III. « De l’identité et de la culture »

Par Jules Gheude
Depuis près de trente ans, la question de l’identité et de la culture est à l’origine d’une querelle passionnée entre  «communautaristes » - ceux qui défendent la Communauté française de Belgique - et « régionalistes » - qui souhaitent le démantèlement de cette Communauté au nom d’une identité et d’une culture wallonnes propres.

Aujourd’hui, si les travaux de la commission Busquin-Spaak tendent à aller vers le statu quo, les observateurs s’accordent à dire que le débat est loin d’être clos.

Il nous a donc paru utile de faire le point sur cette question, car elle est au centre des discussions qui opposent les partisans d’une réunion de la Wallonie à la France aux tenants d’une Wallonie indépendante. 

Ce chapitre, qui présente les arguments des uns et des autres, n’a d’autre but que de permettre au lecteur d’affiner sa propre position en toute objectivité.

°

Pour François Perin, il ne peut être question de mettre en doute le caractère éminemment français de notre identité. C’est dans ce sens qu’il s’exprime, le 26 mars 1982, devant l’Assemblée générale du CACEF (Centre d’Action Culturelle de la Communauté d’Expression Française) :

C’est une longue histoire mouvementée. (…) Mais nous sommes aujourd’hui des francisés ! (…) Les Belges de langue française vont se franciser sans douleur mais tout de même par la contrainte scolaire. (…) Dans les écoles, du niveau primaire au sommet, la seule langue française va être utilisée comme langue d’enseignement, comme langue véhiculaire. Ce sera la seule langue du journal, la seule langue de culture, à peu près à tous égards, sans méconnaître ce qui subsiste de vitalité dans la culture dialectale, surtout sous forme de théâtre et de poésie. (…) Depuis le Congrès de 1905, depuis la Lettre de Destrée au Roi en 1912, les ligues wallonnes de l’entre-deux-guerres, la résurrection du mouvement wallon avec François Bovesse, Jean Rey, Fernand Dehousse, Georges Truffaut, Merlot père, etc., jusqu’au MPW en 1961 avec le syndicaliste André Renard et les chrétiens de « Rénovation wallonne », je ne connais pas un seul de ces mouvements-là qui n’ait comme véhicule d’expression linguistique le français et rien que le français. Et ce phénomène va se reproduire à travers toutes les structures socio-culturelles de la région wallonne : partis politiques, associations économiques de quelque milieu que ce soit, la classe ouvrière elle-même, comme la classe paysanne, bien qu’utilisant plus que d’autres et plus longtemps les dialectes, vont néanmoins s’exprimer au niveau de leurs structures, dès le second degré encore très proche de la base, en français et en français seulement. (1)

Du côté socialiste, les initiatives ne vont toutefois pas tarder à se multiplier en vue de saper la muraille « Communauté française » et d’affermir le sentiment régional wallon.

Le coup d’envoi sera donné le 5 mars 1983 avec un colloque organisé à Liège par la section régionale de l’Institut Jules Destrée sur le thème : « Promotion de la création culturelle wallonne en Wallonie ». Il débouchera, en septembre de la même année, sur la publication d’un « Manifeste pour la Culture wallonne », signé par quelque 200 personnalités. L’orientation prise ne souffre aucune ambiguïté :

Nous ne pensons pas que la Communauté française de Belgique nous représente et nous définit véritablement ; celle-ci nous semble une notion hybride et artificielle qui n’est de nulle part. La Communauté française de Belgique aggrave la dépendance culturelle des Wallons par rapport à des centres qui leur sont extérieurs. Elle ne peut que réduire le pays wallon à une province culturelle francophone. (2)

Pour François Perin, ce manifeste ne peut être pris au sérieux : Il n’y a pas de culture wallonne. La culture wallonne, c’est la culture française car nous sommes, nous les Wallons, une fraction de l’État hors de la République française. (3)

Et encore : Je dis non au wallonisme « d’a mon nos autes ». Il y a une identité française de la Wallonie et non une identité wallonne. Il ne faut pas confondre une culture et une guindaille. J’aime beaucoup chanter le « Bia Bouquet » au « Ratintot » à Namur mais il ne faut pas prendre les Wallons pour des Corses ou des Occitans. Je ne veux pas être un Wallon bretonnant de Liège. (4)

19 février 1989. Au cours d’un colloque qui se tient à Louvain-la-Neuve, José Happart, premier échevin de Fourons, plaide en faveur de la dissolution pure et simple de la Communauté française et du transfert des compétences culturelles et personnalisables aux Régions wallonne et bruxelloise.

