Symbolique et rôle des dalles funéraires

Le Moyen-Âge est la période de l’imaginaire par excellence et celle du langage de l’image et de sa signification symbolique. Mais contrairement aux autres « imaigiers »* comme le vitrailliste et plus encore l’enlumineur qui va inonder ses œuvres d’animaux extraordinaires sortis du fond de l’imaginaire créatif, l’artisan tombier ou graveur d’images restera très sobre. L’effigie n’est pas particulièrement représentative du physique même du défunt car le temporel doit s’effacer devant le spirituel (cette représentation évoluera considérablement par la suite). (Pour en savoir plus sur la composition d'une plate tombe, consulter notre page dédiée à ce sujet)

Ce qui domine, c’est la matérialisation des trois espaces religieux que sont la Terre, le Purgatoire et le Ciel. La majorité des dalles du XIIème au XIVème siècle  pourra s’interpréter sur le même mode. On pourra distinguer : 
Le symbole de situation

 La terre 
La Terre est généralement représentée par des animaux sur lesquels jamais le défunt ne s’appuie car il vient déjà de quitter la terre. Ces animaux ne sont pas morts car ils conservent les yeux ouverts. Lorsqu’il n’y a pas d’animal, les pieds flottent sans appui.

 Le purgatoire 
L’effigie flotte en fait dans cet espace intermédiaire appelé « purgatorium », le purgatoire, une notion ancienne qui ne prit véritablement son essor que vers le XIIème siècle. Le défunt n’est plus alors soumis à ce « choix manichéen » entre l’enfer et le ciel. Il va pouvoir réparer ses fautes en parcourant cette étape grâce 
aux prières qui lui seront destinées. Nous verrons que cette notion de purgatoire va jouer un rôle très important dans le choix de l’emplacement de la tombe. 
En fait, le purgatoire est ici moins représenté par cet espace mal défini compris entre la terre et le ciel que  par l’effigie qui ne touche plus le sol et semble ainsi flotter dans le temps et dans l’espace. 

 Le ciel 
Au-dessus du purgatoire, est figuré le ciel bien circonscrit par contre entre le cadre du bandeau et les arcatures gothiques où deux anges thuriféraires attendent le défunt. Si l’on s’appuie sur un sermon pour la Toussaint qu’aurait fait, vers 1202, le pape Innocent III (1198-1216), les deux séraphins représenteraient les deux Testaments, et le centre de la dalle les trois armées avec l’Eglise triomphante dans le Ciel, l’Eglise militante sur terre où se tient l’animal, et, entre les deux où flotte le défunt, l’Eglise « qui gît dans le Purgatoire ». Cette notion de purgatoire est donc très importante car il sera possible d’en accélérer le passage grâce aux prières des vivants. Ces prières vont se multiplier sur les lieux de pèlerinages dont le nombre va croître durant cette période, d’une part en raison d’une grande déforestation qui facilite le développement des voies de communication, et d’autre part devant la multiplication des miracles réalisés par des Saints ainsi consacrés. Leurs reliques se retrouvent donc dans de nombreux villages ou hameaux. Placées généralement sous l’autel de chœur, elles sont souvent exposées à proximité, de façon à pouvoir être mieux vénérées par les fidèles. Où peut-on trouver meilleur endroit pour bénéficier pleinement des prières des pèlerins ? Dans le chœur de l’église ! 
D’où le très grand intérêt d’être inhumé à proximité de façon à pouvoir bénéficier du maximum de prières dites par les vivants pour le salut des morts...

Les détails symboliques               

Dans l’effigie de cette période médiévale, nombreux sont les éléments à forte signification symbolique. Ils seront toujours en rapport avec la prière et la mort.

 La tête  est droite et de face, dite  « en majesté ». Les traits sont réguliers, symétriques, un peu impersonnels et ne sont pas représentatifs des traits réels du défunt, qui importent peu.  Cette position s’accorde bien avec l’expression du visage et la position générale du corps qui est en repos.

 Les yeux  peuvent être ouverts ou fermés :
a- Ouverts le plus souvent, ils précisent l’impression contemplative du regard dans ce visage figé. Les yeux semblent immobiles « regardant tout mais ne se fixant sur rien ». Le défunt apparaît ainsi devant Dieu sous ses meilleurs traits, jeune, d’un âge voisin de 33 ans, comme celui du Christ au moment de sa mort. 
b- Fermés, ils n’ont pas ici la signification du sommeil ou de la cécité, mais celle de la mort.

