Emmaüs pendant la période byzantine

(324-637 ap. J. - C.)

 

 

  Pendant la période byzantine, un grand complexe ecclésiastique fut progressivement édifié sur l’emplacement de la maison de Cléophas, vénérée par les Chrétiens comme le lieu où le Christ ressuscité avait rompu le pain. Ce complexe ecclésiastique se composait de deux basiliques et d’un baptistère (l’ensemble a été mis au jour au cours des fouilles archéologiques à la fin du XIXème - début du XXème siècle). Emmaüs-Nicopolis fut donc une grande ville, un centre régional, et un évêché. Pour la première fois, le nom d’un évêque de Nicopolis, Pierre, est mentionné dans la liste des Pères du Concile de Nicée de 325 après J.-C.. Le deuxième évêque de la ville que nous connaissons, Ruphus, était présent au Concile de Constantinople en 381. Un troisième, Zénobe, signa un décret du Synode de Jérusalem en 536 (voir: Gelzer, ed., «Patrum Nicaenorum nomina», Leipzig, 1898, p. 123 (voir ici); Lequien, Oriens Christianus, III, 594).


Basilique byzantine d'Emmaüs ‎‎‎(VIe-VIIe s.s., reconstruite par les croisées au XIIe s.)‎‎


 Une carte en mosaïque de la Terre Sainte, datant du VIème siècle de notre ère et découverte dans la ville de Madaba, en Jordanie, représente Nicopolis comme une grande ville, comparable en taille avec Jericho et Lod (Diospolis). (M. Avi-Yona, «The Madaba Mosaic Map», Jérusalem, 1954, p. 64 ; H. Donner, «The Mosaic Map of Madaba», Kampen, 1992, p. 58))




 Emmaüs-Nicopolis sur la carte mosaïque de Madaba  (Jordanie, VIe s.)



Une image stylisée de la Basilique de Nicopolis apparaît également sur un sol en mosaïque datant du VIIIème siècle, découvert à Maïn, près de Madaba.


De nombreux pèlerins visitaient Emmaüs tandis qu’ils voyageaient vers Jérusalem depuis le port de Jaffa (Joppé). A cette époque, Nicopolis était le seul endroit en Terre sainte vénéré comme l’Emmaüs de l’Évangile, en continuité avec la tradition chrétienne qui existait déjà à l'époque romaine. Nicopolis était considérée à la fois comme l’Emmaüs mentionnée dans le Ier Livre des Maccabées, ch. 3-4 (lieu de la bataille entre les Juifs et l'armée syrienne) et comme l’Emmaüs de l'Évangile de Luc. Nous en avons une illustration dans ces textes, par exemple :

 

Hésychius de Jérusalem, Quaestiones, difficultas 57 (texte du début du Vème siècle) :

   «Question : Comment Jean peut-il dire que le Christ s'est manifesté à tous ses disciples, à l'exception de Thomas, le dimanche soir (Jean, 20, 19-24), tandis que Luc dit uniquement qu'il est apparu à Pierre, quand Cléophas et son compagnon reviennent le soir de ce même jour à Jérusalem, après avoir vu le Seigneur à Emmaüs (Luc 24, 33-34)?

  Solution : Après les saintes femmes, c'est à Pierre que le Christ est apparu, puis aux Apôtres, selon ce que Paul dit : « Il est apparu à Céphas, puis aux Douze" (Ière Lettre aux Corinthiens, 15, 5), sans compter Thomas, qui était absent, mais Matthias et Justus (Actes des Apôtres 1, 22 - 23). Par ailleurs, c’est pendant que Cléophas et son compagnon étaient sur le chemin du retour d'Emmaüs que le Christ est apparu à Pierre. Quand ils sont revenus d’Emmaüs et ont raconté aux Apôtres comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain, c’est alors que le Christ s'est montré à tous à Sion, comme Luc l’affirme (Luc 24, 35 - 36). Il ne faut pas être surpris que dans la même journée, ils soient allés de Jérusalem à Emmaüs et d'Emmaüs à Jérusalem. Il n'est pas écrit que c'était le soir lorsqu'ils se sont approchés d'Emmaüs, mais que c'était vers le soir (Luc 24, 29), et que le jour déclinait, comme si c’était par exemple la huitième ou neuvième heure (14 ou 15 h). Dès la septième heure (13 h), le soleil semble s'incliner vers l'ouest. Sans compter le fait que la joie d'annoncer le miracle leur avait fait hâter le voyage et qu'ils sont arrivés sans doute très tard. Nous avons, en effet, l'habitude d’appeler «le soir» («opsias», voir Jean 20, 19) le temps qui s'étend jusqu'à tard dans la nuit. Ici encore, le Christ leur apparut ainsi qu’aux autres. » (PG XCIII, 1444).