S’il soutient José Happart dans sa défense de la cause fouronnaise, François Perin tient à mettre les points sur les i :

Abandonner la Communauté française, c’est dérouler le tapis rouge pour les Flamands à Bruxelles. De plus, il n’y a, avant le troisième millénaire, aucune majorité des deux tiers pour supprimer l’article 59bis de la Constitution. Les Flamands n’en veulent pas. Cette révision constitutionnelle est pourtant nécessaire, car la Région wallonne et la Région bruxelloise ne peuvent aujourd’hui, dans le cadre des matières culturelles, exercer que des compétences d’ordre réglementaire et non décrétal. Je ne serai pas l’homme du « los van Frankrijk » wallon, je laisse cela à Génicot. Je ne veux pas cautionner un mouvement wallon qui, pour la première fois dans son histoire, serait antifrançais. Moi, je suis pour une grande communauté française d’Europe. J’ai soutenu le juste combat de José Happart pour la démocratie à Fourons, mais ses théories wallonnes et européennes ne me conviennent pas. (5)

Alors qu’il assiste, le 8 avril 1989, aux travaux de la commission « culture », lors du second congrès de « Wallonie-région d’Europe » - mouvement créé par José Happart -, François Perin perçoit la véritable raison qui se cache derrière cette résolution visant à rayer la Communauté française du schéma institutionnel : les crédits pour la culture seraient répartis inéquitablement, Bruxelles se réservant le gros du gâteau. Et de faire observer : Si c’est une question de sous, point n’est besoin de faire jaillir du chapeau une inexistante « culture wallonne » pour remédier à la situation. 

Tel n’est pas l’avis de l’écrivain Thierry Haumont, chargé de présenter le rapport culturel :

Il existe bel et bien une culture wallonne, qui s’articule autour de trois axes : la mémoire, la parole et l’imagination. Belgicains et rattachistes ont un  tronc commun. Ils se rejoignent dans la négation de cette culture wallonne. Un peuple doit toujours avoir la maîtrise de sa culture. Ce n’est pas le cas et nous devons l’exiger. (…) Bruxelles est une ville qui doit avoir les moyens et l’indépendance pour réaliser le destin fabuleux qui est le sien. Quant à la Communauté française de Belgique, elle ne parvient pas à passer pour autre chose qu’une émanation du pouvoir central et véhicule une vision belge des choses. Elle tient un discours qui nous ignore ou nous folklorise. Il faut donc régionaliser l’enseignement et les matières culturelles. (…) Aujourd’hui, le « manifeste pour la culture wallonne » est devenu une référence obligée. Il signifie précisément le contraire du repli et ne témoigne aucunement d’un régionalisme désuet. (…) Nous n’avons pas le fédéralisme, parce que notre région n’a pas la maîtrise de sa politique culturelle.

Et François Perin de réagir :

Depuis 1905 jusqu’à la dernière réforme de l’État en 1988, le mouvement wallon a été centrifuge par rapport à la Belgique. Pour la première fois, du côté français, des officiels perçoivent ce mouvement comme centrifuge par rapport à l’ensemble français. (…) Vous arrivez comme les carabiniers d’Offenbach. Vous ne trouverez pas d’alliés flamands pour supprimer la notion de Communauté française. (…) Votre tactique n’a aucune chance d’aboutir. Elle est en outre ressentie comme un lâchage de Bruxelles, alors qu’il y a provisoirement une alliance objective entre Bruxelles français et la Région wallonne. (…) Ce sont les Flamands qui feront sauter la Belgique en créant un État flamand avec tutelle sur Bruxelles. (…) La Belgique elle-même est transitoire. C’est l’affaire d’une dizaine d’années. (…) Même le Roi se met à faire des discours fédéralistes ! Ce fédéralisme-là, c’est un fédéralisme à la flamande à 80%. Bruxelles est mise sur pied à la flamande. La bataille sur Bruxelles est loin d’être terminée. Le choix est clair : Bruxelles, ville libre européenne ou Bruxelles flamand. C’est aussi notre affaire. Il ne faut pas lâcher les Wallons de Bruxelles ! (…) Les Flamands remettent déjà en cause la sécurité sociale et le financement de l’enseignement. Ils vont piétiner au moins une dizaine d’années. La Belgique durera bien jusqu’en l’an 2000. D’ici là, il faut nous reconvertir économiquement, sans détruire notre environnement. Pour en revenir à la culture, je perçois bien plus que des nuances. Il s’agit de divergences de vues. La résolution parle de «Wallonie, région française d’Europe ». Il était bien temps de le dire ! Il y a quelques années, certains ont inventé cette absurde notion de belgitude. N’ajoutons pas aujourd’hui celle de culture wallonne. A l’égard de la France, ne faisons rien pour être considérés comme des Dom-Tom ! C’est vrai que les racines sont locales et il ne faut pas les éliminer. Les dialectes existent spontanément. Personne ne demande qu’on les tue. Mais je suis contre leur apprentissage, même facultatif, au niveau scolaire. Comment trouver les grilles horaires, les budgets et les professeurs ? Et quel dialecte ? Monsieur Leffin (président du Centre régional d’information pour le wallon à l’école) n’aurait pas pu faire ici l’intégralité de son discours en wallon. Il n’aurait pas été compris. En France, des officiels nous assimilent déjà à des Corses corsitants ou à des Bretons bretonnants. Voilà que, pour la première fois, nous apparaissons comme des ennemis de la France ! (…) Pendant les dix années qui viennent, nous devons affirmer notre identité française. Il y a plus de différences entre Marseille et Lille qu’entre Liège et Reims !

