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1. 15 février 2008 : lancement, à Namur, du « Manifeste pour la convocation des États généraux de Wallonie »

MANIFESTE POUR LA CONVOCATION DES ÉTATS-GÉNÉRAUX DE WALLONIE
En 1973, Manu Ruys, l’ancien éditorialiste très influent du journal « De Standaard », sous-titrait son ouvrage « Les Flamands » : un peuple en mouvement, une nation en devenir.

Trente-cinq plus tard, cette nation est devenue réalité. Le terme lui-même figure dans la proposition de Constitution flamande déposée par le CD&V/N-VA. Quant au ministre des Affaires étrangères, Karel De Gucht (Open VLD), il n’hésite plus à qualifier la frontière linguistique de frontière d’État.

L’impasse politique dans laquelle nous nous trouvons depuis les élections législatives du 10 juin 2007 était, en fait, écrite dans le ciel.

Contrairement à un pays comme la France, la Belgique ne s’est pas faite d’elle-même, en mille ans. Elle résulte, bien plus modestement, d’un arrangement diplomatique : la méfiance britannique envers la France était encore si vive quinze ans après Waterloo, qu’il fallut se résoudre à accorder à Palmerston ce « territoire-tampon » qu’il s’obstinait à réclamer. Talleyrand ne croyait d’ailleurs pas aux chances de viabilité de cette construction purement artificielle. Ne confiait-il pas, en 1832, à la princesse de Lieven, femme de l’ambassadeur de Russie à Londres : Les Belges ?... Ils ne dureront pas. (…) deux cents protocoles n’en feront jamais une nation, cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir.
Durant le 19ème siècle, le droit de vote ne sera l’apanage que d’une infime partie de la population (1 à 2%) et le régime parlementaire du Royaume de Belgique sera l’œuvre de la société dominante (noblesse et bourgeoisie), celle-ci s’exprimant exclusivement en français d’un bout à l’autre du pays. 

Bien ficelé le scénario belge ? Voyons plutôt ce que publie le « Nederlands Kunstverbond » (Association culturelle néerlandaise) d’Anvers à l’occasion du 25ème anniversaire de l’État : Flamands, (…) Depuis vingt-cinq ans vous êtes méconnus, opprimés et humiliés. Depuis vingt-cinq ans, on vous assigne, on vous entend, on vous juge dans une langue étrangère. Depuis vingt-cinq ans, vous avez de l’argent français, une cour française, une législation française, une administration française, une armée française, tout ce qui peut contribuer à l’extermination de votre race. Depuis vingt-cinq, sous l’influence française toujours grandissante, le gouvernement a tout mis en œuvre pour étouffer la seule chose qui vous restait en tant que Néerlandais : votre langue, la patrie de l’âme. Depuis vingt-cinq ans, vous êtes des étrangers sur votre propre sol. (…) Depuis vingt-cinq ans, le Wallon est l’enfant chéri et privilégié du gouvernement ; le Flamand, lui, est rejeté et méconnu. (…)

Grâce aux efforts d’un Mouvement flamand de plus en plus structuré, la Flandre va acquérir peu à peu ses lettres de noblesse sur l’échiquier politique. Dans sa fameuse « Lettre au Roi » de 1912, Jules Destrée peut ainsi écrire : (…) Au lendemain de 1830, l’équilibre fut rompu au détriment des Flamands. (…) Je n’ai ni le loisir ni l’intention de faire l’historique de ce mouvement flamand. Il me suffit d’en avoir noté les raisons et reconnu le caractère légitime. (…) Successivement, les Flamands virent ainsi faire droit à leurs protestations (…). A l’heure présente, le mouvement, enivré de ses succès et de sa force populaire, a atteint son but. Il le dépasse. Il menace la Wallonie. (…) Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme.

La Flandre, en effet, ne recula pas. Avec la flamandisation de l’Université de Gand, en 1930, et la législation linguistique de 1932, elle atteindra deux de ses objectifs prioritaires. Mais il lui reste encore bien des jalons à poser sur la voie de l’affranchissement et de l’autonomie. Elle pourra compter pour cela sur le sentiment très fort d’appartenance collective qui habite sa population, et qui transcende les frontières des partis politiques. On est, en effet, d’abord vlaamsvoelend, avant d’être socialiste, démocrate-chrétien ou libéral.

