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1992. La réponse de Venise (inédit).


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Nos fictions, autour de
Ralentir Travaux


Une version imprimable de l'ensemble du roman est
disponible ici en Garamond 18.


Maurice Darmon

La réponse de Venise [1]
 
 
       Il la rejoindra demain à Paris. Trois heures après, ils prendront le train pour Venise.
 
       Pour finir — que vient faire là cette expression: «pour finir», quand ce serait plutôt pour commencer? Aurait-il, longuement, sans le savoir, intérieurement débattu de l’opportunité d’aller aussitôt à Venise? mais sans doute prédominerait le sentiment qu’un premier temps, celui de la connaissance, des découvertes, des projets et des promesses jusqu’à l’engagement, ici s’achève, et puis Venise
 
Derrière l’eau
Des chevelures
Des fragments des éclats
Des rivières encore
Toute une autre vie
Tout autre juste
Sous le miroir [2]
 
aussi trop évident berceau doré de la rencontre, écrin trop convenu, ne serait pas un choix aussi simple qu’il y paraît, ne fût-ce que par ses évidences et ses conventions justement; par les heures et les jours qu’il y a déjà passés; par Proust et Suarès dont inévitablement il reprendrait toujours, même sans le savoir, les chemins et les mots; par toutes ces photos, livres de Noël, cartes postales, idolâtres inutilement puisqu’elles n’empêchèrent pas en son temps le rouge étonnement de la découverte et le siège des sens, mais que celui qui, de toute éternité et avant même sa naissance, n’a pas lu, n’a pas vu Venise avant de poser le pied à Santa Lucia et y va l’esprit net lui jette donc la première pierre! par ses
 
I. Selon les maréomètres, le niveau de la mer Adriatique monte d’environ 1,3 mm par an. Le réchauffement de la planète devrait accentuer le phénomène.
 
déambulations entre les chats (ici en leur Babylone, chats énormes, aux nez déjà byzantins comme plaqués sur une vitre, étalés au milieu de la chaussée qui suivent à peine des yeux les riverains qui les contournent ou les touristes qui tentent leur approche, chats fulgurants coursant les chiens plus souvent que les pigeons et les mettant en déroute, même les molosses des gondoliers, chattes plus attentives et chatons chahuteurs en portée dans de prévenants cartons au bout des calli et dans les vestibules déserts, matous en maraude royaux et familiers tigres de la lagune, chats protégés, vaccinés, liés au culte et aux bons soins de saint Jean l’Évangéliste, et entre tous ce chat de neige, un œil bleu un œil marron, familier de tous les gens des Case Nuove et presque leur mascotte, au point qu’ils ralentissent un instant pour lui parler, le caresser, et si vous, étranger de passage, vous vous y intéressez, ils vous feront remarquer, fiers et débonnaires, les particularités qui font de lui un dieu de la rue, aux faveurs condescendantes), les voix dehors et dedans, les oiseaux des cages et des toits, les talons sans trêve et le sirupeux parfum de la fraîche, qui, à lui comme à tout le monde

     À Venise, ma minime personne a pris sa première leçon de planète [...]. À Venise, je pense ma vie, plus qu'ailleurs [3],
 
ont donné une autre acuité, une construction inespérée à ses regards et à ses sens, une rassurante résonance à ses solitudes, lui ont tendu l’expérience, illusoire ou éphémère peut-être, mais fidèlement présente à chaque séjour, d’une paix nouvelle et d’une plus constante vie intérieure,
 

      au point que l’on se demande parfois si on n’y fait pas de soi-même un personnage imaginé ou transposé [4],
 

lui ont révélé l’agrément d’un certain tourisme et, en désespoir donc de la photographie: ici tout est vaste et rond, tout cadrage aveugle ou déçoit et les plus grands imagiers doivent retourner à l’école, lui ont rendu l’envie du dessin comme leçon de patience pour les yeux, malgré Proust,
 
       L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement moins exacte que celle que m’eussent donné de simples photographies [5],
 
mais dans le même temps jamais mieux que Proust, qui au fond a raison de vouloir pour apprivoiser Venise par des photographies «simples», quand se constate le ridicule de tout œil prétendument esthète dès lors qu’il tente de prendre la ville, Proust pourtant qui n’est pas précisément de ceux que le «simple» contente, surtout quand, ne connaissant pas encore Venise simplement mais, riche et cultivé, il s’ingénie, à travers mille prismes, représentations et relations sans y être jamais allé (ou feignant à ce moment-là cette virginité?), à ce qu’elle complique aussi son imaginaire, malgré lui donc en quelque sorte:
 
       Venise, un printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terre impure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des reflets, travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique; je le savais, je ne pouvais imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir: me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes; contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture — jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait la rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière [6];

 
par ses amours, durables ou fugaces, mais pour toujours vivantes au bout de la mémoire, présentes à n’y pas croire dans les liens de ses sensations, et toujours agissantes sur le fil de ses idées, et la ville même y entrerait pour beaucoup: son être tout entier enserrerait donc sa Venise et altérerait alors celle qu’il veut à présent lui donner, devant laquelle,
 
II. Sous le poids des alluvions fluviales, le sol de la lagune s’enfonce de 2 à 2,5 mm par an. Cette subsidence semble observer une pause depuis quelques années.
 
seule à seule, il voudrait la mettre et s’effacer, voilà, entre autres, pourquoi Venise ne serait que «pour finir» —, bref, toujours est-il que, pour finir, il a saisi l’occasion de s’arrêter à Milan, afin d’y retrouver Vito et Rosina, les lui présenter aussi (et quand il les lui fait connaître ainsi, en Italie, à Paris, à Biarritz, les hommes et les femmes qui ont pour lui quelque présence et dimension — Vito et Rosina, Jean et Odile, Alain, Jean-Baptiste, Muriel, René, Lise et Lise —, il les trouve tous ouverts et favorables, comme si la tranquille nouveauté de cet amour les convoquait et les rendait acquis, parlons d’amitié, et, puisqu’il n’y a pas de conduite seulement altruiste et puisque ces gens, les recevant, sont à l’évidence au-delà de la simple politesse et ailleurs que dans le mime, au moins dans la curiosité donc, comme si la proximité concrète, palpable, d’un amour naissant leur faisait du bien, leur apportait une preuve somme toute nécessaire que l’amour existe, les régénérait eux aussi, ou peut-être tout simplement, mais pourquoi ne fut-ce point là sa première pensée, là, sa première explication de l’intérêt qu’elle soulève pour les autres, puisqu’après tout, c’est tout de même ce qu’il a d’abord connu? elle serait par soi seule suffisamment fascinante pour qu’aussitôt on s’y rende, ce qui est de toute façon et arithmétiquement la moitié au moins de la vérité), et par téléphone, il avait demandé à l’ami Vito de les emmener manger du farro, au même endroit qu’il y a deux ou trois ans: «Ci andremo, lo faremo», il est rare que le distrait Vito se souvienne de ses promesses, mais en voici une, merveilleuse soupe aux céréales, épeautre gonflé, gélatineux et tendre, qu’il a tenue.
       Surprise et délices du wagon-lit, territoire où le temps n’est plus qu’attente, où les idées, les sexes et les mots se suspendent en marge luxueuse du monde et des gens et, devenus hors de toute atteinte dans le roulement qui fait silence, peuvent prendre tout le temps de la parenthèse pour se préparer plus posément au changement, et où il a appris qu’un train, le leur justement, pouvait traverser Milan sans s’y arrêter. Ils devaient donc descendre à la gare suivante, à Brescia (selon l’horaire à cinq heures cinquante-trois), pour revenir ensuite vers Milan, par le train de six heures dix. Le chef de train les avait réveillés à l’heure mais, confiants dans l’horaire, ils ont été surpris par l’entrée en gare («C’est Brescia» a-t-elle dit posément, nue, il était cinq heures quarante): l’horaire sur lequel il s’était reposé donnait, bien sûr, l’heure du départ. Oui, ils étaient encore nus, elle s’est enveloppée, résignée et joyeuse, dans son manteau noir de fourrure synthétique, qui n’a donc pu là révéler encore son don de remonter sa veste et de la fagoter, mais qui aurait pu déjà manifester cet autre talent qu’il n’a remarqué que plus tard de retomber sans cesse et bâiller sur son épaule, il a enfilé son pantalon, en emportant du pied la couture de l’ourlet, et empoigné le reste de ses affaires (ah! lui qui juge des coupes, des allures et des tenues des autres, alors qu’il n’a jamais su s’accoutrer que comme un clown, comme un portefaix, et qu’il marche en canard et le ventre en avant, il est donc impardonnable!). Ainsi ont-ils dégringolé sur le quai où ils se sont vêtus (il a même dû remonter en toute hâte dans le train, qui a finalement stationné un bon quart d’heure — on se bouscule, on se bouscule, on a toujours trop de temps —, pour retrouver une sienne chaussette sur le sol, dans le soufflet de communication), dans une gare heureusement sombre et déserte. Étonnante, avec elle, la récente multiplication chez lui de tous ces actes du dernier moment: quelques jours auparavant, à Paris, cet autre train pris aussi à la course, course à travers les quais et les couloirs du métro la veille de la Pâque, qui l’avait laissé sur le flanc, malgré ses appels et ses gestes pour lui faire comprendre qu’il abandonnait, elle avait continué à courir toute seule mais c’était inutile puisque c’était lui qui prenait le train, et malgré son renoncement, il avait réussi à le prendre tout de même deux minutes à peine avant le départ; comme sont étonnantes ses disparitions du dernier moment, cette faculté qu’elle possède, ou qui l’habite puisqu’elle la nie, de s’éloigner et s’évanouir dans la foule: vous la croyez là, vous vous retournez à un instant, le temps d’un coup d’œil à une vitrine par exemple, vous revenez vers elle, à l’endroit plutôt où vous l’aviez laissée, vous n’imaginez pas qu’un être humain ordinaire aura eu le temps matériel de faire un pas, et pourtant femme du silence elle n’y est plus, ni là ni alentour. Et comment, lui qui, partout et toujours, est en avance d’une heure (de ceux qui comptent le temps, qui comptent l’argent)
 
