1985. Lexique (in progress)


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Nos fictions, autour de
Ralentir Travaux




Maurice Darmon

Lexique
1985 sqq


    J'ai commencé à rédiger ce Lexique en 1985. Par sa nature, il est destiné à demeurer en élaboration constante. Son but est de revenir sur les charges émotionnelles, morales, physiques, toujours significatives que certains mots et expressions ont prises, souvent dans mon enfance, parfois plus tard, surtout dans cette communauté judéo-tunisoise aujourd'hui disparue. La rêverie s'est un peu élargie ici ou là à des expressions fort courantes, animée davantage par l'amour des mots que par une nostalgie restrictive. Peu importe au fond qui dit quoi: j'ai seulement cherché à expliciter au fil du temps certaines évidences qui m'ont surpris par leur riche universalité.
    L'ordre alphabétique s'imposait pour une recherche de ce genre, d'autant qu'elle est fort proche de ce que Leonardo Sciascia a entreprise dans Œil de chèvre, que j'étais alors en train de traduire pour les éditions Fayard, lexique qu'il a enrichi jusqu'à la fin. Il avait adopté le même classement pour alfabeto pirandelliano, apparemment sur Luigi Pirandello, mais beaucoup encore
sur son propre univers, qu'il a complété souvent et que je venais de traduire pour les éditions Maurice Nadeau, sous le titre Pirandello de A à Z. C'est sans doute ce qui a donné la chiquenaude initiale à ce travail, renforcée par la naissance, en 1985, de ce nouvel instrument d'écriture qui fut  ma première machine à traitement de texte, un Amstrad PCW 256, avec un logiciel qui s'appelait Locoscript, et des disquettes de 3 pouces qui n'étaient qu'à lui. L'internet me permet aujourd'hui de prolonger ma rêverie, par ses informations précieuses et ses inépuisables images.
    À recomposer ce texte pour le site, je m'aperçois combien il doit à Sciascia, jusque dans le détail: par exemple, cet usage si particulier des deux points, qu'aucun autre signe de ponctuation ne me paraît pouvoir remplacer; ces verbes au présent, comme si ces souvenirs révolus n'avaient à peu près rien à voir avec le temps, mais vivaient toujours dans la durée des âmes collectives; ces démarches associatives où, à force de soi-disant coq-à-l'âne, en réalité enchaînements subtilement travaillés, il savait, infailliblement lui, éclairer du lecteur les zones d'ombre.
 
   Enfin ce travail présente quelques cohérences avec un autre texte, Préhistoire, écrit en de tout autres circonstances et pour d'autres besoins. On pourra donc le lire ailleurs sur ce site.


    ARKAKA.  On prononce "'rkèèkè", on tend à éluder le premier a, on roule le r, on accentue et on allonge le premier kèè, le deuxième tombe et se perd. Le mot est d'origine tunisienne, et son usage paraît désormais s'être perdu sur place. Le reste de l'Afrique du Nord ne le connaît pas, et il n'évoque souvent rien aux Tunisois et Tunisiens d'aujourd'hui.
    Son sens nous concerne pourtant. L'arkaka est le mot par lequel les parents désignent les attitudes de leurs enfants qu'ils trouvent agaçantes: ils posent souvent les mêmes questions, ils insistent, ils font les idiots ou ceux qui ne veulent pas comprendre, ils répètent indéfiniment et comme en écho ce que les parents sont en train de dire, ils font les mous. Ils veulent qu'on les croie plus bêtes qu'ils ne sont et cherchent à ce qu'on le leur dise, avec un rien de provocation. Être arkiik, c'est avoir atteint un niveau reconnu de maturation, et s'installer dans un certain état, dans un stade recensé du développement, un ensemble de traits cohérents et organisés en système.
    D'un enfant de sept ou huit ans encore mignon, les personnes d'expérience prédisaient avec un orgueil résigné: "Il va bientôt rentrer dans le souk arkaka", dans le marché de l'arkaka. Mais comme le souk est aussi une partie de la ville, un quartier, une ville elle-même, la plus nerveuse, la plus ouverte aux gens et aux influences étrangères, l'arkaka est donc la ville-tampon dont le prince est un enfant, avec sa logique et ses lois: comme au souk où l'échange économique est le support, le prétexte peut-être à la recherche passionnée de la jouissance par la parole, une parole qui discute, marchande, ergote, plaisir plus intense que celui que procurent l'argent ou la possession de la marchandise: par-dessus le marché.
    D'ailleurs, on finit toujours par sortir du souk arkaka, de même qu'on ne peut s'éterniser dans le souk, qui n'est une ville de l'ombre que par sa vie exclusivement diurne, et paraît à l'étranger un amoncellement d'objets alors qu'elle est d'abord le labyrinthe des êtres, d'odeurs, de ruelles et de sons où tout au plus, comme à Venise cet autre fondouk, on se donne des sensations de perte, de délicieuses frayeurs.
    C'est pourquoi cette acceptation globale, et affectueuse même si elle se teinte parfois d'impatience, de l'enfant-comme-il-est dans ses attitudes et son usage si particulier du corps et de la parole, sous une dénomination qui l'officialise et reconnaît d'une façon neutre la nécessité provisoire de son organisation, ne peut être bien rendue par nos "âge ingrat" ou "âge bête", déjà moralement réprobateurs et sévères. La moderne et savante expression "période de latence" lui correspondrait assez bien, mais, bien qu'on m'ait souvent pressé, comme je pressais jadis mes parents, de trouver la traduction convenable, je n'ai encore jamais mieux réussi qu'eux à calmer exactement cette inquiétude: il y faudrait une expression et une image d'usages populaires qui contiendraient à la fois de l'ancienneté et cette intuition somme toute révolutionnaire que le grandissement ne menace personne et qu'il ouvre à un statut.