Fixation définitive de la frontière linguistique en 1962, expulsion des Wallons de l’Université de Louvain en 1968, décret voté par le conseil culturel néerlandophone en 1973 et imposant l’usage exclusif du néerlandais dans les entreprises sises en Flandre : il ne manque plus aujourd’hui que la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde pour que l’homogénéité linguistique flamande soit parfaite.
La Flandre s’est donc bel et bien érigée en Nation, au départ des trois ingrédients classiques : un peuple, un territoire, une langue. Elle est véritablement soudée par ce plébiscite de tous les jours, dont parlait Ernest Renan, et prête à proclamer unilatéralement son indépendance.

En septembre 2007, le très sérieux magazine « The Economist » constatait que la Belgique avait fait ce pour quoi elle avait été créée - the job is done - et qu’elle n’était plus nécessaire. Et d’ajouter : Les bonnes choses qui en sont issues pourront toujours émerger de deux ou trois territoires plus petits. Voire d’une France et de Pays-Bas élargis. On ne peut mieux dire !

Si nous ne nous faisons aucun souci quant à la reconnaissance et à la viabilité d’un État flamand souverain, en revanche, notre inquiétude est vive pour le devenir de la Wallonie. C’est pourquoi, le moment nous semble venu de convoquer des États-Généraux de Wallonie.

Cette assemblée, largement représentative des forces vives de la Région et de la société civile au travers de ses divers courants politiques et idéologiques, aurait à se prononcer sur les quatre grandes options d’avenir suivantes : 1° Un État wallon indépendant ; 2° Un État wallo-bruxellois ; 3° La réunion à la France ; 4° La réunion à une autre composante européenne que la France.

Des dossiers, présentant les avantages, conditions et inconvénients de ces quatre formules, devraient, bien entendu, être préalablement confectionnés par un groupe d’experts de haut niveau.

Le fait que nous citions un « État wallo-bruxellois » parmi les quatre options, montre que nous ne nous désintéressons nullement de la donne bruxelloise. Mais nous estimons essentiel que les Bruxellois se déterminent également eux-mêmes quant à leur avenir.

La réflexion menée actuellement au sein du « Groupe Wallonie-Bruxelles » nous paraît, à cet égard, trop restrictive. Elle semble en effet s’orienter vers la suggestion du constitutionnaliste Marc Uyttendaele de mettre sur pied une « autorité Wallonie-Bruxelles », laquelle, en cas de scission de la Belgique, revêtirait, de facto, les habits d’un État indépendant. Nous souhaitons, quant à nous, garantir le choix des diverses options.

L’heure n’est plus aux chamailles partisanes, mais à la mobilisation dans la sagesse et l’entendement. Il est temps, pour nous, de réfléchir à une réponse de survie, digne, raisonnable et dans l’ordre.

Nous invitons donc les mandataires politiques, les responsables des organisations syndicales et sociales, les recteurs et professeurs d’université, les chercheurs, les membres des professions libérales, les indépendants, les cadres et les travailleurs d’entreprises, les enseignants et les étudiants, les artistes et les créateurs culturels, les membres du monde sportif, les responsables des mouvements associatifs, les agriculteurs et, plus largement, tous les citoyens responsables, à appuyer ce manifeste.

Comme l’écrivait déjà François Perin, en 1971 : Il faut faire passer par notre peuple un souffle créateur ; le danger de l’inertie est pire que le danger flamand. D’une certaine façon, nous devons être reconnaissants à l’égard des Flamands tentés par l’égoïsme et le goût de l’hégémonie de nous faire sortir de notre inertie ! Mais la menace réelle des autres ne peut nous dispenser de voir nos propres responsabilités. (…) Tout ne n’explique pas par le thème : « c’est la faute aux autres ! ». 
Soyons les acteurs de notre avenir !

Namur, le 15 février 2008.

Jules GHEUDE, essayiste politique
Didier MELIN, traducteur
Thierry OLLEVIER, professeur d’université 
Claude THAYSE, maître de conférences