III. En trente ans, la population du centre historique est passée de 150 000 à 70 000 habitants.
 
afin de pouvoir affirmer fièrement sa ponctualité, au prix d’attentes parfois fastidieuses et oisives où il peste contre lui-même et contre cette ridicule habitude, pourquoi, depuis que, de la façon qu’on sait, elle est entrée dans sa vie, court-il après les rendez-vous et arrive-t-il toujours au moins un quart d’heure après (comme le disait son amie Véronique qui les avait invités à leur retour de Venise et chez qui ils étaient aussi en retard: «Avec elle je ne m’étonne pas»)? Et pourquoi enfin, à partir de cet épisode de Brescia dont il est d’ailleurs seul responsable puisque, inquiète, elle lui avait demandé l’heure d’arrivée à plusieurs reprises et que c’était lui qui l’avait mal renseignée, pourquoi est-il en train de penser à ce propos à ces dons de disparition, comme s’il s’agissait, à ses yeux, d’une autre manifestation du même phénomène, et de quel phénomène, après tout? Alors qu’à la réflexion, et en dehors de leur point commun d’être pour lui deux sources d’étonnement, mais, d’étonnements, il y en aurait tant alors à penser ensemble et isolément, pourvu qu’on voulût vraiment se mettre à réfléchir à fond, ces dispositions au retard et à la disparition pourraient sembler sans rapports: sauf tout de même aussi cette expression: «au dernier moment» qui, pour évoquer ces disparitions, m’est venue spontanément sous les doigts (et je ne la remarque qu’à présent, me relisant dans le but de comprendre la raison de son singulier rapprochement), alors qu’elle n’aurait ici pas de manifeste raison d’être, mais elle doit bien avoir, ou avoir eu un sens latent, pour s’être imposée aussi bizarrement, et donc, suivant Pascal:
 
       Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres qu’on gâterait le discours, il les faut laisser, c’en est la marque; et c’est là la part de l’envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit, car il n’y a point de règle générale [7],
 
je ne l’effacerai pas, malgré la répétition, et malgré le problème plus grand que me pose à présent cette supposée «part de l’envie», mystérieuse: envie venue de soi, aveugle soi, qui ferait écrire malgré soi et dont il faudrait respecter la part, ou bien l’envie, celle des envieux qui, faute de supporter le sens avec sa répétition, préféreraient donc aveuglément le tuer: le «là» donc serait-il la marque du discours, ou sa correction? et sauf peut-être aussi que ces étranges capacités, retarder et disparaître, renvoient, chacune pour son compte, aux deux catégories que relie la tradition philosophique, celle de l’espace et celle du temps, dimensions par lesquelles tout être se pose et se définit dans l’univers, et que tord justement le wagon-lit?
       Milan, la gare monumentale — elle incarne devant lui, après coup, la situation de Beni, mon héros,
 
       Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent: «Mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc.» Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un «chez moi» à la bouche. Ils feraient mieux de dire: «Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc.», vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur [8],
 
notre héros donc, de ce roman de tout le monde dont je retrouve le décor dans ses détails et dans les fantaisies involontaires que ma mémoire a prises avec lui, Beni pour qui, après le rêve longtemps caressé de découvrir l’Italie, la grande gare emphatique est le premier choc et le premier monument,
 
       Son immensité l’a suffoqué: il s’attendait à un hall, des bancs, un débit de tabac, un bar et un marchand de journaux, et il était tout petit près de monstrueux lions en pierre, de combattants musclés et casqués, des fresques et des lustres, des hymnes et des vertus, des ciels peints, trois escaliers de marbre donnant sur des paliers vastes comme des squares. En bas, sous les arcades, des voitures de louage et les taxis pénétraient dans la gare sur une voie réservée bordée de cabines automatiques [9],
 
oui, il y a vraiment de ça —  le froid du matin, le bar et sa folle en liberté à peine surveillée par des policiers déjà blasés et dont les cris terribles concurrencent avec peine ceux d’une caissière et d’un client en principe emplis de raison, la longue marche (che bella camminata!) dans le soleil montant par le boulevard de première ceinture jusqu’à Porta Volta; début de matinée et café avec Vito, le musée Brera et encore et toujours l’obsédant Mantegna (elle n’en revenait pas, de ce centrage sur le sexe bandé plus encore que du terrible raccourci, elle n’en revenait pas, elle, pour son premier musée italien, de ces peintures modernes), il pérorait, de vrais cours — il saura un jour se taire, il trouvera ce rien qui lui manque pour se retenir, l’essentiel est là: convaincu de sa propre pédanterie, il n’est pas loin de ne plus supporter le simple son de sa voix, dans ces circonstances, alors le dernier effort est forcément pour bientôt! — sur les sens
 
IV. Le pompage de la nappe phréatique pour l’alimentation en eau douce des industries et de l’agglomération de Venise-Mestre a provoqué un affaissement de 30 cm au cours de ce siècle. On a construit récemment des aqueducs pour amener l’eau d’ailleurs, et on tenterait de reconstituer la nappe.
 
métaphoriques et l’intérêt, qui devrait en principe être prodigieux , pour les historiens de la sexualité et du sentiment familial, des représentations de l’Annonciation et de la Vierge à l’Enfant que, gentille ou non encore fatiguée («Je me méfie de ce que vous dites, il vous arrive parfois de manier l’hyperbole», elle au téléphone le 22 mai), elle encourageait; ballade dans la lumière jaune jusqu’à la Scala, la Galerie, la place du Dôme avant le retour via Volta, gâteau pour le déjeuner acheté à la pâtisserie, elle s’émerveille de son aisance (ou c’est l’envie de lui faire plaisir), il est ici chez lui et il ne se prive certes pas de lui en mettre plein la vue, de lui fabriquer de belles impressions et de bons souvenirs, de contribuer à créer des situations ouvertes et animées au risque qu’un vrai Italien le tienne pour un extraverti, mais toutes ces exubérances, elle les appelle de ses vœux, elle les mettra au compte des différences de culture et du goût du théâtre, qui existe, c’est manifeste, et qu’il suffit d’à peine titiller, même ici, dans la ville lombarde; à table ils parlent, encore et toujours, de temps en temps ils se souviennent qu’elle ne connaît pas l’italien:
 
      — Elle, en mars: Je désire relire Dante, le lire en italien, cette langues de fruits en éclosions, Dante, mon autre Rabelais pour qui j’avais commencé à traduire «lorma» ou «l’orma», en termes de traces d’un orme géant porté aux carrefours des enfers virgiliens. À moi de suivre les traces de pas de mon guide, l’orma, à moi de frôler les fioretti de la langue des oiseaux —
 