    BABAOU. Le mot est d'origine italienne: il babaù est un personnage qui déborde largement le bassin méditerranéen, mais nous l'accentuons différemment, sur la dernière syllabe, ce qui serait une erreur si l'on veut, mais surtout si on veut oublier que le babaou est l'ennemi absolu des enfants. Le dernier allié des adultes qui menacent: "je vais le dire au babaou, je vais appeler le babaou, je vais te donner au babaou". Mais non le moindre: une sorte d'ogre aux formes noires et indéfinies, et immense. Celui que j'ai connu, qui hululait donc dans sa dernière syllabe portée haut, aimait particulièrement se plaquer dans l'ombre du coin des chambres et s'y confondre, mais comme il était plus haut que la pièce, sa tête s'inclinait aussi sur le plafond, planant ainsi comme un oiseau de proie de terrible envergure. Autant que sa silhouette d'ombre, son chuintement était tout aussi nettement perceptible.
    Mais il ne se faisait rapace que pour sortir: ordinairement il se tenait dans une chambre minuscule au fond de la maison, qui donnait sur l'ancien cimetière juif — verdoyant, abandonné aux herbes folles et en son centre une tombe dont on disait qu'elle était celle du rabbin Moshé Darmoun mon ancêtre arrivé de Livourne à la fin du XVIIe siècle, aujourd'hui un aride et poussiéreux jardin et surtout une gare routière —, une chambre minuscule donc, et qui servait de débarras: des armoires pleines l'été des vêtements d'hiver, sur un rayon des livres qui n'étaient pas pour les enfants, toutes les valises les unes dans les autres et un coffre-lit si court que je le croyais fait pour moi, et l'été on y entreposait les tapis, après les avoir battus sur la terrasse et roulés dans des journaux alors imprimés au plomb et imprégnés de benzine; en attendant Noël, on y rangeait aussi mon cadeau: je le savais là, mais jamais la curiosité ni l'impatience n'ont osé braver la garde du babaou.
    Je nourrissais évidemment sur la "petite-chambre" des rêves de reconquête. Deux fois par an (pour la Pâque et à l'entrée de l'hiver) au moment des ménages à fond, on en sortait la tête-de-loup, une brosse noire, drue et et ronde au bout d'un manche long de trois mètres, qui permettait de nettoyer les plafonds et leurs coins justement. On préparait la cérémonie de sa sortie: dans l'agitation fébrile qui durait toute une semaine, il fallait lui faire place, parce que l'extirper de sa tanière, la faire passer par les portes, exigeait des femmes de conjuguer de difficiles manœuvres. Elle résidait là, elle sentait dangereusement le pétrole et la naphtaline (le "paradis Klorobinzène"), en attendant de dénicher les araignées (ou faisait-elle dans ses coins son propre ménage?), elle portait un nom carnivore, je la soupçonne d'être le babaou, et le babaou de hurler avec les loups.
    Mais ne soyons pas trop précipitamment naïfs, car le babaou existe: ventre noir et velu des mouches de la misère, de la faim, des guerres hululantes surtout, quarante guerres qui ronflent au-dessus de nos têtes, mais peut-être aussi la vie même, un animal moins hostile, la bête qui sommeille et inquiète, maintient en éveil ou, la nuit, éveille vraiment, celle qui me fait dire dans le noir: suis-je aveugle? suis-je encore vivant? et j'ouvre la lumière.

    BOMBE ATOMIQUE. Nous sommes en 1953. Une nouvelle machine est dans la rue, et passe le matin vers huit heures. C'est la benne à ordures automobile. Du jour au lendemain, elle remplace la charrette tirée par les chevaux que les tombeliers remplissaient en lançant dans un cri les contenus des poubelles par-dessus rives. Désormais, aux chocs d'enfer de la benne et de sa herse qui pousse les détritus à l'intérieur et les écrase, tous les enfants du quartier, nous nous mettions au balcon (comme d'ailleurs nous courions aussi à chaque passage d'avion, laissant là tous nos jeux) pour nous régaler de la voir et de l'entendre agir. Nous devions pourtant nourrir de plus obscurs sentiments à son égard: son vacarme, son broiement, mais aussi sans doute le dernier état du monde que son ventre contenait, puisque je l'avais baptisée à l'amusement (?) de tous du nom même de leurs modernes terreurs.


     BOUSSA-DYIA. Décidément, toutes les frayeurs se donnent rendez-vous à la lettre B. Boussa-Dyia était un danseur fou des rues. Vêtu de peaux et de lanières, grelots aux jambes et bracelets tintants, il portait un plumeau de toutes les couleurs sur la tête. Sûrement noir derrière les maquillages, et d'une force peu commune. Toujours le même, il revenait environ une fois par mois dans ma rue (et, en passant, je me dis que "rue" est encore un de ces mots sur lequel il faudra rêver). On l'entendait arriver de loin, puisqu'il rythmait sa danse au tambour ou à la tarbouka: pour moi il ne faisait que tourner sans trêve, remuer sa tête et ses bras, et je ne percevais aucun des ordres ni des rites qui existaient pourtant forcément, au son métallique de deux cymbales, castagnettes en forme d'haltères plates en fer battu sombre et mat — atchikitchiko, atchikitchiko, tcho, tcho tcho —  c'était la musique de mes imitations quand je me prenais pour lui au milieu de la chambre. Et il ne disait pas un mot. Nous nous mettions au balcon pour le voir approcher, mais rares étaient ceux qui osaient y rester lorsqu'il s'arrêtait juste dessous et nous prenait dans les terribles éclairs de ses yeux, complètement blancs à force de regarder le ciel. Sauf si nous étions serrés contre un adulte de la famille, à qui nous demandions au bord ou parfois déjà de l'autre côté des larmes, de se dépêcher de lui envoyer son argent. Le Boussa-Dyia, homme du Sud, Afrique muette, dernier sursaut du sorcier de village, assumait avec une grande force de conviction le rôle mythique du voleur d'enfants. L'argent ou l'enfant. Les temps étaient troublés, les adultes ne nous détrompaient pas vraiment.