Le texte de Hésychius suppose une distance importante entre Jérusalem et Emmaüs, qu’il n'est pas facile de parcourir deux fois en même jour. Les disciples quittèrent peut-être Emmaüs vers 3 h de l’après-midi et arrivèrent à Jérusalem très tard (22 ou 23 h ?). Leur voyage vers Jérusalem a donc duré de six à huit heures, ce qui correspond à une distance d'environ trente kilomètres.

  Saint Cyrille d'Alexandrie, « Commentaire sur l'Évangile de Luc », ch. 24, texte du début du Vème siècle, cité dans: Cramer, «Catenae in Evang. S. Lucae», ch. 82, p. 172; voir : Vincent et Abel, «Emmaüs», Paris, 1932, p. 411, note 2 et  «A Commentary upon the Gospel of Luke by St. Cyril of Alexandria», Oxford, 1859, p. 727-728 :

  «S’étant levés à l’instant, ils retournèrent à Jérusalem»… : c'est-à-dire qu'à l'instant même où leur maître, le Christ, s'est fait invisible à leurs yeux, ils sont repartis, ne le voyant plus. Ce ne fut pas à cette heure-là qu'ils trouvèrent les Onze, et qu'ils leur donnèrent des nouvelles du Seigneur Jésus, mais ce fut après quelques heures, après les heures nécessaires à un marcheur pour couvrir la distance de cent soixante stades, au cours desquelles le Maître est également apparu à Simon, «et ils racontèrent ce qui s'était passé sur la route ...»

  Saint Jérôme, Commentaire sur le livre de Daniel, ch. 8, verset 14 (texte de l’environ de l’an 407 après J. - C.) :

« Et il lui répondit : « Jusqu'au soir et au matin, jusqu'à deux mille trois cent jours, et puis le sanctuaire sera purifié. » » Si nous lisons les livres des Maccabées et l'Histoire de (Flavius) Josèphe, nous allons trouver là que dans l'an cent quarante-trois après Séleucos qui régna en premier en Syrie après le décès d'Alexandre, Antiochus entra dans Jérusalem, et après avoir causé une dévastation générale, il revint dans la troisième année et installa la statue de Jupiter dans le Temple. Jusqu'à l'époque de Judas Macchabée, c’est-à-dire, jusqu'en l'an cent huit, Jérusalem fut dans un état de dévastation pendant une période de six ans, et pendant trois [de ces] années, le Temple resta souillé, soit un total de deux mille trois cents jours plus trois mois. A la fin de cette période le Temple fut purifié... La plupart des commentateurs rapportent ce passage à l'Antéchrist, et considèrent que ce qui s'est produit sous Antiochus ne fut qu'une prévision de ce qui se réalisera sous l'Antéchrist. Quant à la phrase, « Le sanctuaire sera purifié», cela fait référence à l'époque de Judas Maccabée, qui était du village de Modiin, et qui, à l’aide de ses frères et parents, et de nombreux Juifs [vainquit ?] les généraux d'Antiochus, pas loin d’Emmaüs, qui maintenant s’appelle Nicopolis. » (PL XXV, 537).

  Ibidem, ch. 11, versets 44 – 45 :

  «Et des nouvelles de l'Orient et du Septentrion viendront l'effrayer. Et il partira avec une grande fureur pour détruire et tuer une multitude. Il dressera la tente à Apedno entre les mers, vers la glorieuse et sainte montagne. Puis il arrivera à la fin, sans que personne lui soit en aide».

