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1996. Faux en écritures (épuisé).


Édits & Inédits
Nos fictions, autour de
Ralentir Travaux


Maurice Darmon

Faux en écritures
Éditions Deyrolle, 1996
puis éditions Verdier
épuisé.
    Une version imprimable de l'ensemble du roman
est disponible ici en Garamond 18.


1

    Cette femme dont il aimait à dire qu’elle était son Ève parce qu’elle était la mère de ce qui en lui était le plus vivant, ne voulait plus être sa maîtresse et n’était pas sûre de désirer le revoir, «pas maintenant.» Il n’avait pu tempérer le vertige qu’en y cédant. Il avait vu arriver l’orage, su dès le début où s’ouvriraient un jour les fractures: elle lui avait fait découvrir l’abandon de la jouissance et le sentiment dans son propre corps d’une vérité profonde, ce qui nourrissait sa conviction qu’elle lui avait donné le goût de vivre, mais aussi un désastreux enchaînement. Dans ces instants où il lui disait ce qu’il lui devait, combien elle lui était indispensable, croyant presque uniment lui montrer ainsi tout son amour, elle lui rappelait qu’être responsable, ou simplement se sentir tenue pour telle, de son bonheur quotidien et de la continuation de sa vie, lui devenait lourd.
    Il en tombait d’accord. Plutôt que les mots et les raisons de cette rupture, il avait été surpris par son moment. Des jours tranquilles venaient de se succéder, tous deux se voyaient sortis de cette confuse cruauté, alors qu’ils l’avaient seulement enterrée. Aux heures les plus retorses, leurs caresses avaient toujours fait renaître leurs espoirs communs et mutuels de se changer la vie. Mais la crise fusa autrement, atteignant leurs étreintes, jusque-là préservées. D’une certaine façon, il l’avait prévu et compris, il aurait dû changer à temps sa façon de s’expliquer, de demander, d’insister, etc. Non.
    Il n’avait su que partir trois jours, retrouver des gens à Paris, et ce soir, il en revenait. Il avait cherché Ève sur le quai, contre toute raison, d’autant que le chantier rendait la gare impraticable, et changeait très souvent les sorties de place, aujourd’hui c’était par les consignes et la sortie postale, dans un guet-apens de boue et de palissades. Sa dernière journée dans la capitale avait été occupée par une rencontre de hasard et, s’en remettant aux réflexes qui le ramenaient chez lui par les rues vides et noires, il essayait d’en retrouver détails et chronologie. Alors, comme ainsi le chemin passait plus vite, il se disait que cette rencontre allait lui être utile dans la solitude qui l’attendait puisque, au mieux, Ève ne reviendrait vers lui qu’un peu. Au lieu de tressaillir à chaque bruit dans l’escalier, pour succomber au bout du compte, lui téléphoner, lui écrire, au lieu de toutes ces faiblesses, il pourrait être de meilleure guerre de s’adonner à cette reconstitution, si inventer ce qu’il avait vécu, se perdre dans les complications multipliées entre la réalité et les mots, entre ses souvenirs et leurs reconstructions, pouvait ainsi tuer le temps. Résoudre déjà cette première question: dire «Je»? Saurait-il s’éloigner suffisamment pour devenir un autre? mais de lui, que resterait-il alors? Et puis, ces hasards, leur succession, l’histoire comme elle s’était arrangée, le décor de cette ville essentielle, les noms mêmes des personnages, toutes ces coïncidences et correspondances tressées toutes seules, étaient plus belles, plus exemplaires, plus construites, plus significatives que n’importe quelle invention: saurait-il jamais faire aussi bien? Mais, tout de même, peut-on se borner à raconter telle quelle son aventure?
    Et cet autre avantage: démontrer à Ève qu’il n’avait pas besoin d’elle pour continuer à vivre. Peut-être même serait-elle intriguée de ses secrets au point de refaire les premiers pas? Jamais elle n’était plus proche de lui que lorsqu’il semblait enfin pouvoir s’occuper à quelque chose.
    Saurait-il tout redire, se représenter plus clairement ce qui s’était dit sans se dire, derrière les mots les plus convenus? À quoi ces simples politesses, ces platitudes devaient-elles leurs émouvants soubassements? De quels gestes, intonations, suspensions, de quel air, de quelles liaisons se formaient ces replis?
 

2

    Hier par exemple, où l’histoire commence, ils arrivent place d’Italie dans la voiture que Jacques avait achetée avec un argent par lui prêté — pour régler un arriéré d’impôts mais Jacques ne pensait qu’au jour qui vient — qu’il ne lui rendrait sans doute jamais. Deux heures moins vingt à l’horloge de la mairie: les montres sont le début de l’esclavage, quand partout on trouve l’heure au passage.
    Jacques stationne en double file sous les ormes d’une place calme soudain comme à Peyresourde. Ils ont parlé, lui d’Ève et Jacques de son prochain divorce, et pourtant, d’ici, il voit mieux leur ancienne obstination aux bavardages, pourvu qu’ils soient seuls et qu’il fasse nuit.
    «Je suis garé en catastrophe. Tu prends cette ruelle et c’est en face. Je ne fais pas le tour du quartier, tu traverses et tu y es. Tu pourras, oui?
    — Je ne comprends pas pourquoi tu es si nerveux.» Articuler, se calmer, parler lentement. «Je ne t’avais rien demandé, je voulais venir en métro. Il est à peine moins le quart, j’ai dit à Bernard que j’arriverais à deux heures. Un invité au déjeuner. Il m’attend pour le café. Arrête le moteur, qu’on parle un peu. Qui sait quand nous nous reverrons?
    — Tu as une cigarette?
    — Peut-être.» Il reste deux Gauloises. Il en sort une du paquet, la tend à Jacques.
    «Tu ne fumes pas avec moi?
    — Non. Chez Bernard, je ne serai pas sitôt assis que j’aurai envie de fumer. Je ne vais pas lui en demander une en entrant! En plus, il ne fume que des filtre.
    — Tu as un quart d’heure à tuer justement! Le débit de tabacs est en haut du boulevard, on le voit d’ici.» Il montre vaguement derrière lui, sans se retourner, et laisse son bras replié autour de son cou. Aussi loin que la manche de son manteau le permet, comme s’il voulait se gratter le dos.
    «Tu sais ce que c’est. On en achète, on en achète, on en fume deux fois plus. On peut arriver à gagner du temps» Il lui tend les allumettes. Jacques fait brasiller sa cigarette dans le silence puis, soudain, il ironise: «Gagner du temps! Comme si c’était pour moins fumer que tu n’en achètes pas!»

    Il marche et se souvient: il a alors été furieux. Jacques pensait forcément à sa dette et l’accusait d’être regardant.

    «Je ne sais quand nous nous reverrons. Je pars demain: c’est bien samedi demain? Par le train de quatre heures.
    — En somme, tu rentres chez toi?
    — Ça veut dire quoi, rentrer chez soi! Je vais rentrer en hibernation, oui! Je reviendrai à Noël, ou en février. Si on n’est pas tous morts avant.» Puis il répète: «Il me reste un quart d’heure. Je ne veux pas arriver en avance.»
    Jacques est impatient: «Je ne te comprends pas. Un tel formalisme avec ce type, que tu dis ton ami?» Tout en parlant, Jacques regarde le rétroviseur intérieur, il lève le menton et passe le dos de ses doigts comme pour s’assurer qu’il est bien rasé. Mais il ne veut que partir et surveille la circulation. «Hier, tu avais dix minutes de retard. Alors, l’un dans l’autre...
    — L’un dans l’autre? Je viens de t’expliquer.» Quelle est ce compte dans lequel il voudrait le pousser? Il sait tout pourtant: Bernard et lui sont restés quinze ans sans se revoir, sans nouvelles, et aujourd’hui ce trou à réduire, doucement. Le temps par exemple de réapprendre comment Bernard ressent ses retards et ses jeux de mots, certainement pas comme autrefois. Bernard n’est plus l’étudiant tardif et fou, mais quinquagénaire organisé, il mesure le temps pour chaque chose, écrire est devenu son métier, huit heures par jour avec ses machines. «Toi ou moi, on écrit, d’accord. Mais on bricole. On aime aligner des mots, se donner des sensations, passer pour. Mais si on ne se discipline pas, si on n’y met pas le temps et l’obstination, ce qu’il fait, lui...» Il s’interrompt, encore une de ces phrases qui l’emportent et qu’il ne sait plus comment arrêter: «Il m’attend pour le café.
    Jacques écrase sa cigarette à peine entamée dans le cendrier avant de la jeter par la fenêtre. «Tu aurais voulu une goulée, peut-être? Si je ne les jette pas au fur et à mesure, je passe mon temps à le vider. En tout cas, je dois m’en aller. Pour nos femmes, rassure-toi, on n’y peut rien. Vraiment (sa main se lève pour retomber lourdement sur le volant), c’est la crise morale: le féminisme un peu, beaucoup le système, elles sont perdues en ce moment, elles ne savent plus où elles en sont, et nous, pendant ce temps...» Encore sa main.

    La crise morale! J’ai été chez Jacques, dans d’autres maisons pleines de fous disséquant leurs envies et leur besoin d’amour mais, au fond, c’est la baise. Faute au système tant qu’on voudra, qu’on ne me fasse plus le coup de la dernière analyse: depuis Ève, je ne veux plus oublier ma peine au nom des seules politiques, aux termes si lointains qu’elles ne modifieront pas nos vies. Les causes et les issues sont politiques, d’accord, mais pas les solutions. Les solutions, c’est maintenant et pas quand la gauche sera unie, gagnera les élections, mènera les luttes sociales, aura un leader et réalisera un programme, toutes choses qui n’arrivent jamais en même temps. Vive la gauche et, allons! vive même le Parti, mais ces mots qui se périment ne suppriment rien de cet autre côté: l’amour, le couple, la vie quotidienne, la solitude, et chaque instant qui passe, à Peyresourde.
    La crise morale: nos poursuites, nos désespoirs ne seraient-ils que des morceaux de statistiques? Il ne sait pas, n’a jamais su ce que Jacques voulait dire avec sa crise morale et son système et pourtant, lâcheté d’un soupir souriant, l’acquiescement lui a échappé. Au nom de tous ces hommes et femmes qui se battent pour aller mieux, il aurait bien voulu ne pas lui avoir ainsi donné raison. Mais la voiture est loin déjà et, seul au milieu du trottoir, vaste comme un de ces terre-pleins piétonniers à l’ombres des platanes qu’il n’a plus vus depuis qu’il a quitté la Méditerranée, il replace sa veste d’un mouvement d’épaules. Il y a trente ans, ses yeux voyaient sans doute beaucoup plus grand.
    Ainsi donc, cette chose banale: deux hommes se saluent dans une automobile dont le moteur n’aura même pas été arrêté, et ce qu’ils se disent là (ne rien oublier, revoir les gestes, réentendre les façons souvent sèches et violentes de dire, mais en même temps il sait qu’il simplifie son ami en le figeant dans une nervosité et un agacement qu’il n’avait pas vraiment, et lui se donne trop vite tolérance, patience et ouverture d’esprit, bref le beau rôle), l’essentiel en sera-t-il retrouvé? Car l’essentiel, ce serait deux très anciens amis, deux vies si semblables, coïncidentes jusque dans le détail: mêmes villes, mêmes écoles, mêmes quartiers et mêmes déroulements; des jours aussi et des heures à parler de leurs lectures rivales, Racine plus brûlant, Shakespeare plus ambigu, Diderot contre Camus aussi bien, à se montrer leurs poèmes, se disputer les mêmes femmes avec les mêmes manœuvres; si exclusivement ensemble qu’ils n’ont jamais pu supporter la présence d’un troisième, bien qu’ils aient souvent essayé; ce serait ce lien si fort qu’il n’a jamais pu être rompu par la méfiance et l’envie constantes qu’ils se portent depuis le premier jour. Lorsqu’il reconstruit la scène de la voiture, il reconnaît ce que chacun de leurs mots veut dire, mais quelle défaite ce serait de devoir l’expliquer!
 

3

    Il a cru que les lueurs qui montaient aux nuages venaient de la gare. Mais le tonnerre gronde. S’il allongeait le pas, il arriverait à temps pour le film de la nuit, à la télévision. Peu importe le film, il ne s’endormira pas facilement.
 

4

    Justement: ce pourrait être aussi le pré-générique d’un film à petits moyens, qui fixerait d’emblée le spectateur sur l’intention du metteur en scène: un drame urbain en noir et blanc, une comédie de mégalopole. Et à ce moment où l’homme claquerait la portière de la voiture en double file, avant qu’elle s’abîme dans le courant des voitures, sur le bruit même du claquement perleraient des notes claires, égrenées d’abord d’une main blasée sur un piano, brèves appoggiatures, et l’homme serait filmé légèrement par-dessus, ce qui le tasserait et cacherait son visage aux spectateurs et les obligerait à fixer sa silhouette pour éviter de le perdre de vue dans la foule (au diable après tout les petits moyens! la caméra prendrait insensiblement du large en s’élevant, embrassant le boulevard et le grand hôpital) et tandis que la Renault aurait fini par quitter l’écran dans son coin bas à gauche, l’homme deviendrait un homme parmi d’autres, un homme qui marcherait au rythme maintenant soutenu, royal, d’une musique de jazz, de ces phrases élastiques qui nous emportent et nous font plaisir puis nous étonnent et enfin nous inquiètent parce qu’elles n’ont pas tout à fait besoin de respirer comme des hommes, jusqu’à ce que la caméra ait pris suffisamment de hauteur, qu’apparaissent par exemple les gratte-ciel de Chinatown sur la droite, alors elle pourrait entamer un long panoramique parce que l’homme, au lieu de franchir le barrage de voitures aux toits laqués et multicolores (au diable aussi le noir et blanc!), remonterait vers la place d’Italie sur le vaste trottoir, ici une saignée grise, longerait l’École des Arts et Métiers (peu à peu l’inscription en lettres incises en haut de l’écran) mais elle ne pourrait s’attarder et comme à regret abandonnerait à ses marges les ouvriers d’un chantier des téléphones ou des eaux, un aveugle qui tente de traverser le boulevard et sur qui inquiet se retourne son labrador, une femme qui ne parvient pas à faire monter son landau sur le trottoir, un enfant qui mange une poire devant une vitrine de masques (obstinément le jazz martèlerait encore, maintenant il faudrait qu’il soit l’écho, l’emblème de ces mondes féroces), puis elle plongerait vers l’homme qu’elle au moins n’aurait jamais perdu, mais en visant l’autre trottoir où elle atterrirait juste à temps pour le voir venir vers elle, le quitter, le retrouver différent dans les stroboscopies du croisement des voitures, dans un tremblement de chaleur, d’asphalte, de pneus et de poussière, une caméra au ras du sol, des graviers et des semelles (alors reprendrait le bruit d’enfer des moteurs et des marteaux-piqueurs qui avaleraient le piano qu’on se surprendrait à désirer), qui attendrait que l’homme passe pour lui emboîter le pas et le suivre vers la glace du café des Arts, où il voudrait éliminer son reflet en faisant une ombre avec sa main, mais comme il n’y parviendrait pas, il entrerait dans le café, la caméra toujours sur ses talons indifférente entre les clients attablés (à la honte par exemple de ce représentant apoplectique qu’une caméra et toute une équipe de cinéma surprennent arrosant son café d’un petit verre à pied, rhum ou cognac: on ne chercherait pas en effet à éluder l’aveu d’artifice de ce regard droit sur l’objectif), qui doublerait l’homme, non après tout elle prendrait carrément sa place et se mettrait à avancer plus incertaine vers le fond du café, regarderait pour lui la pendule publicitaire sur le mur puis accrocherait le visage de deux employées de bureau, la vingtaine à peine, encore en robes printanières, et elle en ferait le tour de très près sans se soucier dorénavant de la présence du comptoir qui n’existerait plus le temps de ce tournis, une valse enivrée, proche, flatteuse et tremblante, sans s’occuper non plus du motard qu’elles enjôlent, et clore ainsi sur elle, sur cette radieuse fragilité, cette jeunesse frôlée, sur leur vague fureur aussi contre ces bureaux des tours de la place qui empourpre leurs rapides œillades vers la pendule — deux heures moins six — son acrobatique plan-séquence.

