de marcher constamment sur les traces du brave chef que vous avez remplacé.

Dans un appendice intitulé « La trace laissée : rémanences françaises après 1815 », Jean Cathelin nous livre les témoignages de touristes britanniques qui ont parcouru la France et les Pays-Bas après la chute de Napoléon et il conclut : Il apparaît bien que les habitants de la Belgique regrettaient le système français, les uns par sentiment, les autres par intérêt devant l’extinction de l’activité commerciale et industrielle suscitée par le marché franco-belge et les initiatives de l’Empire. (…) En dépit des vicissitudes, nombre de Belges restaient attachés au style de vie qu’avaient fait naître la Révolution, l’Empire et la cohabitation française.

On peut déduire de tout ceci que la France a veillé à la prospérité de nos régions, dont elle a su mettre en évidence et soutenir les multiples talents.

En pensant à Félicien Rops, à César Franck, à Charles Plisnier, à Henri Michaux, à Georges Simenon, à Jacques Brel, à Benoît Poelvoorde, à Amélie Nothomb, à François Weyergans, à Pierre Mertens, à Marie Gillain, aux Frères Dardenne, à Cécile de France, entre autres, on ne peut que donner raison à Jean Cathelin lorsqu’il constate : Il n’en était pas moins nécessaire pour un « artiste français » de Belgique d’avoir d’abord été reconnu à Paris pour revenir dans sa province se couvrir de gloire et de commandes officielles.
 
Nous avons débuté cette réflexion en faisant allusion à ceux qui se plaisent à souligner l’indifférence ou le manque de considération de la France à notre égard.

Au-delà de ce qui peut apparaître comme une caricature, des faits démontrent toutefois que, depuis la Seconde Guerre Mondiale, la France est loin de se désintéresser de ce qui se déroule en Wallonie.
 
Au lendemain du fameux Congrès National Wallon de Liège des 20 et 21 octobre 1945, au cours duquel un premier vote, dit sentimental, dégagea une majorité relative en faveur de l’option « rattachiste », on sait de source sûre que le général de Gaulle – alors président du Gouvernement provisoire de la République française – avait formé le dessein de s’enquérir ouvertement de la situation wallonne, mais qu’il en avait été dissuadé par son ministre des Affaires étrangères Georges Bidault, au nom de la sacro-sainte politique de non-ingérence du Quai d’Orsay.
 
En 1950, au plus fort de la Question royale, la Wallonie se retrouva dans une situation quasi insurrectionnelle. Il fut question de mettre sur pied un gouvernement provisoire wallon, chargé de convoquer des États Généraux.
 
Mais ce que l’on sait moins, c’est que la France, placée alors sous la présidence du socialiste Vincent Auriol, était prête à soutenir ce gouvernement provisoire wallon. Jules Daniel-Lamazière, consul général de France à Liège, mais aussi ministre plénipotentiaire, assista, en effet, le 29 juillet 1950, à une importante réunion (1) au cours de laquelle il promit le soutien de deux régiments de la République. Selon Fernand Schreurs, il aurait agi sur ordre de l’ambassadeur de France, Jean de Hautecloque. Il est donc clair que les instructions venaient directement de Paris. (2)
 
Dans l’article du « Soir » qu’il consacre, le 16 juin 2008, à l’affaire de Louvain (le fameux « Walen buiten ! » des années soixante), Guy Verstraeten écrit : On notera que les événements de Louvain ont aussi provoqué l’inquiétude à l’étranger, notamment quant au rôle que le… général de Gaulle aurait pu jouer dans cette affaire. À ce moment, le président français avait marqué le souhait d’être invité en visite officielle en Belgique afin de rendre celle que Baudouin Ier avait menée à Paris en 1961. Il sera déclaré… persona non grata par le gouvernement belge. Pourquoi ? On garde le souvenir du voyage du président français au Québec, en juillet 1967, voyage marqué par son célèbre « Vive le Québec libre » et l’on redoute fort qu’une fois chez nous, il se mette à crier… « Vive la Wallonie libre ». Le fait est que des informations en possession de la Sûreté de l’État et de l’ambassade de Belgique à Paris laissent entendre que des agents de l’Elysée auraient, à l’occasion du « Walen buiten », financé des groupes activistes néerlandophones afin de favoriser la scission de la Belgique et le rattachement de la Wallonie à la France…
 
Les notes personnelles de François Perin viennent cependant attester la politique de non-ingérence du Quai d’Orsay : Il y eut bien, en 1963, des rencontres saugrenues avec des Français. L’une d’elles eut lieu chez l’éditeur Thone à Liège. J’étais présent, ainsi que Fernand Dehousse et Jacques Levaux. Thone, dont la vieille passion anti-belge ne s’éteignit jamais, avait réussi à inviter à sa table Alexandre Sanguinetti et André Genot, successeur de Renard à la tête du Mouvement populaire wallon. Que pouvait donner un tel entretien entre un nationaliste français de la droite gaulliste et un syndicaliste wallon vigoureusement socialiste ? Genot ne voyait pas bien la Wallonie socialiste intégrée dans la Ve République du général de Gaulle. Sanguinetti reconnaissait que les États sont des « monstres froids » et se demandait quel pouvait bien être l’intérêt de l’Hexagone dans cette affaire. Thone poursuivait son rêve avec une obstination touchante et désespérée. Mais sa passion l’emportait sur l’évidence. Je rencontrai également, par hasard, à Waterloo, Rossillon qui voguait çà et là dans les cabinets ministériels français. Il devint un intime de Lucien Outers. La question de l’appui français a été franchement débattue. Pour Rossillon et son mouvement « Patrie et Progrès », la phase ultime du mouvement wallon était le rattachement de la Wallonie à la France. Fallait-il encore que la France et les Wallons le veuillent ! L’hypothèse d’un appui secret de la France remonta la filière jusqu’à Pompidou et jusqu’à de Gaulle. Rossillon m’écrivit que la conclusion était négative. Nous savions désormais que nous devions tirer notre plan seuls.
 
