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Interview de Pierre Zaplotny

Empire Galactique est réputé pour être un jeu créé par François Nedelec et illustré par Manchu. Pourtant, quand on regarde attentivement les crédits des livres composant le jeu, on découvre d’autres noms, dont celui de Pierre Zaplotny.
Pierre, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Mâle, 52 ans en 2007, toulousain, marié, je fus (et suis toujours) respectivement beau-père et père de deux charmantes démones. Je suis informaticien. Après avoir officié une dizaine d’années dans l’aéronautique, je travaille actuellement pour un gros marchand d’eau. J’ai découvert le jeu de rôles fin 1982, dans une boutique Toulousaine. J’ai participé à l’aventure Runes de bout en bout (bien que ma signature n’y apparaisse qu’à partir du numéro 5). Puis ce furent diverses revues (dont Casus Belli et, surtout, Chroniques d’Outre Monde).

Pourriez-vous définir dans les grandes lignes quel a été votre apport personnel au jeu Empire Galactique ? Vous avez participé essentiellement aux Encyclopédies Galactiques ou bien à l’ensemble du processus de création de l’univers et des règles du jeu ?            

J’ai été présenté à François Nédelec peu après la sortie d’Empire Galactique. Il m’a pressenti pour son livre de scénarii « Frontières de l’Empire ». J’ai pondu le scénario de « Marine ». Mon travail a du lui plaire puisqu’il m’a confié la rédaction des règles de voyage dans l’espace ; qui existaient de façon … disons fort ténue dans l’édition originale. J’ai donc rédigé l’historique de la partie purement « spatiale » de la conquête des étoiles par l’humanité, la topographie de l’Empire (en respectant ce qui avait été écrit dans Empire Galactique, et en suivant les connaissances astronomiques de l’époque), l’intégralité du système des vaisseaux (concept, fabrication, fonctionnement, armement, système de combat etc.), les Navyborgs et le scénario « L’honneur des Corsaires ». J’ai aussi procédé à une des réécritures communes.

Nous n’avons pu joindre tous les autres collaborateurs du jeu. Pourriez-vous vous faire quelques instants leur porte-parole et nous les présenter brièvement ?

Non ! Je ne désire pas me substituer à eux. Sylvie conçoit et édite d’excellents jeux de plateau : http://www.sylviebarc.net. J’ai perdu Philippe Sallerin et Jean-Charles Rodriguez de vue depuis fort longtemps. Donnet nous a quitté quand il lui est devenu évident qu’Empire ne lui apporterait pas la renommée espérée, et je n’ai pas connu Cohen-Tanugi.

Comment s’organisait le travail autour de Empire Galactique entre vous tous, Nedelec et Manchu ?

François s’occupait des relations avec Manchu, qu’il connaissait personnellement. Pour la rédaction du jeu lui-même, Sylvie Rodriguez, Philippe Sallerin et moi y avons travaillé tour à tour. Ce fut une sorte d’écriture, réécriture et « ré-réécriture » à six mains. François a supervisé tout cela,  recueillant et intégrant également les écrits des autres participants. 

Jouez-vous encore de temps en temps à Empire Galactique ? Vous intéressez-vous d’une façon ou d’une autre aux quelques doux-dingues qui s’agitent encore sur la Toile à son propos ?  
    

Non à la première question : le travail, la famille, la vie quotidienne, l’âge aussi … D’ailleurs je ne joue plus aux jeux de rôle depuis fort longtemps. Oui à la seconde. De temps en temps, un coup de « gogol » ou de « voili » pour voir … Cela dit, je passe souvent sur votre PBF, sur les instances de quelqu’une…

Je crois que vous êtes le principal concepteur du formidable Triche-Lumière. Pourriez-vous nous en parler un peu ?  