Dans un article publié quelques jours plus tard par « Le Vif/L’Express », François Perin revient sur la question :

Sans doute, y a-t-il une culture qui s’exprime en Wallonie. Le complément de lieu est parfaitement inoffensif. Mais le singulier de « une culture » est une abstraction dangereusement réductionniste. Quant on passe du complément de lieu au qualificatif « culture wallonne », ce réductionnisme vire au fantasme ou à la fiction. On avait voulu, à grands coups d’exemples édifiants, de Rubens à Maeterlinck, nous fabriquer une « culture belge ». Va-t-on maintenant inventer une « culture wallonne » ? Si on s’en tient aux citations des grandes œuvres et des bons auteurs, c’est la déroute immédiate : Grétry et César Franck sont de grands compositeurs… français. Georges Simenon, Charles Plisnier, Henri Michaux, Alexis Curvers illustrent la littérature… française. Félicien Rops fuit sa ville natale (Namur !) pour devenir l’ami des poètes maudits à… Paris ! Et Jacques Brel, Bruxellois, issu d’une famille flamande francisée, échoue complètement dans sa ville natale et ne doit son succès international qu’à son lancement à l’Olympia… qui n’est pas installé à Namur.

Et de rappeler que si racines il y a, elles sont toutes locales et non wallonnes. L’esprit de Liège n’est pas celui de Mons ou de Tournai ; il ne faut pas confondre Binche et Malmédy, Nivelles avec Virton, la Hesbaye et les Ardennes, etc. Entre Wallons, il n’y a jamais eu d’autre lien culturel que la langue française sur la base de laquelle le territoire de la Wallonie a été fixé (ce fut une erreur constitutionnelle, corrigée assez bien en 1983, d’y avoir inclus la région de la langue allemande). (…) La Wallonie est une terre romane de langue française. Si on sort de cette évidence, on est voué à une affolante médiocrité faite d’allergie jalouse à l’égard de Bruxelles francophone et, surtout, de peur panique et du sentiment d’infériorité à l’égard de la France et de « l’abominable suffisance parisienne ». (6)

Toujours est-il que le débat Communauté-Région est bien lancé. A l’occasion du dixième anniversaire de la création de la Région wallonne, une luxueuse plaquette, intitulée « L’identité wallonne » et rédigée par Philippe Destatte, directeur de l’Institut Jules Destrée, est éditée à l’initiative de Bernard Anselme, ministre-président de l’Exécutif régional wallon.

Le 14 décembre 1992, la présidence du gouvernement wallon, confiée à Guy Spitaels, fait paraître dans les grand quotidiens francophones une pleine page présentant dix-sept figures marquantes de Wallonie : Pierre Paulus, Georges Simenon, Henri Pirenne, Constantin Meunier, Maurice Grevisse, Ernest Solvay, Charles Plisnier, Eugène Ysaye, Arthur Grumiaux, Jules Bordet, Jules Destrée, François Bovesse, Achille Chavée, Maurice Carême, André Renard, Paul Delvaux et René Magritte. Quant au texte d’accompagnement, il souligne la volonté de plus en plus forte d’affirmer notre identité.