Ces précisions, François Perin les confirma dans le courrier qu’il adressa, le 29 janvier 1985, à Jacques Thibau, ambassadeur de France en Belgique, à propos de sa nomination en qualité de commandeur de la Légion d’honneur : Je n’ai d’autres armes, pour être crédible, que ma sincérité et mon indépendance. Mais j’aurai des adversaires passionnés. L’honneur qui m’est fait aujourd’hui et que j’accepte avec émotion, pourrait être, tout à fait à tort, interprété par eux comme un indice, sinon une preuve, d’une collusion (dans leur chef purement imaginaire, nous sommes bien placés, l’un et l’autre, pour le savoir) avec la République. (…) La France s’est abstenue de toute ingérence dans la crise belge, et le mouvement wallon, ouvertement francophile, s’est développé spontanément, depuis ses origines, en 1905, jusqu’à ce jour, sans la moindre intervention de Paris. Il y a eu et il y aura toujours de mauvais esprits qui soutiendront le contraire contre l’évidence.
 
Mais non-ingérence ne veut pas dire désintérêt. La preuve, ces propos tenus par le général de Gaulle, à la fin des années soixante, au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain : Dans les vingt ans qui viennent, le déséquilibre entre les représentants flamands et wallons sera plus grave encore qu’aujourd’hui. (…) C’est votre drame d’appartenir à un État qui assistera impassible à votre déclin. (…) Que peut la France ? Toute intervention de sa part, si modeste soit-elle, serait immédiatement soulignée, amplifiée surtout, par les notables francophones de votre pays qui ne manqueraient pas d’invoquer l’impérialisme français, notre volonté hégémonique et tout le reste ! Nous soulèverions des tempêtes à l’intérieur du Marché commun auprès duquel les autorités belges se donneraient une image d’agressés ou même de martyrs. Déjà maintenant ils ne s’en privent pas. La France ne peut donc courir ce risque. (…) Je regrette de devoir vous le dire : « Chaque peuple ne peut se redresser que par lui-même ». Tâchez de vous trouver des chefs jeunes qui diront la vérité au peuple et qui mobiliseront ce qui en reste. Bien entendu si, un jour, une autorité représentative de la Wallonie s’adressait officiellement à la France, ce jour-là, de grand cœur, nous répondrions favorablement à une demande qui aurait toutes les apparences de la légitimité. Avant, c’est impossible. J’ai pourtant la conviction que seule leur prise en charge par un pays comme la France peut assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons. (3)
 
Ces propos ont été authentifiés par l’ancien ministre Alain Peyrefitte, dans une lettre adressée, le 18 novembre 1986, à Lucien Outers, alors Délégué général de la Communauté française de Belgique à Paris : La déclaration du général de Gaulle au doyen de Louvain ressemble à peu près textuellement à des entretiens que j’avais eus avec lui sur ce sujet.
 
Et aujourd’hui ? Si les responsables politiques français, dans leur grande majorité, se gardent bien de sortir publiquement de leur réserve (4), un sondage Ifop réalisé en novembre 2007 indique que 54 % des personnes interrogées seraient prêtes à accueillir la Wallonie. Le taux est même de 66 % dans les régions du Nord…
 
Parlant de Liège, Georges Pompidou disait : Nulle part ailleurs, je n’ai autant senti battre les coeurs. On retrouve des propos identiques, sous la plume du comte de Las Cases, dans le « Mémorial de Sainte-Hélène ». 
Quant à Jacques Attali, l’ancien conseiller du président François Mitterrand, il n’hésite pas à écrire, le 9 septembre 2008, sur son blog : 
À mon sens, sans faire campagne pour le rattachement de la Wallonie, la France devra bientôt dire publiquement que, si, par malheur, la Belgique venait à se défaire, cela pourrait être de son intérêt d’accueillir la Wallonie et de voir accorder à Bruxelles un statut de district européen, indépendant de la Flandre. Le prix à payer pour la France serait sûrement plus faible que ce que cela lui rapporterait, ne serait-ce que par l’augmentation de ses droits de vote dans les institutions européennes. C’est un beau débat. Qu’il commence ! 
(1) Elle s’était tenue chez Fernand Schreurs. Y participaient : Joseph Merlot, André Renard, François Van Belle, Simon Paque, Georges Thone, le bourgmestre de Liège Paul Gruselin et son chef de la police, Louis Strauven.
 
(2) Un document écrit par Fernand Schreurs et daté de 1963 confirme les déclarations de Jules Daniel-Lamazière. Il est déposé au Fonds d’Histoire du Mouvement wallon, à Liège. Pour ce qui est des deux régiments, ils devaient se trouver non loin de la frontière franco-belge, dans la région de Charleville.
 
(3) Propos rapportés par Claude De Groulart dans son livre « De Gaulle : « Vous avez dit Belgique ? », Editions Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1984.
 
(4) Tel n’est pas le cas de l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement, qui n’hésite pas à déclarer : Si les Flamands souhaitaient répudier la Belgique, et pour peu que les Wallons le souhaitent, ce serait évidemment le devoir de la France d'accueillir la Wallonie en son sein.