 «Continuez au contraire, je veux l’apprendre, me faire l’oreille, il faut que j’étudie», joignant le geste à ses mots, et c’est vrai aussi qu’une de ses plus belles surprises fut de rencontrer en Italie tout un peuple qui prend plaisir à réfléchir et à raisonner spontanément sur la chair et sur l’usage de ses paroles, — Vito, avec réticence, de son prochain roman qui se passera à Bronte au début du siècle dans une atmosphère dannunzienne, dont la presse a déjà annoncé la sortie pour cet été, alors qu’il y a, en tout et pour tout, onze pages écrites et sophistiquées, réécrites et dactylographiées dix fois par Rosina, tyrannisée par son auteur de mari qui ne veut travailler que sur des copies propres et qui, jusque là, est parvenu à lui interdire l’usage du traitement de texte; puis, comme l’année dernière, Rosina lui parle encore de cette femme, ancienne épouse de Stéphane Ruech, amoureuse de Vito qui la persécute, elle, depuis dix ans et elle espère que, puisqu’il a connu le mari de cette tourmenteuse, notre voyageur pourra intercéder auprès de lui [elle ne se rend probablement pas bien compte que Stéphane Ruech — témoignons donc pour l’histoire puisque le devoir nous le dicte — le jeune professeur d’économie, gauchiste marseillais, bon connaisseur du droit romain, qui se décrétait en 1967, au cours d’une semaine sur le cinéma tchèque, le «dernier vrai marxiste» avant qu’un jour le marxisme cessât de l’intéresser, admirateur d’un certain Jean Ducos de la Guermillère, pudding théorique et leader de l’émeute patchwork avant de se reconvertir post maium Motum amen dans la bouffe bonhomme en bordure du quartier du Panier enfin repris au peuple,
 
       Tandis que c’est seulement dans les maisons des gueux que l’on peut retrouver l’âme pure du peuple. Mais les rustres ne comprennent point ces choses, et ils écrasent et aplanissent les quartiers insalubres et poussiéreux des millénaires passés de tout le poids de leurs milliards qui veulent fructifier [10]
 
beaucoup de re pour un révolutionnaire! est devenu une star du roman populiste, marseillais itou, et même de la politique, pas trop marseillaise nous le lui souhaitons puisqu’il fut un temps élu municipal et bien près de devenir un homme politique important, avant de rejouer bientôt, qui prend les paris, l’homme du retour des idéaux! une sorte de Rocard — le pauvre, tandis que j’écris ce texte (un tantinet confus? mais non mais non, il suffit de ne pas perdre les fils et d’avoir le goût, somme toute mathématique, de la parenthèse), voilà qu’aujourd’hui il est parti — de Rocard à contretemps, il serait drôle que ledit Stéphane se retrouve un jour une petite place dans les valises de notre Édith, pauvre piaf chargé de ramener un peu de tendresse dans notre feuilleton politique après le dur hiver persique que nous a fait vivre la télévision] —, avant la prise de possession de la chambre d’hôtel dans le quartier Garibaldi, toujours lié dans son souvenir aux apparitions-disparitions qui ouvrent Un amour de Dino Buzzati
 
       Antonio aurait voulu explorer les ruelles environnantes: jusqu’où pouvait s’étendre cette citadelle secrète? S’y trouvait-il d’autres places? Pouvait-on sortir de l’autre côté? [11]
 
et il est même parfois persuadé qu’il sait exactement
 
      (une île subsistait encore, obstinée et intacte, bien qu’effleurée déjà sur ses confins par les pioches des démolisseurs. Corso Garibaldi, entre les numéros 72 et 74, un passage surmonté d’un arc, ouvrait sur une petite ruelle étroite [12], ce qui doit être aujourd’hui plus ou moins l’emplacement du moderne hôtel Ritter)
 
où sont la porte et le passage qui avalent la jeune fille; puis le beau trajet le long du palais Sforza vers la Cène, fermée, ils entrent dans l’église de Santa Maria delle Grazie, là l’attendait le saisissement, il
 
V. L’acqua alta a atteint ou dépassé la cote des 100 cm:
 
       1920 -1930                                            09 fois
       1930 - 1940                                           22 fois
       1940 - 1950                                           22 fois
       1950 - 1960                                           33 fois
       1960 - 1970                                           95 fois
       1970 - 1980                                           68 fois.
 
doit apprendre à s’ouvrir à cette sensation nouvelle qui le surprend, qui n’a rien de juif ni de catholique, mais qui est là, un sentiment du religieux qui se présenterait seulement comme la constatation devenue inévitable de la transcendance, la question du fondement de toute morale que les contes actuels, bien menés, bien illustrés, en couleurs et diffusés à des heures enfin correctes, des Cent et une nuits de Bagdad rendent soudain plus urgente et tendue, et surtout, s’adressant très concrètement et immédiatement à sa petite personne, l’aspiration à une meilleure disposition de lui-même à son propre égard et au sien, en attendant de mieux aborder le reste des gens et du monde, la nécessité de plus de patience, plus d’ouverture, plus de générosité pour ce qui mérite d’en avoir, il en est si loin, l’idée d’un oui plus plein, plus ample, et, une heure après, il aurait tant voulu retrouver ce bref et subreptice enlèvement dans Sant’Ambrogio, son église familière et aimée depuis qu’il y a dix ans, assis sur la marche, il l’avait dessinée, mais eux, voilà, ils s’étaient laissé dérouter par la fallacieuse exposition des instruments de torture dans la salle de la poterne (ou de ce que j’imagine aujourd’hui être une poterne), à quelques mètres, et quand ils sont entrés dans la vaste cour aux portiques de briques, cette exposition de faux et de photocopies dont ils sortaient l’avait rendu (d’elle et de son état mental à ce moment, moi qui cherche à comprendre je ne sais rien) au règne de l’argent, et toute cette foule et eux se pressant pour y recevoir les mêmes troubles révélations et n’éprouver que leur propre obscénité et leur propre frustration (comme elle le disait, elle en avait connu une où il y avait aussi des mannequins, in situ), et la gêne que tout un enchaînement (oui, un enchaînement) l’eût mis là un jour qui n’aurait dû être que son jour d’amour et de conviction, révélant continûment à lui-même la bassesse du regard, de tout regard tant qu’il n’est que regard, et dans la nef de Sant’Ambrogio, bien sûr, ne plus rien trouver qu’un mariage et du bruit, retour par la cour du Kremlin de Milan vers l’hôtel
 
      (c’est peut-être dans ce quartier du Corso Garibaldi qu’il aurait pu trouver il y a vingt ans, sinon un centre historique, au moins de vieux quartiers: partout il reste des morceaux de maisons, des îlots, des cours intérieures, partout se dressent aussi les nouveaux buildings. Le Corso paraît livré aux démolisseurs et aux reconstructeurs: ici et là des résistances, de rares vieilles maisons, délabrées, abandonnées à leurs ruines, ou encore habitées, font à peine surface ou semblent étouffer entre les immeubles modernes, d’ailleurs pas trop scandaleux, fleuris, réhabités et, sous leur pression, la rue tordue a fortement tendance à se redresser; dans un terrain vague, cinq arcades à colonnes, un sottoportico derrière de hauts murs de pouzzolane, et on ne peut approcher ce vestige, vestige d’un cloître, d’un marché, d’un palais, d’une cour intérieure? Là, une façade, debout, les fenêtres confortées s’ouvrent grandes sur le ciel, sans doute dans un souci de vérité historique a-t-on décidé de la conserver et de construire derrière elle un jour des ateliers, des bureaux, des studios — dites ici monocamere — pour étudiants, jeunes couples ou artistes à la recherche du génie des lieux, toujours la brique, orange maintenant, ou rose; là, une baraque en bois, siège du comité de quartier, près d’un ravissant édicule, en ruines; un ancien magasin entièrement peint de fresques militantes, femmes au poing levé, volontaristes, chinoises ou chiliennes pour tout dire, au point que les yeux des personnages s’en sont un peu bridés, autre siège d’un autre comité de défense de quartier, contre les occupations, expropriations, et baptisé aussi Centre social; des affiches enfin avec un texte semblable à ceux qu’on rencontre dans le Marais, ou à Saint-Pierre et Saint-Michel à Bordeaux,
 
pierres tendres coquillières de la région des Monts qui se dégradent encore plus vite dès qu’on entame leurs calcins de cristal formés en deux cents ans au contact d’un air différent de celui d’aujourd’hui [13]
 
ou à Aix rue des Cordeliers, partout où les riches repartent à la conquête des villes)
 
l’hôtel donc, et à l’instant même où ils arrivent éclate l’orage et fenêtre ouverte ils se retrouveront plus proches jusqu’à l’heure d’aller rejoindre les Carra’ qui les invitent donc au farro et à tout le reste, et voilà: ce sont encore ces belles conversations, au plaisir de l’instant dont ensuite il ne reste rien, pas même le souvenir, ils les reconduisent en voiture à
 