Le principal ? Non, le seul ! L’idée de départ, je la caressais depuis des années ; depuis mon école d’informatique en fait (1980). Elle tient en une seule réflexion : au vu des progrès fulgurants de la robotique, de l’informatique et de son avatar l’intelligence artificielle (la vraie, pas les premiers systèmes experts que l’on nommait ainsi au cours des années 80) ; qu’allait-il rester à l’humain dans les années 10 000 (et même 2 200 si vous voulez mon avis) ? Rien ! Les machines seront plus rapides que nous, auront de meilleurs corps que les nôtres, seront moins sensibles aux accidents et aux maladies. Elles penseront plus vite que nous, auront immédiatement accès à toutes les informations possibles en un rien de temps (cela dit, elles connaîtront aussi des agressions inédites). Il n’y a aucun avenir pour tout être vivant issu de l’évolution, et toute personne qui vous dira le contraire sera mue par la peur, l’ignorance ou le fanatisme. Mais revenons-en à notre jeu. Fort de ces réflexions, je m’étais dit qu’il fallait redonner une raison d’être aux petits humains (et aux petits ET) ; l’aveuglement des machines au vol supralumineux était cette raison.

Ensuite, le Triche-Lumière a été une réaction à la frustration de mes lectures d’adolescent, puis quelques années plus tard à Traveller. Le fameux hyperespace était dans la majorité des cas un milieu dans lequel il n’y avait rien. C’était un biais commode permettant à certains auteurs de faire l’impasse sur le vol spatial. Il faut dire que les planètes de ces « auteurs » étant assez quelconques, on arrivait à une sorte d’équilibre dans la médiocrité. L’hyperespace était aussi le « refuge » du vaisseau poursuivi (les psychanalystes sérieux (si cela existe) y voyaient sans doute une sorte de cocon maternel, un retour à la matrice bien confortable). Vous aurez deviné que cela ne me satisfaisait pas des masses. Je me suis alors mis à rêver, puis à penser, puis à construire mon système de voyage et de combat interstellaire. Mais se faire éditer était alors déjà un problème (Sallerin pourrait vous en dire quelque chose, lui qui n’est jamais parvenu à publier son jeu, qui était loin d’être mauvais).

Quand François Nédélec m’a proposé de participer aux règles avancées d’Empire, j’ai tout de suite compris que c’était l’unique occasion que j’aurais de publier mon travail.

Je voulais que le TL soit certes spectaculaire, mais surtout qu’il redonne un sens au voyage (ah, les longues traversées en paquebot des années d’avant les vols en bétaillères), qu’il offre des merveilles à foison, qu’il présente des dangers inédits et qu’il sous-entende un avenir pour les Etres issus de l’Evolution. Je ne suis pas trop mécontent du résultat.        
 
Vous êtes également l’auteur d’un des meilleurs scénarios paru pour Empire Galactique : Marine. Pourriez-vous nous en parler un peu ? Avez-vous imaginé d’autres aventures se déroulant sur cette magnifique planète ?

J’ai malheureusement fait de Marine un monde un peu uniforme ; commettant là une belle boulette, de celles que je reproche aux mauvais auteurs de science-fiction (LA planète désertique, LA planète montagneuse, LA planète marécageuse). C’est mon regret. Le Catamaran de Belle Méridien devrait posséder aussi de quoi naviguer dans des zones froides, voire très froides. Je m’en mords les doigts chaque fois que mes yeux se posent sur le bouquin. A part cela, ce n’était pas trop mauvais.

D’autres aventures ? Elles sont bien c’est difficiles à imaginer. Marine est un monde protégé par l’Alliance des Douze Soleils, sorte de cité idéale peuplée de citoyens responsables, compétents, bienveillants quoiqu’un tantinet teigneux quand on marche sur leurs plates-bandes, et malgré cela plutôt expansionnistes. L’Alliance limite l’introduction de moyenne et de haute technologie sur Marine, quand elle ne l’interdit pas carrément. Les scénarii sont donc limités à des enquêtes NT1, à des combats à l’arbalète ou au coutelas, et à des voyages effectués à poil en voilier. On en a vite fait le tour, je pense. Cela dit, comme il lit cela, un lecteur bouillonne peut-être en disant « mais moi j’ai une tonne d’idées ».  Eh bien si elles ne sont pas trop farfelues, elle ou il a ma bénédiction, pour ce qu’elle vaut.
 
