Biographie

 

Je suis né le 15 mai 1953 à Bron (Rhône). J'ai passé mon enfance et mon adolescence à Saint-Etienne. Mon père était comptable, ma mère secrétaire. J'ai une sœur et un frère, aujourd'hui enseignants dans la Loire. De 1956 à 1964, nous avons habité dans la « maison sans escalier », 54 rue (aujourd'hui boulevard) Daguerre, dont les trente-cinq logements exigus sont distribués autour d'un gigantesque puits de lumière, le long d'une coursive en pente douce (Architecte : Auguste Bossu). Puis au 9e étage d'une barre d'H.L.M. nettement moins pittoresque.

J'ai été scolarisé dans des établissements confessionnels dont je ne garde pas un bon souvenir. Ayant sauté le CE 1, j'ai passé le bac en 1970, avec 15,3 de moyenne, mais seulement 13 en français et en philo. L'important était de sortir du tunnel.

Je me suis inscrit en lettres modernes à Lyon. J'ai fait un peu de théâtre amateur, découvert le yoga, le riz complet et le free-jazz. J'ai abandonné mes études l'année suivante pour vivre en communauté avec des copains musiciens, dans une ancienne confiserie : « Aux friandises ». Nous avons lancé un journal underground, Le crassier » qui ne connut qu'un numéro. Puis j'ai habité en Haute-Loire, en Ardèche, à Goa, à Firminy (dans un immeuble du Corbusier). J'ai passé un CAP de maçonnerie.

J'ai rencontré Marie, qui avait déjà une fille, et nous avons eu deux garçons : Mathurin en 1978 et Noé en 1987. Nous avons aussi élevé des chèvres en Ardèche et en Haute-Garonne. En 1981, nous nous sommes installés à Crest, dans la Drôme, d'abord rue du Trou du loup, puis dans des maisons plus ensoleillées. Nous avons participé au lancement de la radio associative locale. A partir de 1982, j'ai exercé le métier de secrétaire de mairie dans différentes communes de la belle Vallée de la Gervanne.

 

En 1992, j'ai repris des études de lettres, d'abord à Valence, puis, par correspondance, auprès des Universités d'Aix et Dijon. Mon mémoire de maîtrise, en 1995, était intitulé Morts et métamorphoses du père dans l’œuvre romanesque de Driss Chraïbi, un auteur marocain de langue française que j'avais choisi d'étudier parce qu'il habitait Crest, mais dont la proximité ne m'a été d'aucun secours.En 1996, mon mémoire de DEA portait sur Le deuil du père dans quatre romans autobiographiques contemporains, à savoir : Le premier homme d'Albert Camus, Succession ouverte de Driss Chraïbi, Les compagnons de la grappe de John Fante et Zuckerman délivré de Philip Roth. Vous pouvez consulter ces études en vous rendant à la rubrique "Bibliographie".

Je m'apprêtais à approfondir ce thème du père dans une classique thèse de littérature comparée, avec l'accord de Francis Claudon qui avait accepté de la diriger bien qu'il fût un spécialiste de Stendhal et de l'opéra romantique. Mais, pour commencer, il fallait que je définisse le genre des textes qui m'intéressaient. Intuitivement, il me semblait qu'il s'agissait de « romans autobiographiques ». Or, lorsque je cherchai à définir ce concept, il apparut qu'aucune étude ne lui avait été consacré depuis Le roman personnel de Joachim Merlant, en 1905, et Les romans de l'individu de Jean Hytier en 1928, auxquels il fallait ajouter un article de Pierre Pillu, « Lecture du roman autobiographique », passé inaperçu en 1984, et la question posée dès L'autobiographie en France (1971) par Philippe Lejeune, puis reprise dans Le pacte autobiographique (1975) : « Comment distinguer l'autobiographie du roman autobiographique ? ».

