Le courage de chercher



Pour un programme national de lutte contre le vieillissement


Lettre ouverte aux candidat-e-s à l’élection présidentielle.



  Pourquoi ne considérons-nous pas le vieillissement comme une maladie ? Il semblerait que nous souffrions collectivement d'impuissance apprise, ce concept utilisé pour décrire des cas de dépression générés par l'échec répété, et qu'il est possible de traiter en réapprenant au sujet à essayer.


        Partout dans le monde et particulièrement aux Etats-Unis, l'année 2016 a été marquée par l'envol des investissements consacrés à la médecine du vieillissement, dont les mécanismes commencent enfin à être compris - et donc à pouvoir être traités.


   La France a une longue tradition d'excellence médicale ; l'apport de ses chercheurs a été décisif dans la victoire contre les maladies infectieuses, améliorant les conditions de vie de milliards d'êtres humains. Depuis Condorcet, selon lequel un monde sans maladies était possible, la République elle-même s'est bâtie sur l'idée de progrès humain. Dans les actes, cela s'est traduit par des financements publics conséquents et courageux.


     La lutte contre les maladies non infectieuses et les affections de longue durée, responsables de 80% des dépenses de santé en France, passe par la lutte contre le vieillissement. En permettant à tou(te)s de vivre en bonne santé tout au long de la vie, cette révolution médicale doit être mise en oeuvre et contrôlée par les pouvoirs publics.


       Nous demandons ainsi un acte républicain et clairvoyant, à la mesure de l'enjeu :

  • 1) la création d'un pôle de recherche national, financé en conséquence, capable d'attirer les meilleur(e)s chercheur(se)s de la discipline ;
  • 2) un cadre légal novateur adapté aux particularités de la lutte contre le vieillissement.
      C'est ce type de décisions historiques qui font honneur à ceux qui, avant nous, ont cru au progrès et fondé nos institutions dédiées au bien commun.



« Si l’on avait consacré aux recherches en biologie toutes les sommes consacrées aux budgets militaires de tous les pays, la question de l’immortalité ou au moins de la jouvence éternelle serait déjà réglée ». Jean Rostand, 1975.



En 1962, John F. Kennedy prononce un discours historique dans lequel il énonce la volonté des Etats-Unis d’envoyer un être humain sur la Lune dans la décennie. Au milieu des années 1990, Bill Clinton promet un plan similaire pour vaincre le sida. Dans les deux cas, les résultats ont été à la hauteur des promesses. Evidemment, ces objectifs n’auraient pas été évoqués en haut lieu s’ils n’étaient pas un tant soit peu réalistes. Mais ils furent accompagnés d’efforts financiers réels. La situation est un peu différente pour la lutte contre le vieillissement biologique, qui est la cause de nombreuses souffrances. Nous allons tenter d’expliquer pourquoi notre vision de ce qui est réaliste ou pas est biaisée par des blocages psychologiques collectifs inconscients, et comment nous pouvons les surmonter. Nous montrerons aussi que la France actuelle est le cadre idéal de la réalisation du vieux rêve de Jean Rostand.


Sortir de l’impuissance apprise


Une expérience fameuse de Martin Seligman a permis de définir ce que ce disciple de Skinner a appelé l’”impuissance apprise” (learned helplessness) : trois chiens sont placés dans des situations désagréables (chocs électriques), les deux premiers pouvant s’enfuir, mais pas le troisième, retenu par une laisse. Installés ensuite dans un autre environnement, sans laisse mais avec un muret aisément franchissable, les deux premiers chiens, qui ont appris à fuir, n’hésitent pas à tenter de passer le muret pour échapper à de nouveaux chocs. Le troisième chien n’essaie même pas : il montre des symptômes de dépression chronique. Soumis à des “stimulations nociceptives inévitables, celui-ci renonce à tout comportement d'évitement [et se résigne à] l'immobilité. Ce comportement persiste même lorsque les stimulations nociceptives sont évitables”. C’est donc le manque de contrôle sur son bien-être qui fait plonger le sujet d’étude dans la dépression et l’anxiété.