Je crois que vous êtes aussi le principal concepteur des règles de combat spatial du jeu. Vous vous repentez ou bien ? ;- !     

Absolument pas. Je suis le seul concepteur des règles (ou si on m’a donné un coup de main, il fut si léger que je l’ai oublié). Elles fonctionnent. Certes, elles sont lourdes (je n’ai pas été aidé par cette cochonnerie de système de D6). Mais flanquez-les dans une bonne bécane avec une interface un peu travaillée, et vous verrez qu’elles tournent au petit poil. J’avais d’ailleurs commencé à les programmer sur mon vieil Amstrad qui tournait en CP-M, mais, bon…

  1. Pour vous, l’aventure éditoriale de Empire Galactique, c’est un succès ou un échec ?   
           

    Cela dépend pour qui. Et cela dépend de ce que les participants en attendaient. Je pense que, pour François Nédelec, cela a été une grosse déception. Sylvie a été dans le même cas : et circonstance aggravante en ce qui la concerne, elle avait deux puis trois gamines à élever. Philippe Sallerin a été très déçu aussi, je pense : il comptait un peu là-dessus pour échapper à un métier ingrat, stressant et crevant (il était militaire, et avait huit heures d’espérance de vie si un conflit majeur avait éclaté alors). Moi, dans l’histoire, j’ai été sacrément privilégié. Un travail intéressant, et pas trop crevant, à l’Aerospatiale, un salaire correct, des horaires me permettant de m’arranger comme je le voulais pour écrire, et des congés : je ne vous dis pas ! Encyclo. a été un « plus » dans ma vie, un plus dans lequel je me suis éclaté à mort, et tant pis si le jeu n’a pas marché commercialement. De plus, il a été un tremplin formidable pour ma « carrière » de pigiste. 
    Maintenant,
    - au vu de la façon dont ont été articulés les deux jeux (Empire puis Encyclopédie) ;   
    - au vu de ce qu’en attendait l’éditeur, qui a traité cela comme un ouvrage littéraire et pas comme un produit soumis à l’effet de mode,          
    - au vu du nombre d’exemplaires vendus, qui fut important mais pas assez pour être rentable ;           
    … ce fut un échec pour beaucoup de gens.
     
Si vous deviez réécrire Empire Galactique aujourd’hui, qu’y changeriez-vous personnellement ?

Premièrement : ne pas partir d’une mauvaise base. Nous nous sommes emm… nuyés à faire coller « Encyclopédie Galactique » à cet « Empire Galactique » mal fichu. Il aurait fallu reprendre complètement Empire, en sortir les aberrations comme les « classes de personnages » (qui sentaient déjà le moisi à l’époque), refondre les niveaux de technologie, passer au d100, virer les armes absurdes (l’antigrav, je vous demande un peu …), dynamiter la chronologie (l’an dix mille, et pourquoi pas un million d’années, pendant qu’on y était), limiter la taille de l’Empire, lui trouver des concurrents (un peu comme dans Space Opera, assez rigolo de ce côté-là, ou bien Star Trek), liste largement non exhaustive. En bref, prendre le meilleur et abandonner sans remord ce qui était mauvais. C’est mon côté Japonais. Un exemple : je me suis permis de mettre les « barges à fusion » à la poubelle (avec la bénédiction de François, quand il a vu ce que je lui proposais en échange). Je pleure quand je vois sur votre PbF qu’il y en a qui voudraient les ressusciter. Sans moi, les gars.
     