La démarche fait bondir l’artiste liégeois Patrick Corillon qui, le 18 décembre, livre son opinion à « La Libre Belgique » :

Si le gouvernement wallon ne s’était appuyé que sur des politiciens comme Jules Destrée ou François Bovesse, ce chant wallon n’aurait rien d’équivoque ; mais le fait, qu’à côté de ces noms, soient associés – et en grande majorité – des noms d’artistes, tous (à l’exception de Paul Delvaux, domicilié à Saint-Idesbalde) décédés, et dont la plupart n’émit de son vivant la moindre opinion politique allant dans ce sens, rend le message particulièrement pernicieux. N’y aurait-il pas dérive nationaliste ? La récupération d’artistes à des fins politiques est aussi néfaste pour les artistes qui s’y voient réduits, que pour les hommes politiques qui outrepassent leur crédit et discréditent leur action. (…) Comment puis-je cautionner un système politique qui inclut le culturel dans une entreprise d’exclusion (d’abord Bruxelles, et puis à qui le tour…) ? Vouloir se forger à tout prix une identité est un leurre. Je ne crois pas, à vrai dire, qu’il y ait d’identité proprement wallonne ; je ne crois pas qu’il faille revendiquer une expression artistique typiquement wallonne. Le cœur de la Wallonie bat à un carrefour culturel. (…) Nous avions cet immense atout de pouvoir éviter l’écueil du repli sur soi-même que connaissent tant de régions à l’heure actuelle. Un pouvoir politique, quel qu’il soit, n’a pas le droit de nous l’imposer.

En septembre 1993, Jean Gol présente la fédération PRL-FDF. L’accent est mis ici sur la nécessaire cohésion politique des francophones de Wallonie et de Fourons, de Bruxelles et de sa périphérie, que rassemblent la langue, la culture, les intérêts, la communauté de destin dans l’État belge et l’appartenance commune à la francité sur le plan international.

L’opération emballe François Perin, qui n’hésite pas à parler de coup de maître :

1° Un coup d’arrêt probablement décisif est porté contre toute tentative de détruire la Communauté française. (…)

2° On ne régionalisera pas non plus la radio et la télévision. Sans doute, la RTBF a besoin d’une réforme profonde. Je ne songe pas seulement au partage équitable d’influence entre les divers centres régionaux. Mais peut-on espérer, grâce au grain de sel FDF, que ce média s’imprégnera enfin de sa mission essentielle qui est de diffuser la culture française ? La RTBF a provoqué un malaise en Wallonie en se faisant trop l’écho d’une certaine « belgitude culturelle » dont les Flamands, d’ailleurs, n’ont cure ni à la BRT ni à la VTM.

3° On ne promouvra pas on ne sait quelle culture spécifiquement wallonne et encore moins « brusseleer » (que Toone me pardonne !) en régionalisant cette compétence commune à Bruxelles et à la Wallonie. Ou nous participons activement, à un haut niveau, à la culture française en Europe, comme la Suisse romande, ou nous sommes définitivement ridicules et balourds, méritant les plaisanteries de mauvais goût de Coluche. (7)

Le  combat ultra-régionaliste ne va toutefois pas s’arrêter.

En 1997, Philippe Destatte, le directeur de l’Institut Destrée, publie un important ouvrage intitulé « L’Identité wallonne ». (8) On peut lire en quatrième de couverture :

La légitimation par le passé n’apparaît nullement comme une condition déterminante de la reconnaissance d’une identité régionale. Toutefois, si l’on donne la priorité à la « construction d’une identité citoyenne » -  totalement rationnelle - plutôt qu’à la formation d’une identité nationale, la « connaissance de l’histoire » sera déterminante dans la formation d’une citoyenneté qui produise davantage une « volonté de participer » qu’un sentiment d’appartenance. La démarche de cet ouvrage est de considérer que le mouvement wallon – et les idées qu’il défend –  a constitué une dynamique wallonne dans la réforme de l’État belge, à partir de plusieurs moteurs d’affirmation de la Wallonie, en jouant un rôle central et capital comme porte-parole, relais et support politique de l’identité wallonne.