Naturellement, il y avait des raisons à ce désert critique. Jusqu'à Philippe Lejeune, l'autobiographie n'avait pas été considérée comme une catégorie littéraire digne d'étude, à l'exception de deux ou trois textes produits par des auteurs consacrés, Rousseau, Chateaubriand, Sartre... Et le mélange des genres constituait une faute de goût encore plus inexcusable. « Fléau du discours critique dont on peut espérer aujourd'hui l'extinction prochaine » (d'après Jacques Lecarme en 1997), la notion de roman autobiographique pouvait être mentionnée en passant, à propos de certains textes inclassables, mais certainement pas théorisée.

Je partis à l'aventure dans cette terra incognita. Épouvanté par les centaines de titres que je brassais, mon directeur de recherche tenta de me faire abandonner mon projet pour une étude comparative de trois ou quatre textes. Mais je n'avais plus l'âge de me laisser dicter un sujet de recherche, et il me laissa poursuivre.

J'entrepris deux démarches pour rompre la solitude totale dans laquelle je travaillais. J'envoyai un article à la revue Poétique. Intitulé « Est-il je ? Stratégie générique de L'Insurgé », il parut dans le n° 122 d'avril 2000. Francis Claudon me fera observer par la suite que ce n'était sûrement pas un hasard si j'étais entré dans le monde de la recherche en me réclamant de L'Insurgé.

D'autre part, j'écrivis à Philippe Lejeune pour lui exposer mon projet dont j'avais déjà rédigé 200 pages. Ne voulant pas perdre son temps, il me demanda un résumé de 4 pages que je passai un mois à rédiger, alors que je ne savais pas encore exactement où j'allais. En ayant pris connaissance il accepta de lire le reste. Puis il me dit que c'était intéressant, que je pourrai lui communiquer la thèse lorsqu'elle aurait été validée.



Je l'ai soutenue à la fin de l'année 2001 à Créteil, en obtenant les félicitations du jury présidé par Béatrice Didier. Philippe Lejeune me dit alors qu'elle mériterait d'être publiée et qu'il pourrait m'y aider. Je n'avais pas envisagé cette éventualité. Je pensais que mes études étaient arrivées à leur terme et que j'allais passer à autre chose. Mais non, l'aventure allait continuer. Il m'expliqua comment élaguer mon travail pour le rendre publiable. Cela me prit six mois. « Le bébé semble bien conformé », approuva mon mentor, « à quel éditeur allons-nous le proposer ? » Nous avons convenu que la meilleure adresse était la collection « Poétique », fondée et dirigée par Gérard Genette au Seuil. Bien que tous deux membres du comité de rédaction de la revue Poétique, les deux éminents poéticiens ne se rencontraient jamais et n'étaient pas particulièrement proches. Néanmoins, Philippe Lejeune accepta d'envoyer mon texte à Gérard Genette avec un courrier de recommandation, rappelant notamment l'article publié par la revue.

Trois semaines plus tard, alors que j'avais les mains dans le ciment, Gérard Genette m'appela pour me dire qu'il publierait Est-il je ?, mais pas avant 2004. Il me demanda juste d'enlever quelques citations, et observa que les oiseaux chantaient. En attendant, j'ai écrit quelques articles. Lorsque le Seuil m'envoya le texte mis en forme pour d'éventuelles corrections, je le relus d'un autre œil et me mis à l'amender fiévreusement. Effaré par mes ratures, l'éditeur me fit savoir que de telles modifications n'étaient plus possibles à ce stade sauf à retarder la date de publication et que le surcroît de travail me serait facturé. J'ai dit tant pis, il faut tout rectifier, et ils l'ont fait dans les délais sans me compter de frais.

Puis j'ai découvert la joie de voir mon nom sur la couverture d'un livre, les couloirs de la rue Jacob, le rôle d'une attachée de presse, le premier article (Vincent Colonna sur le site Fabula), la première interview (Pascale Casanova sur France Culture), la première intervention publique (une table ronde sur « Quelles formes d'écriture pour les récits de vie ? » à Clermont-Ferrand). Même si j'étais parfois mal à l'aise et maladroit, cette reconnaissance de mon travail m'a donné envie de le poursuivre.