    C'EST LA SAINTE VIERGE EN CULOTTES DE VELOURS. À propos d'un plat délicieux, et pas forcément sucré, ou d'un bon vin, tandis que je le déguste. Et ces mots sont prononcés, détaillés, ralentis, comme s'ils étaient eux-mêmes tendres et savoureux, traînant sur le e comme si la sainte Vierge était un de ces santons de Provence, pays de la lumière et des vacances de nos voisins catholiques, chez qui, impatient de Noël, un peu jaloux, j'allais contempler la crèche en papier rocaille et le blé en herbe dans les soucoupes.
    Il s'agit donc de justifier alentour ma présente gourmandise à l'aide d'une image qui a l'air de pleinement emprunter à la religion catholique, mais la Vierge est aussitôt alliée à un détail vestimentaire inhabituel. Et même contradictoire: les culottes de velours sont d'abord des vêtements d'hommes, et de quels hommes de surcroît: hommes de la pêche et de la chasse, presque toujours au sanglier! Une femme, toute la pureté et toute la douceur du monde, serait-elle encore plus douce, encore plus pure — ce serait donc possible — d'autant meilleure en un mot, d'autant plus à siroter et à croquer qu'elle revêtirait les attributs extérieurs de l'homme, ses pantalons et sa force, et son instinct de poursuite?
    Si je pense simultanément que le velours est un tissu au poils ras et doux et que plats et boissons tapissent la gorge de leur velours, alors s'impose l'image que je passe ce vêtement de pureté à l'intérieur de moi-même: comme on pourrait le faire du doigt d'un gant, j'habille en moi la Vierge retournée et son péché de gourmandise.
    Une femme qui est comme un homme, qui s'approprie ses attributs, ses activités les plus viriles, qui porte la culotte en somme, et qui parvient aussi à épouser mon intérieur dans la félicité des plus hautes saveurs, c'est donc un lumineux sommet.
    Je rencontre aujourd'hui avec insistance une autre version de l'expression: "C'est le petit Jésus en culottes de velours". Bah! je ne peux la faire mienne, elle ne me fait aucune envie, elle ne me rentre pas: malgré son apparente ascension hiérarchique de la mère au fils de Dieu, toute la joie physique de la gourmandise et sa tension pécheresse sont dissoutes, la culotte de velours devient une de ces barboteuses ou de ces vulgaires pantalons à bretelles qu'on croise dans le dos des enfants, pour qu'elles ne dégringolent pas constamment de leurs épaules, et encore serais-je  là dans la mignonne hypothèse, puisqu'elle pourrait plus mal  dériver vers leurs uniformes bleus marine des beaux quartiers, shorts de sortie d'austères et maigres pensionnats: l'affaire serait alors classée et je soupçonne que cet évanouissement de l'excitation est le but de ce remplacement de personnel. Mots édulcorés, rendus supportables.
     D'où viendrait ma fidélité à cette image de bombance si la Vierge — femme interdite dans mon incrédulité judaïsante — n'était pas à la fois pureté puérile et frayeur au ventre des mauvaises pensées, rêve informe et satisfait de la femme soumise et engloutie, sa chasteté me régalant en même temps de son rassurant hermaphrodisme, ce sein et son lait de velours?

    CHHÈ!. Le ch est allongé, et le è est très bref. Interjection poussée sous la douche. Ou plus exactement sous la techrima (ce dernier a se prononce aussi presque ê et l'accent est sur le ri) qui désigne en arabe l'aspersion en été du corps à l'aide d'une casserole de cuivre jaune, pleine d'eau froide. Casserole très spécifique, à bords évasés, un peu en forme de cuvette, décorée d'un ou deux lisérés, et munie d'un assez long manche soudé au cuivre rouge, j'en ai revu une, presque semblable
dans un film tunisien dans le panier d'un groupe de femmes se rendant au hammam (La saison des hommes, de Moufida Tatli). Nous en utilisions une petite et une grande, selon la température extérieure probablement. La "salle de bains" ne comprenait qu'un lavabo, un cabinet et un très grand panier en osier pour le linge sale, son rouge carrelage était percé dans un coin d'un trou sans bonde où on poussait l'eau au balai, sitôt la douche prise. C'était la seule façon de se laver complètement. L'hiver, on chauffait l'eau dans la marmite qui servait à cuire les pâtes, et on la versait dans un tub en zinc où les enfants étaient les seuls à avoir la place de s'asseoir.
    Mais on douchait aussi la maison elle-même. Vers trois heures de l'après-midi, dans toutes les pièces, tenues sombres (toutes les persiennes étaient munies de crochets pour les tenir à peine croisées et il y en avait aussi sur les murs pour retenir les portes dans les courants d'air organisés par tous les locataires, puisque les portes d'entrée, qui donnaient sur l'escalier noir et humide aux marches de marbre blanc — donc frais — typique des immeubles populaires, étaient ouvertes), on lançait des seaux d'eau sur les carrelages. Cette opération se faisait à tous les étages: il n'y avait pas trace de la moindre humidité aux plafonds, la maison restait délicieusement fraîche, les couleurs des carreaux plus vives encore. Ils composaient partout de grands motifs, pensés à l'échelle de tout l'appartement, chaque pièce le sien et de magnifiques solutions de frontières, des grecques faisaient le tour de la pièce, circuits de rêve pour les Dinky toys ou les courses de pièces de monnaie poussées par chiquenaudes, ou de jetons, destinés à compter les points à la scopa, des cercles s'ordonnaient autour d'un dessin central: le pavage, résultat de splendides matériaux et de patients assemblages, avait été pendant des décennies aux mains de véritables génies. Je les ai quittés en 1957. Pour un peu, je prendrais l'avion, et mon courage à deux mains uniquement pour sonner chez nos successeurs, les revoir une dernière fois.

Le citron doux


Lecture dans Les Goûts réunis, cliquer ici.

    En réalité, ce n'est ici qu'une traduction mot à mot de l'arabe lim ahlou, en soufflant bien le h. Et c'est en effet exactement un citron doux. L'écorce en est jaune et poreuse, il est seulement un peu plus rond et sa pointe plus enfoncée. Rond et petit. Un même zeste blanc et épais sous la peau. Ceux qui le découvrent aujourd'hui sur Internet lancent cette rumeur qu'il serait difficile à éplucher. Rien n'est plus simple pourtant, nous le savons tous depuis notre enfance, même si nous ne l'avons plus fait depuis cinquante ans à présent: il suffit de couper une rondelle d'écorce de chaque côté et d'entailler quatre côtes en long. Exactement comme la figue de Barbarie, piquants en moins. Mais pendant tout ce temps, son parfum. Ensuite, inutile d'enlever les zestes blancs restants puisqu'on fend chaque tranche en son milieu, entre les membranes, et on ne mange que la chair, juteuse et douce de la plus simple des façons. Les gouttelettes indivises dans leur petits sacs gorgés de sucre, une saveur douce comme jamais plus. Rien comme le citron doux n'a aussi exactement le goût de son odeur. À la fin, il ne reste en main que le «livre», toutes les peaux ensemble, reliées, pages translucides.

    Pages aujourd'hui de ma mémoire, le citron doux n'est plus qu'un mot, probablement intraduisible
. Pourtant son odeur est exactement celle de la bergamote, dont on dit ici qu'elle est incomestible et ne sert qu'aux parfums. Je crois que, comme autrefois les pommes de terre, nous sommes simplement des gens qui avons osé la manger. Les jeunes Tunisiens d'aujourd'hui nés en France, parmi lesquels (mais ils tiennent leurs distances et sans doute moi aussi) de plus en plus je vis, ne connaissent pas le lim ahlou, croient que je parle de l'orange douce, «orange», mot qui nous vient de l'arabe, et qu'on appelle là-bas d'un mot qui ressemble à «Portugal».