 La bouche , lorsqu’elle est accompagnée des yeux fermés signifiant la mort, peut donner au faciès un rictus caractéristique avec souvent, une barbe qui apparaît en raison de la sécheresse des tissus, préfigurant l’altération des traits. Sinon, elle conserve une certaine neutralité grave.

 Les mains  sont jointes, paume contre paume, les doigts tendus orientés vers le haut, reposant contre la poitrine, cette position signant une disposition intérieure profonde de respect et dévotion envers Dieu. Ces mains sont nues, car ne peuvent porter de gants, que le pape ou les évêques dans cette attitude de prière. Les chevaliers ont généralement les mains occupées à porter leurs armes ou écu. Cependant, dans la collection présentée (voir notre Galerie), Robert d’Aubigny, Dreue d’Eguilly (dont la lance est maintenue le long du corps par le coude et l’écu suspendu à la ceinture) et Eudes de Domois (qui n’a ni lance ni écu), se présentent les mains jointes devant le Seigneur. Les membres du clergé ont tous les mains jointes quand ils ne tiennent pas un livre de prière.

Evolution du graphisme et de l’écriture

Passée la fin du XIVème siècle, on assiste à une évolution assez brutale de l’iconographie et à une disparition partielle de ses symboles. Les rapports avec la mort ont évolué de façon profonde et la dalle de Girard de Saulx décédé en 1421 en est un bel exemple (voir notre Galerie). Si les symboles de la terre et du purgatoire demeurent, le ciel a lui, complètement disparu. 

Le défunt n’est plus en « position de majesté », mais est en position de combat. La tête, plus expressive, est gravée de trois quarts, recouverte de son heaume, le regard perçant. La main droite tient la lance dont la pointe traverse une partie du bandeau, la main gauche tient l’épée. Ce n’est plus une attitude paisible mais plutôt guerrière dans laquelle il va se présenter devant le Seigneur. On va également voir se développer les textes qui ne se limitent plus au simple énoncé des noms, des titres et de la date de la mort du défunt. N’ayant plus de place sur le bandeau, ils prendront une partie de l’espace central sous forme de phylactère. 

Le style Renaissance va s’exprimer de façon presque fastueuse, parfois comme sur la tombe de Claude Lefranc (voir notre Galerie), dalle d’une grande richesse. L’épitaphe est ici limitée au strict minimum mais il existe autour du défunt représenté en habit honorifique, de nombreuses gravures, soit allégoriques comme les aigles situés de part et d’autre d’un heaume sous un bouquet de plumes de paons, soit morales parmi lesquelles la vanité en bas à gauche. Enfin et surtout, en dehors de deux pleureuses qui l’on retrouve au-dessus de l’effigie, on remarquera dans les espaces latéraux les squelettes et les moines qui déroulent leur chapelet autour du défunt.

Rôle de la dalle funéraire

Qu’elle soit sobre ou complexe, la dalle funéraire en général, et la plate tombe en particulier, avaient deux fonctions essentielles :
 symboliser le défunt sous ses meilleurs traits, beau mais grave, se présentant devant Dieu dans les meilleures dispositions, ou faisant abstraction de l’apparence pour privilégier le côté spirituel ;
 mettre en avant ses titres et ses fonctions de façon à signifier aux vivants mais aussi à la postérité son importance en définissant ses possessions, comme une sorte d’acte notarié.

Nous avons vu que les priorités se sont progressivement inversées. Le rôle d’une plate tombe, dont la taille et la qualité de gravure dépendait des moyens financiers du commanditaire, était de s’intégrer au mieux dans l’espace de l’édifice religieux, en en faisant un véritable  pavement. Cette notion de recherche des prières qu’elle pouvait recueillir, voire susciter, lorsque l’épitaphe demandait au passant de prier pour le défunt, demeurait en fait la véritable priorité de la famille du défunt. 

Cette facilité d’intégration ne pouvait être obtenue avec des monuments funéraires sculptés, comme les gisants ou les édifices monumentaux volumineux qui étaient alors refoulés dans les nefs ou les chapelles latérales dédiées à la famille qui les avaient financées.