Après avoir doté son cabinet d’une cellule « identité wallonne », Robert Collignon, le ministre-président du gouvernement wallon, plaide à nouveau, en juillet 1998, en faveur de la régionalisation de l’école et de la culture :

Il n’y aura pas de projet wallon sans un vaste projet culturel et sans un vaste projet d’enseignement. Si on vivait dans un fédéralisme parfaitement accompli où la Région bruxelloise assumerait toutes ses responsabilités, s’il n’y avait pas cette ingérence perpétuelle des Flamands à Bruxelles, la Wallonie pourrait assumer toute une série de compétences. (9)

De son côté, Jean-Claude Van Cauwenberghe, ministre du Budget de la Région wallonne et… de la Communauté française, publie, en août 1998, un ouvrage collectif intitulé « Oser être Wallon ». (10) Bien que l’intéressé s’en défende, sa démarche constitue une véritable déclaration de guerre à l’adresse de la Communauté française :

Une politique ambitieuse de l’identité wallonne suppose de pouvoir actionner un minimum de leviers : le patrimoine, l’enseignement, la culture, les médias,… (…)La Communauté française ne peut se maintenir que si elle ne constitue plus un handicap au développement de la Wallonie. 

Le débat prend une telle ampleur que « Le Soir » lui consacre, du 19 au 22 août 1998, un dossier sous le titre « La Wallonie décline son identité ». 

Parmi les socialistes qui craignent une telle évolution, il y a le Bruxellois Charles Picqué, ministre de la Culture de la Communauté française. Prenant la parole, le 29 août 1998, au Forum culturel du PS à La Reid, il déclare :

Les identités décrétées une fois pour toutes, figées dans une construction immuable, servent souvent des objectifs ambigus. (…) L’identité culturelle ne saurait être subordonnée à des seules injonctions économiques. (…) A trop surdéterminer son rôle contestataire, l’on risque de créer des conditions de fragilisation du lien social. Par contre, l’exagération voire la sacralisation des processus identificatoires peut être une source de pathologie sociale. L’exclusion ou la négation de l’autre en est l’un des symptômes. C’est donc une véritable navigation entre ces écueils multiples qu’il nous faut réussir : entre héritage et futur, entre enracinement local et l’ouverture à l’universel. (…) Si nous, Wallons et Bruxellois, ne partageons plus l’exercice d’une politique culturelle, partagerons-nous encore quelque chose ? Ne serons nous pas entraînés par les forces centrifuges de nos logiques économiques ? (…) les difficultés wallonnes et bruxelloises ne doivent en rien susciter le doute sur la nécessité de construire nos destins ensemble. Ce n’est jamais dans la division que l’on est offensif. (11)

Quant à Hervé Hasquin, le ministre libéral de la Région bruxelloise, par ailleurs historien, il reprend les arguments utilisés naguère par François Perin : 

Je cherche vainement une culture wallonne. Nous participons à une culture française, comme les Suisses romands ou les Québécois. (…) C’est une question de fric et pas d’enjeu culturel. Pour défendre véritablement la Wallonie, sa sensibilité, faut-il sacrifier la Monnaie ou l’Opéra royal de Wallonie ? Ceux qui remettent en cause la Communauté française au nom de l’identité wallonne veulent substituer à une culture française réservée, selon eux, à une élite, une culture plus populaire et folklorique. Mais jusqu’à preuve du contraire, le « Tapeu d’martia », ce n’est pas Simenon, ni Ysaye, ni Michaux. On ne parle pas de la même chose. Il faut oser le dire ! (12)

Au niveau de la présidence du PS, on est loin de désavouer la démarche de Jean-Claude Van Cauwenberghe. Pour Philippe Busquin, en effet, il faut oser se dire wallon. Le peuple wallon est un peuple ouvert. (…) Affirmer une certaine identité est légitime. A condition qu’on ne tombe pas dans des radicalismes nationalistes. A la question de savoir s’il faut régionaliser l’aide institutionnelle à la culture, l’intéressé répond : C’est un débat intéressant. Il n’y a pas de honte à en discuter. (13)

