1986. Primorka


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Nos fictions, autour de
Ralentir Travaux



Maurice Darmon

Primorka
Venise / Ljubljana, 1986



    Primorka est le nom donné aux habitantes de la Slovénie côtière. L’action se passe à Venise et à Ljubljana, en 1986. La Slovénie était alors un État de la Fédération socialiste de Yougoslavie.



Seul de nouveau dans la ville
Mais la solitude est nouvelle
Lourde de la mémoire le long
Des eaux des ponts des palais
Des quais des rues
Qui recommencent le temps
Derrière amer et grave
Mais je ne sais quelle sanglante dorure



Tes à peu près
Tes mots privés de l’espoir de leur suite
Tes yeux lents de panthère
Que creuse et fatigue l’artifice
Tes vergetures et ton vaccin
Chaussures cages deux trois bagues des anneaux
Le large losange entre les yeux
Que font revivre ici les chats
Tes bras ton épaule ta pose
Cubiste d’acrobate
Ton ventre un globe que contient ma main
Trou noir encore de l’eau dans ton oreille
Mon sensible arrêt sur tes verrues éparses
Le silence immobile où tu suspends
Ta parenthèse et ta vie dans
La cigarette
Tes aisselles ont le goût du gingembre
Ce ne serait donc pas toujours la guerre
Et une spirale la découverte
Quand du menton tu m’interroges:

Suis-je assez là Ne dis pas non
Je t’en prie
Je suis au bout tremblant de moi-même




Comme elle j’aurais voulu
Marcher les bras croisés
À la manière des femmes d’aujourd’hui
Ou bien les mains dans les poches
Nous n’aurions cherché que nos mots
Et l’idée qu’il est simple aujourd’hui
Pour un homme une femme
De se dire qui ils sont
D’où ils viennent
Sans plus loin se demander pourquoi

J’aurais voulu comme elle connaître
Trois églises et le quartier du Port
De l’autre ville sous la ville moins recouverte
De pierres d’Istrie
De livres de musiques de cartes postales
Lui laisser le temps d’inventer les mots
Avant de lui dire comment il faut qu’on parle
Ma sœur complice mon extérieure
Et plus tard battraient là-bas
Venus de loin
Nos mots nos noms dans nos mémoires

Sans bruit sans volume
Prendre racine
Plus tard dans l’ombre de toi
Et tu voulais comme moi
Entre homme et femme
La paix moderne

Le soleil a crevé deux heures la pluie le vent l’orage
Brouillé nos nuques et nos mains



La femme que je ne serai jamais
S’est prise à être devant moi
Elle marchait
Je l’ai dite ma sphère
Sans un mot sans un geste
Et je l’ai dite mon moment fleuve
Quand son ventre a roulé
Je l’ai dite ma couleuvre
Elle saignait et je l’ai dite
Ma noce rouge ma vierge marine



Elle c’est la ville
Où nous ouvrons chacun nos chemins
Et comptons nos propres merveilles
Les pas se retrouvent
Dans son flux et ses noms
Enfin eux-mêmes

L’air de se tordre en elle-même
Mais d’aiguiser la sensation
Dénoue des cours et des places
Épanouit le labyrinthe

Tant de mots tant d’images
Tant qu’il faudra fermer les yeux
N’écouter que sa courbe slave
Noir sur elle que les hommes ont su faire
L’aveugle la connaît mieux

Le vent l’inonde et la bouleverse
À l’envers elle n’est plus la même
Son dos se cuivre et s’arrondit
Son ventre secret épouse la mer

Elle ou c’est la règle de se perdre
À trop l’aimer trop la vouloir
Au lieu d’y vivre la regarder vivre
Elle dans la ville



Elle disait en étrangère

Je ne sais pas Peut-être
Domani forse Vediamo dopo
Ai-je changé
Je m’en irai en Amérique du Sud
À ce moment je t’aime
Embrasse-moi si fort que j’oublierais tout



J’ai
Le beige de sa combinaison
Le bleu le jaune vibrants des rayures
De son pull-over
Son tee-shirt ouvert à l’ombre sur son sein
Et son short aux brides opposées
Son pantalon de toile claire
Son peignoir au velours de souris
Quand elle a dit Viens
Et l’odeur de tout ce linge