J'avais tenu à inscrire le mot « autofiction » en sous-titre d'Est-il je ? pour bénéficier de son aura un peu sulfureuse. Mais je l'avais expédié en quelques phrases pour me concentrer sur la notion de roman autobiographique. Or, il apparaissait de plus en plus fréquemment dans la critique universitaire et journalistique, dans des acceptions assez floues, hétérogènes, et bien souvent contradictoires. Certains prétendaient contrôler son usage, tandis que d'autres le convoquaient pour stigmatiser ou valoriser toutes sortes de textes. Il m'a semblé nécessaire de remonter aux origines du terme et d'en retracer l'histoire pour observer comment, par qui, pourquoi, des significations aussi diverses lui avaient été allouées. A partir de là, on pourrait proposer une définition, autrement dit une délimitation de son champ opératoire par rapport aux autres types d'écriture du moi.

Après la thèse, la rédaction d'Autofiction, une aventure du langage me parut relativement facile, rapide, aisée. Gérard Genette m'opposa d'abord un refus de principe. Il était hors de question qu'il publiât un livre sur cet effet de mode. Il accepta néanmoins de me recevoir et de lire cette histoire. Sans doute apprécia-t-il que je mette en lumière l'instrumentalisation du néologisme par Serge Doubrovsky et quelques autres. Toujours est-il que, malgré ses préventions contre l'autofiction et mes commentaires sur sa propre réception du concept, il accepta de m'accueillir pour la seconde fois dans sa collection. La sortie a même été avancée au printemps 2008 pour qu'elle précède le colloque organisé à Cerisy par Isabelle Grell et Claude Burgelin.

Le jour même où j'ai plaidé ma cause auprès de Gérard Genette, j'ai été reçu par Raphaël Enthoven et ça s'est beaucoup plus mal passé. Je ne savais pas exactement ce qu'était l'autofiction, mais lui si. Je n'ai pas su me dérober au piège de ses assertions interro-négatives pour affirmer que le terme n'avait d'utilité que s'il permettait de mettre en évidence une nouvelle catégorie littéraire, contemporaine, postmoderne, que préfigurait peut-être le Journal du voleur mais certainement pas Les Confessions d'Augustin. Quand j'ai essayé de développer mon point de vue, j'ai eu l'impression que mes paroles tombaient au fond d'un puits, sans éveiller le moindre écho.

Quelques critiques ont signalé la parution d'Autofiction, notamment Michel Contat dans Le Monde des livres. Le prix de la Région Rhône-Alpes lui a été attribué dans la catégorie essais. Cette récompense, 5000 €, me permet d'acheter les ouvrages dont j'ai besoin pour mes recherches historiques. J'évite ainsi de longs déplacements jusqu'aux grandes bibliothèques. En outre, ce second livre m'a valu d'être invité à intervenir dans les universités de Lausanne, Montréal, Göteborg. Le dernier chapitre a été traduit en espagnol par Ana Casas pour son anthologie de textes théoriques consacrés à l'autofiction. La conférence que j'ai prononcée à Lausanne doit être traduite en portugais pour un livre à paraître au Brésil. Elle a aussi été traduite en anglais pour une revue indienne. En Inde, également, Autofiction est en cours de traduction.


Depuis six ans, je travaille à une histoire de l'autobiographie. Pourquoi ? Parce qu'il n'y en a pas. Des livres de plus en plus nombreux sont consacrés aux écritures du moi, les universités dispensent des cours sur ce type de littérature, quantité d'étudiants préparent des mémoires et des thèses dans ce champ. Et personne ne peut dire quand, où, pourquoi, comment les hommes ont commencé à écrire leur histoire personnelle. Les plus consciencieux invoquent rituellement les précédents d'Augustin, Montaigne et Rousseau, avant de passer à leur corpus, comme si le discours sur soi n'était pas tributaire de conditions historiques, culturelles et anthropologiques déterminantes. Comme si nous n'imitions pas les vies et les récits de vie qui nous ont précédés. En outre, continue à sévir le vieux préjugé européo-centriste qui attribue à l'Occident chrétien l'invention de l'intériorité, du sujet et de l'individu, qui auraient ensuite été donnés au monde parmi tous les bienfaits du colonialisme et de la mondialisation.