Sur ce point, la position de François Perin n’a pas varié d’un iota : 
L’identité et la culture sont deux choses différentes. L’identité wallonne, c’est la citoyenneté politique. La culture en est indépendante, à moins de la réduire au ministère de la Culture, pardon, au ministère des subsides aux activités culturelles. Nous sommes de culture française, point. (…) Que nous ayons des colorations locales, c’est vrai, mais c’est autre chose. Un Bourguignon n’est pas un Marseillais. Les tempéraments varient d’une ville à l’autre. Il y a un peuple wallon, comme il y a un peuple normand. Je dis normand et pas breton, basque ou alsacien, parce que je distingue les peuples qui ont une origine commune. Seule l’histoire politique nous différencie des Normands. Rappeler qu’il y a eu davantage d’artistes et d’écrivains dans les régions qui forment aujourd’hui la Wallonie que nous l’avons appris dans les cours d’histoire, qui s’y oppose ? Mais je me méfie d’un pirennisme wallon, c’est-à-dire une réécriture qui confonde l’histoire de la Wallonie avec l’histoire du socialisme en Wallonie. La grande majorité des Wallons n’a pas été renardiste. Quant à l’hymne et le drapeau wallon, pourquoi pas ? Par rapport à la crainte d’une dérive nationaliste, ces symboles-là sont inoffensifs. Mais le sentiment d’appartenance ne s’invente pas par décret. Il s’entérine. Je suis au moins rassuré sur un point : le mouvement identitaire ne s’éloigne plus de la culture française. Sinon, on fonçait dans le mur de la médiocrité provinciale. Ma préoccupation, c’est la langue. Elle est le résultat de l’imperium, c’est-à-dire l’école et l’académie. Sur ce sujet-là, je suis traditionnaliste. Sans l’imperium, une langue s’effondre. « Il faut rendre la langue au peuple » est un slogan idiot. (14)

Aujourd’hui, force est de constater que les ultra-régionalistes n’ont pas laissé tomber les bras.

Dans le droit fil du « Manifeste pour la culture wallonne » de 1983 et du « Manifeste pour une Wallonie maîtresse de sa culture, de son éducation et de sa recherche » de 2003, une grande réunion-débat publique s’est tenue, le 29 février 2008, à Namur, sur le thème « Pour un projet politique mobilisateur de la société wallonne ». A l’origine de cette initiative on retrouve le dramaturge Jean Louvet.

La réflexion a abouti, le 16 septembre 2008, à la présentation d’un « Libre blanc pour la Wallonie ». Le document remis lors de la conférence de presse précise :

Nous refusons la dilution des institutions wallonne dans une fédération Wallonie-Bruxelles, nous voulons un redéploiement des compétences de la Communauté française vers la Wallonie et Bruxelles. (…) La maîtrise et la gestion par la Wallonie des compétences culturelles au sens large – à savoir l’enseignement, la recherche, les politiques culturelle, sportive et sociale, les médias et les relations internationales – sont un facteur indispensable à la définition d’un véritable projet de développement cohérent et intégrant les dimensions économiques, sociales, environnementales, éducatives et culturelles. (…) La Wallonie doit récupérer dans ses compétences tout ce qui touche à son image symbolique, à sa culture comprise au sens large. Comment pourrait-elle réussir ce tour de force d’unijambiste : se relever en s’appuyant sur l’économique seul, sans pouvoir utiliser le levier du socioculturel ? Privée de celui-ci, la Région wallonne ne peut faire émerger pour ses citoyens les conditions d’un « vivre ensemble » démocratique sur un espace commun, qui demande la mobilisation de toutes les énergies. Tant que les créateurs wallons, hypnotisés par la « belgitude », ne regarderont pas d’un œil plus positif les réalités humaines de leur région, on peut difficilement s’attendre à un sursaut rénovateur. La Communauté française n’est en fait que la réduction de l’État belge unitaire francophone rêvé par la bourgeoisie de 1830, niant les spécificités flamandes et wallonnes. Les Flamands ayant refusé de s’intégrer à ce modèle, la Communauté française poursuit le rêve belge sans eux. (…) Les populations wallonnes souffrent d’aliénation, restant fascinées par le cadre belge et apposant rarement l’adjectif « wallon » sur les réalisations positives de leur patrimoine propre. Le symbolique prestigieux reste attaché à la Belgique, dans laquelle les Wallons ont beaucoup investi au temps de leur prospérité. On attribue ainsi à la sphère belge ce que l’on produit de mieux et on applique l’adjectif wallon » à ce qui a relent de déclin ou de corruption.

°

Dans un courrier qu’il m’adresse en date du 17 août 2008, François Perin explique : Si le mot wallon est très ancien, il signifie « population romanisée », d’après sa racine « wahl », terme germanique, comme « welche » en suisse. C’est seulement dans le cadre belge qu’Albert Mockel en fit un substantif au 19ème siècle. Sa réalité politique date officiellement de 1987 !

Tel est aussi l’avis du professeur Léon-E. Halkin (ULg), qui écrit dans « La Wallonie devant l’Histoire » (15) : (…) le terme de Wallonie est récent. De fait, il apparaît seulement en 1858, dans les publications de la Société liégeoise de littérature wallonne, où il est écrit indifféremment Wallonnie et Wallonie. Cette dernière orthographe devait bientôt s’imposer, grâce à Albert Mockel surtout, et le mot connut dès lors une rapide et incontestable fortune, sans que jamais Wallonie fût considérée comme l’exact corrélatif de wallon.