Mais l’accident de son sourcil
L’écartement de ses dents
Le double cerne de son duvet
Qui lui fait un bord de lumière
Et surtout le trou de sa voix
Ce ne sont que des mots fragiles
Des mots des mots


D’un côté la ville rationnelle
Qui chaque année fécondait la mer
Et maintenant sombre sous le masque
A proposé sa sculpture

Nous nous sommes connus
Près des combinats
De la Slovénie marine
De l’autre côté
Elle est une parmi deux millions

Nous oublierions la faille du monde
La ligne creuse entre nous
Qui voudrions les recommencements
Oui il s’agirait
— Derrière nous leur ligne
Où pour l’instant nous nous sommes rendus —
De tout reprendre aux rudiments
En arriver à la soudure
Qui succéderait aux amants
D’outre la pomme et le serpent

Alors semblerait sereine
L’obsession de vivre


Après deux ans c’était une autre
Que celle au profil nocturne
Muette près de la fontaine à Rome
Jusqu’à ce qu’à la fin
Tes yeux perdent leur maquillage


Je crois vouloir
Seulement un peu de lumière
Mais quand ta bouche s’ouvre
Elle est noire
Quand tes bras s’ouvrent
Tu es noire
D’où vient la lune de ton ventre
De l’autre côté
Comment seulement vois-tu
Vois-tu la lumière
Ouvre encore ta bouche
Tes bras
Ta lèvre noire


Soudain disparaît l’accessoire
Lourde et compacte
Toi au milieu de moi
Sous les yeux noirs d’une violoniste
Qui ne sont pas les tiens
Pour chercher son accord
Abandonnés là
Ce sont les cheveux qu’elle tient de toi


Tu partirais dans l’Amérique du Sud
Là où je n’irai jamais
Qui n’est nulle part sur ma terre
Même de l’autre côté

Que le fond de mes mains concentrerait
L’instant brûlé
De notre premier tout au long

Qu’au couvent de San Lazzaro
Grégoire père d’Arménie
Chercherait encore pour moi comment s’écrit

Primorka




Mots simples
Rencontre élémentaire
Son abstraite compagnie
Je l’explore à plaisir


La femme

La mer                                 La ville


Mystère aux lumineux extérieurs
Delta que le temps lui-même
Ne saurait abolir



Le silence où elle se replie
Ne vient pas de son autre langue
Mais du sens aigu des frontières
Et fortifie l’inconnue
Folie de l’inconnue
Comme des yeux morts naissent des fontaines lumineuses


Mais ce serait ma guerre, entre amis entre amants, tant qu’homme ou femme je serai de ceux qui croient que la tendresse n’est que le fugace bonheur de surface du désordre, que l’abandon n’est qu’une faiblesse, un oubli, une distraction. Qu’ils ne mériteraient forcément que l’abus. Frère et sœur, saurions-nous nous aider davantage?


Là-bas n’est pas forcément
Une chambre vide blanche et bleue
Ça sent le gaz au palier
Le matin clair est frais
Tout autour ce sont les montagnes
Sur le morceau d’industrie
De sa grande ville effleurée

Comment donc se prononcent ici

Les v les s les j le u le c le k

À l’extrême bout de la route
Retour à la frontière
Non il faut que je m’en convainque
C’est juste un instant



Derrière l’eau
Des chevelures
Des fragments des éclats
Des rivières encore
Toute une autre vie
Tout autre juste
Sous le miroir



J’affronte les mots les plus concrets
À sa marque à son reflet
Comme si les frottements pouvaient
Découvrir l’autre côté
Soudain des évidences
Qui se mettraient à chanter



Elle aurait pu dire:

Tout le temps que j’avais
Tout l’argent toutes les forces
Tous les droits que j’avais
Et au-delà je suis venue
Je n’ai parlé que dans tes langues
Ce que je suis venue chercher
De ce côté le sauras-tu
Ou veux-tu de moi
Plus encore que je ne saurais


    © Photographie: Maurice Darmon, Le pont du Rialto, tiré de Dans Calcutta désert, Venise, 2007.