    Cette façon grave qu’avait eue soudain l’une d’elles de joindre les mains devant ses lèvres et d’écouter, tête un peu fléchie, prunelles claires en haut des orbites tendues pour fixer l’autre plus grand qu’elle, ce qui accentuait sa félinité: il avait connu Ève un soir de violent orage et là, voilà donc à quoi ressemblait l’extase d’une femme heureuse, voilà, une conviction nouvelle, son propre corps se laissait oublier, il avait su permettre à ses mains d’être caressées par le corps d’une autre, une deuxième vie. Dès ce moment, alors qu’elle n’était que le hasard d’une rencontre, il échafaudait tout un avenir qui serait avec elle. En elle, même, comment pouvait-il alors s’imaginer où commençait l’abus? Rien d’elle ne lui semblait alors ni feint ni double, ni son plaisir, ni son attachement déclaré à leurs projets de vie commune, ni tout ce temps volé à personne. De tout cela, les instants du plaisir leur semblaient en être la simple expression. Plus tard, à Peyresourde, elle s’était expliquée autrement: au lit, c’est comme si elle voulait mourir. Elle y abandonnait toute lucidité et il n’aurait pas dû prêter à ces mots plus d’importance. Sauf peut-être sur ce point où elle persistait ensuite, qu’alors elle se sentait plus longue. En effet, le reste du temps, qu’elle appelait «la vie courante», elle ordonnait différemment ses soucis. Ainsi avait-il deux Ève, celle du plaisir et du corps grandi, et celle du temps ordinaire qui mettait de plus en plus de jalousie à se prémunir, «se garder», ce qui voulait dire en fait s’éloigner. Elle disait vouloir savoir qui et où elle était, par elle-même. L’éternité claire devenait brusquement une aveugle exception.

    Il bute sur «faire l’amour»: l’œuvre longue qui tisse les heures et les gens, le sentiment de l’homogène ou bien l’instant de l’éclair blanc? Se trouver plus désirables encore après l’accalmie, n’était-ce pas une autre découverte? De plus chaudes étreintes, et avec elles plus de buts? ou au contraire consommer l’amour, l’user, le brûler? Il aurait voulu que l’amour soit leur occupation essentielle: jouir longtemps de leurs levers, leurs confitures, leurs promenades dans le bourg, de ses paroles devenues coulantes et libres, qu’alors elle écoutait ainsi, justement: le sourire gourmand, les deux mains jointes devant sa bouche, chatte à la tête inclinée et son regard par-dessus. Si chaque instant n’en est pas plein, lui demandait-il, qu’attendre alors du fait isolé d’être nus et couchés? Les plaisirs pouvaient bien exploser, si, réduits à eux-mêmes, ils n’étaient pas le moment et l’endroit, la façon de se dire et de se faire comprendre ce qui de toute manière s’exprime ailleurs, ils ne pourraient devenir qu’une servitude. Défaire l’amour, le détruire, le vaincre, lui faire mordre la poussière?
    Elle le trouvait trop absolu. De lui, il n’avait plus vécu que l’ombre, n’avait plus su affronter ni leurs colères ni leurs douceurs, ni d’autres gens ni leurs tête-à-tête naguère si recherchés.

    Et s’il avait sacrifié l’essentiel à la tentation d’un jeu de mots? Il doit être deux heures moins cinq quand il appuie sur l’ouvre-porte. Il prend garde à enjamber cette fois la barre du portillon. Quand donc n’éprouvera-t-il plus le besoin de chercher dans la liste pour vérifier le nom? Il prend une revue dans la boîte aux lettres et monte, si lentement que, dès la deuxième volée, il est dans le noir. La bande son reprendrait beaucoup d’importance: pas de musique, le souffle de sa respiration, le craquement des marches de bois, bien qu’il ait essayé de marcher sur les bords, glissements de semelles donc plutôt que bruits de pas jusqu’à heurter le flanc de la marche suivante avec la pointe du soulier, chuintement de la main sur la rampe, dont il avait senti, trop tard, qu’elle était poussiéreuse. Comment va-t-il serrer les mains? Bernard l’embrassera, mais l’invité? Au second, il craquerait une allumette et, dans la lumière orange et les ombres dansantes, son visage se cernerait d’un ourlet duveteux, tandis que sa main, dans le geste automatique du fumeur, inutile dans cet endroit sans courant d’air, deviendrait un instant translucide autour de la flamme haute et droite. La pose, juste pour cette image qui ne serait que l’aventure d’une allumette. Deux boutons blancs, impossible de décider lequel commande la minuterie, puis elle mourrait, le noir reviendrait, plus bruyant encore. Un chien aboierait dans un appartement, de plus en plus obstiné, le bruit des semelles aurait changé sur les marches plus raides. Une serrure tourne, la lumière est revenue avant qu’on ouvre la porte. Il rebrousse chemin et, suivi de près par des claquements de femme, il tâche de descendre sans précipitation, en vrai bourgeois. Sur le boulevard, il court jusqu’au débit de tabacs. Deux heures cinq à la caisse, il court encore (qui pourrait résister à placer là un de rags burlesques, comme en improvisaient les pianistes des films muets?), avale les cinq étages et cherche son souffle devant l’appartement de Bernard. La clé est sur la porte, il la balance, la regarde bouger, il sonnera quand elle sera arrêtée. De l’intérieur parviennent sa voix, son rire. Bernard a dû entendre la clé: un bruit de pas. Il ne veut pas se laisser surprendre. Trop long, trop fort, mais dans son affolement, il n’a pas su sonner. Il n’a pas encore baissé la main que Bernard est à la porte, la serviette sur l’épaule, et l’odeur sucrée du vin cuit:
    «Tu as essayé d’ouvrir?» (Son sourire, ses yeux, son hochement de tête: «Je suis content de te voir» ou bien «Tu es ici chez toi», à sa façon de vous tirer vers l’intérieur, tandis qu’il vous serre la main.) Il prend la clé que son ami lui tend. «Merci. Nous sommes en retard, encore à table.
    — Non, j’ai seulement joué avec le trousseau.»
    Bernard l’entraîne dans un sombre corridor, puis dans une salle blanche, équipée de spots, de lampes-parapluie et de sunlights, comme un plateau de cinéma.

    Il se revoit le suivre en hâte, le mains vides! Qu’est devenue la revue? Et là, dans la rue noire, il sait: il l’a oubliée sur la caisse, au débit de tabacs. Il lui téléphonera demain.
 

5

    «Les premières clémentines, tu devrais faire un vœu.» Ève heureuse et blanche, dans l’orage.
    Il raconte comment, finalement, il a couru pour ne pas être en retard alors qu’il avait un quart d’heure d’avance. Pour la première fois, elle rompt son silence: «Étrange, ce que vous dites. Moi aussi j’ai attendu en bas. Trente-cinq minutes d’avance, je n’ai pas osé monter. Et ce n’est pas la première fois.
    — Suis-je donc si terrifiant? C’est bien d’elle, tiens», puis, plus directement: «De ta part, c’est encore moins compréhensible.
    — C’est vrai, Bernard.»
    D’elle qui vient de parler avec des mots qui se sont arrondis comme des bulles avant de monter crever en surface, il ne voit que son buste derrière la table. La moitié droite de son visage, bouchée par le contre-jour, brise ses traits d’un profil noir, qui fait de sa tête un portrait cubiste. La réverbération pâlit sa peau et ses yeux d’ébène, dévorants, souvent baissés, se noient dans un triangle de cheveux lourds teints au henné, crêpés en crinière. Contre son tricot noir, une obsidienne pend à un fil d’argent sur sa maigre poitrine écartée, son seul bijou dessine la base de son très long cou, où porte à faux sa tête anguleuse et engloutie. Malgré la masse rousse, elle fait penser à Jeanne la femme-soldat, la mangeuse d’hommes, et, dans son silence il voit l’inquiétude, l’obscurité, la vie contenue, l’enfoui et les liens. Cette voix qu’il vient de découvrir n’est pas sa vraie voix: inégale et trop forte, comme si de s’être longtemps tue, elle lui avait échappé. Mais sa façon d’articuler, précise et récitante, elle ne pouvait la tenir que de sa mère. Pendant ce temps, et après, quand il parlait pourtant avec Bernard:

    «Tu avais préparé quoi là?
    — Des petits pois et des carottes vapeur, une entrecôte, marchand de vin pour elle...
    — Et vers cinq heures, tu iras à la piscine nager tes vingt bassins?
    — Je ne peux m’en sortir autrement. Je me surveille, je m’organise.
    — C’est ce que je dis.»

elle et lui ne se sont pas lâchés des yeux un instant. Quand elle a posé son briquet, il a pressé entre eux un zeste de clémentine au-dessus de la flamme. Elle n’avait pas l’air de connaître: «Il fait trop jour pour voir le feu d’artifice. Mais en prêtant l’oreille, vous pourriez entendre de petits, d’odorants grésillements.» Prisonnière de son coin, tapie comme un chat, prête à déborder.
 

6

    La bourrasque ne lui a laissé que le temps de courir s’abriter au pied de l’immeuble. Serré sur la marche palière dans la nuit noire, il a fini par retrouver ses clés. En haut, un bouquet de roses rouges baignait dans un vase qu’il ne connaissait pas. La voisine avait reçu le livreur. Une enveloppe de Transflora était épinglée sur la cellophane et quelques mots d’une écriture laborieuse et déhanchée qui n’était pas d’elle, étaient signés de son nom.
    Les pieds tiraient après trois jours dans ces bottines. Il ne se détachait pas des reflets colorés des images sur les murs et des brusques craquements du récepteur. Il avait beau identifier l’électricité statique, ils l’inquiétaient. Cette histoire pourtant convenue d’un rude cow-boy qui rencontre une femme volontaire et vertueuse et, ensemble, ils affrontent de cruels hors-la-loi, se compliquait de tant de liens familiaux qu’il ne savait plus qui était la mère adoptive et la fille perdue, et de tant de pétarades et de cris qu’il a renoncé à lire les sous-titres. Malgré le vent, la pluie et la tempête, sa tête alourdie chavirait, hypnotisée. Mais il combattait le sommeil.
    Au lit, le sommeil s’en est allé. Quand il a voulu lire, la chose s’est répétée: il croyait se concentrer, s’appliquer à détailler les mots et les lettres mais, arrivé au bout de la ligne, il oubliait à l’instant, le sens et le dessin des mots lui devenaient étranges, sa volonté même faisait obstacle. Il y pensait: «Mais qu’est-ce qui t’arrive? C’est pourtant simple, ce que tu es en train de lire:

    ... Dans le panier, l’animal se débattait de toutes ses griffes, et je me suis demandé si le panier tiendrait le coup. Enfin, l’eau s’est mise à chanter, j’ai retiré le pot et j’ai préparé un autre couvercle. J’ai attrapé le panier... Quand j’ai coupé la corde et que j’ai plongé la main dedans, j’ai rencontré ses dents, mais j’ai tenu bon et l’ai envoyé dans le pot... Pendant trois secondes ça a été comme si j’avais déclenché un ventilateur électrique dans l’eau et puis ça a cessé. J’ai ôté le couvercle, et j’ai sorti l’animal. Il était mort, aussi mort que peut l’être un reptile...

c’est tout simplement la recette d’une soupe à l’iguane!» Et s’il en venait à bout, s’il se représentait à peu près la succession des gestes, d’autres questions affluaient: mais où sont-ils? Comment sont-ils arrivés dans cette église? Qui fuient-ils? Lequel des deux parle maintenant derrière ce tiret? Il devait recompter: lui, elle, lui, elle, lui. Il ne savait plus l’ordre des épisodes, une histoire pourtant simple et forte. Alors il revenait en arrière sans reconnaître ce qu’il avait lu. Il se laissait emporter par les zébrures, les chemins et les vibrations qui naissent entre les lettres; emmener dans les réseaux cernés que projette au fond de sa rétine sur l’écran blanc du papier, clés saugrenues, fenêtres géminées, palais des doges ou autres entêtants flottements, ces blancs simplement qui ourlent et couvrent les mots, des souricières pour les yeux. Le temps de tourner la page pouvait lui être fatal. Aussi se préparait-il: abordait-il une page nouvelle, il glissait son doigt sous la prochaine. Peine perdue, il en avait pris deux à la fois et, au dernier moment, elle refusaient de se séparer. Les manœuvres se révélaient désespérantes, seuls ses yeux se résignaient: ils continuaient mécaniquement, tandis qu’il s’arc-boutait à les regarder lire, préoccupé quant à lui par sa provisoire mais inquiétante bêtise (l’aptitude, le goût de lire me reviendront-ils? Les ai-je jamais eus? Ne me suis-je pas forcé pour passer pour quelqu’un qui aime lire? La preuve? Cette folle bibliothèque, pleine de livres que je n’ouvrirai jamais!) ou assailli par mille images chavirantes, qu’il croyait sorties du livre. Mais à la fin il prenait conscience — et c’était un peu chaque fois comme s’il se réveillait — qu’elles n’étaient que des délires, des résidus. Il ne les voyait pas se former, se développer, et, brusquement, il s’y surprenait, en bout de course. Il a enfin été si impatienté de son incapacité à se soustraire à son obsession qu’il a éteint la lumière. Les battements de son cœur cognaient partout, dans la poitrine, dans les doigts, la joue, l’oreille même.
    Il reconnaît ce picotement à la cuisse, les élancements dans l’aine, ce testicule lourd. Il sait ce qui l’empêche de dormir. Sa livre de chair, il a passé les nuits de son enfance à souhaiter qu’elle tombe, à prier Dieu de lui accorder ce miracle, au plus tard pour ses vingt ans, il n’a cru en Dieu que pour ça. Double et fluctuant face à son trop jeune éveil, il la brusquait, se brusquait, au prix de si grandes frayeurs pourtant, pour lui et pour elle surtout, lorsque sans le vouloir, il se faisait trop mal. Mais vingt ans étaient bien passés quand il a fini par s’habituer à vivre avec elle, se soulageant plus que jouissant, tout seul ou avec d’autres puisque la différence ne lui était guère sensible, malgré ce qu’il s’obligeait à en dire. Jusqu’à cette nuit d’orage de l’année dernière, où le corps d’Ève, éclair blanc-bleu dans le noir et le tonnerre, avait témoigné devant ses yeux incrédules et ses propres mains d’un plaisir sans nom. De voir Ève luire et se cambrer, de la sentir glissante et huilée contre sa peau, il avait laissé son sexe à sa joie, enterré sa peur d’échouer à l’accompagner là où il désirait aller, d’en terminer trop tôt. Mais il avait été fier et content de n’avoir, après, ni dégoût ni honte, de l’aimer autant, c’est-à-dire sûrement davantage, elle, son Ève enivrée, souriante et affaiblie. Ils revenaient souvent à la découverte, s’habituaient l’un à l’autre.
    Ce soir, ce n’est pas la fierté, mais la lourdeur, l’élancement, le mépris qui lui reviennent. Il faudrait qu’il dorme, maintenant, malgré ce tonnerre qui le fracasse. Il s’est levé, il a écrit. Encore son griffonnage.
 

7

    «D’autres envies, visages multiples, prends-moi, protège-moi, laisse-moi. Quand me viendra l’envie de dormir? Même plus tenir le stylo, complaisance dans cette descente. Comment lui faire plaisir? Comment ne plus fumer, poisse âcre au fond de la bouche, envie de vomir constante, respiration qui ne vient plus. Elle dort, elle oublie, j’ai vu en toi la femme que je rêvais d’être, j’ai pris tous les masques de l’homme détestable.»
    Au lieu de s’imaginer qu’il a du talent, il ferait mieux de s’occuper des roses et de se coucher. Les fleurs se crispent, molles, ternes. Il ôte les épingles, déplie la cellophane, sépare les tiges.

    On se groupait dans les bars et, pour un café, on s’y éternisait. On construisait des sociétés, on retissait l’ordre du monde. Des films, des livres, des actions culturelles, on traquait les implicites, politiques au bout du compte. Parole sérieuse et fumée des cigarettes, il fallait sortir de ces velléités d’arrière-salle. Alors, ils avaient créé deux associations, un théâtre et un ciné-club, tourné un long métrage où il était beaucoup question de frontières, de trains et de bateaux, monté une exposition, et deux pièces longues ambitieuses, du vrai théâtre populaire: à cette époque bénie, on parlait théâtre avec les comités d’entreprise et, pour trente-cinq francs on louait une salle, son régisseur et son pompier! Un temps, ils avaient publié un périodique, et même un livre sur Tchekhov, qu’achètent peut-être encore quelques étudiants:
    «On n’y distingue nulle intrigue, mais simplement des épisodes qui s’entrecroisent, et neuf personnes monologuent ensemble, brodent le silence de leurs paroles, autour d’une table, d’une carafe, d’une tasse, dans un salon, une salle à manger, une chambre à coucher, sur une terrasse, dans un jardin, buvant à la santé de ceux qui partent: “Ces gens-là dînent, ils ne font que dîner, et pendant ce temps-là, s’édifie leur bonheur ou se brise leur vie”, sans intrigue, où les dialogues se font et se défont autour de silences pesants; peindre la vie comme elle est.»
    Mais Tchekhov n’était qu’une couverture, ils parlaient d’eux: l’activisme chassait l’ennui et vingt personnes au moins les suivirent. Le miracle dura trois ans, puis la troupe fut décimée par les mariages. Mais elle mourut aussi des guerres qui finissaient, des fins de décennie dont ils n’épousèrent pas la prétendue nouveauté, du reflux de la classe ouvrière. Le temps des études passé, ils déménagèrent et, malgré leurs apparents efforts, ils ne surent plus rien de l’autre. Des efforts, en firent-ils, au-delà des promesses? Ils avaient tenu par ce qu’ils faisaient ensemble, ce qu’ils se donnaient, et la distance rompait, naturellement, leurs liens.
    Sa mémoire conservait des phrases-phares. Bernard avait des mots de hasard mais, allez savoir pourquoi, ils restaient gravés en lui comme des maximes: «Ce qui importe, c’est l’ambiguïté des personnages et des situations» ou «Il faut se sentir responsable de la chose dite». Encore aujourd’hui, il accordait à ces simples aphorismes esthétiques l’importance de règles de vie.