    J'ai un espoir pourtant: il me vient d'une vieille dame du Sud italien qui m'assure que, chez elle, c'est ce qu'on appelle les lumie, ce qui contredirait la note savante de l'édition de la Pléiade du Théâtre de Luigi Pirandello (I, 1186) à propos de sa pièce Lumie di Sicilia, où la traductrice se justifie de traduire lumie par «cédrats». «Le cédrat, un fruit en forme de citron, n'est produit sur le pourtour méditerranéen que dans des microclimats à la température exceptionnellement égale. À peu près inconsommable autrement qu'en confit, c'est surtout en Sicile, comme en Sardaigne ou en Corse, une denrée d'exportation vers les confiseries du continent. Il représente ici, de façon emblématique, la spécificité sicilienne». Traduire est un métier qui dépasse la connaissance des langues.

    Mais tout en moi s'insurge contre cette lubie, et je croirais plutôt ma vieille dame: Pirandello parle sans arrêt d'un «petit sac», et les cédrats sont des agrumes extraordinairement volumineux. Et dans une didascalie, l'homme d'Agrigente, ville sur
la côte africaine, droit devant c'est la Tunisie, écrit: «Il verse sur la table des fruits frais qui embaument». Passons sur le «verse», mais je ne crois aucun autre fruit que le citron doux capable d'embaumer en un instant une salle de théâtre, car c'est bien cela que cette instruction de Pirandello attend de la mise en scène: que, lors de la représentation le théâtre sente soudain la bergamote. Plus fort encore: Benjamin Crémieux n'avait-il pas traduit auparavant le même texte «Figues de Sicile»? Il est vrai qu'il en arrive, des choses, aux écrits de Pirandello, ma mésaventure de 1989 racontée ailleurs (lettre à Leonardo Sciascia, du 3 novembre 1989), en est une parmi d'autres, que raconte Leonardo Sciascia, que ce soit dans Pirandello de A à Z, ou dans Faits divers d'histoire littéraire et civile!

    Cependant, à l'inverse des cédrats qui sont en effet assez incomestibles, du côté de chez Pirandello, les figues sont délicieuses comme des mamelles d'esclave, c'est leur nom à Racalmuto, village de Leonardo Sciascia, province d'Agrigente justement. Je n'ai jamais trouvé de citrons doux en Sicile, l'hiver est peut-être leur saison.

    P.S. Oui, littéralement un post-scriptum, puisque vingt ans après,
l'internet donne à tous aujourd'hui de ce fruit l'indiscutable image et le nom exact: citrus limetta ou bergamotier de Tunisie). Avec un beau point d'interrogation à la rubrique "Origines".

    COULOIRS. Il y en avait deux qui ordonnaient la maison. Le premier partait de la porte d'entrée. Le plus passant donc, c'était le "couloir" proprement dit. Puis il tournait en L et desservait la chambre des parents et le cabinet. Cette seconde partie, plus sombre et encombrée d'armoires: la bibliothèque (pleine surtout de vaisselle, d'outils et des incroyables archives domestiques sur lesquelles il faudrait se donner l'occasion de revenir, pour livres enfin surtout les dictionnaires reliés cuir) et la penderie, on l'appelait le "corridor".
    Le corridor avait la propriété de se peupler d'ombres le soir, et fréquemment j'alertais mes parents parce que j'y avais vu quelqu'un. Comme ils croyaient aux voleurs, ils se déplaçaient toujours dans l'inquiétude. Un soir j'y ai vu des reflets du feu, mais pour une fois je ne me trompais pas: mon frère cadet qui ne lisait jamais, et à qui tous nous faisions constamment honte de cette paresse, s'était caché sous le lit pour lire sans se faire voir David Copperfield, que je lui avais offert pour son anniversaire. Mais comme il faisait sombre, il s'était éclairé d'une bougie, accessoire alors courant de la vie quotidienne, étant donné la fréquence des pannes d'électricité. Et le couvre-lit avait pris feu. On le sortit rapidement de là.
    Puis le mot "couloir", chez nous si paisible et rassurant, se chargea aussi de sa dose de peurs. Quand la guérilla urbaine
prit de l'ampleur, on la surnomma la guerre des couloirs. Pour les mettre en garde, on disait aux enfants que des bombes étaient déposées un peu partout dans des couffins, et que, si on en voyait dans les rues, il fallait vite s'en éloigner. Or dans ce temps-là les couffins posés dans les rues étaient parmi les choses les plus banales de la ville. On nous prévenait aussi que des agresseurs (tout se mélangeait: le "Néo-Destour", le Combattant Suprême, Farhad Hached (ci-contre) assassiné avant de devenir un nom de rue, ou la Main noire) pouvaient nous attendre dans les couloirs des immeubles, et je me souviens si nettement que je prenais l'escalier avec précaution, en sondant les coins sombres les mains en avant, avant de tourner. C'était un temps déraisonnable, on avait mis les morts à table, un temps où les parents pouvaient écrire "Événements" pour justifier des absences de leurs enfants à l'école. La Révolution prenait pour nous des sens certainement plus ambigus.


    COMME QUI DIRAIT. Cette expression me revient au moins dix fois par jour, mais en deux sens un peu différents. Exemple de ma constante inconscience, sauf éclair momentané de lucidité, dans mon usage des mots. Le premier équivaudrait à "pour ainsi dire", mais quand je l'emploie, je ne sais jamais que toute la différence est que j'en appelle au soutien d'autrui pour affirmer. Le second équivaut à "presque", et je ne me rends pas compte davantage que je fais porter à autrui la responsabilité de l'approximation.