Il peut toutefois s’en sortir. Aidé par l’expérimentateur, invité à sauter, voire transporté par-dessus le muret, il peut en quelque sorte “réapprendre à essayer”.

Ce concept a été utilisé pour comprendre certains cas d’échec scolaire, et même pour enseigner aux soldats la résistance à la torture (une situation typique de perte de contrôle).


Très tôt, nous apprenons que la vieillesse est inévitable et qu’il vaut mieux s'accommoder de la situation. La science médicale progresse, et pourtant nous n’essayons même pas de combattre le vieillissement. Serions-nous victimes d’impuissance apprise ?



La lutte contre le vieillissement existe déjà, elle est simplement mal organisée.


En fait, nous combattons le vieillissement sans oser l’avouer, et avec des outils inadaptés. L’âge affaiblit l’organisme et prédispose naturellement à une grande variété de pathologies : maladies cardiovasculaires, démence sénile, cancers. Ces pathologies coûtent des milliards d’euros en traitements et en recherche. Or elles sont extrêmement rares chez les sujets jeunes. Notre stratégie, en termes de santé publique, constitue un gaspillage insensé. Quand le sida est apparu dans les années 1980, les médecins ont rapidement compris que le problème n’était pas les maladies dont mouraient les séropositifs : tuberculose, lymphome. La recherche ne s’est pas focalisée sur des questions du type : comment mieux soigner la tuberculose, la pneumocystose ou la toxoplasmose cérébrale ? Elle a compris que le HIV provoquait une immunodéficience entraînant plusieurs dégradations incontrôlables menant à la mort. De la même manière, si le choléra est aujourd’hui maîtrisable par médication, on préfère largement la prévention (accès à une eau saine, réseau d’égouts moderne) au traitement au cas par cas.


Les pouvoirs publics français et européens ont commencé à aller dans cette direction en mettant en place divers plans de lutte contre le vieillissement “accéléré”. Il en est ainsi du Programme national nutrition santé (PNNS) depuis 2001, des diverses campagnes anti-tabac, dont la loi dite Evin, sans compter les diverses mesures pour limiter la pénibilité du travail, celle des ouvriers notamment. Une mauvaise alimentation, l’addiction au tabac, la pénibilité du travail entraînent en effet un vieillissement accéléré de l’organisme. Quant au vieillissement normal, il est tout aussi nocif et handicapant, si ce n’est qu’il frappe plus tard. La différence est qu’il atteint des individus déjà en dehors du marché du travail, moins productifs, et donc jugés moins utiles. Or ces individus sont inactifs à cause du vieillissement de leur organisme. Ce qui est certain en tout cas, c’est que le vieillissement accéléré n’était pas considéré comme un problème de santé publique il y a quelques décennies.


En comprenant quels sont les mécanismes du vieillissement, et en agissant sur eux, nous pouvons économiser beaucoup d’argent et rendre la vie de millions de gens plus facile. Encore faut-il changer résolument de paradigme et ne pas s’arrêter aux blocages psychologiques résultant surtout d’impensés collectifs. Parce qu’il est multifactoriel et trouve son origine dans nos cellules et notre ADN, le vieillissement est un problème médical difficile ; mais pas de nature radicalement différente d’autres pathologies trouvant leur origine à l’intérieur des cellules et sur nos chromosomes. Son traitement nécessite toutefois des approches courageuses et des financements conséquents appelant la mise en place d’un programme d’envergure.