    Il a entendu dire, ou lu quelque part, qu’il faut couper les tiges en biseau et mettre un cachet d’aspirine dans l’eau.

    Bernard avait engagé Sophie comme secrétaire et correctrice pour ses premiers manuscrits, puis il l’avait épousée, avant de divorcer sans cesser de la rencontrer, pour le plaisir et pour le principe. Il choisissait les machines mais il n’y touchait guère: déjà à l’époque où ils écrivaient leur Pour Tchekhov, Bernard s’était allégé sur lui de la dactylographie. Quand, beaucoup plus tard, il lui écrivit chez son éditeur, Bernard lui répondit aussitôt, comme s’ils s’étaient quittés la veille. Il leur fut facile de se revoir, mais ils ne se comprenaient plus à demi-mot.
 

8

    Il est couché, Ève dans sa tête.
    (Des millions de femmes ont un corps plus beau que le tien, un plus beau visage, non, tu n’es pas la plus belle)
    Et ton ventre qui devient plat sous ma main et tes yeux qui se ferment sous leurs paupières lisses et tes rides entre les yeux s’effacent alors — tes rides — et tes lèvres qui se carnent et bandent leurs forces
    Et tes cheveux qui s’éparpillent et dégagent un losange
    Et ma main je la regarde elle triangle ton cou qui se tire et tend il fine ta peau sous ton menton renversé Que dit de moi cet accueillant sourire
    Avant ta jupe est rustique pleine de chasteté agricole ample et simple et son ourlet lourd balance sur ton pas apparemment ne colle pas sur ta peau à ta mince féminité elle est ample de voir s’ouvrir de s’offrir de favoriser sans gêne l’accès de mes mains

    (Que c’est beau! Pourquoi debout ne sais-je plus rien écrire?)

    Mes mains j’en étais là mes mains belles et tendres mes mains j’en suis content qui sont attentives à savoir frôler savoir courir depuis si longtemps sur des corps d’adolescence leurs corps à elles leurs corps à eux le mien depuis si longtemps qu’elles n’avaient plus si bien couru
    Et je te déshabille déjà sans rien encore t’enlever tes vêtements me font forcer un peu plus le contact sur ta peau après le plaisir qui sort de leurs contraintes de leurs propres et intermédiaires caresses
    Où chacun s’effleure à ses tissus familiers
    Je vais au lac
    Je descends à la cave
    Fragment détourné d’une comptine qui chante en moi me revient

    Il devrait être innocent dans cette affaire, mais son souvenir est si présent qu’il se prend à douter. C’était il y a quinze ans, avec Ève, à Venise — cela devrait suffire à le convaincre: il y a quinze ans il ne la connaissait pas encore, et Ève n’est jamais allée à Venise — il a cassé la tête à un Marocain, serveur de bar avec un bronze acheté chez un antiquaire du Dorsoduro. Ensuite il se revoit, comme si c’était hier, creuser un trou avec Ève dans un chantier voisin, trouver l’eau au fond, y noyer le corps, basculer la cuve de la bétonneuse, effacer enfin les traces, sans peine puisque la terre est mouillée par le brouillard rouge qui monte le soir de la lagune.
    Ils avaient d’abord bavardé au bar, puis ils s’étaient enfoncés dans le labyrinthe et, sous un sottoportego, il s’était mis à le frapper, pour un regard ironique, un ton de raillerie.
    Quinze ans déjà, son souvenir vieillissait: bientôt la prescription. Il pèlerinait souvent à Venise, devant le bâtiment de la Caisse d’Épargne. Le corps était-il encore là? Il devait avoir été emporté par le mouvement pendulaire, ou pompé par les usines de Porto Marghera. Et si on le retrouvait? Dans quel état, après un si long séjour dans ces eaux sulfureuses, bringueballé dans sa forêt de pieux? Et même, comment le démasquer aujourd’hui si, par extraordinaire, l’acqua alta le déposait là, parmi les chats?
    Mais Ève lui révèle qu’elle a tout raconté à son professeur de philosophie, le plus sévère, le plus droit de tous ses professeurs. Elle ne leur donne pas six mois pour entendre parler de ce crime. Il la croit sans peine, il le connaît, son vieux professeur! Son erreur est de ne pas se demander ce qui a incité Ève à courir du même coup ce grand danger.
    Bernard les a rejoints à Venise. Il pense pouvoir tirer de cette histoire un film excellent, il ne faut pas courir le risque de se laisser voler le sujet. Ève insiste: il y a du mystère et du sang, et puis, que diable! il y a tout de même un décor. Ève et Bernard feront des repérages dans le sestiere. Quant à lui, il devra retrouver l’antiquaire, le café. Et racheter une statuette, c’est essentiel à la reconstitution de la vérité.
    Dans le café, rien n’a changé. Les piles de gâteaux, les triangles de pain de mie, les saladelles, les artichauts bouillis, les oignons brûlés à la braise. Il est assis au comptoir, sur un tabouret haut, la femme porte-flambeau en régul est posée devant lui. Il a bavardé avec une inconnue qui vient de s’en aller. Un autre Marocain remplace le précédent, le mort, mort et enterré, noyé, inondé, cimenté. Pourquoi l’a-t-il tué? Il n’est pas plus grand que l’autre, mais si trapu qu’il le tuerait d’un coup de tête s’il le voulait. Ses cheveux bouclés, luisants et noirs, forment une boule arrondie autour de sa tête joyeuse. Le Marocain connaît son rôle: chaleureux, il s’approche, s’assied sur le tabouret voisin, l’enlace d’un bras et serre son poignet de l’autre main. Il ne se savait pas capable de parler si facilement avec un Marocain. En une heure, la café s’est vidé, Bernard, qui surveillait de loin, emmène le patron. Le scénario ne prévoyait pas que le serveur et lui restent seuls dans la salle. À l’étage, un femme (un peu la voix d’Ève) a appelé le Marocain qui est monté la rejoindre. Il a bu son café et, las d’attendre, il est parti. Au ponte Torto, il a revu l’inconnue — Sophie — qui s’est sauvée dès qu’elle l’a vu.
    Il comprend. L’Arabe est son frère en malheur, ils l’ont trompé aussi. Ève veut s’innocenter: avec Sophie, Bernard, l’antiquaire et le patron du café, tous coupables, ils viennent de le tuer, dans le café. Et lui, il est en train de contourner le ghetto, il a une statuette à la main, les traces de doigts du Marocain sur sa chemise. Elles jureront, et Bernard avec elles, qu’ils viennent de le voir avec lui — c’est la vérité — qu’ils les ont laissés seuls se crier Dieu sait quoi, dans une langue sauvage.
    Il savait que ce cadavre reviendrait. Au moment où il l’avait noyé dans le trou, il avait eu d’abord l’impression habituelle du geste déjà fait, dans d’autres histoires, dans une cave, dans un terrain vague. Il reconnaissait son crime familier dans ses grandes lignes, sa répétition l’aurait rassuré, si le mort n’avait cette fois été un Marocain. Du coup, les autres fois n’existaient plus, il commençait à y croire.
    À chercher le dénouement avec rage, il dérivait seulement vers d’autres crimes. Écrasé de ces folies, il n’était pas debout qu’il sentait déjà ses jambes lourdes. Il n’avait dormi que cinq ou six heures, mais la matinée était passée, dimanche perdu pour ainsi dire. Les roses redressées avaient pris des couleurs.
 

9

    Les gestes à Peyresourde s’enchaînaient sans temps mort: mettre en marche le moulin à café, emplir la casserole, un œil sur le lait faire griller le pain en préparant le plateau: un bol, une cuiller, deux sucres, la confiture d’Ève, et s’installer sur le bureau — que faire de ces lignes piteuses vomies cette nuit? Les jeter? Les conserver dans le désespoir d’en faire un jour quelque chose? Elles contenaient tout de même sa souffrance — manger enfin, trop vite. Trop vite en allé, le plaisir clair des gestes connus, le clair bonheur du lever. Déjà il fumait sa première cigarette, plus amère, poids du premier besoin, peine à renouer avec l’époque, fumer n’était pas le plus difficile. Sitôt la cigarette écrasée, dimanche devant soi. Ève avait un temps rendu les ruses inutiles, mais il retrouvait le dimanche long et morte Peyresourde, sans savoir par où commencer.
    Ève aimait faire la grasse matinée. Une fois levée, elle lui téléphonait vers onze heures:
    «Tu as bien dormi? Que fait-on?
    — Je ne sais pas. Viens», ou «J’arrive. On verra.»
    Et le temps de déjeuner, faire l’amour, préparer le repas du soir, le dimanche s’en allait bientôt. Aujourd’hui, dans l’appartement vide, il allait d’une pièce à l’autre, déplaçait un bibelot, s’habillait comme pour sortir puis changeait d’idée et remettait ses pantoufles, prenait le temps d’orienter son fauteuil dans la lumière, mais son livre l’ennuyait encore au bout de trois pages, dans l’obsédante irritation du bruit des rares voitures, enfin il s’attablait, crayons, papiers, et cahiers remplis de bouts de phrases à ordonner, c’est-à-dire à recopier sur des nouvelles pages, avant d’arracher les anciennes (d’où les cahiers à spirale), pour tenter au passage de fabriquer de plus longs bouts, jusqu’à s’apercevoir que le manège n’était qu’une pose, à laquelle il venait d’avoir l’indulgence de s’être encore laissé prendre.
    Il tenait la solution: se préparer un bain assez chaud pour y passer une heure, avec des mots croisés.
    Il compte ses cachets. Encore pleine? À peine dix jours qu’il a ouvert la boîte, il croit qu’il y a des années. La vie, le travail, ne le pressent pas, il a le temps, tout le temps, À ne savoir qu’en faire.
    Le temps à passer: il l’épuise à tourner dans l’appartement, à entretenir la chaleur du bain, à suivre dans les rues des circuits mécaniques, dans l’espoir d’une conversation sans intérêt avec la première rencontre venue qui se demande pourquoi il la retient.
    On n’aspire au fond qu’à la solitude, puisqu’on ne tire aucun plaisir de la compagnie qu’on a pourtant voulue et cherchée, ce qui nous pose question. Enfin seul, le besoin nous ressaisit de voir n’importe qui. Lorsqu’on sera seul on lira, on écrira, on rangera ses affaires: parfois c’est vrai, alors on est content mais, le plus souvent, l’isolement nous met devant de dangereuses, noires tentations, dont la moindre est celle de se coucher ou de prendre un bain chaud.
    Des temps interminables mesurés par une boîte de médicaments ou des années que l’enfant du voisin raccourcit brusquement: bouleversant, l’enfant a grandi sans qu’on y prenne garde. Des temps sans résistance, sans réalité, qui se répètent comme les vagues, des temps sautés, évanouis, pas vu passer.
    Il ne sortirait pas. Il jouait l’affairement mais il ne cherchait pas à se le cacher: il attendait qu’Ève téléphone, comme d’habitude. Quand il a dû courir au coin de la rue acheter deux paquets de cigarettes, il a d’abord décroché le récepteur pour assurer Ève de son retour et l’inciter à rappeler. S’il avait branché son répondeur d’astreinte, elle aurait considéré que son message la libérait du devoir du premier signe, occasion qu’il ne voulait pas lui offrir.
    La baignoire était trop pleine, mais il devait parer au plus pressé, vérifier qui de Bernard ou de lui avait eu hier raison. Portia se faisait-elle passer pour Bellario, comme le soutenait Bernard, ou pour le neveu de Bellario, ce qu’il soutenait? Bernard avait prêté le livre, et silencieuse et noire, Sophie n’avait jamais lu Le marchand de Venise. Cent fois reconnues et rectifiées, certaines erreurs persistent, des souvenirs si fermes, et d’autres en même temps pourtant liés et si vacillants.
    Mais l’assurance de Bernard le faisait douter. Ainsi, malgré les années, il avait conservé sur lui cet ascendant qui autrefois lui embrouillait les idées, le rendait hésitant, jusqu’à trouver mal venu son propre rire et banal ce qu’il disait, mal formulé ce qu’il avait pensé. Bernard trouvait les mots. Ensuite, mais seul, il enrageait, il voyait trop qu’avec ses tons et ses mines, Bernard en avait encore profité. Toutes ces années n’avaient rien changé: livre en main, il tenait la preuve de l’erreur de Bernard, comme plus d’une fois probablement. Il brûlait d’envie de l’appeler pour le lui faire remarquer, mais c’eût été avouer davantage sa dépendance aux jugements de son vieil ami.
 

10

    Ils ne pouvaient se rencontrer sans entamer des discussions compliquées. Malgré ce qu’ils auraient pu en dire, ils y trouvaient chacun leur plaisir, l’un stimulait l’autre, lui servait de public ou de contradicteur. Ils s’étaient connus en parlant, ils reprenaient maintenant la conversation un moment interrompue. Elle faisait oui de la tête, imperceptible, elle voulait montrer sans les froisser qu’elle les écoutait, insensible aux éclats de voix de Bernard:
    «À la fin, le public en a assez d’être malmené sans arrêt, fatigué, trimbalé, brusqué, agressé! On a compris! Bon, on conteste la vision frontale, il y a l’éclatement scénique, les histoires embrouillées les unes dans les autres, l’instance narrative — des excuses faciles à la confusion, des façons légères de se débarrasser la conscience du devoir de construire la fable — et je te bouscule la chronologie, et je te fais des spectateurs les producteurs du sens, producteurs mon cul! et je te fais tourner les acteurs, les personnages et les rôles, et, en plus il faut admettre que toutes ces contorsions sont là pour faire la clarté? Supporter leurs intentions pédagogiques? Tiens, tu veux que je te dise, c’est formel, et comme tout ce qui est formel, c’est donc mystificateur, ou alors c’est ésotérique...
    — C’est quoi pour toi, ésotérique? a placé Sophie, en se penchant pour écraser sa cigarette.
    — Je veux simplement dire que c’est plein de signes de reconnaissance, d’appartenance à une élite, c’est codé. Non merci.»
    Maintenant il est content, excité à l’idée d’une thèse à défendre, surtout lorsque Bernard avait aussi clairement tort:
    «Je ne sais pas, mais il me semble que tous ces efforts, tous ces dispositifs scéniques ont au contraire pour but de dégager les différents niveaux d’un texte, ce théâtre produit sa propre critique...
    — On a tout fait il y a vingt ans, et la beauté venait par surcroît.
    — Tu as peut-être raison, il faut que je fasse un effort pour ne pas me laisser arrêter, fasciner par ces années-là. Mais est-ce une raison pour crier si fort?
    — Je ne crie pas. Il faut savoir reconnaître ce qui est. Depuis, on s’est beaucoup tu.»
    Il avait tant parlé que le son de sa propre voix lui devenait insupportable et le mouvement de ses lèvres lui était d’un effort démesuré. Il n’avait pas su expliquer à Bernard cet équilibre de l’émotion, ce dosage de l’épique, l’instant sacré de l’entracte où Petit Poucet, seul dans la lumière qui trouait brutalement l’entrepôt gagné par le silence, murmurait son lamento, devant des gens ivres en effet de la fatigue d’être debout depuis plus d’une heure. Et maintenant, dans l’eau tiédie de son bain, il le déclamait à son tour:

Nous voilà. Cohorte des retrouvailles
Théorie des fêtes de famille,
Et je pensais à toi, mon père
Lorsqu’à ma mère un soir
Tu t’es mêlé.