VI. À l’occasion des visites et évaluations qui ont suivi la catastrophe de 1966, on a découvert près d’une demi-tonne de guano derrière la toile de la voûte de San Moisè. Les fientes de pigeons font fléchir les charpentes, attaquent les peintures et les fresques.
 
l’hôtel pour qu’il leur donne l’adresse à Paris de leur ami commun Giorgio, ce sont les au revoir, et le lendemain ils vont voir la Cène, derrière ses vendeurs ambulants, ses cars, et dans son obscurité derrière ses échafaudages, culte d’un lieu plus que d’une fresque,
 
     (en 1982, il avait déjà noté: Ici, on vient, on entre, on parle fort, on s’interpelle pour consommer la Cène, on n’a pas d’autre raison d’être là que celle d’avoir payé, et curieusement Elle ne s’impose pas, n’inspire aucun respect. Question de cadre sans doute. Absence de mise en scène aussi: on paye, on passe une porte, on est devant brutalement, et Elle, elle n’est presque pas là, pâle, abîmée, fantomatique. Quand on pense à la longue approche de la Pietà Rondanini...)
 
avec Elle on ne peut pas entrer en lien, tant il y a de projecteurs, de barrières, de ferrailles, de panneaux, de photographies et de gens, la Cène leur demeure lointaine, invisible, inaccessible, eux qui étaient alors sur le point de vivre les plus belles noces entre l’amour et le manger, puis c’est la gare, toujours à pied, l’irritation provoquée par l’hôtelier de Venise qui, malgré une prudente anticipation de deux mois, a oublié de réserver la chambre pour ce soir (et tandis que colère il téléphonait, elle a disparu, quand il a raccroché il l’a cherchée partout, attendue cinq bonnes minutes et, réapparue, elle lui a dit, simplement, avec ces yeux qui ne savent pas mentir, non c’est l’évidence, il s’agit en toute sincérité d’autre chose: «Où étiez-vous passé? Je n’ai pas bougé d’ici, je ne vous ai plus trouvé»), tant pis, pour une nuit ils iront casa Peron, chez son ancien hôtelier, c’est l’arrivée à Venise ville des sens plus que des mots, il lâche sa main, il voulait la laisser seule avec elle-même dans ce choc frontal avec la ville au sortir de la gare, gare qui aurait l’apparence et les éléments constitutifs de toutes les gares — ce n’est pas vrai que toutes les gares se ressemblent: la nuit où il est arrivé pour la première fois dans la gare de Bruxelles, il a aussitôt reconnu le quai qui sert de décor à la rencontre entre une fille et sa mère dans Les rendez-vous d’Anna, de Chantal Ackerman — sauf la soudaine surprise du Grand Canal qui la rend unique entre toutes, il lui semblait pieux de ne pas l’envahir pour une fois de ses gloses, mais il s’est trompé, il a l’élégance et la discrétion montées à l’envers, tapageuses en somme, il sait aussitôt (aucun mérite: elle le lui dit) qu’elle aurait préféré aborder Venise, plus proche et plus enlacée,
 
     — sa lettre du 22 mai: resterions-nous serrés l’un contre l’autre à vie que nous ne nous connaîtrions pas davantage; cette évidence reste l’interrogation, le mystère, l’originalité fondamentale de mon amour pour vous. —
 
ce qu’elle n’aura donc jamais. Venise où il aura l’autre idée, plus heureuse, de ne l’emmener à San Marco que plusieurs jours après, après qu’elle aura connu, aussitôt pour s’y unir, San Niccolò dei Mendicoli, puis, de leur belle et chaleureuse pension (voilà une autre colère téléphonique qu’il devra regretter, tant ils furent à leur aise dans le vieux palais au grand salon et aux fresques camaïeu, dans la chambre avec fenêtre sur jardin, à double porte aux gonds décentrés et, sitôt en bas, déjà ce choix dans l’itinéraire sentimental qu’elle offrait entre les deux rives, d’un côté Dorsoduro, de l’autre le tremblant traghetto pour San Samuele et le palazzo Grassi), jour après jour les Carmes,
 
Elle c’est la ville
Où nous ouvrons chacun nos chemins
Et comptons nos propres merveilles
Les pas se retrouvent
Dans son flux et ses noms
Enfin eux-mêmes
 
L’air de se tordre en elle-même
Mais d’aiguiser la sensation
Dénoue des cours et des places
Épanouit le labyrinthe
 
Tant de mots tant d’images
Tant qu’il faudra fermer les yeux
N’écouter que sa courbe slave
Noir sur elle que les hommes ont su faire
L’aveugle la connaît mieux
 
Le vent l’inonde et la bouleverse
À l’envers elle n’est plus la même
Son dos se cuivre et s’arrondit
Son ventre secret épouse la mer
 
Elle où c’est la règle de se perdre
À trop l’aimer trop la vouloir
Au lieu d’y vivre la regarder vivre
Elle dans la ville
 
la cour du Million de Marco Polo, le Ghetto en veux-tu en voilà du dehors et du dedans, les petits moulins à vent derrière San Rocco toujours là les mêmes depuis des années, résistant à la bora, au sirocco et à l’humidité, connus de tous et devenus une sorte de pèlerinage universel, tout Cannaregio et ses trois avenues marines, sa sacca et ses maisons neuves du bord de lagune face aux anciens abattoirs où Le Corbusier aurait dû construire son hôpital:
 
       Cher Mr Ottolenghi
       Président des Hopitaux civils de Venise.
 
Cher Monsieur,
       J’ai mis dans ma tête de m’occuper
de votre problème d’Hôpital nouveau à Venise
Un hôpital est une maison d’homme, comme
le logis est aussi une «maison d’homme»
La clef étant l’homme: sa stature (hauteur)
la marche (l’étendue); son œil ( son point de
vue); sa main, sœur de l’œil. Tout le
[mot raturé] psychisme y est attaché en total
contact.
       Ainsi se présente le problème. Le bonheur
est un fait d’harmonie
       Ce qui s’attachera aux plans de votre
Hôpital s’étend à l’alentour: osmose.
       C’est par amour de votre ville que j’ai
accepté d’être avec vous
                                           votre dévoué
                [signé:]     Le Corbusier [14]
 
la Madonna dell’Orto digne de solitude et Santa Maria dei Miracoli stupéfiante péninsule, la prison excentrée dans les quartiers encore populaires qu’il est toujours du dernier chic de préférer, Torcello malheureusement enfoirée, et même les quartiers
 
VII. Chaque année, 15000 tonnes d’acide sulfurique concentré rongent les pierres et les peintures, et tuent les micro-organismes.
 
du Castello, l’Arsenal et jusqu’au bout Sant’Elena (où ils se retrouvent encore, sauf un moment un car d’Espagnols qui la fit pleurer, dans une heure de beau silence) et, toujours sans traverser la Piazza magique malgré sa grande proximité et contre le courant qui sans trêve les y porte, San Giovanni in Bragora et son puits cubique caché dans une arrière-place et non loin, le petit trésor promis depuis des semaines, les deux spectres de pierre du bestiaire byzantin dans la ruelle, dans la courette (encore un jour où il se persuadait qu’elle ne l’écoutait pas lui expliquer les lotissements populaires du Cinquecento, mais quoi! il la voudrait donc toujours disponible?), ou la beauté du soir sur les Zattere,
 
       Sur le quai se meuvent des gens de notre terre, et les murs, les loggias, les faîtières, sont faits de notre argile et de notre crépi*: et déjà nous saluons cette beauté si chère! Le pavois a salué coupoles et campaniles, palais de songes marmoréens, face auxquels fulgure de ses éclairs en liesse, la matinale sérénité. Nouveau peut-être et divers sera le songe dans le couchant: il aura l’or et la pourpre des doges.
 