    COUÏNCHE. Prononcer couy-n-ch', ce qui écarte tout rapport avec le jeu de belote couinche ou coinche évidemment, même pour le lien qu'on pourrait établir avec l'idée de coincer, qu'au temps dont je parle, personne n'avait l'idée d'appliquer à un être humain. Cet adjectif qualifie quelqu'un de bête et de mou à la fois. Je l'ai employé très longtemps, habité par le vague sentiment que ce n'était pas exactement le mot juste mais qu'il s'en approchait beaucoup. En même temps, je m'étonnais et m'irritais qu'autour de moi on ne le comprît pas, je m'exaspérais qu'on ne m'aidât pas à retrouver le vrai mot si voisin (je n'ai appris que bien plus tard et dans un autre pays l'existence de "loche", qui veut dire "limace" et l'expression "grosse loche" est aussi synonyme de mollesse, mais ce ne pouvait être le mot autour duquel je tournais) ou qu'au moins qu'on ne tombât d'accord avec moi sur la juste expressivité de sa musique, qui à elle seule eût dû suffire à faire sens. Jusqu'au jour où, plus averti, je sus enfin qu'il était une épithète privée, que, du fond de l'enfance, j'avais inventée sans le savoir. Je crois que, pas tout à fait un mot-valise pourtant, elle voyageait dans une région probablement comprise entre "couillon", "couenne" (que j'ai toujours prononcé couane), "cloche" et "avachi".
    Vingt ans après, tout ce beau raisonnement est sérieusement mis à mal: j'apprends récemment, en regardant un film de Fassbinder, ou un documentaire sur lui, je ne me souviens plus, que le mot allemand "Kunsch" existe et qu'il signifie "étrange", "bizarre". Vous avez dit "kunsch", mon cher cousin? La rêverie se teinte brusquement d'un vague effroi: comment, si peu d'années après la Guerre, un mot aussi proche pouvait-il être sur mes lèvres, alors que personne alentour ne le comprenait? Et voilà que, voulant à l'instant vérifier l'orthographe du mot (umlaut ou pas par exemple), je ne le trouve sur aucun dictionnaire...


    DJNOUN, DJINN. Mot arabe signifiant "les démons", "le démon". Le ou est allongé. Plusieurs expressions ou scènes y font référence.

    "Ce que les djnoun ont pris, les djnoun le rendront." On ne perd rien dans une maison. Lorsque quelque objet disparaît et que, malgré les recherches, on ne le retrouve pas, la compétence du chercheur, sa responsabilité ou la qualité de sa mémoire et de son ordre — et surtout celles de l'enfant qui est invité par là à ne pas s'inquiéter sur lui-même de la disparition de son objet — sont par principe hors de cause. Ce sont les petits démons du foyer, un peu enfants eux aussi et un peu farceurs qui les ont provisoirement empruntés. Mais ils les rendront toujours, parce que les djnoun ne sont pas des voleurs. Et la preuve en est que, très régulièrement, on voit un jour ou l'autre des objets depuis longtemps perdu revenir à la surface, alors qu'on n'y pensait plus, qu'on ne les cherchait plus, qu'on les avait oubliés.

    — À l'inverse : "Qui l'a pris? Les djnoun?" manifeste l'incrédulité. Ce qu'on cherche ne peut avoir disparu. On s'entête et on trouve, ou il faut bien finir par y croire. Aux djnoun? ou plutôt aux voleurs et aux indélicats?

    Les djnoun sont partout dans la maison, et ont une intense activité. Ils sont par exemple responsables des craquements nocturnes des meubles, d'un feu qui s'éteint ou d'une porte qui claque, et en cela ils s'apparentent souvent aux courants d'air. Mais comme diables, ou petits diables, ils ont une préférence pour le bas. Ils habitent donc surtout par terre, à fleur de carrelage. Un faux pas, un trébuchement ne sont en fait que la conséquence d'avoir marché sur l'un d'eux, mais surtout, si quelque chose nous échappe des mains et tombe à terre, il faut immédiatement souhaiter intérieurement (ma mère disait qu'il fallait embrasser le sol à l'endroit du coup) que l'objet ne soit pas tombé sur un djinn, et dire pardon à haute et intelligible voix. En particulier si l'objet est lourd. Autrement, on se trouverait dans la seule circonstance sérieuse où ils pourraient se fâcher. Il faut donc faire attention à ce qu'on tient dans les mains. Mais en général, les djnoun sont fondamentalement des hôtes et des compagnons d'existence rassurants, explicatifs et serviables. Des amis complices des enfants. Tout le contraire du babaou.

   [En annexe à cette entrée, je reproduis le texte de Sciascia dans Œil de chèvre (Fayard, 1986), sur le sujet sicilien analogue:

    SIGNUREDDRI. — Les petites dames. Ce sont les fantômes, les esprits. Ils ne sont pas tous méchants, ni toujours. Parfois au contraire, ils protègent et secourent. Mais il faut les conquérir, ces petites dames, en cachant sa peur: en faisant
semblant de rien quand elles font voler la nuit de la vaisselle dans la cuisine, viennent déplacer quelque chose au pied du lit ou plaisanter en tirant le drap ou en cachant les vêtements. Tout compte fait, elles aiment surtout plaisanter, justement: et elles prennent mal que quelqu'un n'entre pas dans le jeu, s'effraie, crie et s'enfuie. Le fantôme d'un homme qui a été tué agit bien différemment à l'égard de ceux qui habitent la maison où il est mort: inapaisé, il ne se décide pas à les laisser en paix — grincements de dents, gémissements alternent avec des éclats de rire diaboliques, des coups de marteau, des cliquetis de chaînes — jusqu'à ce qu'on ait procédé à des conjurations, des bénédictions, des messes à son intention.
    Celui qui possède une maison habitée par des signureddri même si elles sont secourables, ou pis, par des fantômes assassinés, voit le montant de son loyer ou de son prix de vente se déprécier. Un locataire expulsé — s'il est peu scrupuleux — peut facilement réussir à jeter sur la maison qu'il quitte la filama, la réputation, la mauvaise réputation des signureddri ou d'autres fantômes plus méchants. Il la rend ainsi inlouable ou invendable. La nouvelle de Pirandello, qui s'intitule La casa del Granella raconte les risques de suggestion que l'on court lorsqu'on veut habiter une maison touchée par la filama.]