Pauvres nos vies, mais à venir alors
Et avec moi deux mille soucis.

À toi ma mère — ce que j’ai crû —
Comme un arbre et ses lueurs,
À toi et mes semailles,
Mes miettes et mes cailloux.

Chez moi, cent familles sont mortes
Égarées dans chaque jour;
Ogre-cage, mon chien, mon loup, pantin traquenard
Femme fille et tes senteurs épouses

Les éponges de sang sèchent
Aux quatre fils de ma mémoire

Lorsque ma mère et mon père
Un soir, vous êtes mêlés
J’avais encore à naître.
Ô ma complice traîtresse, ô mon cruel débutant!
C’est tout à vous entendre que je me suis occupé.

Parents de l’ombre, parents du feu
À la vérité — la dire — m’avez-vous
Vraiment voulu?

Ne serai-je donc jamais tout à fait fou?

À toi mon père, j’ai grandi parmi les arbres
Et jouant avec les lueurs, les miettes, les cailloux,
Et les oiseaux,
Ai-je donc grandi chez les loups?

Mon père, ma mère, ma sœur, mon frère,
Voilà maintenant, je sais. Vous êtes morts
 Rien de tout ce que je garde ne peut vous revenir,
Rien de ce que je retiens ne provient plus de vous;
Vous, mon noyau mon centre, mon écorce,
Mes restes évacués.

Et lorsque je serai mort, où sera pour moi le vivant?

(Noir).
 

11

    Jacques, son vieux frère, qui a lu leur Pour Tchekhov, ses bouts d’autobiographie, avec qui il a longtemps eu cette irremplaçable correspondance esthétique, lui disait de ne pas se disperser: «Ton affaire, c’est écrire. Ah! Si je savais écrire comme toi!» Il allume l’ordinateur: Bernard ne dit rien, il secoue la tête. Il n’a pas l’air d’avoir compris, alors j’explique. Sophie scande les syllabes de la main. Des doigts longs, fuselés. En vérité, il n’avait pas alors remarqué ses mains. C’était la deuxième fois qu’elle parlait et il redécouvrait sa voix, une voix d’homme qui le troublait trop encore pour qu’il sût vraiment la décrire. Alors il a préféré évoquer ses doigts. Le secret, ce sera la façon dont il réussira, entre les différents mots, à répartir et suggérer les silences, les hésitations qui sont la force du cinéma.
    En ce moment, tu écris. Écrire en ville: ce profil croisé il y a quinze jours d’une fille debout dans l’embrasure d’un portail, son feutre court sur le papier avec une simple innocence, et elle n’a que douze ans, scène impossible il y a cent ans dans ce quartier populaire, pourquoi ce que tu écris vaudrait-il mieux? Écrire pour éviter d’écrire, qui n’écrit pas? toi, tu veux que ce tu inventes parvienne à t’étonner, t’exciter, t’émouvoir. Et tandis que tu retiens un peu Sophie, ce que tu laisses venir dans toutes ces images, tu veux en juger à ce qu’elles déclenchent dans ton corps, comme si tu touchais sa peau.
    Tu veux? Alors que monte le racisme? Ici, on défenestre, on fracasse des crânes, on dresse des chiens et encore les rend-on plus simplement fous de rage et de coups, on abat des enfants à la carabine parce qu’ils seront un jour capables de tout, et même des embouteillages, et toi tu veux écrire sur Paris à la Toussaint? Alors que tu as les cheveux trop bruns (bruns pas noir-bleu) de tous ces gens qui meurent, leur lèvre trop tombante, envieuse et goulue et leur crâne en obus? Les chiens même commencent à s’en apercevoir. Oui, raconte tes vraies nuits en ville:

    Permissionnaires rasés, bâtis comme des brutes en salle, ils vont par quatre et sentent la bière, tournent à pied ou en voiture pour casser du bougnoule ou du pède
    Grosses Mercédès chromées, couleur tabac, vitres fumées, remontent les rues piétonnières pour compter leurs putes,
    La police en voiture blanche course les zonards,
    Un homme en tweed, cinq mètres devant lui son chien molosse libre chien, loup qui aboie et attaque — ma peur: deux points durs et noirs de chaque côté de la nuque un nœud au fond de l’estomac, des frissons aux cuisses et aux avant-bras, juste à l’aine et aux genoux — mains dans les poches, il se borne à dire: «Ne vous en faites pas, il n’ira pas plus loin, n’ayez pas peur» avant de le rappeler «Samson», et le chien s’arrête, le regret dans ses yeux jaunes,

écris donc sur tes jours et tes nuits. Mais si tu sais qu’écrire est une faute, c’est là aussi ta vertu. Si trop de confort se paye d’une infortune insupportable exactement de l’autre côté du globe, trop de loisir, même pour écrire, sont des années brutales pour l’analphabète et, même en rêve, tu n’as pas le droit de tuer un Arabe: ces culpabilités seraient peut-être ton honneur.
    Au moins, ce matin, est-il déjà deux heures vingt-cinq.
 

12

    Et pourtant du dialogue, il y en avait eu.
    «Vous pouvez prendre la dernière, je ne fumerai pas, la gorge prise, je suis tout enrouée.» Quand elle s’est levée, sa vaste jupe noire taillée dans le biais est tombée à dix centimètres du sol et la ceinture sans fronces lui faisait un ventre plat. Alors les godets de son épaisse corolle se sont animés de lourds balancements, plombés, ourlés, retardés, contradictoires comme le sont les vagues. C’était comme si, dessous, il y avait encore des couches, des courants de tissus, et leur rythme amorti ne suivait plus ses invisibles pas. Elle a libéré l’odeur d’un corps chaud, une sueur amère de caoutchouc. Mais dans son immobilité retrouvée, a disparu son parfum sombre de vanille. «Vous allez donc au cinéma cet après-midi? Voir quel film, s’il vous plaît?»
    — Un Fournier. Du début. Douze ans après, ma femme — oui, j’ai été marié — se souvenait encore de ces bandes d’enfants furieux...
    — Mais le titre?
    — Oh, pardon, Les enfants du Président. Vous l’avez vu?
    — Non. On peut se tutoyer.
    — Moi, j’en suis arrivé à me moquer complètement de l’histoire mais je deviens beaucoup plus attentif aux détails sensuels.
    — Allons, allons! s’est exclamé Bernard, il n’y a pas de détails sensuels en soi. C’est toi qui les mets. D’ailleurs, les gens qui font les beaux films...
    — La question n’est pas là. Tenez: un détail sensuel justement: une fille que je n’avais pas vue depuis dix ans, à l’époque c’était une fillette, et je la retrouve jouant de la flûte dans un concert. Je vais la voir à l’entracte, je sais d’avance que, tant qu’elle n’aura pas reparlé, je n’aurai aucun souvenir de sa voix, mais que, dès que je l’entendrai, je la reconnaîtrai brusquement. Et même, dans sa surprise et le temps qu’elle mettra à se replacer dans mes souvenirs, ce qu’il y aura dans son timbre de plus haut, d’ému, de voilé...
    — Veux-tu que je te dise? Le sensuel, tu l’ajoutes au fond de ton fauteuil, immobile depuis une heure, la tête en l’air, la nuque pliée — qui sait quels effets physiologiques sur nos émotions, nos affects et sur la répartition de notre tonus cette position absurde entraîne à la longue, les yeux fixés sur ce rectangle aveuglant? On devrait commencer à étudier le cinéma par là. C’est de l’hypnose, ni plus ni moins.
    — À vous écouter tous les deux», a-t-elle dit doucement en décroisant ses jambes dans une cascade de cotons et, dessous, ses collants de laine formaient de gros plis qui lui donnaient un air de paysanne russe, «je me rends compte que je ne vais pas assez au cinéma. La Maison des autres, vous l’avez vu?»
    — Le dernier film de Breitmann?
    — Oui, tu sais bien, juste avant qu’on l’assassine. Non, pas vu.
    — Moi, j’ai refusé de le voir.» Bernard allume une cigarette. «J’ai dû les voir tous, mais celui-là non, j’ai peur de devoir changer l’image que je me fais de lui, je ne veux pas.
    — Quand j’ai vu ce film, j’ai compris qu’on ait pu l’assassiner. Par ce qu’il y a de mauvais en moi, j’en avais presque envie en sortant. Le film se passe en Algérie, pendant la Révolution. Les soldats tuent, la salle se tait, on n’entend pas un fauteuil, les soldats violent les femmes, puis les hommes et les enfants, alors de temps en temps un spectateur s’en va ou crie de colère, on pense que c’est bientôt fini, une heure et demie on a donc touché le fond de l’horreur, mais non, sans un son, sans une musique, sans un mot, encore une heure d’images muettes où on les voit torturer même les chats.
    — Voilà, je n’ai pas envie de ça justement.
    — À la fin, on est tous restés assis. D’habitude, (Sophie s’est levée et a plaqué ses mains osseuses et livides dans les plis souples de sa jupe battante) je me lève, je mets ma veste, où sont mes clés? je n’oublie rien? j’ai mon sac? rien sous le fauteuil? Ce jour-là, je sors lentement, on sort tous lentement, on suit l’enterrement de Breitmann. Breitmann, on pense à lui, comme on nous l’a montré à la télévision: son crâne défoncé à coups de barres de fer, sa poitrine barrée au couteau d’une croix gammée, ses couilles entre les dents. On pense: ils ont fait sur lui ce qu’on vient de voir dans le film. Un juif, ou un arabe, pas très beau, est devant moi, on se regarde, je lui demande une cigarette parce qu’il a son paquet à la main, il m’invite au bar, j’accepte, j’ai besoin de parler, je suis émerveillée par les automobiles. Ah! n’importe quelle vie, la plus infime et d’abord la mienne, prendre le parti de tout ce qui bouge.
    — Mais c’est un film, Sophie!
    — Justement, Bernard, non. Par exemple: une grande étendue de sable (elle montre la moquette claire d’un geste large). Dans un coin, à droite (tout son corps se met en mouvement, tiré par sa main tendue), des femmes arabes, assises, entassées, enveloppées dans leurs voiles blancs (elle esquisse un blottissement dans ses étoffes, en ramenant ses jambes sur le fauteuil). Presque plus de couleurs, juste des dégradés blancs et gris, et la fumée des brouillards chauds et des sables. Des hommes autour, dans leurs uniformes (elle se lève). Des légionnaires ou des parachutistes?»
    Ils ne sauraient dire, ils sont muets, incapables de répondre à la question brusque de Sophie.
    «Le Maître — appelons-le comme ça — fait mettre à mort devant elles un cochon. Il fait venir une femme, la dévoile, c’est une belle fille, il l’agenouille. Dressé, il brandit une fourchette en argent, une coupe de vin rouge, elle refuse, mais elle sait, comme nous, qu’il la tuera et qu’il dénudera les autres une à une avant de les contraindre à avaler la chair de leur sœur, à boire son sang. Et leur péché sera encore plus grand que le sien. Alors elle obéit, elle mange et boit tous ces poisons, ces choses interdites et, à ce moment, la caméra s’éloigne (Sophie recule en courant jusqu’au fond de la pièce et s’écroule contre le mur à genoux. Autour d’elle, sa grande jupe noire est une fleur épanouie répandue sur la moquette blanc de neige) et, dans cet immense désert éclatant, éblouissant, on ne voit plus rien sauf une jeune fille chaste à genoux dans ses voiles de madone devant un homme fort et grand qui lui offre avec élégance de la nourriture dans une belle vaisselle et, à hauteur de l’entrejambe, elle lui tend la bouche, une bouche entrouverte...»
    Le dernier mot reste en l’air, Sophie se fige, garde la pose, assise sur ses talons, de profil, son long cou tendu dans le prolongement de son menton, la tête rejetée, pour une fois complètement dégagée de ses cheveux qui pèsent et tirent en arrière, et cela dure, au-delà de toute patience. On ne peut rien voir de la façon dont elle s’y est prise pour se relever sous la lourde cloche noire et elle revient, naturelle et rompue, vers son fauteuil.
    Il voit mieux maintenant pourquoi cette jupe l’avait attiré: Sophie était comme les religieuses qu’enfant il croisait, ouatées, douces, cachées et maintenant qu’elles portent des vêtements tristes et laids, les plus belles femmes leur ont volé leurs formes bohémiennes.
    «Et ce moment où l’armée a été chargée de régulariser leurs papiers: une jeune recrue est obligée d’arracher le voile des femmes, pour faire leurs photos d’identité. L’une après l’autre. Dix minutes d’images fixes, exaspérantes, visages de femmes immobiles, haineuses, effrayées surtout qu’on ose, justement sur elles, braver deux tabous, les dévoiler et les photographier, visages de fer, têtes de mort, envie de tuer ce jeune Alsacien qui continue ici à faire son métier de photographe, la seule chose qu’il sait faire. Jusqu’à ce que l’innocent ait compris qu’on ne peut ainsi voler leur tête aux gens et qu’il refuse. Les siens le laisseront crever au soleil, cloué dans le sable par un pieu dans le pied.
    — C’est vrai, ce sont des situations fortes.»
 

13

    Voyant sans doute les fenêtres ouvertes, Ève avait dû comprendre qu’il était rentré cette nuit. Elle passerait ce soir vers huit heures, n’excluait pas l’idée de rester, mais était demeurée évasive: «On verra mais, tu sais, j’aime moins quand nous ne devons pas nous lever à la même heure.» S’il savait mieux scruter ces mots au téléphone, ils devinerait ce qu’elle a fait durant son absence, leur ton lui dirait ses sentiments pour lui. Il rêvait sur ce «nous» indiscutable, plus important que l’éventualité de coucher ensemble, parce qu’après tout, Ève aimait tellement l’amour qu’elle pouvait le faire avec lui pour le seul plaisir.
 

14

    Quand le téléphone a sonné, Bernard est aussitôt sorti de la pièce.
    «Ils ont des méthodes extraordinaires. Ils nous ont toutes emmenées dans des pullmans à air conditionné, vers un no man’s land qu’ils possèdent à trente kilomètres de Paris. Tu passes en car je ne sais combien de barrières gardées, pour un peu ils nous banderaient les yeux, et là, ils disent au micro que tu as quitté la vieille Europe, que tu viens d’atterrir en Amérique. Des salles, des bureaux, inondés de lumière, fauteuils en cuir, musiques douces. Ils appellent ça “la formation”: tu as été à l’école ou rien c’est pareil. Ils te répètent qu’il ne dépend que de toi de vendre leurs robots de cuisine, bien vendre, tout vendre. L’unité de base, c’est comme dans la Résistance qu’ils disent, le commando triangulaire: une seule de nous trois sait à qui s’adresser pour prendre les ordres. Tu te surprends à les approuver de la tête, tu ressors couverte de cadeaux, prête à tout casser. Je fais le désespoir de mon supervisor parce que je m’arrête chaque fois que j’ai gagné dix mille francs. Selon elle, je pourrai facilement faire le double: “Vous avez le profil, les capacités, cassez donc la baraque! Vous pourriez même devenir très facilement supervisor, et encaisser les pourcentages de vos deux vendeuses!”. Mais c’est pour la forme, ils n’ont que des femmes comme moi, pas trop ambitieuses, qui trimbalent leur malle d’une porte à l’autre, en ayant l’impression de travailler à leur rythme. Tout plutôt que taper à la machine. Et toi?
    — Moi? Voirie. Je repense à ton film: il oblige à penser aux rapports et à la frontière entre la douleur et le plaisir.
    — Pourquoi se poser des questions? Si quelqu’un trouve du plaisir à ce qu’on lui fasse couler de la cire de bougie sur le ventre, qu’ai-je à y redire?
    —Il y a parfois plus douloureux.
    — L’important n’est-il pas de se comprendre, pour savoir jusqu’où on veut aller?
    — Sait-on jamais avec qui on est?»
    — Peyresourde?
    Bernard est revenu, la brosse à dents, le tube de dentifrice, la brosse à cheveux de son ami à la main:
    «Tu les avais laissés dans la salle de bains.
    — Je m’en vais aussi. Ne te dérange pas, Bernard, il descendra la malle. La voiture est tout près.
    Au volant, elle murmure, à l’adresse d’un homme de dos qui marche devant sa voiture: «Dommage, mon gros, j’ai calé. Sinon, je t’aurais bien écrasé, toi et ton chien.» Elle rit, mais comme le passant se retourne brusquement vers la voiture qui démarre, plus sombre elle continue: «Depuis quelque temps, j’ai l’impression qu’on entend de loin ce que je pense. C’est quoi, voirie?
    — Voirie? Ah! À Peyresourde, c’est un employé qui marche dans les rues pour surveiller l’état de la ville.»
 