Or, depuis quelques années, des chercheurs ont mis en évidence l'apparition de textes autobiographiques dans des contextes extrêmement divers : l'Antiquité, Byzance, la culture arabo-musulmane, la Chine, le Japon, l'Europe médiévale. Il n'est que de rassembler et confronter ces études pour dresser un panorama des écritures du moi. Non qu'elles aient existé de tous temps et dans tous les milieux. Au contraire, elles surgissent ici ou là et se développent pour disparaître au premier bouleversement sans laisser de trace. Il y a donc fort à faire pour définir les conditions de leur émergence, de leur reconnaissance, de leur épanouissement.

En 2009, souhaitant disposer d'un peu plus temps pour mener à bien ces recherches sans fin, j'ai sollicité une bourse d'écriture auprès du Centre National du Livre. Auparavant, j'ignorais l'existence de ces financements. Gérard Genette et Philippe Lejeune ont soutenu ma demande. Cette aide m'a permis de libérer un mi-temps de mon travail salarié, pendant un an, pour l'écriture de La tentation autobiographique de l'Antiquité à la Renaissance. Puis Gérard Genette l'a accepté avec ce commentaire : « votre premier volume me plaît beaucoup ». Et Philippe Lejeune a bien voulu rédiger un « avant-propos ».

Ce livre est paru le 7 novembre 2013 aux Éditions du Seuil, dans la collection "Poétique".



Au printemps 2014, j'ai proposé à Roger-Yves Roche, qui dirige la collection "Autofictions etc" aux PUL (Presses Universitaires de Lyon), de publier un recueil d'articles, études et conférences relatifs aux écritures du moi. Certains avaient déjà paru dans des revues, ouvrages collectifs ou actes de colloques, plus ou moins inaccessibles aujourd'hui. D'autres étaient inédits. Il a accepté et le projet fut rapidement mené à bien. Je dois dire que je suis heureux d'avoir pu rasssembler ces textes qui retracent en quelque sorte mon parcours dans l'espace autobiographique.

En voici la table des matières :

Chateaubiand : naissance d'un genre  -  Jules Vallès : stratégie de L'Insurgé  -  James Joyce : mythologie de l'artiste   - Imre Kertész, Gao Xingjian : deux romans-témoignages  -  Annie Ernaux : de Se perdre à Passion simple  -  Gombrowicz : limites de l'autofabulation  -  Autofiction vs autobiographie  -  Chronique de l'autofiction  -  La tentation autofictionnelle de l'Antiquité à la Renaissance  -  Pragmatique de la préface en régime autobiographique  -  Vers une histoire des écritures du moi.

... et le prière d'insérer :

Poursuivant ses travaux sur l’espace autobiographique et ses ambiguïtés génériques, Philippe Gasparini propose dans ce volume une exploration résolument historique du « je » écrivant, d’Isocrate à Annie Ernaux, en passant par Chateaubriand et James Joyce : « Malgré leurs avancées, il m’a toujours semblé que les études consacrées aux écritures du moi pêchaient par essentialisme an-historique. » Or, l’investissement progressif du champ littéraire par la pulsion autobiographique lance un défi à la compréhension critique. Les études rassemblées ici n’ont d’autre ambition que de dessiner un itinéraire dans ce maelström de « je » en quête de légitimité culturelle.

Chemin faisant, l’auteur analyse les stratégies d’hybridation à l’œuvre dans de nombreux textes. Il décrypte les spécificités du contrat de lecture proposé au lecteur, et livre ainsi une définition éclairante de l’autofiction, ce (mauvais) genre qui n’en finit pas de faire débat.

Philippe Gasparini est l’un des grands spécialistes français de l’écriture autobiographique – en particulier dans ses rapports à la fiction. Outre de nombreux articles, il a publié trois essais dans la collection « Poétique » des Éditions du Seuil : Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction (2004), Autofiction : une aventure du langage (2008) et La Tentation autobiographique de l’Antiquité à la Renaissance (2013). Il a contribué au premier volume de la présente collection « Autofictions, etc. » des Preses universitaires de Lyon.








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