 Ceux de notre parti ... expliquent le chapitre final de cette vision comme se rapportant à l'Antéchrist, et affirment que lors de sa guerre contre les Égyptiens, les Libyens et les Ethiopiens, pendant laquelle il doit casser trois des dix cornes, il va apprendre que la guerre a été commencée contre lui dans les régions du Nord et l'Est. Puis il viendra avec une grande armée pour écraser et tuer beaucoup de gens, et planter sa tente à Apedno près de Nicopolis, qui était autrefois appelée Emmaüs, au commencement de la région montagneuse de la province de Judée. Enfin il quittera cet endroit pour aller au mont des Oliviers et monter dans la région de Jérusalem, et c'est ce que l'Écriture veut dire ici: « Et il aura planté sa tente .... dans les commencements de la région montagneuse entre les deux mers. » Ces mers sont, bien sûr, celle qui est maintenant appelée la Mer Morte à l'Est, et la Grande Mer, sur la rive de laquelle se trouvent Césarée, Joppé, Ascalon et Gaza. Puis il doit monter au sommet de la région montagneuse, c’est-à-dire au sommet du mont des Oliviers, qui est appelé célèbre évidemment parce que notre Seigneur et Sauveur est monté à partir de lui vers le Père. Et nul  ne pourra aider l'Antéchrist quand le Seigneur déversera sa fureur sur lui. » (PL XXV, 574).


Dans la traduction de l’Évangile de Luc en latin faite par S. Jérôme, le verset 13 du ch. 24 contient la distance de cent soixante stades entre Jérusalem et Emmaüs. Les plus anciens et les meilleurs manuscrits de la Vulgate en témoignent : voir manuscrits F, O *, Y, EP, G.

 


  S. Jérôme





En ce qui concerne la tradition des pelèrinages chrétiens à Emmaüs, le premier pèlerin chrétien qui mentionna sa visite de Nicopolis dans un écrit fut le pèlerin anonyme de Bordeaux, qui voyaga en l’an 333:

«De Jérusalem comme suit : Ville de Nicopolis - milles XXII.

Ville de Lydda - milles X.

Changement à Antipatris - milles X.

Changement à Betthar - milles X.

Ville de Césarée - milles XVI.

Jusqu’à Césarée par Nicopolis - LXXIII miles»

(Paragraphe 600, « The Library of the Palestine Pilgrims' Text Society» ,  Londres 1885-1897, p.28; Vincent et Abel, op. cit., p. 412).

  Les distances indiquées par le pèlerin de Bordeaux doivent être corrigées : la distance totale de Jérusalem à Césarée – soixante treize milles - ne correspond pas à la somme des distances interurbaines spécifiée : soixante huit milles. Vincent et Abel (op. cit., p. 300-301) proposent les corrections suivantes: de Jérusalem à Nicopolis - XX milles, de Nicopolis à Lydda - XII milles, à partir de Betthar jusqu’à Césarée – XXI milles, ce qui donne le total de soixante treize milles. La distance de vingt miles entre Jérusalem et Nicopolis correspond à cent soixante stades (environ trente km).


Souvenir rapporté d'Emmaüs par un pelèrin de l'époque byzantine:
un médaillon fait à partir de la terre prise sur le lieu saint,
 portant l'image de l'aparition de Jésus aux deux disciples

(retrouvé en Samarie, musée d'Israël, Jérusalem)

Pendant l’époque byzantine, on vénérait à Emmaüs une source d’eau miraculeuse dans laquelle, selon une tradition, Jésus s’était lavé les pieds pendant sa vie terrestre. Or, autour de 362 après J.-C., cette source fut bouchée sur l’ordre de l'empereur Julien l'Apostat, persécuteur des chrétiens. Par la suite elle fut redécouverte, et nous la trouvons mentionnée dans les récits des pèlerins au cours des siècles :

Julian l'Apostat

«A Nicopolis, en Palestine, appelée auparavant Emmaüs, il y a une source qui guérit toutes sortes de maladies à la fois des hommes et des bêtes. Car on dit que notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ s’y lava les pieds après un voyage. Cet homme (l'empereur Julien) ordonna qu'elle soit comblée.» (S. Théophane le Confesseur, «Chronographia», 361 -362 après J.-C., texte écrit au IXème siècle, PG CVIII, p. 160).

  «Il y a une ville en Palestine qui est maintenant appelée Nicopolis. N'étant encore qu'un village, elle fut connue du livre des Évangiles qui l'appelle Emmaüs. Les Romains, en effet, après la prise de Jérusalem et leur victoire sur les Juifs l'avaient appelée Nicopolis, dénomination fondée sur cet événement. Devant cette ville près du trivium (rencontre de trois routes), là où le Christ, après sa résurrection, cheminant avec Cléophas et ses compagnons, feignit de se hâter vers un autre bourg, il y a une source salutaire dont les eaux guérissent non seulement les hommes malades qui s'y baignent, mais encore les animaux, lorsqu'ils souffrent de diverses incommodités. On raconte, en effet, qu'arrivant de quelque voyage avec ses disciples vers cette source, le Christ s'y lava les pieds et, à partir de ce moment, l'eau en contracta la vertu de garantir contre les souffrances.» (Sozomène, «Histoire ecclésiastique», livre 5, ch. 21, écrit en l’an 439, PG LXVII, 180).