15

    Ève aime ses gâteaux. Lui préparer un repas aurait paru prémédité. Avait-il d’ailleurs vraiment envie de ne pas sortir avec elle ce soir? Des gâteaux les laissaient libres de décider, ensemble.
    Il arme le répondeur: «Bonjour. Provisoirement, j’ai les mains sales et ne puis vous répondre. Vous pouvez me laisser un message. Je vous rappellerai. Merci de votre appel et de votre patience. Ne parlez qu’après le signal sonore.» Puis il a monté le volume pour entendre les appels.
    Il a choisi une casserole en la mesurant de sa main écartée, comme il l’avait toujours vue faire. Celle qui se dandine sur son vieux cul déformé, à cause de son lourd manche de laiton. Pour deux verres d’eau, il a traversé deux fois la cuisine, il aurait mieux fait d’approcher la casserole du robinet. Un grand bol de sucre avec sa gousse de vanille, ratatinée (il a noté, lui qui pense ne pas savoir écrire, qu’il devait en racheter, c’était d’ailleurs une expédition: il ne trouvait de sa vanille que dans un entrepôt, loin, à la sortie du bourg), un des zestes d’orange qu’il fait sécher d’un hiver sur l’autre. Il a pressé les deux moitiés du citron, de la main d’abord, puis des dents, ce qui lui donnait de brèves mais fortes démangeaisons aux lèvres, des milliers de piqûres qui vont et viennent aux commissures, et il a ajouté dans la casserole la pulpe écrasée et l’écorce. Tout en enlevant avec une fourchette les pépins pris dans la mélasse qu’il n’avait heureusement pas encore remuée, il pestait après sa paresse: négliger, en toute conscience de les retirer du citron et passer ensuite un temps fou à les repêcher. Et puisqu’on mettait le jus d’abord et le reste du fruit ensuite, on pouvait sans doute aussi bien mettre le citron dans la casserole, après l’avoir simplement coupé en rondelles, mais elle lui avait recommandé de ne jamais céder à cette illusion, et la raison en était que ce n’était pas la même chose. Après ébullition, il a baissé la flamme: «Fais attention à la casserole, ça monte comme du lait.» Il avait vingt minutes devant lui, mais le temps commençait à lui être compté.
    Le temps de préparer la pâte. Il a retroussé ses manches jusqu’à l’os du coude et, dès qu’il nouait son grand tablier bleu, il plongeait irrésistiblement les mains dans la poche ventrale, où il retrouvait papiers, épingles à cheveux, élastiques, etc. Sur le marbre, il a tamisé deux tasses à thé de farine. Les livres nous parlent grands saladiers, plans de travail en stratifié, mais la modernité donne le pas à l’hygiène et à l’économie des gestes sur la saveur des choses. Il avait beaucoup déménagé, mais il n’avait jamais abandonné son vieux bahut de cuisine et sa plaque de marbre, où la pâte aujourd’hui respirerait encore, et rien n’est plus joli que le volcan de farine formé de cette douce poussière tamisée, où tournent les blancs et surtout les deux jaunes résistants qui se parsèment d’abord de taches blanches puis crèvent comme à regret et peu à peu s’étirent. Elle disait que tout s’annonçait bien si, à ce moment-là, commence à vous venir l’eau à la bouche. Un saladier!
    Ainsi, il y a d’abord eu une pâte grumeleuse et jaune, plein les doigts; elle a collé, aux mains, au marbre, aux poils mêmes, mais elle a ramassé la farine alentour. Attention, voilà que le sirop s’est mis à bouillir et, à le tourner hors du feu, à réduire la flamme, ses doigts ont partout laissé des traces. À la pendule de la cuisine — ici, on a besoin d’une heure précise — il était quatre heures neuf.
    Sa pâte était froide. Et tandis qu’il a frotté le marbre pour récupérer toute cette farine, il s’est demandé pourquoi il pensait cette pâte comme sienne, et c’était une façon qu’il partageait avec toutes les cuisinières du monde. «Vous prenez votre lapin, vous mélangez votre sauce, vous émincez vos oignons», jusque dans les livres. Il n’avait pas la réponse, mais on était sans doute au bord du plus grand mystère.
    La pâte a commencé à former des vermisseaux plus secs, clairs, aux plis cassants et solides. Puis elle s’est détachée et, d’un seul coup, elle est devenue plus lisse, plus élastique. Mais le miracle n’a duré qu’un instant: elle se réchauffait et recollait aux doigts. Elle finissait toujours par lui obéir, mais à ce moment-là il était inquiet, convaincu que, cette fois, il ne trouverait pas les bonnes proportions, la bonne consistance, tant elle se tient en d’étroites limites. Trop d’œufs: il maudissait ces calibrages qui font qu’on ne peut avoir que des œufs tous gros ou tous petits, alors qu’un peu de hasard permettait naguère de se borner à compter les œufs. Ou sa nouvelle tasse à thé était-elle plus petite? toujours est-il qu’il n’avait plus qu’à ajouter de la farine, en tâchant d’éviter de tomber dans le cercle infernal du trop dut et du trop mou; d’une pincée de farine pour la durcir ou, pour l’attendrir, une goutte d’huile, car «dans cette pâte-là, l’eau c’est la peste».

    «Bonjour. Provisoirement, j’ai les mains sales et ne puis vous répondre. Vous pouvez me laisser un message. Je vous rappellerai. Merci de votre appel et de votre patience. Ne parlez qu’après le signal sonore.»
    Top. Chuintement de la bande. Bruits d’appareil. Silence. Une voix d’homme: «Salut, c’est Jacques. Je voulais savoir si tu étais rentré. On ne se parle pas comme on voudrait, tous les deux. On doit pouvoir y arriver, non? J’ai été content de te revoir. Voilà. Salut. Rappelle-moi. Un de ces jours.»

    La dernière goutte d’huile a eu un effet magique: la pâte manifestait soudain son équilibre et consentait à se laisser faire. Le long pétrissage commençait. C’était peut-être le moment — là-dessus, ses souvenirs le trahissaient — d’incorporer les grains d’anis, c’est en tout cas ce qu’il a fait aujourd’hui. Il retrouvait ses gestes: ouvrir la pâte de la paume de la main, l’écraser, l’étirer au plus loin, et cette déchirure donnait sur des paysages de stalactites et de colonnes. Ou il l’a roulée comme elle en un boudin qu’il a coupé en tronçons pour les ouvrir à leur tour, mais en détail, en profondeur, avant de reformer la boule, plus lisse et plus mate, de plus en plus nerveuse et, se frottant comme s’il se les lavait, il a fait tomber les derniers morceaux de ses mains, plus nettes que jamais, plus rouges seulement. Mais le retour aussi de tous ces bruits: d’abord le glissement de la paume, le gargouillis mouillé de la pâte qui se plaque au marbre devenu propre, l’aspiration tiède quand il la retire et, tout à coup, sous le talon de la main cet éclatement invisible d’une bulle (cette respiration, c’est le secret de la pâte, une poussière d’air qui entre et sort, qui se déposera à l’intérieur) tous ces bruits deviennent de vrais bruits de la vie. Mais enfin tout ce qu’on sent de son uniforme chaleur, la tiédeur même de la main, de sa couleur plus égale et plus pâle, de ce que la main effleure comme une chair qui palpite et qui revient, comme une peau qui serait sans accident de surface: «Oui, tu as raison, on dirait de la chair, mais il ne faut pas exagérer. À la fin il faut qu’elle soit ferme et consistante, plus que la pâte à pain par exemple, un peu comme les pâtes fraîches qui se font d’ailleurs tout pareil. Aie de la patience, il faut pétrir longtemps. Pas de recette qui tienne, regarde, c’est la pâte que tu as devant toi qui te rend contente. J’espère que tu n’as pas oublié d’ajouter à la farine la pincée de bicarbonate, pour digérer.» Sa douce odeur, imperceptible à qui ne la connaît pas déjà, mais surtout son goût: il met un peu de cette pâte dans la bouche et, sans qu’il la touche, sans qu’il la fasse rouler sous la langue et encore moins qu’il la mâche, simplement dans cet afflux violent de salive qu’elle provoque, elle se met à fondre et à rétrécir, à disparaître comme ces filaments chauds agglutinés autour d’un bâtonnet et qu’on vend peut-être encore, qui sait? autour des manèges et des balançoires. Mais ce plaisir est unique, la pâte est mesurée, elle n’est pas faite pour être mangée crue — souviens-toi, ça fait du mal. Et l’odeur forte est le parfum de citron cuit qui monte du sirop frémissant, comme du lait.
    Il a entouré d’un torchon la grosse balle farinée. Le sirop restait liquide, le jus de citron l’empêchait de caraméliser, il prenait son beau jaune. La nappe de mousse a disparu sous la spatule, puis il a dilué trois cuillerées de miel, en lourds drapés dans la casserole. Il a lavé la cuiller dans le sirop et ajouté un peu d’eau. Maintenant, il était quatre heures et demie.
    Puis il s’est agi d’assécher et de polir le marbre. Même si le frottement de l’acier lui était désagréable (oh! le rémouleur et son crissement sur la pierre à huile, et l’épicier qui repassait tous les matins ses couteaux sur le grès du trottoir, mais il était rapide et nerveux), même s’il en avait mal aux pouces et aux index, il savait combien ce lissage était indispensable. Il a détaché les pellicules, ramassé la poudre de farine et les grumeaux — elle prenait le temps de retamiser ces miettes pour récupérer la farine — sur le marbre et sur le rouleau, un rouleau guère plus gros qu’un manche à balai et long comme l’espace qu’il y a entre les deux mains lorsqu’on écarte les bras, un mètre environ, mais dans un buis dur et soyeux. Il venait tout droit de l’Italie du sud; où on s’en sert encore pour feuilleter les pâtes fraîches. Tout ce temps n’était pas du temps perdu, il est le temps qu’il faut à la pâte pour reposer, devenir homogène et facile à travailler. Presque cinq heures, lorsqu’il a ôté le torchon qui a laissé sur la boule son fin réseau de fibres, et il l’a divisée en quatre. Trois sous le torchon, le temps d’écraser la dernière sur le marbre, d’abord avec la main, puis au rouleau. De temps en temps, il tournait le disque d’un quart de tout, le saupoudrait d’amidon, impalpable il satine et veloute la pâte, la rend électrique. Une poudre à polir, qu’il faisait rouler doucement sous la paume ouverte. Si la pâte s’enroulait sur le bois, il la retournait, saupoudrait, polissait avant d’amincir encore. À la fin, le disque s’est étalé en une feuille fine au point d’en être transparente, simplement parsemée des points noirs de l’anis écrasé, et on voyait à travers elle les veines grises du marbre, une feuille fine, sans une déchirure, sans un trou, sans un pli. Autour de la feuille, il nettoyait le marbre, pour le passage du rouleau.
    Brusquement l’accident, le sirop a débordé. Il a mis la casserole à côté du feu, le temps de finir de tirer la feuille. Puis il a rajouté de l’eau sur le caramel, mais il n’y croyait plus.
    Il a découpé les feuilles en bandes de quatre doigts de large. Il faisait attention à contourner les grains d’anis pour éviter les déchirures. Il les a pliées en quatre et empilées sous le torchon. Le sirop dorait davantage, mais demeurait liquide. Il fallait éviter que les petites bulles de la mousse claire se transforment en cratères crevant la surface de leurs lourdes projections.
    Tandis que l’huile chauffait dans la friteuse, il a rangé la cuisine, un nettoyage clair dans son souvenir: comme l’essentiel était de ramasser à sec la farine, on le lui avait autrefois souvent confié. Comment avaient-elles pu être si sûres de leurs gestes, toutes ces femmes autour de lui, qui l’enrôlaient tout petit dans leur activité, avec par exemple ce terrifiant voisinage d’une friteuse pleine d’huile en train de commencer à fumer? À la simple évocation de la tragédie, il a dû s’arrêter un instant, souffler entre les dents, serrer les poings et secouer la tête. Il n’avait plus rien à faire, et déjà Ève, Sophie, Bernard, Jacques lui revenaient en tête, lorsque l’huile a été prête: elle ne fumait pas mais des colonnes de bulles montaient droites du fond, faisaient trembler la surface lourde. Il a réduit le feu et fait un essai avec une chute de pâte. Il fallait attendre , il en a profité pour disposer près de lui le panier de la friteuse dans un saladier en Pyrex.

    «Bonjour. Provisoirement, j’ai les mains sales et ne puis vous répondre. Vous pouvez me laisser un message. Je vous rappellerai. Merci de votre appel et de votre patience. Ne parlez qu’après le signal sonore.»
    «Pardon, c’est moi. Je rappellerai plus tard.» Une femme? De ceux qui s’imaginent en tout cas qu’il suffit de dire «Moi».

    Dans l’huile chaude, il laisse doucement descendre la bande dépliée, qui glisse le long de l’aluminium. Lorsqu’elle touche l’huile, elle se relève, se boursoufle et, au fur et à mesure, tout en continuant à guider la descente de la feuille, il l’enroule dans l’huile avec une cuiller en bois. Ainsi flotte un gros rouleau lâche, qui prend un couleur jaune paille. C’est le seul geste qu’il a dû réinventer, alors il n’était pas assez grand pour la voir faire par le dessus: trouver ce moment où la pâte est cuite et pourtant souple. Quand il le sort du bain avec l’écumoire, il renoue avec les images et la séquence familière, cette énorme bobine jaune clair qu’elle posait debout dans le panier pour laisser égoutter l’huile.
    «Tu vois, mon fils, ce gâteau ressemble à une oreille. Il y en a qui l’appellent une oreillette. Mais pour nous, c’est plus qu’une ressemblance, ce sont de vraies oreilles: celles que nous avons coupées à Aman, quand Esther nous l’a livré. Elle nous a lancé sa tête lorsqu’on l’a dépendu, et nous avons mangé ses oreilles. Ces gâteaux, ce sont les oreilles d’Aman. Les colons les appellent les oreilles de cadi (d’accord, c’est un juge, mais ce n’est pas le leur, le cadi ça ne juge que des Arabes, je ne comprends pourquoi les colons veulent lui manger les oreilles). Les Italiens, eux, ils les appellent des manicotti, les mains cuites peut-être? ou les Aman cuits? Tout le monde en mange aujourd’hui, même les Arabes.»
    Peu à peu, il avait appris à répondre aux incidents dans la friteuse mystérieuse: si le gâteau vire au marron, l’huile est trop chaude; trop froide, il ne soufflerait pas et resterait mou. Si une bande tombait trop vite, il la maniait aussitôt avec l’écumoire, pour qu’elle garde sa capitale allure d’oreille. Tous les soins devaient tendre au précieux enroulement et il aurait jeté ceux qui n’auraient pas pris leur bonne forme, leur sens et leur prix venaient de cette ressemblance. Parfois, les dieux s’en mêlent: les bandes s’enroulent seules sans avoir besoin d’y toucher, il suffit de les laisser glisser, mais c’était si rare qu’il était persuadé que c’était ce vers quoi il fallait tendre, un idéal de perfection.
    Lorsque le panier est devenu une montagne en savant équilibre, il a roulé les gâteaux dans le sirop, dans le sens du colimaçon pour que le miel s’y glisse, et les a rangés debout sur un grand plat. Il a recuit le surplus de sirop: le liquide s’est épaissi en un instant, et ce caramel qu’il a coulé brûlant dans le creux de ses oreilles leur a donné une lumineuse dorure.
 