Dans « La Wallonie, Terre romane » (16), l’historien namurois Félix Rousseau nous fournit les éléments suivants :

La terre des Wallons s’appelle aujourd’hui la « Wallonie ». Le mot n’est pas fort ancien. Il a un peu plus de cent ans. Pour désigner le territoire habité par les Wallons, on a dit longtemps le « Roman Pays », puis ce fut le « Pays wallon ». (…)

La période romaine a duré, chez nous, environ cinq siècles. Il n’est pas douteux que nos ancêtres ont eu conscience d’appartenir à cet immense Empire romain, siège d’une brillante civilisation, la civilisation latine. D’où le succès, chez eux, du mot « romanus » devenu plus tard, en langue vulgaire, « roman » pour désigner leur parler : le « roman », leur terre : « le roman pays ». (…)

A partir du XVème  siècle, mais surtout au XVIème siècle, va prévaloir une nouvelle dénomination, qui se substituera progressivement à celle de « roman », à savoir : « wallon ». C’est un mot d’origine germanique, quant à sa racine : « Wal ». (…)

Ce « Wal » nous reporte à une époque très ancienne. On croit qu’il est entré en ancien germanique vers le quatrième siècle avant J.-C. pour désigner les « Volcae » (les Volques), le premier peuple celtique avec lequel les Germains se sont trouvés en contact. Leur nom est devenu en ancien haut allemand « Walha ». Dans la suite, les germains l’ont appliqué à l’ensemble de leurs voisins du Sud, aux Celtes, puis aux Romains (…).

Donc, le terme « Walha », d’où dérive notre Wallon, a présenté, dès ses origines, un sens ethnographique, impliquant l’idée d’une opposition : il signifie l’Etranger, le Celte, le Romain au regard du Germain.

Les Germains ont transporté partout le mot « walha » et ses dérivés. En allemand, les termes ont conservé une application générale : le « Welschland » fut longtemps l’Italie et aussi la France. La « Welsche Schweiz » est la Suisse romande, le « Welsch Tirol », le Tyrol roman.

En Angleterre, les Anglo-Saxons l’ont employé pour désigner les Gallois, qui s’ont d’origine celtique et usent d’un langage celtique. Au Moyen Age, dans les textes latins de l’Angleterre, «Wallonia » désigne le Pays de Galles et les «Wallonnes » sont les Gallois. En anglais moderne, « Wales » est le pays de Galles et « Welsch » désigne un Gallois.

Intéressant à lire est aussi ce chapitre que Félix Rousseau intitule « La culture française en Wallonie » ». 

Pourquoi les Wallons parlent-ils français depuis des siècles, pourquoi ont-ils adopté la culture française, alors que – au point de vue politique – pendant plus d’un millénaire (à part Tournai et le Tournaisis) l’ensemble des terres wallonnes n’ont été françaises que pendant vingt années, exactement de 1794 à 1814 ?

Donc, au XIIIème siècle, il se produisit en Europe occidentale un événement d’une portée considérable : le latin perd son hégémonie, les langues vulgaires deviennent des langues de culture, des langues d’administration.

Que va-t-il se passer dans nos régions wallonnes ? Un dialecte (par exemple le dialecte liégeois) va-t-il prendre le pas sur les autres parlers et devenir l’organe commun, la « coïnê » ? Nullement. A part Tournai et le Tournaisis, fiefs français, la principauté de Liège, les comtés de Namur, de Hainaut, de Luxembourg se trouvaient « en terre d’Empire », donc situés en dehors des frontières politiques de la France. Et cependant, dès le XIIIème siècle, c’est le français qui est adopté partout comme langue littéraire. Voilà le fait capital de l’histoire intellectuelle de la Wallonie. Sans aucune contrainte, de leur pleine volonté, les Wallons sont entrés dans l’orbite de Paris et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, n’ont cessé de participer à la culture française.

Certes, le français employé dans nos régions au Moyen Age sera un « français provincial », un français émaillé de wallonismes ou de picardismes suivant les cas. Les réussites seront variables suivant le degré d’instruction. Ce qu’il faut souligner avant tout, c’est la volonté qui se manifeste d’employer la langue littéraire. Le français de chez nous  ne sera ni plus ni moins provincial que celui en usage dans la plupart des provinces françaises à la même époque.