         *. «... notre argile et notre crépi ...»: les apparences les plus simples sont bien douces aussi, pour qui fait retour à sa terre. «Faîtières» (colmigni, anc. tosc. pour l’it. mod. comignoli) = les tuiles placées tout en haut des toits, à la démarcation des versants [15].
 
où, voulant traverser vers San Giorgio Maggiore, ils embarquèrent un matin à contresens et firent tout le tour de la ville et auraient même mis le cap vers les îles s’ils n’avaient in extremis changé de vaporetto aux Fondamenta Nuove, traversèrent l’Arsenal aux gondoles de fête aux airs de Bucentaure, mais à San Giorgio le dernier dimanche ils revinrent suivre la messe en chant grégorien; la visite à la boutique d’angle qui leur montra son trésor, une boîte à chaussures pleine de ces vieux carrés, pas plus de cinq centimètres sur cinq, chutes d’anciens coupons Fortuny, encore et toujours sur les traces de Proust:
 
       Ces robes [...] dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et de Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection,[...] faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient mieux qu’une relique dans la châsse de Saint-Marc, évocatrices du soleil et des turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses [16]
 
et pour finir seulement, ou presque à la fin, ne l’emmener que jeudi matin à sept heures (autres longs silences pas forcément tranquilles), sur le lieu par excellence de l’antonomase (la Piazza, le Campanile, la Basilique) dans la basilique encore belle encore vide, ouverte seulement aux fidèles, dans un de ces moments où les voûtes et les cercles veulent bien consentir à montrer leur obsédante symphonie — mais qui mieux que Suarès l’aura dit dans les mots qu'elle seule comprend vraiment:
 
       Et qui ne serait ému de marcher sur les dalles rousses, courbes et gonflées, tortues, comme si elles épousaient la vague souterraine qui les porte? [...] L’espace central [...] est le lieu où se coupent et se rencontrent tous les cercles engendrés par la rotation des coupoles. Et ce volume de volumes est tout lumière [...].
       La puissance même ne se fait plus sentir, tant l’harmonie l’emporte, et si profonde résonne ici l’unité de la musique. C’est l’église des sphères. Elles sont en mouvement: ce sont elles, comme des planètes autour du soleil fixe, qui révèlent le chant des nombres. Elles tournent pour l’office sacré, Saint-Marc est un temple cosmique, une église solaire. Et comme il fallait s’y attendre, pas une œuvre de l’homme n’atteint à une si parfaite unité. Sous le calcul de celle-ci, je pressens le secret des siècles, une gnose millénaire.
       Le rythme des coupoles est d’une beauté céleste. Elles se contrepèsent deux par deux, étant inscrites dans le plan carré de la
 
VIII. Des micro-organismes attaquent les millions de pilotis de bois, mélèzes ou chênes, qui portent la ville. Quelques essais de remplacement par du béton armé, trop lourd, ne sont guère concluants.
 
croix. Et le nombre impair est entre elles, signe de la différence, repère de la connaissance accomplie. Et cet équilibre crucial, ces dômes qui se compensent au-dessus de ma tête, faisant penser avec délice aux révolutions des sphères dans l’espace infini, m’incarnent à la certitude éternelle du chiffre, et font pleurer de la plus haute émotion l’esprit qui entend ces belles strophes du Créateur qui, selon son ordre, lance les mondes.
       Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles [17]
 
— qui a, pour magnifier ses accords et simplement les rendre perceptibles, besoin de ce calme, de ce vide et de ce silence que les voûtes ne connaissent presque plus jamais, comme l’eau du Grand Canal
 
       Bien après le coucher du soleil, quand il semble qu’il fasse tout à fait nuit, j’ai vu, grâce à l’écho, invisible pourtant, d’une dernière note de lumière indéfiniment tenue sur les canaux comme par l’effet de quelque pédale optique, les reflets des palais déroulés comme à tout jamais en velours plus noir sur le gris crépusculaire des eaux [18]
 
toujours frémissante, et que le repos du dimanche, jour de leur arrivée, avait pourtant un peu tranquillisée, au point de le rendre quelques heures aux reflets; puis en ce même jeudi onze heures où, pour le 25 avril, tout et la foule célébraient le retour du Lion de bronze sur la colonne de la Piazzetta,
 
l’aile du Lion* au-dessus de la porte, avec ses rêves de lointains mystérieux et de voiles très lointaines, le courroux hermétique de sa foi vivante, sa tête non soumise et sa patte sur le livre ouvert: «Pax tibi Marce...»
 
         *. L’aile du Lion suggère vraiment l’idée de voiles, de vaisseaux, d’escales, de mers lointaines... [19]
 
et d’où la presse et la cohue, qui avaient mené leurs pas jusque là et qui la plongent dans une sainte angoisse, aussitôt les chassèrent, sans pourtant cesser de les emprisonner
 
      Et tous les cris, toutes les conversations, emportées dans ce mouvement, dans cette houle de foule, dans ce lent tourbillonnement, ces fragments de dialogues que l’on saisit, qui vont, viennent, s’approchent, tournent et disparaissent, montent, s’engloutissent, transparaissent les uns dans les autres, glissent dans toutes les langues, éclats, relents, avec des thèmes qui émergent, s’organisent en cascades, canons, agglomérats, cycles [20],
 
jusqu’au petit cloître bénédictin de S. Appolonia, près du dentellier Jesurum, un îlot exotique par ses formes romanes de briques et de pierres et, dans ce quartier, insolite aussi par son vide, sa paix et son chaud soleil secret. Et sur le sol en arêtes de poisson, son lézard.
 
       Comme Beni, elle n’a donc jamais mis les pieds en Italie
 
       Il n’avait jamais mis les pieds en Italie, qu’il connaissait comme tout le monde: des villes et des villages du Moyen Age, (mais un autre Moyen Age que celui de Cahors) ou de la vraie Renaissance, des jeux d’eaux et des villas, des mandolines et des ciels, des places et des pigeons, des pierres et des musées, des volcans, trois mers et des tremblements de terre, des homosexuels, des fruits et la mafia, Visconti [21]
 
et pense à l’évidence qu’elle ne pouvait trouver meilleure façon que ce voyage de noces, ni meilleur guide. Et lui, en cette veille de voyage, et en ce premier épisode de vie commune qui l’attend, à l’instant où il sait qu’il n’y aura pas, pendant dix jours (et dix nuits de letto matrimoniale), un seul instant, probablement, de solitude ou de retrait,
 
       Et il n’y en a pas eu en effet, ni à Milan ni à Venise, ni le jour ni la nuit, toujours l’envie, la beauté, le plaisir de sa surprise et de ses yeux écarquillés, l’amour après l’amour, le désir après le plaisir, et rien de ses craintes, de ses routines ne lui est ici concrètement revenu, il ne s’est pas reconnu, devant cette femme à la fois présente et discrète, au bord du repli méditatif,
 
Mots simples
Rencontre élémentaire
Son abstraite compagnie
Je l’explore à plaisir
 
La femme
 
La mer                        la ville
 
Mystères aux lumineux extérieurs
Delta que le temps lui-même
Ne saurait abolir
 
      (lui qui ne sait pas rester plus de deux heures avec quelqu’un sans avoir envie de se retirer, inquiet de la solitude et angoissé de la compagnie, disponible uniquement selon ses besoins immédiats et dans les limites de sa pauvre patience, avec cette forte impression que l’urgence (indéfinissable pourtant, juste un piétinement, une bousculade intime
 
      — Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir [22]),
 
l’attend ailleurs et qu’il est en train de lui voler le temps, à cet urgent, de le trahir, et cette culpabilité vague du loisir (loisir façon de parler, le loisir, quand il est là, ne lui est pas gai, il demeure plus simplement toujours espéré, et quand il se présente, il est introuvable et porteur d’ennui, ah! savoir un jour rester sans rien faire sans en être aussitôt malheureux) pourtant avec elle il n’y a pas encore cédé, au contraire il ne se lasse pas de s’oublier dans ce chemisier
 
IX. Venise perd chaque année
 
       Marbres                                        6 %
       Fresques                                       5 %
       Mobilier et art décoratif sacré    5 %
       Peintures sur toile                        3 %
       Peintures sur bois                        2 %
 
blanc de simple toile plissée qui ouvre sur sa gorge et son beau cou et, spectateur et heureux de l’être, il sent d’ici sa bonne transpiration, chair chaude de rousse)
 