16

    «Sophie.» La voix du répondeur. «Tu ne m’as pas reconnue? Suppose que, me croyant seule, je me sois exclamée: “Il m’agace avec sa cochonnerie de machine!” ou pire encore.
    — Je te l’ai dit, je suis maladroit avec le téléphone. Et puis, c’est la première fois que j’entends ta voix au téléphone. En fait, je ne voulais pas être dérangé.
    — Ah?
    — Oui, j’écrivais.
    — Tu écris toujours, on dirait?
    — Il faut bien savoir ce qu’on veut.
    — Tu écrivais quoi?
    — Je ne sais pas encore très bien. Ce serait à partir de toi et moi.
    — On te croise, on passe quelques heures avec toi et hop! on est enrôlée dans un roman?
    — En un mot: il y a toi, il y a moi, il y a ce qu’on a fait. Et puis, il y a ce qui s’organise autour. Ce qui nous dépasse tous les deux. Si j’arrivais à parler de moi d’une certaine façon...
    — Ça veut dire quoi, parler de toi?»
    Sophie compliquait inutilement. Choisir les mots, décrire au plus près les choses, les idées qui vont et viennent ensemble quand il se souvient.
    « ... voilà! c’est tout. Depuis que tu es parti, tu vois, je n’ai pas fait grand-chose. Et toi, à part écrire?
    — J’ai reçu tes roses. Merci, mais ne m’en envoie pas tous les jours, je n’ai pas le don des bouquets.
    — On intéresse toujours quand on raconte sa vie en une heure. On déballe tout en ordre, un vrai roman et l’autre (moi) est subjuguée: elle rencontre une belle mise au point, quelqu’un qui a l’air de réfléchir, de maîtriser son passé, tout le monde aime, ça rassure mais, au fond, c’est trop facile. Après? une fois qu’on a dit ce qu’on sait dire? Éliminé la confusion? contourné les contradictions? Quand on arrive au bout de la récitation tranquille et qu’il faut chercher? Je t’ai écrit, j’ai voulu poster ça avant midi, tu recevras cette lettre lundi. Je te sens différent. Ce que je t’ai écrit? J’ai envie de te revoir, prendre le train, te voir chez toi. Voilà, je veux connaître ta maison.
    — Elle est toute petite, je n’y veux personne. Pas de ménage, elle est sale, en désordre. Tu n’aurais même pas où t’asseoir. Il vaut mieux pour nous deux que tu en restes loin.
    — Tu ne veux plus qu’on se voie?» Sa voix devenait griffante et courte, l’ironique assurance de l’animal qui se défend.
    «C’est le contraire que je suis en train de dire...
    — Je hais les dimanches.»
    Sa tendresse pour Sophie blessée le disputait à son irritation. Tout en téléphonant, il s’est approché de la porte et a appuyé sur le bouton de la sonnette. «Quelqu’un! Excuse-moi, il faut que j’aille ouvrir.»
 

17

    Il expliquait à Sophie dans la voiture: «Mon métier est de marcher dans Peyresourde pour raconter son état. L’état du sol d’abord, chasser les trous du macadam, faire remplacer les plaques d’égout et de gaz qui sont cassées, qui manquent ou qui font saillie, veiller aux chantiers qui empiètent sur les trottoirs, aux volets qui battent à hauteur d’homme ou d’enfant, aux soupiraux béants, aux fils électriques qui pendent ou sortent des lampadaires. Le nez en l’air, je surveille aussi l’état des façades, une persienne descellée pourrait s’envoler, une corniche ou une balustrade dégringoler. L’hiver dernier qui fut si froid, par exemple, cette tonne de glace au bord du toit qui gouttait sur les gens et ne pouvait que s’écrouler, et qu’il a fallu détacher. Et maintenant, les Beaux-Arts me chargent de prendre des photos, depuis que le centre est sauvegardé. Sais-tu que nous sommes jumelés avec Venise, parce que nous partageons avec elle les problèmes de conservation de la brique ancienne? Ausculter du regard les murs et l’asphalte, sont ma seconde nature. Il y a trou et trou, ce que font les gouttes qui tombent des toits, et ceux que forment d’inexplicables effritements, il y a poussière et il y a gravillons, signes d’un délabrement prochain ou résidus anodins d’un ravalement récent.» Parfois il se taisait: Sophie ne conduisait pas avec attention, elle roulait vite, freinait tard. Elle devinait sa peur:
    — Et moi, mon métier, c’est de conduire à Paris. Aller vite ou s’ôter du milieu. Alors si tu as parfois l’impression que je ne t’écoute pas...» il allait protester, au contraire elle l’écoutait trop en l’occurrence: «Tu te trompes, c’est l’habitude. Et puis qui sait? Le court métrage vaut peut-être la peine?
    — On va se tuer pour un court métrage?
    — Avant de vendre ces cochonneries, j’ai surtout travaillé dans un hôpital. J’avais vingt ans, je voulais être bonne sœur! Alors que je n’avais même pas la foi. Quand elles ont insisté pour mes vœux, je me suis sauvée. J’ai un deux-pièces, un travail après l’autre, celui-là me laisse du temps, pour m’occuper de mon fils.
    — C’est celui de Bernard?
    — Non, Bruno a quinze ans. Et moi, quarante-cinq.
    — Tu dois l’effrayer, Bernard, représenter tout ce qui l’épouvante. Tu suis tes désirs, un volcan, tu as beau avoir vécu avec lui...
    — Quatre ans.
    — ... vécu avec lui quatre ans, tu ne lui ressembles pas.
    — Ce type passe à côté.
    C’était une façon de dire, juste.
    — Quand je t’ai vu arriver, cheveux longs, bottines à talons, je me suis dit: “un intellectuel, ils vont encore discuter des heures», ça n’a pas manqué. Mais quand tu as parlé de plaisir, alors j’ai pensé: pourquoi pas moi, après tout? et je me suis lancée. Il n’a pas dû en croire ses yeux, c’est la première fois que je m’agite ainsi devant lui. Je peux bien dire ce que je pense, après tout.»
    Non, Sophie n’était pas comme les religieuses: dans tous ses tissus, elle nichait à l’aise, chaude, paisible, insolente et renversée.

    Quand Ève est enfin venue, ils ont dîné de gâteaux:
    «J’ai fait la connaissance de son ex-femme? Elle est encore très belle, des jupes amples et noires. Elle parle peu, vit plus qu’elle ne dit. J’ai été au cinéma. J’ai enfin vu Les enfants du Président.
    — Raconte.»
 

18

    «Il y a eu un court métrage.

    (Nous étions en retard. Elle cherchait à se garer. Allait-elle se mettre de champ devant deux voitures? «Décemment, on ne peut pas.» Elle a roulé sur le trottoir, collé la voiture contre un mur. Je pensais à mon métier: comme je l’aurais fait enlever! J’ai demandé notre chemin à un passant. «Inutile, je sais. Viens vite.» Nous courions et j’ai laissé l’homme à lunettes, sans seulement m’excuser. Nous courions mais je ne lui ai pas pris la main, je la devançais. À la caisse, elle m’a remboursé sa place. «On aura le temps de s’asseoir avant le début de la séance? — Ne vous en faites pas, m’sieu-dame, c’est moi qui lance le film.» Dans le noir, nous avons fait lever deux personnes.)

«... un joli sujet: le ministre de la Culture a une idée: la nuit de la Saint-Jean, on éteindra toutes les lumières, les gens, les magasins, les rues. Les voitures ne circuleront pas et on sortira avec des lampes de poches et des bougies. L’obscurité durera deux heures et, une fois dans sa vie, on verra Paris étoilé. Voilà, c’est tout. Le début est pesant puis le miracle, deux minutes pour lesquelles tout le film est fait: les lumières s’éteignent et les étoiles naissent, une Grande Ourse géante basse sur les tours, une lueur d’acier sur le fleuve, je sais maintenant ce qu’est la Voie lactée.

    (Elle est allongée sur le fauteuil, elle a passé ses jambes sur le dossier, devant elle. Sa robe s’est retroussée sur ses chevilles nues que l’écran illumine et colore. Son coude appuie plus fortement sur mon bras. «J’attends qu’il se passe quelque chose. — Sois patiente, c’est le principe du film. — N’empêche, c’est long.»)

«La fin languit de nouveau: le jour se lève, ville grouillante, musique angoissante, autoroutes confuses, zooms divers sur les foules et, dans le bruit qui monte, accéléré final des piétons.
    — Ça s’appelait comment?
    — Il y avait «futur» dans le titre.»

    (Nous n’avions pas parlé pendant l’entracte. Je ne voulais pas qu’elle pense que j’aimais les publicités. Je regardais ailleurs, ostensiblement.)

    «Une salle pleine d’enfants, qui sait pourquoi? C’est une histoire compliquée. Ça se passe dans un collège de banlieue. Le personnel et les enfants attendent la visite du Président de la république. Mais parmi les élèves, une bande retient bientôt le président en otage. Leurs revendications sont confuses et sans intérêt d’ailleurs, pour le film.

    («Ils ne vont tout de même pas tirer sur les gosses? — Ils ne peuvent pas, justement, c’est le problème.» J’ai mis ma main sur son genou. Elle a posé la sienne. Elle s’est un peu redressée sur son fauteuil, a retiré sa main, dénoué son bras sur l’accoudoir, s’est baissée pour prendre son sac. Puis elle a rendu sa main. Sans le faire exprès, j’ai mangé les deux billets. À présenter à toute réquisition! Comment expliquer à l’improbable réquisiteur que je les ai mâchés et recrachés, les petites boules roses là, par terre? Je la regarde dans la lueur rasante, les pores de ses sourcils sont dilatés par l’épilation. Du menton, elle indique l’écran.)

    «Dans la perplexité générale, puisque, évidemment, on ne peut pas tirer sur ces écoliers, tout à coup on n’entend plus parler des enfants. On s’aperçoit alors — c’est une autre histoire qui s’imbriquait depuis le début dans la première mais on ne la comprenait pas très bien — qu’en réalité des gangsters et des gens louches sont liés aux services secrets.

    («Ça y est, je suis perdue, je ne comprends plus rien.»)

«Liés aussi à l’armée, à l’extrême-droite, qui manipulaient les jeunes délinquants depuis longtemps. Le coup d’État a lieu, conquête de l’Assemblée, de la Télévision, des aéroports et des gares. Vers la fin, un troisième niveau apparaît, international cette fois. On avait bien vu, au début du film, des titres alarmants sur la situation au Proche-Orient, mais l’enlèvement puis la disparition du Président avaient évidemment fait la une des journaux. Et maintenant, le pays se réveillait dans la troisième guerre mondiale, sans s’être aperçu de rien. Fin.
    — C’est effrayant, mais plausible.
    — Ça peut arriver, c’est arrivé, que cache à jamais la surface des choses?»

    (Dans l’escalier du cinéma, je la suivais. Sa démarche, imprévisible, avait la gratuite incertitude de celle d’une inconnue. Dehors, il faisait nuit.)

    «On commence à avoir peur quand on revient aux objets, la classe, les chaises, le tableau, le bureau, c’est le même endroit et tout semble avoir un peu bougé, pas de constance des choses, ni des gens. C’est cette instabilité du réel qui angoisse.
    — Tu y es allée avec Sophie?
    — Non, tout seul. Pourquoi?
    — Elle est comment, cette fille?
    — Une fille? Mais c’est une femme, qui a son âge.
    — Tu l’as revue?
    — On a bu un café, en bas de chez Bernard. Il devait travailler. (En fait, nous n’avions plus de cigarettes, nous avions cherché un bar-tabacs.) Au bar, il y avait un consommateur qui cassait un œuf dur par les deux bouts, avant de souffler dedans. L’œuf s’est écalé tout seul. Puis c’était beau: il a tendu son œuf par le petit bout à une fille qui l’a mordu, de sa bouche peinte.»

    Sur le film, Sophie avait été prudente. Elle disait: «Pas mal», mais elle attendait son impression. Elle voulait qu’ils soient d’accord. En attendant, elle demeurait dans une prudente défensive. Lui aussi pensait que, par maints aspects, ils étaient faits pour s’entendre, qu’ils devaient chercher par où ils se ressemblaient.
    «Ne m’embrasse pas encore. Que je te regarde. Après, on ne se verra plus qu’avec ce baiser entre nous.»
    Elle a posé la tête sur son épaule, les deux mains sur son pull. Deux hommes sont passés et l’un disait à l’autre: «Et même le bon vieil humanisme n’existe plus. Aujourd’hui, nous sommes tous devenus des gens qui soutiennent des alliés.»

    Plus tard, il arpentait Peyresourde, rêvant d’une morale qui donnerait aux personnages le droit de se défendre et de protester des traitements qu’on leur imposait. Prête-moi ta plume pour écrire un mot ma chandelle est morte je n’ai plus de feu ouvre-moi ta porte pour l’amour de Dieu, ces vers avaient des sens si secrets qu’il songeait à les placer en exergue de sa future histoire.
 

19

    Voilà quatre jours que je me souviens, ma chère Sophie, et le souvenir transforme inévitablement tes mots dans les miens. Alors, tes lettres que, depuis avant-hier, je lis et relis, sont devenus pour moi paroles de femme, un fait que je ne peux changer. Une garantie de toi, ton maintien impossible et nécessaire. Tu veux que je te raconte.
    Ça part de nous raconter. Une rencontre, un hasard, l’intersection de deux séries indépendantes de faits. Une rencontre qui commence dans les platitudes et les bavardages pour parvenir en quelques heures à l’épouvantable fulgurance de nos pires secrets. Je poursuis les petits faits de ma mémoire impuissante. Sans importance mais qui contiennent forcément tout, peut-être même la vie la mort.

    Par exemple ce passant de la rue Lagrange à qui il a demandé son chemin, et quand ils ont traversé en courant, il ne lui a pas pris la main. Elle l’aurait pourtant déjà accepté, et il le savait.

    Pendant deux jours, j’ai commencé à écrire notre simple chronologie. Ces faits, les uns derrière les autres, sans commentaires, et sans avis, je veux seulement retrouver l’histoire et ses successions. J’en suis au lendemain, à samedi matin. Treize pages contre la montre, il faut que je fasse vite: le travail du temps emporte déjà l’important, c’est-à-dire le détail pour simplifier cette connaissance, sous la forme des idées générales: amour, bonheur, joie, paix, des mots et des rôles.
    Nous avons été une réalité, faite de mots oui, mais de gestes aussi, d’incidents en nous et autour de nous. Nous avons presque toujours eu du monde autour. Nous croyions alors ce monde loin de nous.

    Lorsqu’ils sont allés chez elle, après avoir traversé la Seine et longé le canal Saint-Martin, se souvient-elle? il y avait une carcasse de Peugeot, abandonnée dans la ville et dans la nuit, grise au milieu du carrefour. Ils l’avaient contournée sur la gauche en se parlant, étrange, posée là sur leur route, tout un siècle de mécanique, de solitude urbaine, le temps de la doubler, cette Peugeot fumante sans badauds, sauf eux un instant, éloquente et silencieuse, à l’évidence là par hasard, et sans autre signification que son simple événement.
    Ensuite, elle s’était garée au pied de chez elle, dans une rue en pente. Les fenêtres étaient éclairées: «Bruno est là, avec Thomas peut-être. J’ai tourné avant de me garer: ici les contraventions, pas dans mes moyens.» Et avant d’ouvrir la porte de l’appartement: «Bruno a sa chambre et j’ai la mienne, pas de parties communes.»

    J’occupe donc mon temps à retrouver ces infimes détails où je refuse de voir un simple puzzle. J’éprouve à la fois combien tu es autre, radicale, il est difficile de te rendre là ta vie, et ton âme et ton intelligence qui sont à jamais ton bien hors de moi. Combien, malgré tout, mon récit prend ses distances avec la réalité, derrière et enfuie. Il n’est que l’histoire du présent du souvenir. J’ai le projet d’un pur constat, qui se débarrasserait de l’interprétation et où s’entreverrait pourtant la vie précédente. Suis-je condamné à une mise en scène? Et toi, mon prétexte, où serais-tu?
    Et pourtant, tout est là pour l’œuvre, dont je sens l’urgence et la tension: le sujet c’est cette rencontre précisément, la forme sera celle du constat, il y a tout un matériau derrière, l’entrevu de nos vies qui échappent à toute possibilité d’exposition, et surtout le défi: ça s’impose et je ne peux pas.
    Des personnages, j’en ai même vingt: Ève, Bernard, Sophie, les passants, le caissier du cinéma, les bars et les tabacs, Bruno, Vincent, Sapphi, Daniel, Lady, mon ami Jacques, Céline de mon rendez-vous, la cliente des robots hollandais, tes patrons, ton fils Thomas et sa piscine... Un monde fou, qui vit et palpite, vingt existences dont je pourrais disposer, dont je pourrais savoir dans la solitude et le secret ce qu’ils disent, pensent, taisent et cachent. Mais je ne sais rien.

    (Il a laissé son clavier. Sur un papier, il a recopié la liste des personnages. En haut, en rouge: «S’en occuper». Il l’épingle devant lui, sur le mur.)

    Mais tu ne veux pas seulement que je te raconte. En fait tu exiges aussi que je m’explique sur ce que tu as ressenti au téléphone, de moi qui aurais changé.
    Pense aux conditions dans lesquelles tu es entrée dans mon existence: j’aime Ève qui me quitte et je rencontre Sophie, j’aime Sophie et sa rencontre, par quoi je retrouve Ève à qui, tôt ou tard, je dirai tout, même si je voudrais l’exciter aujourd’hui par mes petits secrets.
    Se rencontrer, se séduire, s’expliquer, se posséder, se corrompre, devons-nous nous laisser pétrir de cette logique qui nous vient fort et de loin, du dehors et du dedans, elle brise, elle éreinte, elle écrase. Je n’ai pas répondu à tes lettres, j’ai essayé de te parler.
 