   
FAIRE LA QUEUE. Attendre mon tour pour être servi, pour payer à la caisse, au milieu d'autres qu'en général et par situation je ne connais pas.
    Pour mieux comprendre cette expression, il faut d'abord que ma rêverie dépasse ou renverse la trop évidente trivialité de la coïncidence purement sexuelle, même si, peu à peu cette queue entre dans le magasin, dans le sas, ou le couloir, où elle
attend qu'officie la caissière. Signalée par principe puisqu'elle se présente, je crois que cette image obscène n'a fonction que de couverture. Comme souvent, l'arbre cache la forêt.
    Queue tout simplement, vraie queue: la queue de l'animal. Comme si l'un derrière l'autre, nous en étions les vertèbres: nous faisons la queue, nous faisons office de queue, tous ensemble nous la constituons: queue, morceau de cet animal que, ainsi réunis, nous animons: animal magasin, animal cantine, animal guichet, éléments vitaux du corps social. Patience et résignation finissent toujours par l'emporter sur les colères, dans ce moment où nous sommes mis devant notre réalité symbiotique, d'êtres vivants multicellulaires, où la ruche ne peut même pas être notre figure consolatrice, puisque l'expression montre que nous nous sentons comme un appendice, comme la terminaison ou la remorque du grand corps caché qui, là, caissière, postier ou employé, ne fait que montrer sa croupe.


    JE VAIS TÉLÉPHONER À HITLER (écrire ma lettre au Pape). Je ne sais pas si c'est ce que tout Juif tunisien dit aujourd'hui ou disait seulement "à l'époque" [encore une expression étrange], en allant au cabinet, mais c'était au moins l'expression de mon père. Retenue ou signe des temps, mon grand-père préférait dire qu'il allait 
écrire sa lettre au Pape. En effet, nous tirions vanité et réconfort de ces Juifs du Pape, très anciens juifs d'Avignon, puisqu'ils nous permettaient de nous persuader que nous (par procuration, grâce aux Crémieux, aux Milhaud), étions installés en France depuis de nombreux siècles, et en particulier dans le Comtat Venaissin avant les Papes eux-mêmes, quelque chose comme depuis le IVe siècle PC. Semblablement d'ailleurs, nous savions que nous vivions en Tunisie avant les Arabes, ne parlons pas des Musulmans, sans doute cette fois avec au moins autant de raison, comme par exemple dans l'île de Djerba, en témoignerait ce juif pieux dans la Ghreiba, ou à Kairouan, ville sainte musulmane aujourd'hui, où mes propres racines berbères familiales sont probablement millénaires: nous étions partout toujours avant les autres et pourtant nous n'étions jamais chez nous. Et ces Juifs du Pape, plus que des lettres, lui écrivaient probablement ses saints comptes. Il y aurait ici la même rencontre populaire que dans Peau-d'Âne par exemple, entre l'or et la défécation. Simplement, venant du Juif lui-même, cette association, à présent universellement sacralisée par Freud génial constatateur, est sans doute un peu plus destructrice et pour le moins méprisante.
    Toujours prudence ou signe des temps, de mon grand-père à mon père, on n'écrit plus mais on téléphone, ou bien y a-t-il dorénavant davantage d'urgence à ce que nos "grosses commissions" [autre courant euphémisme] lui parviennent? D'ailleurs Hitler a sans doute appris à compter depuis, et ne paraît pas avoir besoin de ses bons Juifs pour cela. Encore que...
    Une question reste en suspens: Pie XII a-t-il téléphoné à Hitler, ou Hitler a-t-il écrit à Pie XII, pour l'informer en temps voulu de ses radicales initiatives?


    LE DIABLE BAT SA FEMME. Lorsque le soleil brille dans le ciel et qu'il pleut pourtant, en averses qui peuvent être très violentes. Alors les lumières du Caravage animent la ville, et les façades violemment éclairées resplendissent d'autant plus sur le fond plombé, parfois presque noir. Il arrive même que le ciel soit presque entièrement bleu, ce qui rend la pluie quasi inexplicable.
    Il s'agit donc d'abord d'une situation contradictoire. Des forces de la nature tirent chacune dans leur sens et donnent tension et drame au paysage quotidien. Mais en même temps, cette situation est rare et incompréhensible à la fois. Il y a de l'inquiétude et de l'apocalypse dans l'air, plus que de l'électricité finalement. Si, n'oubliant pas cela, je reviens à mon image, je dois alors conclure que, en temps normal, le diable s'entend avec sa femme, dans la paix, la clarté et l'harmonie, et que, entre eux, la scène de ménage est rare et incompréhensible, si rare même qu'elle ne peut qu'annoncer la fin du monde, ou du moins en prendre les airs. Le diable est donc un mari exemplaire et si, comme dans beaucoup d'endroits du monde, il est plutôt le batteur que le battu, un tel conformisme ne le saisit finalement pas si souvent. Serait-il vraiment le diable autrement? Le voilà donc pour un peu maître de morale et pour ainsi dire premier des féministes, puisqu'il nous enseigne que battre sa femme c'est porter atteinte à l'ordre même du monde.



    LES PIEDS EN ÉVENTAIL ET LES OREILLES QUI FONT GOUDA GOUDA. Il s'agit bien sûr des doigts de pied, si on veut  vraiment parler de pieds en éventail, et pas seulement de pieds joints au talon, qui ne seraient bêtement que des pieds
en V. Quant au gouda, c'est sans doute l'onomatopée d'une variété de marsupilami en symbiose avec sa jungle: le chant que pousseraient les oreilles si elles pouvaient aussi se mettre en éventail.
    Cette expression est le comble de la satiété corporelle, le bien-être, sinon le bonheur, une sorte d'extase concrète. Voilà pourquoi  je crois d'emblée que le fromage dit Gouda n'a rien à voir dans cette histoire, pas seulement que la Hollande soit très étrangère à mon univers — lors de mes séjours dans la splendide Amsterdam, j'y ai dégusté de fameux harengs, mais qu'on la dénomme la Venise du Nord ne me la rend pas plus familière, au contraire, malgré l'Histoire, malgré les canaux, cette appellation m'est incompréhensible — mais surtout parce que ce produit, belge ou hollandais après tout je n'en sais rien et m'en tiendrai là, cuit, pâteux, sans corps justement, n'est pas de ceux qui transportent.
    Dans cette extase, cet équilibre, rien de la réplétion, rien non plus de la satisfaction sexuelle, rien de l'enivrement; non, plutôt le miraculeux plaisir de simplement exister au bord de la sieste et dans la constatation quasi spinoziste de la persévérance dans l'être, de la vie qui continue, dans le souhait toujours utopique qu'au fond je devrais toujours savoir ainsi jouir, sans inquiétudes, sans sollicitations extérieures: la vie dépliée, le bonheur de la plante qui met ses racines en éventail et offre toutes grandes ses oreilles à la lumière.
    Mais en même temps, comme, pauvre infirme, je ne parviens ni à faire bouger mes oreilles, ni à écarter mes orteils, ce qu'autour de moi beaucoup savent précisément faire, cela n'indique-t-il pas que, au fond, je tiens sans doute ce nirvana pour définitivement, physiologiquement inaccessible?