N’oublions pas de rappeler que très tôt, le français a été adopté comme langue de prière. Le français, langue noble, pouvait concurrencer le latin pour adorer Dieu et vénérer ses saints. (…)

Rappelons que longtemps, le peuple wallon a appris le français surtout par le truchement du catéchisme, lequel était toujours rédigé en français et s’apprenait par cœur. 

« Y a-t-il une culture wallonne ? » A cette question Félix Rousseau répond : 

Les Wallons ont eu une chance inouïe dans leur histoire : un dialecte d’oïl, apparenté à leurs propres dialectes, est devenu très tôt une langue universelle. Ils s’y sont rattachés tout naturellement.

Voilà l’exacte position culturelle des Wallons. Non seulement, elle n’est jamais mise en pleine lumière, mais on cherche à la déformer en affirmant que nos régions wallonnes ont été autrefois plus ou moins bilingues – bilingues français-flamand. (…)

L’audience des lettres françaises chez nous a été complète. Depuis le XIIIème siècle, entre la Wallonie et la France, sur le plan intellectuel, il n’existe aucune frontière. Possédant depuis des siècles le français comme langue de culture, les Wallons ont profité de sa fortune prodigieuse, de son prestige incomparable, de son rayonnement immense dans le monde. (…)

Le français est devenu pour le wallon une « alma mater », une langue maternelle, au même titre que pour un Bourguignon, un Champenois ou un Normand. Car le français a pénétré tous les domaines de la pensée et du sentiment, dans la vie spirituelle comme dans la vie familière.

Préfaçant l’ouvrage « Cent auteurs - Anthologie de la littérature française de Belgique » d’Anne-Marie Trekker et Jean-Pierre Vander Straeten (17), l’académicien Charles Bertin rappelle que, dès 1937, un groupe d’écrivains français de Belgique qui s’appelait « Le Groupe du Lundi », et au sein duquel on relève les noms de Charles Plisnier, de Franz Hellens et de Marcel Thiry, publia un manifeste où l’on peut lire notamment :

Non seulement la communauté de langue crée entre notre littérature et celle des Français un rapport de ressemblance bien plus important que les dissemblances nées de la géographie physique et politique, mais les hasards de l’Histoire, le voisinage, les relations spirituelles, le caractère éminemment universel et attractif de la culture française ont réduit au minimum, entre les littératures des deux pays, les nuances de la sensibilité.

Et Charles Bertin d’ajouter : 

Je proclame que ma patrie mentale, c’est ma langue, et que ma langue est française. Que si je suis un citoyen belge, je suis un écrivain de Picardie, et que la Picardie, au même titre que le Périgord, la Touraine ou la Wallonie, et avec les nuances qui résultent de la géographie et des particularités locales, est une province des Lettres françaises.

Ces nuances, que je viens d’évoquer, nul n’a jamais songé à les nier, mais elles existent aussi entre la Lorraine et le Poitou, le Languedoc et le Limousin, l’Aunis et le Soissonnais, l’Aquitaine et la Franche-Comté. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de les regretter. Au contraire : elles sont la couleur et l’humeur de nos diversités. 

(1) Cette intervention de François Perin, sur le thème « Quelle identité, pour quelle communauté ? », sera reproduite intégralement dans « La Cité » du 10 avril 1982.

(2) Voir « Culture et Politique », édité par l’Institut Jules Destrée en 1984.

(3) Intervention de François Perin devant l’Alliance française d Hesbaye – Meuse – Condroz. Voir « La Libre Belgique » du 20 mars 1985.

(4) Propos tenus le 17 octobre 1985, lors d’un dîner organisé par la section belge de l’Union internationale des journalistes et de la presse de langue française. Voir « La Libre Belgique » du 19 octobre 1985.

(5)  « La Libre Belgique » du 21 février 1989.

(6) « Le Vif/L’Express » du 14 avril 1989.

(7) « Le Soir » du 20 septembre 1993.

(8) « L’Identité wallonne – Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie (XIX – XXèmes siècles) », Institut Jules Destrée.

(9) « Le Matin » du 16 juillet 1998.

(10) Editions Quorum, 1998.

(11) « Le Soir », du 31 août 1998.

(12) « Le Soir » du 28 août 1998.

(13) « Le Soir » du 29 août 1998.

(14) « Vers l’Avenir » du 14 septembre 1998.

(15) Article paru dans « La Cité chrétienne », n° 298, Gembloux, 20 mai 1939.

(16) Collection « Connaître la Wallonie », Institut Jules  Destrée, 1960.

(17) Editions de la Francité, 1982.