20
   
    CÉLINE. La première fois que je l’ai rencontrée, ne voulait plus entendre parler des hommes. Militait femmes. Nous nous sommes confié nos vies conjugales, bien sûr, nous en arrivions à évoquer l’amour physique et ses difficultés, de façon allusive, apparemment dépassionnée. Elle, c’était la grande liberté, opposée à mes valeurs familiales. L’année suivante, elle avait beaucoup changé, elle insistait sur l’importance des gestes de la vie quotidienne: s’habiller, s’alimenter, cuisiner, soigner son corps — faire le ménage un peu moins — touche selon elle aux vérités matérielles, elle appelle ça le non-verbal. Nous sommes promenés dans un grand magasin, — la lumière, la musique, les images d’elles derrière les étalages, quand je marchais sur la moquette, c’était comme un film de la Nouvelle vague. En nous quittant, nous savions l’un et l’autre, sans nous le dire, que, la prochaine fois, nous ferions l’amour.
    Ai dû parler d’elle à Sophie: j’avais rendez-vous à sept heures avec Céline, pour aller au théâtre.
    «Allô Céline, je ne pourrai pas venir ce soir.
    — Pourquoi?»
    Je ne m’attendais pas à cette question, qui n’était pas son genre, elle qui ne comprenait pas de quel droit les gens la lui posaient.

    SAPPHI. «C’est mon gourou. Un dimanche, je hais les dimanches, j’étais désorientée et j’ai trouvé dans un journal — ces gratuits qu’on trouve dans les boîtes, ça me complique la vie, si tu savais, tous ces prospectus! — bref, il y avait une publicité sur la solitude, la méditation et l’énergie spirituelle. J’ai appelé, j’ai pris rendez-vous. J’étais encore novice à l’hôpital et, depuis, je le vois, régulièrement. Je lui parlais, il me répondait: “C’est dans le Zohar, c’est dans le Talmud, c’est dans le Coran”, je me suis aperçue alors que quelqu’un avait fait mon chemin, que je n’étais pas seule au monde. Voilà comment j’ai commencé à travailler, avec Sapphi. Il est barbu, comme Vincent.
    «Lundi, Sapphi m’a donné: “Les plaisirs qui viennent de la possession des choses, les jouissances qui naissent à leur simple contact, ne sont que des chagrins. Les choses ont des bords. C’est pourquoi l’homme de raison, celui qui veille, a cesser de placer en elles ses espérances”.»

    BRUNO. Le fils de Sophie. Plus grand que moi, ses cheveux blonds descendent en boucles sur le cou. Assis au bord de son lit, une partition sur les genoux, gratte une guitare, se déhanche devant les haut-parleurs. Il est punk, il joue du punk, il aime les films punk, il va entrer dans un groupe, il me tend sa guitare, je l’accorde, je joue. Il dit que c’est joli, elle sort de la salle de bains:
    «Ce qu’il joue là, Bruno, ça ne date pas d’aujourd’hui.
    — C’était seulement histoire d’essayer la guitare.»

    «Bruno a seize ans, et toujours pas de relation régulière avec une fille. Pas d’expérience sexuelle. Pour nous deux, hier soir, il a tout compris. Il est très sensible aux métiers de mes amants.»

    LADY. Le caniche noir de Sophie. Lorsque nous nous sommes enlacés, a grimpé le long de ses jambes, en aboyant. Sophie dit qu’elle est jalouse, je crois qu’elle est contente, c’est sans doute notre premier vrai désaccord. Sophie frotte son nez sur son museau.

    LES AMANTS DE SOPHIE. «Caesar était un Anglais qui consommait si bien mon corps, mon âme et mon whisky. J’ai eu récemment de ses nouvelles, dans une enquête de la télévision sur les figurants, je l’ai revu, mon pauvre Caesar, il était si pathétique, si souffrant, je lui ai téléphoné, il était très content: “J’ai donc si bien joué, pour la télé?”»
    Aujourd’hui, elle attend Vincent, qui vient souvent à Rungis. Il téléphone d’abord pour savoir s’il peut venir la rejoindre, en pleine nuit. Elle ne fera rien pour qu’il ne vienne pas: elle ne l’a pas revu depuis quinze jours, et il est si fatigué! Parfois, elle part avec lui en camion. C’est pourquoi elle a besoin d’un métier où elle peut faire ce qu’elle veut, et trois jours de liberté, si ça lui chante.
    Elle a connu un routier italien qui ne parlait pas le français. Il lui envoie des cartes postales qu’elle épingle sur le mur de sa chambre.
    Alain était professeur à Mâcon, il venait à Paris trois fois par semaine. «Au lit, il n’osait pas, il attendait que je commence, il restait figé, le malheureux, un Christ en croix. Comme si c’était toujours la première fois, la joie en moins, seulement la peur. Je n’aime pas devoir réanimer un homme. Longtemps après je l’ai revu, il était méconnaissable. C’est mon destin, de ne jamais connaître un homme qui habiterait Paris.

    BERNARD. À un moment où Bernard l’avait laissé seul, il avait lu une feuille sur le bureau. Sous le titre «Intellectuel: valeurs», Bernard avait établi une liste: «Disponibilité — Tolérance — Démocratie — Coopération — Ici et maintenant — Ajoutons nos savoirs et confrontons nos désirs — Plaisir.»
    Un plan d’article, sans doute. Bernard en faisait un par semaine, dont il gardait la référence sur un carnet. J’aurais dû demander à Sophie si elle retrouvait dans cette liste les vertus de son ex-mari.
     Bernard, pour quelques années de plus, tu as dans les yeux la guerre mondiale, les caves, les vélos, les rues vides et noires, et tes oreilles ont entendu les bombes, les chants, les pas et les courses, les chiens et le silence du couvre-feu. Une peur que je ne parviendrai seulement à imaginer, alors que j’ai grandi dans elle, alors que tu es, apparemment, dans le même monde que moi. Ici ou là, tu trouveras que je te vampirise, ou que je t’assassine, mais pour tant de choses, tu ne le sais pas, je suis né de toi.

    Il a affiché sur le mur le plan des rues de Paris, et remplacé un bout de papier par un autre: «Et je vis. Quel est le chemin qui fait de vivre un mot de moi, dans le présent, où le présent prend ses distances — déjà il est du souvenir —, et où le présent qui s’approche en est seulement le ténébreux pressentiment? Ne pas oublier la carcasse de la Peugeot, place de la Bastille. Faire des fiches aussi sur les différents lieux, un repérage.

    Au lieu de ce journal télévisé de merde, il y aurait une femme qui ne se prendrait pas pour un homme: elle ne parlerait pas distinctement, d’une voix forte et à doigt tendu, comme si les nouvelles du monde et des guerres étaient si maîtrisables qu’on puisse les exposer uniment et sans passion. Elle serait une femme, elle se tairait ou alors, confusément, avec du temps entre les mots, elle chuchoterait et ce qu’elle dirait la bouleverserait, elle serait habillée comme une qui sort faire ses courses, pas besoin de vêtements de gala pour nous parler des massacres et des pays déchirés, et du coût de la vie — Pourquoi pas une femme très vieille qui en ces questions-là nous donnerait un peu de sa sagesse?
    Il n’y aurait pas de président qui descendrait d’un avion pour serrer des mains, filmé comme le ferait n’importe quel amateur, si on l’y autorisait, alors qu’ils étaient cinquante techniciens à l’aéroport. Une télévision qui saurait enfin qu’une image d’avion et de président, ça n’avance à rien, et que son travail, c’est de chercher pourquoi ce président a pris cet avion, et demander de quelles images a besoin ce pourquoi-là. Alors il faudrait qu’elle montre enfin d’autres images que celles qui cachent ce qu’on ne peut pas voir, des images au moins sur notre idée de ce qu’on ne peut pas voir, et il se pourrait bien qu’elles ne montrent plus de président du tout.
    Au lieu de ces journaux ponctuels comme des bombes, au lieu de ces martiaux indicatifs, il y aurait un journal, parfois vers vingt heures, selon les besoins, une image lente, le temps de bien voir qu’elle n’est pas seulement un reflet, d’entendre et de comprendre que nous pouvons aussi la refuser. Oui, il y aurait quelque morale à ce que nous conservions la mémoire de nos images et nous aurions moins honte quand cette sphinge ou cette marionnette nous dit: «Le Viêt-nam, souvenez-vous c’était il y a trente ans.»

    Écoutez donc un instant Aragon:

    Les mots m’ont pris par la main
    Où suis je À quel petit matin d’égarement
    Et qu’est-ce qu’il y a dans toutes ces voitures qui passent
    Il faut les jurons des charretiers pour arriver aux Halles
    On suit une idée on s’emballe on ne sait plus ce qu’on dit
    Voilà Cela commence comme cela les mots vous mènent
    On perd de vue les toits on perd de vue la terre on suit
    Inexplicablement le chemin des oiseaux.
 

21

    Tu décris ma chambre en désordre, mon lit défait, mon bureau encombré, tu fais un sort à son persistant parfum de rose. Tu retiens de moi mes flacons de rimmel, mes bâtonnets d’encens et mon culte des bougies. Des pages de mon journal, tu ne sembles avoir remarqué que mes répétitions, mes adjectifs trop nombreux, ma tendance à l’emphase et à la démesure. Oui, méditation, âme, absolu y reviennent à tout moment, mais puisque c’est l’essentiel! Tu sais raconter ta vie, mariage raté, divorce, découverte lumineuse de l’amour, c’est facile, c’est clair et ça va droit, mais moi je ne m’y retrouve pas aussi bien, j’ai besoin de faire des schémas, avec des flèches, des lettres, des renvois, c’est que plus je fais de chemin plus tout bouge et je ne reconnais rien d’un jour sur l’autre. Et puis, tu ne restais pas à Paris, avec toi je n’avais pas le temps, j’étais pressée de te montrer tout à la fois, je ne savais plus par où commencer, j’avais peur de me tromper, d’oublier l’important.
    Vous, les hommes, vous me rencontrez par hasard. Quelques airs, des attitudes, des façons de parler peut-être et de me taire, voilà que je me mets à vous plaire. Je ne le fais pas exprès, au contraire, vous me faites peur, je t’assure, et je croyais avoir réussi l’autre soir à t’expliquer pour quoi. Je ne vous demande plus rien, vous venez me chercher et bientôt vous voudriez que je change. Tu vois, mon nom vient de Pologne et, là-bas, il veut dire «Laisse-la au loin», ce n’est pas ma faute.
    J’ai pu avoir beaucoup d’amants, faire avec eux mille choses, mais j’en ai peu rencontré. Beaucoup m’ont fait jouir, mais trouver un autre dans le corps, c’est avoir le droit de ce que je veux, de quand je veux, sans me faire de souci sur la façon dont il va me recevoir. Parfois même, c’est ne plus être là, penser à autre chose, du désordre qui défile, des images qui vont ensemble et se tirent l’une l’autre allez savoir comment, c’est-à-dire enfin ne plus penser à rien, à la limite ne plus rien sentir et m’apercevoir après qu’il est en train de me caresser, me lécher, me mordre, me pincer ailleurs et ça dure longtemps, revenir à lui, me rendre compte qu’il y a eu un moment où je n’ai plus existé, où le temps alors n’a eu ni épaisseur ni consistance, où j’étais loin et pleine de moi, qui n’étais pas lourde. Lui ai-je semblé de bois? De quoi ai-je eu l’air? Ne t’y trompes pas, c’est alors que je vivais tout à fait. Je me sentais comme un fruit qui se coupe en deux, dont les bords resteraient pourtant ronds et doux.
    Mais pour ces instants, que de sursauts, que de promesses déçues, une minute ou deux avant le grand soulagement, et il faudrait vous dire c’est ça jouir? Pendant longtemps, chaque rencontre me faisait penser au mariage, je cherchais tous les jours, toutes les heures, les compagnies des hommes, j’aimais leurs bavardages et les longues promenades, j’étais ponctuelle à nos rendez-vous, je favorisais les longues histoires, les lettres, et les ruptures, même les miennes, ne m’ôtaient jamais l’amour ni la tentation de chercher à les revoir, retrouver leur trace des années plus tard, quand ils avaient changé de ville, pour simplement m’offrir ce plaisir de les suivre quelques minutes, sans qu’ils le sachent, les voir revivre différents de mon souvenir, en jouissant du risque qu’ils me reconnaissent, et de l’idée que personne depuis ne pouvait les avoir aimés comme moi. S’ils m’avaient gardée, seraient-ils devenus ces caissiers, ces fonctionnaires, alors qu’avec moi, ils avaient été capables de longues et lentes conquêtes, d’infimes stratégies où toutes leurs attentions se tendaient jusqu’à ce que je leur consente un doigt sur la main, une main dans les cheveux, une lèvre sur la lèvre, ou enfin cette merveille de leur caresse sou mon pull. Mais déjà, à cette époque, j’aurais tant voulu qu’ils évitent d’éluder, qu’ils retardent au moins leurs performances. Et pour qu’ensuite au moins ils ne s’excusent pas, je leur disais que j’étais contente, que je voulais qu’on recommence. C’est comme pour les bouderies, les chantages, les colères, je me crois assez intelligente pour enfin y échapper et, tous les jours, je m’y surprends.
    Dans ces moments, les mots n’ont pas la même force, tu m’embrassais, tu caressais mon cou, tu parlais, et je vais te montrer que, moi aussi, je me souviens. Tu disais: «Tu paries que je suis capable de te décrire les yeux fermés? Tes cheveux sont lourds et bouclés, avec des reflets rouges, quand on les tire en arrière, ton front est haut et rond, il a trois rides en long, et deux aux coins des sourcils. Tes oreilles sont dissymétriques, tes yeux tombent, ils sont marron presque noirs avec des ombres vertes, ta bouche est large et quand elle sourit elle découvre jusqu’aux molaires. Ta peau n’est pas lisse partout, elle change au bas du dos. Tu as des vergetures sur le ventre et entre les cuisses. Un énorme grain de beauté près du coude et une cicatrice. Tu as la beauté de la quarantaine et je m’aime en train de vieillir avec des femmes de mon âge.» Et ta main suivait tes mots. Alors, mais alors seulement, j’ai répondu ce que tu me fais dire: «L’essentiel est invisible aux yeux. On commence à voir lorsqu’on les ferme, parce que c’est avec le cœur.» Et c’est peut-être vrai que je me suis laissée aller à dire ce qui me passait en tête, quelques images justement, et avec les mots d’un autre, encore: «Un éclat de rire dans le désert, le puits quand on a soif, la Réponse à la question. Je mettrai le cap droit sur l’étoile, et personne ne me donnera la main pour traverser minuit. Minuit, où je pourrai retourner mon arme contre toi.»
    Mais telle que tu me présentes aujourd’hui, extérieure, insensée, sans préciser ni le quand ni le comment, je dois sembler bien folle. Vois-tu? ce que je préfère encore dans ce que tu m’envoies, c’est cette attention que tu portes à des détails qui me touchent: par exemple ma cigarette posée sur le cendrier, dont longuement tu décris les volutes bleues dans la lumière de la lampe de chevet, jusqu’à ce moment où le filtre se met à brûler; les jappements de Lady, ses intrusions intempestives et drôles; mon index replié que je suce ou mes yeux qui t’ont paru plus petits lorsqu’ils ont été démaquillés; ou enfin les vitres de ma chambre embuée après nos impudeurs de nouveaux amants.
    Et je peux te dire aussi que, à ce moment-là, je trouvais que tu avais les yeux et les mains que tu méritais: douceur, intensité, intuition, compréhension de moi, c’était ça l’amour. Comme j’avais compris alors que tu aies pu me dire si vite je t’aime! Comment te dire, écoute: que c’est bon et que je suis heureuse! Voilà: il me semble que, pour la première fois, j’ai senti mon visage comme un tout. Tu me l’as caressé et décrit en même temps, comme un ciment. Exactement, les mots comme des parties isolées, et la tendresse qui les unit. Encore des mots que je suis en train de te livrer pour faire de moi une folle, pour te moquer de moi.
    Il est vrai encore que Bernard n’est jamais sorti de notre lit. Nous n’avons pas cessé d’en parler et tu m’as surprise lorsque tu m’as raconté vos rapports physiques, je ne l’en croyais pas capable, il avait une morale si terrorisante. Et dire que j’ai préféré lui cacher pendant toutes ces années de notre vie commune ma liaison avec Viviane, une photographe rencontrée dans les no man’s land de la Villette. La première fois que je l’ai vue, elle était dans l’embrasure d’un grand portail d’une maison qui n’avait plus de toit, debout dans le ciel. Personne ne m’a jamais comprise comme Viviane.
    J’aimerais que tu déchires ce que tu as écrit sur ma fille. Bien sûr, là où elle vit et dans son état, elle ne sera pas capable de comprendre. Mais d’autres parmi celles qui l’entourent pourraient apprendre son histoire, faire des rapprochements et je ne veux pas. Vingt ans que je cache à tous qu’elle est aussi la fille de mon frère, j’ai mis quinze ans pour l’avouer à Bernard, et Vincent par exemple ne le sait pas encore. Pourquoi te l’ai-je aussitôt raconté, c’est un mystère. Peut-être un peu comme on raconte toute sa vie dans un train, avec son voisin de compartiment? En tout cas, une vie comme celle de ma fille ne se raconte pas en quelques lignes, ça fait mélodrame et je ne veux pas.
    Je veux bien te donner tout le reste: mes envies de douleurs que tu as remarquées au plus fort de l’amour, la sangle et cette longue ronce de rosier que tu as découvertes sous le lit, que Vincent coupe pour nous. J’ai beaucoup moins de traces que lui! Que je raconte ça à mes amies, et elles aussi me croiraient dingue.
    Mais si tu es sincère avec mes petits problèmes, je suis étonnée de ne guère retrouver ceux qui m’ont frappée parmi les tiens, même les plus cocasses, tes souliers à talons, tes cheveux longs, ton imperceptible maquillage, tes ignorances du corps d’une femme, ton obstination à me faire parler de moi, ton aveu d’une rencontre de simple consolation, où j’ai vu un touchant élan de franchise et de lucidité.
    Si, ne serait-ce qu’une minute, je pouvais voir toute la réalité, les gens, les couleurs, à travers les yeux et les sens d’un autre (oh! guère besoin d’être long) j’ai l’impression que, revenant à moi, la vie me deviendrait tout à fait transparente, que les plus épais secrets tomberaient, mais il s’agirait alors d’éblouissantes vérités, que j’atteindrais peut-être aussi si je réussissais à ne plus penser du tout. M’approcher de l’autre, ma seule mon impossible issue.
    Hâte d’en être à lundi, que cette lettre parte. Si je meurs ce sera un dimanche. Je n’aurai pas su franchir le gué du jour, je n’aurai pas atteint la rive du soir.