Fusionner les deux règles. Un truc qui a plombé l’ouvrage est que sans Empire, Encyclopédie est inutilisable, ce qui n’était précisé nulle part. Je crois que pas mal de gens n’ont pas apprécié ; et je les comprends.

On aurait du éviter le côté « Ecole Maternelle » dans les relations entre auteurs. Parfois, cela atteignait le surréalisme : je fais les Prêtres, ils seront plus forts que les Marchands, na !  Je vous jure qu’il y a eu de tels épisodes. Heureusement, François a bien réagi contre ces coups-là, mais ils ont laissé des traces.

Dans le même esprit, j’ai bataillé comme un malade pour éviter que l’Encyclopédie ne devienne un univers étriqué. Je vous citerai un exemple : quand j’ai présenté la Perception, (ou Pseudo-perception, ou psycho-perception), il y « en a des » qui m’ont dit : « bravo, c’est formidable, mais cela devrait être réservé aux Navyborgs. On devrait donner une drogue aux passagers, afin qu’ils ne « voient » pas tout cela ». Les beautés du monde ne sont pas pour le peuple, mais pour l’élite, n’est-ce pas ? Je crois que je n’avais jamais été autant en colère. Et des choses comme cela, il y en a eu … On ressent malheureusement ce côté « pré carré » dans les ouvrages, cherchez bien. Je déteste ces gens, malheureusement très présents dans le jeu de rôle, que j’appelle des « tire en bas », pour lesquels accaparer, confisquer, frustrer est dans l’ordre des choses.    

Pour finir voici une liste de certain petits détails qui me gênent :   
- La gestion de l’antimatière dont les cartouches sont trop grosses et trop lourdes (tiens, au fait : encore un ‘secret/privilège’ : le système de sécurité exclusivité de la loge tekno gnagnagna. Et là, c’est moi le fautif. Pouvez-vous m’assister pour mon seppuku ?).         
- Corollaire de ce qui précède : l’autonomie des vaisseaux. Peut-être parfois un poil trop faible (mais là, je chipote un peu).   
- Le nombre de membres d’équipage, surtout sur les petits vaisseaux. Parfois, je me demande si je n’ai pas été un peu ‘gourmand’ en personnel.      
- Le degré de qualification excessif du Commissaire sur les petits navires : Maintien de vie 4 pour un Transistel, c’est excessif.           
- Les vitesses atmosphériques des petits vaisseaux. Beaucoup trop faibles.     
- L’escamotage de l’intelligence robotique. Certes, rapport à ce que j’ai dit plus haut, c’était nécessaire. Mais je me demande parfois si on n’aurait pas pu trouver un biais quelconque pour avoir droit à de véritables androïdes.           
- J’avais proposé à François que la prothèse-arme soit un dispositif intégré dans le bras cybernétique, tel que montré page 105 du manga Ghost in The Shell volume I ; ou mieux encore dans le film Ghost in the Shell « Innocence » (un superbe obusier se cache dans le bras de Batou). Il avait refusé et je le regrette bien.   
- Les prix des matériels : c’est n’importe quoi.
- Liste non limitative, et de loin…
 
Faîtes nous saliver (ou pas). Vous avez du matériel inédit pour Empire Galactique que vous n’avez pas eu le temps de publier ?

Dans ma tête ? Des ouvrages entiers. Sans rire. Sur papier : rien, ou si peu. J’ai commencé à publier une nouvelle sur le site de la FFJR, l’ai poursuivie en privé mais ne l’ai pas terminée.

Pourriez-vous nous conseiller des œuvres de SF dans lesquelles, selon vous, on retrouve tout particulièrement l’esprit de Empire Galactique ?

Aïe, la question qui tue ! L’Alliance des Douze Soleils est inspirée de la Vénus non-aristotélicienne de Van Vogt. L’univers du merveilleux Jack Vance « colle » très bien à Empire. Varlet est un hommage à John Varley, que j’adorais à l’époque ; mais son univers n’a rien à voir avec EG. Pour le reste, je sèche.