  Il est important d'indiquer le témoignage de S. Jérôme lui-même, qui visita Emmaüs-Nicopolis avec sainte Paule en 386 après J.-C. en arrivant d'Europe pour aller à Jérusalem:

 «(Paule) arriva ensuite à Antipatride, une petite ville à moitié en ruines, nommée ainsi par Hérode d’après Antipater son père, et à Lydda, devenue Diospolis, un lieu rendu célèbre par la résurrection de Dorcas et la restauration de la santé d'Enéas. Non loin de celle-ci se trouvent Arimathée, le village de Joseph qui donna sépulture au Seigneur, et Nob, autrefois la ville des prêtres… Joppé n’est pas loin non plus, le port d’où Jonas s’enfuit ; qui aussi - si je puis introduire une fable poétique - vit Andromède attachée au rocher. En reprenant son voyage, elle arriva à Nicopolis, autrefois appelée Emmaüs, où le Seigneur se fit reconnaître à la fraction du pain, en consacrant la maison de Cléophas en l’église. A partir de là, elle fit son chemin jusqu'à Beth-Horon du bas et du Haut, des villes fondées par Salomon, mais ensuite détruites par plusieurs guerres dévastatrices; elle vit à sur sa droite Ayalon et Gabaon, où Josué, fils de Nun, en combattant les cinq rois, donna des ordres au soleil et à la lune ...» (Lettre 108 à Eustochium, 8, texte de l’an 404, PL XXII, 833).


   Le témoignage de saint Jérôme confirme une fois de plus les informations sur l'emplacement d'Emmaüs : entre Lydda (aujourd'hui Lod) et Beth-Horon, à environ trente kilomètres de Jérusalem. Nous pouvons en déduire aussi que le culte chrétien à Emmaüs fut célébré d’abord dans la maison de Cléophas au dessus de laquelle, par la suite, on érigea une église.

  La maison de Cléophas, vénérée comme le lieu de la fraction du pain, le fut également comme lieu de son martyre. Nous trouvons une mention de cela dans «De situ Terrae Sanctae», un écrit de l’archidiacre Théodose des environ de l’an 539 :

 «De Jérusalem il y a neuf milles jusqu’à Shilo (Qiryat Yéarim), où était l'arche de l'Alliance du Seigneur. De Shilo jusqu’à Emmaüs, qui est maintenant appelée Nicopolis, il y a neuf milles. Dans cette Emmaüs Saint Cléophas reconnut le Seigneur à la fraction du pain, et là aussi il souffrit le martyre. D’Emmaüs jusqu’à  Diospolis (Lydda) il y a douze milles ... » (Théodose, «De situ Terrae Sanctae», ch.139, Palestine Pilgrims’ Text Society, London, 1897, p. 91).

  Le Martyrologe compilé au IXème siècle par Adon, archevêque de Vienne, en Lotharingie, qui se base sur des traditions plus anciennes et place la mémoire de saint Cléophas au 25 Septembre, nous livre les mêmes indications :

«Septembre 25, Nativité (anniversaire du martyre) de Cléophas, l'un des soixante dix disciples du Christ. Le Seigneur lui apparut après sa Résurrection, alors qu'il marchait avec un autre disciple vers le village d'Emmaüs, qui est appelée Nicopolis de nos jours. Selon la tradition, dans la même ville et dans la même maison où Cléophas avait reçu le Seigneur à sa table comme un pèlerin, il fut tué par les Juifs pour sa confession de Celui qu'il avait reconnu à la fraction du pain. Là aussi il est enterré dans la mémoire glorieuse. » (PL CXXIII, 193).