    C’était décidé. Dans son histoire, pour des raisons que le lecteur comprendrait ensuite, il s’appellerait Daniel.
 

22

    Avant l’arrivée de Vincent, Sophie l’a raccompagné en pleine nuit jusqu’à un appartement, dont il avait eu la clé par Jacques.
    Au sortir de l’ascenseur, trois portes semblables. Heureusement, Mancini, le nom de l’amie de Jacques, est sur la sonnette. Derrière cette porte, un appartement qu’il n’a jamais vu, d’une absente qu’il ne connaît pas, entre deux autres, où vivent d’autres inconnus. Daniel ne les croisera jamais et pourtant ils dorment en ce moment, confiants et ignorants, à un, deux mètres de lui. Mais il aurait deviné quelle était la porte de la femme seule: une serrure à pompe, des cornières le long du chambranle, trois verrous. Et Daniel n’avait qu’une clé.
    Alors qu’elle était si soigneusement renforcée, la porte n’était pourtant que tirée, qui sait depuis combien de jours. Navigueront-elles donc toujours entre terreurs et insouciances? Tous volets fermés, l’appartement est noir, Daniel tâtonne à droite, à gauche, finit par trouver un double interrupteur, derrière une étagère. Aussitôt une dizaine de spots sur des rails éclairent l’entrée aux murs blancs, l’aveuglent, tout autour de lui n’est plus que blanc et noir, la sensation d’avoir commis une erreur le traverse. Il court vers une lampe à abat-jour sur le coffre de chêne, mais elle ne s’allume pas, il suit le fil jusqu’à la prise et branche la lampe. L’un des deux poussoirs éteint les spots, l’autre fait cesser un sifflement qui a commencé lorsqu’il a allumé en entrant, à peine perceptible dans le chuintement des radiateurs. Il trouve ce que c’est: les points lumineux et les stries sur l’écran d’une télévision portative qu’ainsi elle met en marche dès qu’elle entre et qu’elle n’éteint sans doute qu’en sortant. Dans l’entrée devenue rose sous le rond de lumière, un panier avec des coquillages et des œufs de marbre. Le long de l’autre mur, un moïse rustique plein de journaux, des quotidiens et des revues, de la mode et de la politique générale. Et un coussin de deux mètres de long, enroulé en S, drapé de tissus d’Orient, des fils dorés sur la moquette brune. Sur un mur une tenture, sur l’autre des épreuves d’artiste: un arbre, un crustacé sanguine, un homme noir en prières, une femme avec un oiseau de Paradis. Quand Daniel rallume les spots, ils éclairent tout, exactement.
    Ainsi, Anna Mancini aime vivre dans l’entrée, s’enfouir dans ce coussin, lire des journaux sous la lampe: peut-être aime-t-elle cette entrée sans fenêtre, fraîche et noire, à l’abri des regards des vis-à-vis, ou simplement à portée de main de l’interphone. et dans les fils d’or, elle est sans doute déshabillée, et plus à son aise, quand frappe la canicule.
    Apparemment, la moquette continue de chaque côté de l’entrée. À gauche, la porte ouverte donne sur le séjour, à droite un petit couloir mène à la chambre à coucher. Ses talons lui disent dans la pénombre que la moquette s’arrête et, dans la chambre, il s’aperçoit que la pièce a en fait été prise sur l’entrée, alcôve plutôt, ménagée par une grande armoire qui lui sert de paroi. Du parquet en dalles prêt-à-poser et, sur le grand lit bien fait, elle a disposé pour lui une serviette, un gant de toilette, et une sortie de bains. Il y a un mot: «Jacques m’a prévenue, faites comme chez vous.»
    Un flacon presque vide de Valériane Dispert sédatif végétal trente comprimés sur un cube de bois blanc, encombré de colliers, de deux miroirs à encadrement de cuivre, d’une poupée, et un livre bleu et rouge avec un galon doré, en forme de paquet de cigarettes dont la marque serait STOP, en cinq chapitres:

    1. Éclaircissez pourquoi vous voulez vous arrêter de fumer.
    2. Évaluez l’importance des cigarettes dans votre vie.
    3. Réduisez graduellement.
    4. Arrêtez de fumer.
    5. Attention à la rechute.
   
    Sous-titre: «Le livre qui a guéri l’Amérique», et c’est vrai que, lorsque Daniel a ouvert le lit, il a libéré une forte odeur de tabac. Le téléphone aussi, qui est au chevet du lit, près du radio-réveil.
    Sur les étagères, un missel, des livres de régime, encore des animaux en peluche et des oiseaux de porcelaine, des brochures d’agences de voyages, et une montagne de revues techniques sur la radio et l’électronique. Une table en comptoir longe la fenêtre, un pot plein de crayons et de stylos, un bloc de papier à lettres, de la monnaie, encore et toujours des poupées, et autour du grand miroir, prises dans l’encadrement, des photos d’une femme d’environ quarante ans: elle cligne des paupières pour éviter de recevoir de la fumée dans les yeux; elle est à la proue d’un voilier, ses longs cheveux battent au vent; coiffée d’un chapeau de soleil, elle monte une rue d’un vieux village; en blouson dans la neige, elle agace un chat; elle marche dans la forêt sauvage. Il y en a tant, elle y est si diverse qu’à passer de l’une à l’autre, Daniel la voit s’animer, se dissimuler, se retourner, lui sourire, et il la trouve belle même si la collection de flacons de khôl sous les photographies lui livre le secret de ces yeux de braise.
    Dans le salon, partout des verres sur des dessous en liège, un cendrier, des briquets, pour qui sont ces deux boîtes d’énormes cigares? Au-dessus d’un vrai kaléidoscope, en buis ancien, la profusion reprend, dans une casse d’imprimeur laquée: dans chaque case, une miniature, une théière sur son réchaud, des coquillages, des faïences, des encensoirs, une montre, des médaillons, un contreplaqué peint, de minuscules coffrets, un bouddha, un bout de miroir, des bagues, un taille-crayon et, à côté, une cible dont le centre est mangé par des fléchettes, trois marionnettes de Sicile, quelques disques classiques et beaucoup de livres: Proust, Joyce, Kafka, Baudelaire, tous les prophètes du monde noir, et Cendrars et Beauvoir. Elle a dû vivre aussi avec un décorateur qui lui a arrangé de chaque côté de la fenêtre ces pendants de peintures et de gravures anciennes, des grandes, des petites, des rondes et des carrées, de beaux encadrements larges et dorés, et les deux modernes lavis nus.
    Maintenant, Daniel ouvre le bar: il déborde d’apéritifs et de liqueurs, un shaker, des livres encore, sur les cocktails et les vins. Une porte coulissante ouvre sur un laboratoire de cuisine qui ne semble guère servir: des adresses de restaurants et de traiteurs sont pendues à un clou, une coupe pleine de sachets de sucre de régime, une centrifugeuse, mais pas un livre de recettes et, dans le réfrigérateur, quelques poireaux bouillis. Toute la vaisselle, dans les placards, est de translucide porcelaine. Elle a accroché au chauffe-eau un autre petit mot, pour lui expliquer comment il s’allume.
    Il y a un tableau jusque dans la salle de bains. Et ce qui montre que le décorateur est parti, c’est que rien ici n’indique l’homme, pas de rasoir, pas d’after-shave, une seule brosse à dents, et quatre peignoirs de bain, mais tous pour Anne, à l’évidence. Les étagères débordent de produits de beauté, tous entamés, crèmes de jour et de nuit, laits démaquillants, dépilatoires, pommades anti-cernes, shampooings, lotions et sels de bains. Daniel tire sur un fil au-dessus de la baignoire et le lâche aussitôt: c’est une sonnette stridente, pourvu qu’il n’ait pas réveillé les voisins! Comme lui, Anna aime se frotter au gant et la ceinture de crin. Les cotons-tige sont dans le meuble près du bidet, avec le sèche-cheveux, le woolite, les tampax, la solution et la pompe vaginales, ses médicaments pour les maux d’estomac et pour ses spasmes. Encore un miroir, grossissant, et un cendrier plein sur le panier à linge. Derrière la porte, tous ses souliers sont rangés à côté de la balance. À voir ces très grands pieds, Anna mesure probablement un mètre quatre-vingts, ce que ses robes, ses pantalons ses pulls dans l’armoire de la chambre confirment à Daniel.
    Entre les pulls et le bord de l’armoire, Daniel trouve une enveloppe d’où dépassent d’autres photos. Elles sont plus anciennes, probablement les parents d’Anna, Anna enfant à la plage, puis, rangées ensemble celles d’un voyage en Italie ou, dix ans de moins, elle est avec un homme — vraiment l’allure d’un décorateur, il ne s’était pas trompé — la fontaine de Trevi, la tour de Pise, le Rialto, le temple de Ségeste. Et toutes les photos où il est seul, les instantanés qu’elle a pris de lui témoignent de son regard amoureux, Daniel a fait bien attention à ne pas les intervertir, qui sait? il y a peut-être un ordre, et, au moment de les ranger, il découvre un paquet de lettres, toutes signées d’un certain Franz Vlacek, et écrites en tchèque. Soigneusement, Daniel remet tout en place.
    Une telle femme écrit, forcément. Il doit y avoir un journal intime quelque part. Et en effet, Daniel le trouve bientôt dans le cube en bois blanc qui sert de chevet. Dans les draps qui sentent le tabac, il se met à le lire. Anna étudiait les langues slaves et lorsqu’elle avait été lectrice à l’Université de Prague, elle l’avait rencontré, dans le cimetière juif. Frank était artiste peintre. À son retour, elle l’avait épousé, ils avaient vécu quelque temps en Italie, où il voulait étudier les arts et ils s’étaient quittés. Elle tentait d’y voir clair:
    «Un jour, un soir, une nuit, peu importe et je ne sais pas puisque nous avions encore l’air d’être tous les deux, mes mots tous mes mots se sont mis à résonner autrement: et lui aussi était sincère, je le sais. Ils se sont mis à signifier le contraire de ce que je voulais. Mes mots d’abord, mais pas seulement mes mots, mes gestes aussi, mes mimiques, mes attitudes, mes habitudes, (oui ce sont bien là les mots que je veux dire, mes mots, qu’y puis-je s’ils se ressemblent mais je ne veux pas jouer, je ne veux pas en ce moment me payer de mots) ma forme, tout s’est retourné comme les doigts d’un gant. À ma stupéfaction je les ai vus me revenir, montrant de moi à moi le plus laid, le plus bête, le plus intolérable.
    «Ensuite, il s’est mis à être trop certain de ce que j’étais vraiment, de ce que j’avais en tête et de ce que je voulais dire: j’assistais impuissante au déchaînement qui le saisissait alors contre toutes les femmes et, assimilée, perdue, je devenais le prétexte d’une lutte qui me dépassait. Étonnée, indissoluble, brisée.
    «Vois-tu, l’après-midi n’en finit pas et la désolation de la ville creuse un Chirico dans son décor, exalte en moi le brûlant sentiment que nous ne nous verrons jamais plus, nous qui aurons été un instant à deux doigts l’un de l’autre. Mon tchèque désuet, de femme qui lit, d’étrangère encore respectueuse de la langue qu’elle commence à entrevoir n’était pas toujours à la hauteur de ta langue parlée, souvent coléreuse.
    «Souvent, je renonçais à une nuance — ce qui est manière de dire, puisque, en ces choses, rien n’est sans importance — parce qu’elle m’aurait entraînée dans des complications sans nom. Ou bien c’était tout à coup le trou d’un mot: alors, sans y penser d’abord, traductrice de moi-même je le remplaçais par un autre, mais trop tard je m’apercevais que l’analogie n’était qu’apparente. Tentai-je de la reprendre, que j’avais l’air de me corriger, de me racheter, de m’adapter tactiquement à ses réactions, alors que je ne cherchais que moi-même. Où bien ce mot de remplacement m’entraînait à mon insu dans une logique différente. Parfois ce mot, je croyais le connaître mais, en réalité, je tchéquisais le mot français. Dans le meilleur des cas, il ne comprenait pas tout de suite, lui-même à son tour le rapprochait d’un de ses mots, et s’en allait ailleurs. Nous étions de faux amis.
    «Plus d’une fois, j’ai bien vu qu’un simple accent déplacé rendait, provisoirement, mon mot insaisissable. Alors, sur ces accents, mon tchèque des livres qui est un tchèque sourd-muet, je le ravalais tous les jours davantage. Il a sans doute deviné ma peur grandissante, comme par exemple le jour où il m’a dit: “Tu commences toujours par dire le bon mot, mettre le bon accent, donner la bonne conjugaison, puis tu te corriges, et c’est alors que tu te trompes.”
    «Dès que je me plaignais de ces difficultés, il m’incitait parfois à continuer en français. Il croyait de bonne foi le comprendre et le parler. Mais l’impossible s’ouvrait aussitôt devant moi et je renonçais, comme si j’étais écrasée d’une responsabilité à son égard. Il avait surtout la naïveté de croire que les mots viennent après les idées.
    «Pourtant mon français ne me préoccupait plus quand je lui écrivais. D’abord sans doute, absent, je ne le craignais plus, mais je savais aussi qu’une lettre est patiente. Il pouvait hésiter un instant, un jour, une semaine, il pouvait relire, chercher, une lettre ça attend tranquillement, et ce qu’elle veut dire change beaucoup plus lentement.
    «Aimer, c’est voir les choses et le vivant, les gens et les mots, le temps qu’il fait, à partir d’un autre point de vue que l’habituel soi-même, tendre vers d’autres réseaux, nouer d’autres alliances, encore des rencontres comme il en jaillit des montages du cinéma et des collages des surréalistes, provoquer d’autres rapprochements. C’est l’excitation d’une autre vie des sens, concrète et mienne pourtant, même si je ne la reconnais pas d’emblée.
    «Parler d’aimer, ce serait aussi tenter de raconter, avec ces mots qui changent, ce qui se transforme, dessiner cette reconstruction provisoire du monde. Et être aimée, ne serait-ce pas d’abord se sentir autorisée à essayer cette mise en mots, avec tout ce que ça représente d’hésitations, de difficultés, d’erreurs, d’éclatements?»

    Daniel a lu jusqu’au jour. Vers neuf heures, le téléphone a sonné: «Vous êtes l’ami de Jacques? Ici Anna Mancini. Je suis à la gare. Si vous aviez le temps de m’attendre, je serais assez curieuse de connaître l’homme qui a dormi chez moi.»