     — Oui, il y a eu, il y a ses odeurs, victorieuses de ces effluves standard de commerce et de convenance dont il voudrait qu’elle cesse de se servir pour lui dérober sa part animale et mortelle, part de vérité, et qu’elle sente enfin elle-même comme Venise sent la marée, le linge un peu sur, odeurs de fourrure de chat dans ses cheveux, talc et biberon de son cou, poivre et gingembre de ses aisselles, eau de velours de ses lèvres, cuivre et bois de ses mains, sel de sa peau seulement rincée sous la douche pendant huit jours, toison caprine au parfum de lait caillé, entêtements violents du lit ouvert au matin, et les fortes sueurs encore qu’exaltait son linge quand par exemple, elle revenait un instant de la piste de danse du «Souk» (qui s’appelait ainsi, faute sans doute de mériter le plus beau nom de «fondouk», que les Vénitiens surent en leur temps acclimater), où ces égarés, couple en déroute plus amoureux du scandale qu’ils voyaient dans leur liaison que de leur liaison même ou Bruno, gargotier grimaçant, ventripotent et tripoteur, toutes gens qui pourraient bien être aussi l’alarmant miroir d’eux et de nous-mêmes, les avaient entraînés, et là, sitôt assise, elle s’était levée somnambule — voilà comment sans doute elle doit s’y prendre pour se mettre en mouvement, elle se lève le buste droit par le seul dépliement du genou, tourne sur elle-même et se met en marche d’un seul coup sans prendre d’élan, comme si elle avait toujours marché, quand en un éclair elle disparaît — pour danser, miracle de la femme
 
La femme que je ne serai jamais
S’est prise à être devant moi
Elle marchait
Je l ‘ai dite ma sphère
Sans un mot sans un geste
Et je l’ai dite mon moment fleuve
Quand son ventre a roulé
Je l’ai dite ma couleuvre
Elle saignait et je l’ai dite
Ma noce rouge ma vierge marine
 
maladroite soudain belle dans son corps et ses gestes, toutes ses parties d’elle souveraine pliaient à sa sinueuse et flexible intuition d’élégance, et elle ne revenait que par instants, becquée du baiser, pour repartir toujours autant fascinée (forcément elle trouvait autre chose là-bas, de plus intime, de plus profond, que cette musique binaire, répétitive, fracas de deux sous vulgaire et enfumé, elle ne l’entendait pas, elle méditait sans doute mieux à partir d’un bercement où le corps magnifié lui était à la fois rendu et distrait) et lui, des heures inlassable à la regarder, dans le trou étroit que laissait sur elle le décor et où d’instinct elle avait su s’encadrer —
 
     après tous ces mots, ces trente premières pages mises bout à bout jour après jour dans son attente, mais aussi pour tenter la clarté et d’une certaine façon pour parvenir à deux ou trois découvertes qu’il ne se soupçonnait pas capable d’écrire et d’abord tout bonnement de vivre, il a l’obsession constante d’elle, lui parler comme si elle était avec lui, lui écrire un mot tout de même, lui téléphoner pour l’entendre,
 
      Ce qui sera le plus difficile (mais peut-être pas), ce sera, de moins lui téléphoner ensuite, à peine revenu de Paris, alors que deux jours après elle l’a rejoint à Biarritz, il lui a déjà téléphoné quatre fois par jour, surtout le dimanche, pour rien, pour simplement se redire ce qu’ils savent, ce téléphone ne sert à rien, n’apprend rien et son plaisir est toujours et par essence limité, et pourtant c’est lui qui y a recours,
 
J’affronte les mots les plus concrets
À sa marque à son reflet
Comme si les frottements pouvaient
Découvrir l’autre côté
Soudain des évidences
Qui se mettraient à chanter
 
et elle qui l’en remercie, il faudra apprendre, au moins le temps prochain de leur grand éloignement, à ne plus s’en servir, ces tentations n’auront qu’un temps, il le sait, le téléphone, c’est trop pauvre pour
 
X. Le passage des gros bateaux, des vaporetti et des canots à moteur entretient la formation d’ondes de choc qui, en permanence, font vibrer les murs, décollent les enduits, et ébranlent les fondations des maisons et des palais.
 
l’imaginaire, comme il faudra, autre association étrange deuxième consciente du genre, apprendre à ne plus céder à la gourmandise, aux bonnes joies du manger ensemble comme ils en ont connu à Venise dans les bars (petit déjeuner au vin blanc et à la morue), leur trattoria le soir (morue battue jusqu’à devenir une belle pommade, vieux mantecato rescapé du splendide reflux, crémeuse et fraîche et aux reliefs d’iceberg, tranches grillées de polenta, morceaux de foie aux oignons, sardines et seiches du petit matin, risottos à l’encre, poulpes, saumon macérés dans les oignons à saveur (a saor), leur moyen ancestral de manger sur les navires, et les entendre tendres et gutturaux parler du go’, le menu fretin de la lagune, turbot, artichauts nains et merveilleuses asperges vertes, rouge chicorée de Trévise, la bruschetta et le vin blanc [23]), dans l’ostaria à midi (où elle eut la digne spontanéité, l’autorité et le courage de le faire taire: «Vous devriez me demander pardon», cette femme qu’il accusait encore de ne pas l’écouter et de préférer s’occuper des consommateurs au comptoir, la même femme de brusque vérité (On ne consulte que l’oreille, parce qu’on manque de cœur: la règle est l’honnêteté. Poète et non honnête homme [24], et elle, le 14 mai: Je ne supporte finalement aucun compromis sentimental, comme je vous l’ai dit la première fois, notre rencontre sera mystique — recherche et mystère — ou ne sera pas. Je suis novice en cette quête) qui, deux ou trois jours avant, faisait éclater toute la vanité satisfaite d’une insolente érudite, en un tour de main, quelques questions, elle lui montrait qu’elle savait où la pédante avait tout pris et ce qu’elle aurait dû lire, et l’autre ne savait plus que répondre: «Des questions comme celles-là, on ne peut pas les schématiser en quelques mots»), où Bruno les régalait de grappa, de spumante et de ce ce sloppino qui est une granite à base de prosecco, de vodka et de sorbet au citron, un velours épais et blanc qui vous imprègne toute la bouche de son parfum qu’ensuite le froid gèle dans votre gorge et il la tapisse durablement de son sucre acidulé, ce couple est menacé par le grossissement (trois kilos en une semaine!) s’il n’y prend garde, un amour lié au parler et au manger comme jamais, magnifique tentation dont leur règle de vie devrait et saura s’occuper,
 
     (et il se dit que bientôt elle va l’appeler, et sans la peine de l’obligation il l’attend, et quand le téléphone sonne, il espère toujours que ce sera elle, et c’est elle souvent, et quand enfin ils se parlent, cette nécessité de lui être doux, tendre, aimant et secourable. Non, elle ne le dérange pas, il veut la revoir bientôt, cette femme obscure et offerte
 
Je crois vouloir
Seulement un peu de lumière
Mais que ta bouche s’ouvre
Elle est noire
Tes bras s’ouvrent
Et tu es noire
D’où vient la lune de ton ventre
De l’autre côté
Comment seulement vois-tu
Vois-tu la lumière
Ouvre encore ta bouche
Tes bras
Ta lèvre noire
 
rentre dans ses anciens désirs, prévient son souhait et, en même temps, elle le met en question. Il est tremblant à l’idée de cette réciproque obéissance (lui, livrant son corps d’avance acquis et trouvant peu à peu plus de patience et moins de présupposés; elle, mettant sa thèse, ses recherches, ses articles et bientôt son livre au centre de sa vie retirée, la sienne voulue par elle:
 
       Elle le dit elle-même si bien — 13 mai — : [...] Tourner une page? me retourner moi-même. M’initier aux renoncements. [...] S’initier aux renoncements boulimiques et nerveux du vide [curieuse façon de s’exprimer à l’envers, elle veut sûrement dire: s’initier aux renoncements au vide boulimique et nerveux]. S’initier encore aux lucides constats de la solitude dégrisée [...]. S’initier aux lacunes [là encore peut-être, elle frise superbe le renversement] du savoir, aux endurances de l’écriture, aux accoudoirs, au corps statique qui doit renoncer aux mouvements chaotiques et apprendre les balencements [sic] internes de la feuille, la pensée, du stylo à la feuille. [...] Je m’observe dans ce changement [...] Je me replie en moi-même sans crainte et sans douleur. Avec même une certaine sérénité. M’absorber moi-même un temps, m’observer dans cette volontaire composition de vie, une expérience d’élaboration qu’un jour je serai heureuse d’avoir accomplie.)
 