  S. Cléophas est aussi mentionné comme martyr dans la liste des soixante dix disciples du Christ composée par Jacob Bar-Salibi, et transmise par Michel le Syrien :

«Cléophas prêcha à Loud et fut mis à mort» (Michel le Syrien, «Chronique», écrite en 1195 après J.-C.; Vincent et Abel, op. cit., p. 348)

  Les reliques de saint Cléophas furent probablement conservées à Emmaüs pendant un certain temps. Autour de l’an 570, elles se trouvaient sur le mont des Oliviers, selon le pèlerin anonyme de Plaisance. Les reliques avaient probablement été transférées à Jérusalem pour assurer leur protection lors de la révolte samaritaine de l’an 529 (voir plus bas).




  A partir du IVème siècle, nous assistons au développement du monachisme en Palestine, et la région d'Emmaüs n'en fut pas exclue. Autour de l'an 450, un moine célèbre, abba Gélasios, résida à Nicopolis:

  « Une cellule entourée d’un lopin de terre avait été laissée à abba Gélasios par un vieillard, moine lui aussi, qui avait sa demeure proche de Nicopolis. Or un esclave de Batacos, qui  habitait alors à Nicopolis de Palestine, alla trouver Batacos et lui demanda de prendre le lopin de terre parce que, suivant les lois, il devait lui revenir. Celui-ci – qui était violant – tâcha de retirer de ses propres mains le champ à abba Gélasios. Mais notre abba Gélasios, ne voulant pas qu’une cellule monacale  soit cédée à un séculier, ne quitta pas le terrain. Batacos, ayant remarqué que les bêtes de somme d’abba Gélasios transportaient les olives du champ abandonné, les dérouta de force et prit les olives chez lui, c’est tout juste s’il renvoya les animaux avec leur conducteurs, après leur avoir fait subir des outrages. Le bienheureux vieillard ne réclama pas du tout les fruits, mais ne céda pas sur la possession du terrain, pour la raison que nous avons dite précédemment. Furieux contre lui, Batacos qui avait aussi d’autres affaires à traiter (car il aimait les procès) se rendit à Constantinople, faisant à pied toute la route. Arrivé près d’Antioche, où alors brillait d’un grand éclat le saint Syméon, il entendit parler de lui (c’était en effet un homme supérieur), et il désira, comme chrétien, voir le saint. Le bienheureux Syméon, du haut de sa colonne, le vit dès qu’il entra au monastère, et il l’interrogea : « D’où es-tu et où vas-tu ? » il répondit : « Je suis de Palestine, et je vais à Constantinople. » Il poursuivit : « Et pour quels motifs ? » Et Batacos répondit : « Pour beaucoup d’affaires. Et j’espère, grâce aux prières de ta sainteté, revenir et m’incliner devant tes saintes traces. »  Alors le saint Syméon lui dit : « Ne veux-tu pas dire, ô homme lamentable, que tu vas agir contre l’homme de Dieu?  Mais ta route ne te sera pas favorable, et tu ne reverras pas ta maison. Aussi, si tu es convaincu par mon conseil, en quittant ces lieux cours vers lui et demande lui pardon, si toutefois tu es encore en vie quand tu atteindras ce lieu. » Aussitôt la fièvre s’empara de lui. Ses compagnons de route le mirent sur une litière, et il se dépêcha, selon la parole du saint Syméon, d’arriver chez abba Gélasios pour lui demander pardon. Mais, arrivé à Béryte, il mourut sans revoir sa maison, selon la prophétie du vieillard. Tout ceci, c’est son fils, qui s’appelle aussi Batacos, qui l’a raconté à nombre d’hommes dignes de foi, en même temps que le récit de la mort de son père.» (Les apophtegmes des Pères du désert, lettre Gamma, texte écrit au Vème siècle, traduction de Jean-Claude Guy,  édition pro manuscripto, Abbaye de Bellefontaine)

S. Sabbas, l'un des pères du monachisme de Terre Sainte, fonda un monastère à Nicopolis en 508:

   « De retour à sa Laure, Sabas le sanctifié constata que les quarante moines mentionnés ci-dessus, enclins au mal, avait séduits les autres et devinrent soixante. Plongé dans la détresse, il pleura abondamment le dégât infligé à sa communauté, étonné de voir combien rapide et jaloux est le mal quand il attire avec si peu d’effort les