    NE PAS AVOIR LES YEUX EN FACE DES TROUS. Ne pas voir, bien entendu. Pour reprocher à l'autre, ou pour s'excuser de ne pas voir. "Mais tu n'as pas / Aujourd'hui je n'ai pas /  les yeux en face des trous. Le ton est d'étonnement, ce ne peut pas être, un état permanent, mais un accident momentané, qui nous arrive imprévisiblement, et il se peut que j'aie à en donner les raisons. Et si on ne peut s'expliquer sur ce désaxement, l'attente de  l'autre (et mon espoir) est que je m'en corrige.
    Que sont ces trous? Il me paraît indiscutable que ce soient les orbites elles-mêmes, mais, comme tout trou n'existe que
par ses bords, les orbites ne me sont trous qu'avec l'image de tout le crâne, trous dans la mort. Ne  pas avoir les yeux en face des trous, ne pas voir fait naître l'idée que désormais les orbites sont vides, qu'elles ne servent plus à rien. C'est dire assez que voir c'est vivre, rejoignant en cela une expression comme y tenir comme à la prunelle de ses yeux, prunelle, baie vivante et pleine, fruit liquoreux.
    La menace maternelle fréquente dans mon enfance était: "arrête ou bien je te crève les yeux", ou variante, "... je t'arrache les yeux". Elle ne me les a pas crevée, mais, très myope elle-même, elle a consciencieusement, amoureusement, attentivement, ponctuellement changé mes lunettes chaque année, qui endormaient mes yeux — myopie scolaire aggravée, cet autre diagnostic est tombé vingt ans plus tard — derrière leurs vitrines, si lourdes que j'en ai le nez creusé.


    ON POURRAIT Y TAILLER LA CULOTTE D'UN MARIN. Il fait très mauvais, il pleut fort et depuis longtemps, c'est l'orage. Pourtant un petit bout de bleu dans le ciel. S'il est assez grand pour que, à vue de nez, on puisse y tailler la culotte d'un marin, c'est signe que le temps va définitivement tourner, et qu'il fera très beau bientôt. Plus vite qu'on ne peut à ce moment l'imaginer ou l'espérer.
    Ce qui m'étonne d'abord est que je tiens cette expression d'une Alsacienne, pour qui la mer ne devrait être qu'un décor ou d'un rêve. À moi la mer s'impose tant et si souvent comme la seule image possible et la seule loi de la vie que cette origine fortuite est sans doute en soi anecdotique: je l'ai forcément retenue et je l'utilise pour ce qu'elle me dit, pour ce qu'elle aide à dire.
    Les orages en mer sont bien entendu plus dangereux que partout ailleurs et il faut à un marin des signes pour construire son espérance. Mais pourquoi une culotte? Me vient en tête cette image d'un pantalon développé comme dans les découpages, grand M présentant ses quatre dents et ses deux fentes, et un contour irrégulier peut toujours trouver sa place dans les dessins capricieux de l'éclaircie, de l'embellie (deux mots résolument féminins et pas seulement d'un point de vue grammatical, mais de celui même du sens: une femme est belle et claire, deux prénoms superbes aussi) à condition de le présenter correctement, comme savaient le faire autrefois les femmes couturières qui trouvaient le moyen de ne rien perdre du coupon d'étoffe, en enchevêtrant les gabarits de papier journal, les patrons de leurs modèles (et voilà que, au contraire, gabarits et patrons sont des mots masculins, mais pas des prénoms pour autant). Au fond, et suivant en cela la règle de tous les présages et de toutes les interprétations, on arrive toujours en bricolant à faire sortir des choses et des gens les vérités qu'on en attend. Même si les choses sont la démesure de l'univers et du ciel, du soleil et du vent.
    Mais la culotte aussi parce que ce qui quotidiennement domestique et voile ma faible virilité de marin perdu dans l'orage doit bien pouvoir, gagnant l'immensité de proche en proche, arriver à bleuir (innocenter) le ciel. En effet, si, lente conquête de l'histoire de la peinture, le bleu est à l'évidence la couleur du calme et de la pureté, de la paix et de la sécurité, alors quoi de plus bleu qu'une culotte, surtout quand c'est celle d'un marin qui, on le sait bien, ne l'enlève que dans les établissements de bord de l'eau, et peut-être (mais je n'en suis même pas sûr) lorsqu'il se love la nuit tout seul dans son petit hamac, et qu'il se laisse en toute confiance bercer par la houle?


    PETIT-JUIF. Élégant euphémisme qu'employaient et qu'emploient encore beaucoup de gens, entre autres ma femme (et qu'elle emploie toujours probablement au moins autant, puisqu'elle ne l'est plus) pour désigner l'olécrane, ou saillie du coude, celle qui fait ressentir des secousses électriques lorsqu'on la cogne. Le petit-juif (je mets ce trait d'union pour être sûr qu'ici nous traiterons vous et moi de la même chose) est cette partie de mon corps, dont le vrai nom en effet impossible, qui sait parfois être désagréable jusqu'à la brusque douleur, endroit de moi pourtant, malgré son comportement étrange et surprenant.
    Ayant le sentiment d'avoir ainsi tout dit, je ne perce pas davantage le mystère de son association. Par amour de la vérité et au nom des enfants que nous eûmes ensemble, il faut que je dise ici que leur mère ne peut pas être antisémite: Alsacienne, elle savait donc ce que valaient ces Allemands; née et élevée au Maroc, elle avait donc cet irrépressible penchant pour les Méditerranéens, et puisqu'elle a épousé, malgré la surprise feinte et teintée de regrets de sa famille aux patronymes de biblique consonance, qui s'étonnait qu'Hitler n'ait pas su faire le ménage à fond; ou puisque, après notre divorce, un autre sépharade a longtemps partagé sa vie. Je suis convaincu qu'elle ne s'était pas donné pour mission de s'occuper des derniers.