Pourquoi la France est un terrain idéal pour un programme ambitieux de lutte contre le vieillissement


Le parallèle entre la vaccination et la lutte contre le vieillissement s’appuie sur une réalité. La vaccination consiste en l’inoculation d’un corps étranger modifiant de manière permanente et souvent définitive l’organisme d’un individu. C’est une pratique qui fait sens si elle est généralisée. C’est pourquoi les Etats se sont tôt trouvés associés à la vaccination, avec les bénéfices que l’on connaît : l’éradication de maladies incurables, une baisse spectaculaire de la mortalité, et une contribution importante à l’augmentation de l’espérance de vie. La vaccination doit beaucoup aux travaux d’un scientifique français, Louis Pasteur, qui à ses débuts n’a pas toujours été soutenu par la recherche officielle, mais qui est devenu avec le temps l’un des symboles de la réussite de la science médicale française et républicaine.

La France est aujourd’hui connue pour être l’un des pays au monde où l’espérance de vie est la plus longue, avec le Japon, l’Italie ou l’Espagne. Les spécialistes de la nutrition ont étudié le french paradox et le record de longévité est toujours détenu par Jeanne Calment, qui vécut 122 ans. D’autres exploits médicaux ont valu à la France et à son modèle de formation et de recherche une place particulièrement avantageuse sur la scène globale : bioprothèse cardiaque en 1968, vaccin contre l’hépatite B en 1976, première pompe à insuline en 1981, découverte du virus HIV en 1983, et plus récemment co-découverte de la technologie CRISPR-Cas9, ou mise au point du coeur artificiel autonome Carmat… Dans les années 1960, la Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique (DGRST), liée au Premier Ministre, a misé sur la biologie moléculaire, des liens forts existant à l’époque entre le général de Gaulle lui-même et de nombreux biologistes. Le rêve républicain s’est construit sur la philosophie libératrice des Lumières, et l’un des premiers artisans de la République, Nicolas de Condorcet, se prononçait il y a plus de deux siècles déjà en faveur de la lutte contre tous les maux, sans discrimination, qui entravent la liberté de l’être humain : "l'homme ne deviendra pas immortel, mais il pourra constamment augmenter le temps entre le moment où il commence à vivre et quand naturellement, sans maladie ou accident, il trouve que sa vie est un fardeau".


Plusieurs spécialistes du vieillissement, en France et à l’étranger, laissent depuis quelques années entendre que celui-ci n’est pas inéluctable. Hugo Aguilaniu (Inserm, ENS Lyon) parle même d’un tsunami scientifique avec la publication de plus de 1000 articles par mois sur la longévité et le vieillissement, et prédit l’arrivée des premiers traitements avant 2020. L’équipe de Jean-Marc Lemaître (Inserm) a réussi à reprogrammer en 2011 des cellules de personnes âgées : “Nous avons montré que nous pouvions effacer les marques du vieillissement cellulaire. Les cellules reprogrammées possèdent les caractéristiques de cellules "jeunes" par l'expression de leurs gènes, leur métabolisme et leur capacité proliférative. Par exemple, leurs télomères qui avaient été raccourcis ont été rallongés". Plusieurs pistes sont explorées depuis les années 1990, avec des résultats convaincants chez l’animal, y compris la souris : rapamycine, thérapies géniques, télomérase, metformine, “nettoyage” des cellules sénescentes. Les sujets traités vivent en meilleure santé plus longtemps. Ces recherches manquent malheureusement cruellement de financements et d’autorisations. Pourtant, nombreux sont les patients souffrant de pathologies incurables (comme la maladie d’Alzheimer) qui pourraient bénéficier de thérapies visant à renforcer leurs cellules dysfonctionnelles via leur rajeunissement. La firme BioViva, dont la dirigeante a testé sur elle-même un traitement par ailleurs impossible à mener dans le cadre légal actuel français (ou de l’Union Européenne), tente depuis 2015 de trouver des États offrant le cadre réglementaire permettant de mener ce type d’essais cliniques. Son action de sensibilisation est symptomatique des entraves que connaît aujourd’hui ce champ de recherche. Souvenons-nous que dans les années 1880, les obstacles étaient nombreux autour des expérimentations de vaccination par MM. Pasteur et Roux, plusieurs de ces recherches ayant dû être menées en secret. En 1886 toutefois, l’Académie des Sciences lance une souscription internationale pour financer la création de ce qui deviendra l’Institut Pasteur : une formidable machine à progrès médicaux est mise en route.