faibles vers soi-même. Au début, il opposa la patience à leur colère et l'amour à leur haine, en retenant ses paroles avec l’intelligence spirituelle et l’intégrité. Par la suite, cependant, quand il vit qu’ils devenaient de plus en plus méchants et éhontés, ne supportant pas de suivre l’humble chemin du Christ, mais alléguant des excuses pour leurs péchés et inventant des raisons pour justifier leurs passions, il céda la place à la colère divine et se retira dans la région de Nicopolis, où il vécut pendant longtemps en solitaire sous un caroubier, en se nourrissant des caroubes. En apprenant cela, un fonctionnaire local sortit pour le voir et lui construisit une cellule dans cet endroit même ; cette cellule, à l'aide et à la faveur du Christ, devint en peu de temps un monastère » (Cyrille de Scythopolis, « Vie de saint Sabas », ch 35, texte de l’an 558 environ; Cyril of Scythopolis, «The lives of the Monks of Palestine», Michigan, 1991, pp. 129 - 130).




  En l’an 529, la Palestine devint la scène de la révolte samaritaine. Opprimés par l’Empire Byzantin, les Samaritains étaient irrités contre les chrétiens et détruisirent de nombreuses églises en Terre Sainte. Nous n'avons aucun témoignage direct concernant les événements survenus à Emmaüs pendant le soulèvement, et cependant l’archéologie nous apprend  que le complèxe ecclésiastique construit en ce lieu au cours du IVème et du Vème siècle, fut reconstruit au cours du VIème, ce qui pourrait s’expliquer par la destruction des bâtiments par les Samaritains en l’an 529.

Voici les textes qui témoignent de la présence samaritaine à Emmaüs pendant la période byzantine :

Talmud de Jérusalem, Traité «Avoda Zara», 5, 4, (les événements du IVème siècle après J. - C.) :

«Rabbi Aha alla à Emmaüs (מאוס) et mangea de leurs pâtisseries  (celles des Samaritains)»

(Vincent et Abel, op. cit., p. 408, «ספר הישוב», עורך ש' קליין, ירושלים, תרצ"ט, t. 1, p. 6)

 

  Jean Moschus, « Le Pré spirituel », 165 (texte écrit en 619, événements de la fin du VIème siècle) :

«Le même ami du Christ nous raconta l’histoire d’un brigand nommé Cyriacus qui agissait aux alentours d'Emmaüs, connue aussi comme Nicopolis. Il devint si cruel et inhumain que l’on l’appelait «le loup». Il y avait d'autres brigands avec lui, non seulement des chrétiens, mais aussi des Juifs et des Samaritains. Un jour, pendant la semaine sainte, certaines personnes venant d'un domaine dans la région de Nicopolis allèrent à la ville sainte pour baptiser leurs enfants. Une fois les enfants baptisés, ils se mirent en route vers leur domaine pour y célébrer le jour de Pâques. Cependant les brigands, en absence de leur chef (Cyriacus), les affrontèrent en chemin. Les hommes prirent la fuite. Jetant par terre les enfants nouvellement baptisés, les Juifs et les Samaritains s’emparèrent des femmes. Les hommes qui s’enfuyaient rencontrèrent le chef des brigands qui leur demanda: « Pourquoi êtes-vous en fuite? Ils lui dirent ce qui s'était passé pour eux. Il les prit avec lui,  partit à la recherche de ses compagnons et trouva les enfants gisant sur le sol. En découvrant qui avait perpétré cette atrocité, il décapita les coupables. Il fit prendre les enfants par les hommes (car les femmes n'étaient pas disposés à le faire ayant été souillées par les voleurs), puis il les conduisit en toute sécurité à leur domaine. Peu après, le chef des brigands fut arrêté. Pendant dix ans, il resta en prison sans qu'aucun fonctionnaire ne le fît exécuter; enfin, il fut libéré. Il disait encore et encore : «C'est grâce à ces bébés que j'ai échappé à la mort amère. Je les vois dans mes rêves, me disant: «N'aie pas peur, nous intercédons en ta faveur». Nous avons rencontré cet homme, moi et Abba Jean, prêtre de la Laure des eunuques. Il nous dit tout cela, et nous glorifiions Dieu. »

 (PG LXXXVII, 3032; John Moschos, « The Spiritual Meadow », Michigan, p.135-136; «ספר הישוב», op. cit. p. 6).

A trois kilomètres au nord d'Emmaüs, dans le village de Sha'alvim, ont été découvertes les traces d'une synagogue samaritaine.