règle de vie donc, dans laquelle ils ont le désir d’entrer, cette volonté ensemble de
 
XI. Le creusement du chenal pétrolier dans le canal de la Giudecca entre, d’un côté la Basilique et le Palais des Doges, de l’autre San Giorgio Maggiore et le Rédempteur, provoque un glissement des boues des berges vers le milieu de l’eau, avec des risques d’effondrement.
 
faire couvent. Il veut avoir aujourd’hui la certitude de bien lui tendre la main, ferme et entraînante, saisir ce bonheur de lui être utile. Et en même temps ce plaisir qu’elle lui donne de son entier consentement, ils entrent dans un grand lien (elle, le 13 mai : Quand je pense à notre règle et à la confiance que j’ai en notre lien, ce tissage dont la trame se dessine avec les charmes savoureux de la construction partagée [...] Nous dépendrons librement l’un de l’autre si nous savons mesurer l’approche d’une distance respective), fait de deux disponibilités, deux offrandes, deux respects oui, deux soifs aussi, et il le faut: deux fermetés. Elle et sa Récitation bienheureuse :
 
Menue, altière
je suis émue de voue
dépouillée à outrance,
Mon haut amour, ma révérence,
sans avoir su que vous me
possédiez
je suis allée à vous
rendue à la fiance
éprise de cet amour
Sans avoir su que je me marierais
Sans avoir su que la mort
si prochaine,
serait un souvenir lointain
Sans avoir su que l’amour
si sereine
serait la grave mémoire demain.
Je suis venue chez vous
J’habite avec aisance
ce corps, me l’offrez-vous
à l’âme, seule plaisance
à se rassurer de la vie?
Je réside en ce lieu
duquel je m’enrobe
Votre habit, mon séjour
mon châle, ma belle aube
à décorer l’atour des rendez-vous [25],
 
et sa particulière intelligence aussi, vitale, pressante, inquiète, elle ne vit que pour elle, en elle jusqu’à la souffrance, c’est elle que sans condition, il doit servir de toutes ses forces, de tous ses moyens, lui qui de l’intelligence ne sera toujours qu’un tranquille petit-bourgeois, bouffon et enflé: [...] Poète et non honnête homme [26], et qui pourrait, par elle, aider à la naissance de quelques vérités, à l’épanouissement de sa si juste écriture. Comment, en quelques jours, a-t-il pu vouloir être engagé, saisi par un lien où le oui est le mot le plus tendre et le plus grave, justement, où la confiance est patiente [27]? Où était en lui, toutes ces années, cette soudaine attirance? Il la noyait dans le goût provisoire, le temps de l’excitation, de la contrainte qu’il vivait comme une pathologie masochiste, et qui l’était: rigide et répétitive, fautive en un mot; il la mettait au loin dans l’ironie, le scepticisme, le rejet public et entendu, dont il savait au moment où ils étaient le plus péremptoires qu’ils n’allaient pas dans le sens où dans le même temps la Bible et le Nouveau Testament lui parlaient (seules ses étudiantes, un peu abasourdies d’ailleurs, l’entendent parfois leur avouer là, l’Éden, le Sinaï, le Jardin des Oliviers, sa recherche de vérités symboliques: et souvent les plus croyantes, foi littérale faite au bout du compte de beaucoup de raisonnements là où ils n’ont que faire, y voient, à tort je crois, de la violence quand il voudrait simplement les inciter à mieux lire) et qu’ils étaient sûrement faits, ce rejet, ce scepticisme, cette ironie («Arrêtez donc de dire des conneries quand je vous parle sérieusement», elle au téléphone, le 22 mai), de beaucoup du conformisme de l’esprit fort et de la peur du ridicule, et voilà: faire couvent, selon l’expression découverte hier en lui parlant, comme d’autres un soir firent catleya, se donner un rythme pour l’accomplissement de leurs tâches, sans les différer, ensemble s’y plonger, les aimer jour après jour sans défaillance, inventer et rendre réelles les maximes pratiques qui donneront épaisseur et consistance à leurs projets, ils se raiment, ils se ressentent en paix avec un amour où le spirituel est le but et la loi. Spirituel à trouver, à construire, à instruire, à incarner, avec elle pour guide et pour maîtresse. Et elle, doit trouver aussi avec lui ce qu’elle cherche, ce qu’elle a à connaître en elle, une règle forte, une présence indéfectible, un soutien créateur. Pour l’homme, à la morgue facile et sarcastique, ce sera très compliqué. Tant mieux pour lui, s’il doit s’y faire. Qu’en leurs têtes, en leurs mots, ils gardent pour l’instant cette métaphore, ce souffle du couvent),
 
même si toutes ces pompes d’église que ce voyage touristique aussi aura mises sur leur chemin les
 
XII. Les problèmes de Venise ne lui sont pas spécifiques: ils coïncident, pour l’essentiel, avec ceux de la plus grande partie de cette civilisation qui, à travers la métaphore de Venise, veut se contempler, se voir mourir, ou se racheter. Le monde deviendra ce que deviendra Venise [28].
 
convainquent que c’est ailleurs que dans ces componctions bariolées et résolument hypocrites, qui ne pourraient tirer qu’un bref instant leurs tentations que de la solidité routinière des repères qu’elles proposent; ailleurs aussi — mais ils le savent depuis longtemps — que dans les confusions occultes, qu’ils doivent chercher leur rapport rationnel à cette transcendance  [29] qu’ils trouvent à présent devant eux: après vingt-cinq ans qu’il les a oubliés, Spinoza, Spinoza qui pourrait lui parler d’elle:
 
       Il n’est donc pas de vie raisonnable sans intelligence, et les choses sont bonnes dans la seule mesure où elles aident l’homme à jouir de la vie de l’esprit, qui se définit par l’intelligence. Celles au contraire qui empêchent l’homme de parfaire sa Raison et de jouir d’une vie raisonnable, nous disons qu’elles seules sont mauvaises [30]
 
Spinoza et Pascal pourraient donc bien, ensemble, leur tendre la main, puisque cette métaphore est celle que pour l’instant, ils ressentent le plus près d’eux-mêmes.


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Notes et références.