Des grandes firmes technologiques comme Alphabet (issu de Google) et la plupart des grands laboratoires pharmaceutiques étoffent d’année en année leur département consacré au vieillissement. Aux Etats-Unis, la FDA a approuvé en 2016 le premier essai clinique utilisant la metformine pour une indication d’anti-vieillissement. C’est un changement majeur de regard sur les pathologies liées à l’âge. Aux Etats-Unis toujours, le laboratoire d’Anne Brunet, française travaillant à Stanford, est l’un des pôles majeurs de la discipline.

       La recherche française peut et doit faire la différence maintenant, en plaçant la lutte contre le vieillissement au coeur de sa politique de recherche et de santé publique.


Aujourd’hui, la recherche sur le vieillissement représente en France une somme dérisoire de quelques centaines de milliers d’euros par an. A titre de comparaison, la recherche sur le cancer totalise environ 150 millions d’euros par an (Inserm, CNRS, CEA…). Le 3ème plan Cancer (2014-2019) est doté de 1,5 milliards d’euros, dont la moitié est censé irriguer des recherches “innovantes”. Le Plan Maladies Neuro-Dégénératives (2014-2019) prévoit 470 millions d’euros qui font suite au 1,6 milliard du Plan Alzheimer (2008-2012).


Coût des pathologies liées au vieillissement


Le coût total du vieillissement est difficile à estimer. Des individus qui ne vieillissent pas continuent en effet à travailler, et la notion de retraite pourrait même perdre son sens complètement - sachant que les pensions représentent l’un des postes les plus lourds des budgets des Etats européens. Le 1er janvier 2016, l’Etat français a par exemple décidé d’allouer 700 millions d’euros par an au simple sujet de l’adaptation de la société au vieillissement. Si l’on s’en tient toutefois aux dépenses de santé directes, on note une nette explosion des dépenses en fonction de l’âge.


ALD : Affection Longue Durée.

Source : Alberto Holly, http://www.touteconomie.org/jeco/46_247.pdf


Chaque année, les soins de santé coûtent plus cher par tranche d’âge. En cause : l’existence de traitements de plus en plus pointus et coûteux.

Source : https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2014-3-page-74.htm


Evolution de la part de dépense totale de santé attribuable aux individus de 60 ans et plus selon différents scénarios. Source : les Cahiers de la DG Trésor, n°2013-08.


Les pathologies liées au vieillissement représentent environ 80% des dépenses totales de santé en France actuellement. Elles pourraient représenter 95% de ces dépenses en 2050. Cela représente en 2015 en valeur absolue 160 milliards d’euros, dont plus de 120 milliards remboursés par la Sécurité Sociale.

Les bénéfices de résultats concrets de la recherche sur le vieillissement sont potentiellement immenses, ne serait-ce que d’un point de vue étroitement financier.


A la lumière de tous ces chiffres, des récents développements de la recherche, de la tradition républicaine de progrès humain et technique, et de l’enthousiasme suscité dans le grand public par ce thème de la lutte contre le vieillissement biologique, nous préconisons donc le lancement de trois signaux forts :


  • le regroupement des chercheurs spécialistes du vieillissement et des entreprises technologiques de mise au point des traitements au sein d’un pôle médical national ou européen ;

  • l’allocation d’un budget d’un milliard d’euros sur 10 ans, financé au besoin par un emprunt national ;

  • la mise en place d’un cadre légal novateur et adapté aux particularités de la lutte contre le vieillissement.


C’est par ce type de décisions fortes et significatives que les notions de recherche, de médecine et de bien public prennent tout leur sens. Faisons honneur à ceux qui ont cru au progrès et ont bâti nos institutions en poursuivant leur tâche.