Mosaïques de la synagogue samaritaine de Sha'alvim dans la région d'Emmaüs
 (preservées au site du « Bon Samaritain» près de Ma'alé Adoummim)


Plusieurs pierres sculptées portant des inscriptions samaritaines retrouvées dans les environs d’Emmaüs témoignent elles aussi de la présence de Samaritains dans

cette région. L'une d'elles, un chapiteau de colonne ionique, fut retrouvée dans les ruines de la basilique byzantine méridionale. Le chapiteau possède d'un côté une inscription en capitales grecques : «Eis ho theos » , « un seul Dieu», et de l'autre côté une inscription samaritaine en hébreu qui se lit : «Baroukh shémo le-olam» - « Que son Nom soit béni à jamais » (dans la collection du Carmel de Bethléem). Pour plus de renseignements sur cette inscription, voir: Clermont-Ganneau,  1er rapport, 3ème série, v. IX, p. 292 et ss., et v. XI, p. 251; Vincent & Abel, op.  cit., p. 235, planche XXV; Sukenik, PEF 1931, 22, note 2; Pilcher, «The Date of the Siloam Inscription», PSBA, 1897, v. XIX, Bloomsbury.

 La découverte du chapiteau samaritain dans la basilique chrétienne peut s’expliquer par le fait qu’après la répression de l'insurrection samaritaine au VIème siècle, la synagogue de la région d'Emmaüs, comme beaucoup d'autres, fut détruite par l'ordre de Justinien, et certaines de ses pierres furent réutilisées pour la reconstruction de la basilique chrétienne.




Dans la région d'Emmaüs, on a aussi retrouvé deux autres inscriptions samaritaines, taillées dans la pierre et contenant des citations du Pentateuque (Genèse 24, 31; Exode 12, 33 ; 15, 13, Deutéronome 33, 26). (La collection des Pères de Bétharram, Bethléem, à propos de ces inscriptions voir: Lagrange, «La Terre Sainte», 15.11.1890 et 15.03.1891; Lagrange, «Inscription samaritaine d'Amwas», RB 1893, p. 114-116 (voir ici), M. De Vogüe, «Nouvelle inscription samaritaine d'Amwas» , RB 1896, pp. 433-434 (voir ici); J.-B. Frey, «Corpus Inscriptiorum Judaicorum», t. II, Roma, 1952, № 1185.)

 

Une inscription samaritaine d'Emmaüs:

 

יהוה גיבור במלחמה יהוה \ שמו יהוה נחיתו \ בא ברוך יהוה \ אין כאל ישורון


 

L'Eternel est un guerrier: l'Éternel est son nom. (Exode 15:3)

L’Éternel le conduit (Exode 15:13 a)

Venez, les bénis de l'Eternel (Gn 24:31 a)

Nul n'est comme le Dieu de Yeshurun (Dt 33, 26)



 

Parmis les traces archéologiques laissés par l’époque byzantine à Emmaüs, se trouvent notemment les ruines de deux basiliques. Dans la basilique septentrionale, on peut encore voir, bien conservé, le baptistère avec une citerne d'eau. La Basilique située au sud, quant à elle, a conservé son chevet avec trois absides.

  





Le baptistère byzantin d' Emmaüs →

 


Site archéologique

1. Basilique byzantine méridionale(VI – VIIème ss.) reconstruite au XIIème siècle par les croisés

2. Inscription Byzantine en grec

3. Abside méridionale et niche reliquaire de la basilique méridionale

4. Chapelle baptismale (V-VIème ss..)

5. Ruines de la Basilique septentrionale

6. Restes de mosaïques (V-VIème ss.)

7. Carrière de pierres

8. Zone de sépultures romaines et mosaïques byzantines

9. Restes de mosaïques (V-VIème ss.)

10. Ruines des bâtiments adjacents à la basilique byzantine

 

  Dans les deux basiliques, on a découvert de magnifiques mosaïques aux motifs géométriques, et portant des inscriptions en grec. Ces inscriptions contiennent les noms des auteurs des mosaïques ou ceux des bienfaiteurs de l’église. Dans la nef nord de la basilique méridionale les archéologues découvrirent une mosaïque du style «nilotique» avec des images d’oiseaux, d’animaux et de fleurs.

 

Mosaïques byzantines d'Emmaüs-Nicopolis

    Dans la collection du monastère de Latroun et sur le terrain du parc voisin dit «Canada», on peut admirer des corniches et des chapiteaux magnifiquement sculptés qui appartenaient à la Basilique méridionale. Deux grands fragments de colonnes et deux chapiteaux ioniques de marbre bleu qui appartenaient à la basilique septentrionale sont conservés sur le site d’Emmaüs-Nicopolis..