     [1]. J’aurais pu, apparemment, faciliter la lecture de ce texte, par de fréquents recours à la note de bas de page. Mais elle aurait couru un risque dont je ne veux pas: celui de laisser à votre hasard la décision de son ordre et de son fil. Et vous êtes ici d’abord ma destinataire. Plus généralement d’ailleurs, et contre les modes qui voudraient faire du lecteur un créateur de sens au même titre que l’auteur, je dois viser à m’adresser à vous dans votre état de consommatrice, de revisiteuse après coup. C’est la vérité de la situation de lecteur, de lectrice. Un simple constat. L’ignorer, ce serait encore de ces démagogies, aux effets puissants malheureusement, qui consistent à affirmer qu’il suffit de regarder la télévision pour être écrivain, ou de posséder un Mac Intosh pour être typographe («Pendant deux ans les hommes intelligents, les artistes trouvèrent Sienne, Venise, Grenade, une scie, et disaient du moindre omnibus, de tous les wagons: “Voilà qui est beau.” Puis ce goût passa comme les autres.», M. PROUST, «La prisonnière», op. cit. infra, III, 136) Au demeurant, des conventions simples vous éviteront tout égarement: un premier texte, utilisant la pleine ligne, a été écrit avant notre départ pour Venise, et il constitue la question. Il est coupé d’un autre, la réponse de Venise proprement dite, avec retrait de marge, qui est longuement écrit et réécrit dès notre retour et jusqu’à présent. De temps en temps, des citations, en pleine ligne puisqu’elles sont aussi partie du préalable et donc de la question, en italiques plutôt qu’entre guillemets dans l’espoir de mieux concrétiser le sentiment de voix qui se croiseraient pour ne constituer qu’un texte, avec leurs références en pied de page, selon l’usage. Quant aux autres langues, caractères romains: aucune raison de les considérer comme étrangères.
     [2]. Ce poème, et les autres, sont parmi d’anciennes traces d’un autre voyage, que celui-ci ne peut ni ne veut tout à fait oublier.
     [3]. Paul MORAND, Venises, Gallimard 1971, pp. 10, 33.
     [4]. Henri de RÉGNIER, Le voyage d’amour ou l’initiation vénitienne, 1930, p. 132.
     [5]. Marcel PROUST, À la recherche du temps perdu, «Combray», I, pp. 40-41, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1954.
     [6]. À la recherche..., «La prisonnière», op. cit., III, pp. 412-413.
     [7]. Blaise PASCAL, Pensées, 48, éd. Brunschvicg, Garnier frères 1955, p. 83.
     [8]. Pensées, 43, op. cit., p. 83.
     [9]. Maurice DARMON, D’Atlantique et d’Italie, Le Tout sur le tout 1988, p.68. Y aura-t-il jamais meilleure occasion de restituer ce titre à son propriétaire: «... La production de ces rêves d’Atlantique et d’Italie cessa d’être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps. Je n’eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans l’intérieur desquels avait fini par s’accumuler le désir que m’avaient inspiré les lieux qu’ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête, le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.» «Nom de pays: le nom», À la recherche..., op. cit. I, p. 387, souligné par nous.
     [10]. Dino BUZZATI, Un amour, Robert Laffont 1964, p. 25.
     [11]. Un amour, op. cit., p. 29.
     [12]. Un amour, op. cit., p. 25.
     [13]. D’Atlantique..., op. cit., p. 10.
     [14]. Lettre photographiée dans Philippe BRAUNSTEIN et Robert DELORT, Venise, portrait historique d’une cité, Seuil / Point-Histoire, 1971. La présentation, l’orthographe et la ponctuation ont été respectées.
     [15]. Carlo Emilio GADDA, Le Château d’Udine, «Accostage aux Radeaux», traduction de Giovanni Clerico, Grasset 1982, p. 144.
     [16]. À la recherche..., «La prisonnière», op. cit. III, p. 369.
     [17]. André SUARES, Voyage du Condottiere I, Vers Venise, éditions Émile-Paul frères 1924, XXVII, pp. 217-219.
     [18]. À la recherche..., «Le côté de Guermantes I», op.cit., pp.145-146.
     [19]. Le château d’Udine, «Accostage...», op. cit., p. 143.
     [20]. Michel Butor, Description de San Marco, Gallimard 1963, p. 14.
     [21]. D’Atlantique..., op. cit., p. 66.
     [22]. Pensées, 131, op. cit., p. 108.
     [23]. Et c’est vous qui, le 22 mai, venez nourrir à votre façon cette rencontre: «Car tu scez qu’il y a deux sortes de congnoistre toutes les choses aymées et désirées. L’une est avant l’amour, lequel est après engendré d’elle et ceste n’est point congnoissance qu’on ha du pain, fait que celuy qui ha faim l’ayme et le désire: car si exemplairement, il ne l’avoit premièrement congnu, il ne pourroit l’aymer et désirer: mais, moyennant cest Amour et Désir, nous venons à la vraye et unitive congnoissance du pain lors qu’en effect on le mange. Car la vraye congnoissance du pain est le gouster. Ainsi advient-il de l’homme envers la femme, laquelle, congnue exemplairement, il ayme et désire, et de l’Amour il vient à la coniunction et unitive congnoissance, qui est la fin et accomplissement du désir.», dont vous dites qu’il s’agit d’un texte, en hébreu, en italien de Léon HEBRAEUS, «De Amore», in Dialogue de Philon et Sophia. On marche toujours dans les pas de quelqu’un.
     [24]. Pensées, 30, op. cit., p. 80. Mais tout cet article premier, «Pensées sur l’esprit et sur le style», pourrait être à la base d’une règle, justement, réfléchie sur l’écriture de votre livre, mon amour.
     [25]. Votre lettre du 8 avril 1991: Voici, je vous écrivais l’autre nuit une maladroite rime, seule une phrase venait barrer mon sommeil, il fallait que je l’imprime et ma naïveté est la sincérité de cet instant à vous chérir.J’ai besoin de nous, j’ai besoin de vous, j’ai besoin de ce vis-à-vis, consciences à consciences, corps vis-à-vis de votre corps, nous serons mitoyens.
     [26]. Pensées, 30, op. cit. p. 80.
     [27]. Il y a cette lettre, du 20 mai: Marie chérie, le fait que je veuille être, vivre avec vous, ce que je nomme vous aimer, repose en effet sur de puissants espoirs et présomptions de bénéfices personnels:
     Vous connaissant, vous côtoyant, vous aimant:
            — Je recentre, ordonne et condense ma vie, j’élimine tout ce qui est inquiétude et agitation vers ce qui est supposé représenter l’autre et m’apporter sa reconnaissance;
            — Je retrouve un état où j’ai l’envie, l’énergie de nouer avec les mots qui le reflètent un rapport complexe et vivant, bref j’y connais une excitation à écrire, état pour moi de bonheur intime, où je m’aime, ma vie rêvée même;
            — Je me regarde, plus indulgent, puisque j’ai le sentiment, devenu subitement altruiste, de vous fournir, à un moment où vous en avez besoin, un certain nombre de repères et de moyens pour avancer. Au passage, j’exerce d’ailleurs un certain pouvoir et entame une certaine revanche en paternité, projet sur vous qui n’est ni sans tentations ni sans dangers, attention à Pygmalion. Cette prudence, pourtant, engendre un autre défi personnel et une excitation intellectuelle.
            — Plus crûment et lucidement, je jouis de compter pour quelqu’un, de l’occuper, ce qui me donne sans détours une certaine idée de mon importance et retarde d’autant la constatation de ma nullité;
            — Mon corps est aux anges, d’être accepté tel quel, désiré, sollicité, comblé par vous, jeune et belle, attention à Lolita;
            — J’ai une assistante, technique et intellectuelle, totalement dévouée à mes objectifs et à mes œuvres, toujours prête à faire une part de travail et à la considérer comme sienne. Et là encore, les idées, les sentiments, de créer ensemble, et d’ouvrir une trace et une filiation, ont leur force et leurs périls, stimulants;
            — J’ai la durée et donc la sécurité de jouir longtemps de tous ces bénéfices, puisque je vous crois lorsque vous m’assurez que vous n’envisagez pas cette relation autrement que pour la vie.
     Oui, je pense à moi, j’ai intérêt, à tous les sens du terme, je n’en refuse aucun. Et je voulais, le 20 mai 1991, à vous qui gardez tous les papiers, vous l’avoir écrit. Et que, à la suite de nos discussions générales sur l’état du monde et sur celui de l’âme humaine, vous preniez toutes décisions pour l’immédiat avenir, en toute connaissance de l’intérêt et de l’intéressement que je mets dans l’existence et la poursuite approfondie de nos projets, desseins et installations.
     Car c’est d’amour qu’à mes yeux il s’agit. N’y voyez pas de conditions, vous n’avez pas à conformer vos intérêts et intéressements personnels à mes attentes. Je suis à vous, prenant ma part de risque, petite par rapport à la vôtre, bien décidé à jouir de tout ce bien que votre existence propose à mon intimité. Et tout à vous.
     [28]. Ces douze coups pour Venise tirent leur information de ce que tout un chacun peut vérifier dans tous les ouvrages qui parlent d’elle. En l’occurrence: Venezia, guide du Touring Club Italiano, 3e édition, 1985; Philippe BRAUNSTEIN et Robert DELORT, Venise,... op. cit.; Difesa della laguna di Venezia dalle acque alte, document du Ministère des Travaux Publics italien diffusé par la Mairie de Venise à l’occasion de l’exposition au Musée Correr du 24 octobre au 22 novembre 1981; UNESCO, Venise restaurée, s.d. (2e édition, 1978?).
      [29]. Vous, dans une lettre du 22 mai, vous nous proposez Gide: «Se dépenser, se démener pour un objet impénétrable, c’est de la pure religion. Faire de l’autre une énigme dont ma vie dépend, c’est la consacrer comme Dieu [...] Il me vient alors cette exaltation d’aimer à fond quelqu’un d’inconnu, et qui le reste à jamais: mouvement mystique.»
      [30]. Baruch SPINOZA, L’Éthique, IV, app. V, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1954, p. 610.