 

Elements architecturaux provenant du complèxe ecclésiastique byzantin d'Emmaüs-Nicopolis ‎‎‎(collection du Monastère de Latroun)‎‎‎

Les deux basiliques, datant du VI-VIIème siècles, se trouvent construites sur l’emplacement d'un complexe ecclésiastique plus ancien (IV-Vème ss.), la partie nord contenant probablement la maison de Cléophas, tandis que au sud se trouvait la source d’eau miraculeuse mentionnée ci-dessus. A l’intérieur de la basilique méridionale, on a retrouvé quelques pierres disposées en hémicycle, qui auraient pu servir de fondement à l'abside d’un édifice ecclésiastique encore plus ancien (IIIème siècle ?), ainsi que des petites «baignoires» qui auraient pu servir aux pèlerins venus se plonger dans les eaux de la source miraculeuse. Du sol autour des basiliques byzantines et dans les grottes qui se trouvent à côté, des objets datant de la période byzantine furent exhumés : pièces de monnaie, bijoux (bagues, bracelets, ornements), diverses pièces de céramique et de verre, lampes à huile en céramique, etc…

 

Pièces de monnaie byzantines provenant des fouilles à Emmaüs-Nicopolis



 

Pièces de céramique byzantines retrouvées à Emmaüs-Nicopolis




Pièces de céramique byzantines retrouvées à Emmaüs-Nicopolis


Une attention particulière doit être accordée à une dalle en marbre trouvée dans un champ à l'ouest du complèxe ecclésiastique, portant une inscription en grec : «Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, belle est la cité des chrétiens» (cette dalle est conservée dans le musée du monastère de Sainte-Anne à Jérusalem, voir: Germer-Durand, RB 1894, p. 255 (voir ici) ; L.-H. Vincent, «L'inscription grecque chrétienne d'Amwas », RB 1913, p. 100-101 (voir ici)).




  


Lors des fouilles de la fin du XIXème s. dans la zone d'Emmaüs, on trouva une pierre tombale avec l’inscription en hébreu: «Mékom ménuhato shel Eléazar ben Yéhoshua. Shalom mé-Emmaus (אמאוס). Shalom» - «Le lieu du repos d’Eléazar, le fils de Josué, la paix d'Emmaüs, la paix» (actuellement au Musée archéologique de Jaffa).

 


(On peut consulter une analyse détaillée des découvertes archéologiques à Emmaüs dans les sources suivantes : Charles Clermont-Ganneau, «Archaeological Researches in Palestine during years 1873-74», p.483-493; Germer-Durant, «Epigraphie palestinienne», RB 1894, p. 253-257 (voir ici); L.-H. Vincent et F.-M. Abel, «Emmaüs, sa basilique, son histoire», pp. 19 - 274; «Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie», t. 12, article «Nicopolis», Paris, 1935 ; «The New Encyclopaedia of Archaeological Excavations in the Holy Land», E. Stern ed., Jerusalem, 1993, article «Emmaus», t. 2, pp. 385-389; V. Michel, «Le complexe ecclésiastique d'Emmaüs-Nicopolis», Paris, Sorbonne, 1996-1997 (mémoire de maîtrise); K.-H. Fleckenstein, M. Louhivuori, R. Riesner, «Emmaus in Judäa», Basel, 2003, p. 212 - 310 ; K. - H. & Louisa Fleckenstein, «Emmaüs-Nicopolis Ausgrabungen 2001-2005», Novum publishing, 2010). 

 


 On ignore ce qui s'est passé à Nicopolis lors de l'invasion perse de la Palestine en 614 après J.-C. Il est possible que le complexe ecclésiastique byzantin ait été détruit à cette époque. Nous trouvons un écho lointain de ces événements dans le récit de Rabbi Isaac Hélo à propos de sa visite d’Emmaüs en 1334 :

«Il y a un antique monu­ment sépulcral à Emmaüs, qu'on dit être le tombeau d'un seigneur chrétien, tombé dans la guerre du roi de Perse.»

(«Les chemins de Jérusalem», Bruxelles, 1847, E. Carmoly, trad., p. 245).

 

  La période byzantine dans l'histoire de la Terre Sainte et d'Emmaüs se termine avec l'arrivée des conquérants arabes en 637 après J.-C.

 

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