   
PLEURER DE RIRE. Directement, il s'agit, bien sûr, du phénomène des larmes qui coulent irrépressiblement lors des fous rires. Mais après tout, cette fidèle expression ne renvoie-t-elle pas à un étonnant phénomène? Et l'explication physiologique — il doit bien y en avoir une  — est-elle suffisante? Et surtout convaincante?
    En t
ous les cas, je la rapproche de la devise de Giordano Bruno: in tristitia hilaris, in hilaritas tristis: ce qui (me) rend triste (me) rend hilare, ce qui (me) rend hilare (me) rend triste. Enlever ou restituer les "me". Il arrive qu'un film drôle (et il doit l'être puisque le voisin de fauteuil rit, lui) je le trouve bête à pleurer. Ou bien je ris tout seul, bêtement. Ce n'est pas la règle, pourtant: en moi-même aussi, luttant entre l'ange et la bête, j'éprouve parfois la contradiction. Rire et pleurer ne m'aident donc pas à établir des distinctions objectives, à trancher nettement entre des émotions (encore que, souvent, je pleure davantage bonheur ou de rire, que je ne ris de douleur, ou bien ce sont encore des apparences), mais rire ou pleurer sont des raisons que je me donne sur l'instant pour persévérer dans l'existence, le visage provisoire de ma vie, de la vie que je poursuis. Comme Bruno, je danse d'un sentiment à l'autre, je ne sais où je suis, mais une certitude en attendant, je choisis de vivre, je ris ou je pleure ergo sum. Et dans sa mort imposée en 1600 sur la Place des Fleurs, tout autre que risible, je ne songerais pas à lui reprocher de n'avoir pas été alors fidèle à sa formule, de n'avoir pas ri aux éclats dans les flammes. Après tout, qu'en savons-nous? Nul de nous n'y était.

   
Dans un ordre d'idée voisin, avec tous mes contemporains, je dis d'un disque mal centré ou qui tourne irrégulièrement qu'il pleure. Ne pas pleurer, c'est une voix maîtresse d'elle-même et que n'infléchit aucun frein intempestif, c'est tourner rond, dérouler sans accroc le plan prévu de la mécanique. Mécanique par quoi les philosophes et les esthètes croient parfois expliquer le rire, en le plaquant par exemple sur le vivant, et du rire les lettrés analysent parfois ses mécanismes. Mais les techniciens et notre commun langage, qui savent plus intimement que les philosophes et les lettrés ce qu'est la mécanique, ont choisi: pour eux un disque ne rit jamais.


   
QUATORZE. Mon père a conféré à ce nombre un sens très particulier: il représentait pour lui l'indénombrable, ou en tout cas le très grand nombre. "Je te l'ai dit quatorze fois". Avec par exemple ici une nuance de "trop", d'exagération.
    Et pourtant: aujourd'hui encore, ce nombre est pour moi beaucoup plus que vingt, cent ou mille et sans doute même que quatorze mille. Quatorze: un son difficile à dire et à entendre, contourné, et que rien ne doit venir adoucir.


   
TERRASSE. J'ai appris à lire sur des textes qui chantaient les rêves que les enfants faisaient dans les greniers. Mais qu'était un grenier? Encore une de ces réalités qui nous manquaient, qui faisaient de nous des êtres incomplets. Ah! les beaux greniers de métropole, enregistreurs d'histoire et de générations, où on devait retrouver photos, boîtes, vêtements et surtout les secrets de famille. Jamais donc je ne les connaîtrais? Aujourd'hui, j'ai constitué mon grenier, au-dessus d'un appartement de location: il y a des confitures et des emballages, un banc, un agrandisseur dans une caisse. Et je n'ai plus jamais eu de terrasse.
   
La terrasse, c'était le dessus de l'immeuble. C'était un monde en général interdit, parce que les voisins du dernier étage se seraient plaints du bruit que nous aurions pu y faire: j'irai courir sur vos têtes. Mais parfois pourtant on en avait le droit. Immense et entièrement recouverte de carreaux de terre cuite rouge, brûlante sous le soleil, traversée par des cordes à linge (en fait du fil de fer) chargées souvent de draps blancs et secs en un quart d'heure, dans le claquement des voiles je dominais la ville, tout près de la ville arabe, plate au ras du sol, crevée par son minaret, et j'entendais le muezzin, au temps où il n'était pas encore remplacé par un haut-parleur. Debout dans le grand vent au milieu de cubes maçonnés et crépis, autant de cubes blancs que de familles, fermés par une porte de bois gris: c'étaient les "buanderies", un réduit où chacun possédait son lavoir qu'on appelait "la pile", et où sur un Primus, réchaud de cuivre à pétrole et à piston, bouillait l'eau bleue dans la lessiveuse à champignon. J'y montais surtout aux jours de lessive. Il y avait Rosine la Sicile l'analphabète et ses quatre filles. Ailleurs, j'ai essayé d'écrire pour elle. [Il s'agit du dernier chapitre de mon premier roman, D'Atlantique et d'Italie, que je transcrirai peut-être un jour sur ce site].


    TU VAS VOIR LES FESSES DU DIABLE.  Menace qui tombait lorsque je faisais des séances de grimaces devant le miroir: à force de me regarder et de déformer mon visage, je vais finir par voir autre chose que moi-même. Mais éprouver ma durée de ce côté du miroir, malgré les mauvais traitements que je lui faisais subir, n'était-ce pas justement un peu l'objectif de ces séances?
    Cette menace alternait avec une autre: "Si un courant d'air passe, tu resteras comme ça toute ta vie". Il ne s'agissait plus de voir, mais d'être. La liaison entre le diable et le courant d'air n'est certainement pas un phénomène isolé (Voir Djnoun). À l'appui de la menace venaient les exemples des "gueules cassées" qu'on rencontrait alors fréquemment dans la rue et pour qui on organisait des loteries et des tombolas: la guerre, et davantage encore la plus récente extermination, n'étaient en effet presque jamais évoquées pour elles-mêmes, mais toujours au détour d'occasions: constitution de stocks alimentaires "si la guerre revient, si ça recommence" par exemple.
    Si pourtant on voit le diable dans les miroirs, je ne crois pas qu'il y en ait en enfer, puisque la première transformation qu'on y subira sera d'avoir les yeux au sommet de la tête, pour ne plus voir que le ciel à jamais lointain, à jamais désiré et inaccessible, et de moi-même seulement les cheveux. Je suis sûr que toutes ces sornettes sont arrivées par nos voisins et compatriotes catholiques, tant ils sonnent incongru avec le reste de mes légendes.
   
Sérieusement, pourquoi, juifs ou chrétiens, le spectacle de son enfant faisant longuement des grimaces devant la glace nous est-il si difficilement supportable?

   
En tous cas, lorsque, beaucoup plus tard j'ai vu Orphée où Jean Cocteau avait fait des miroirs les portes de l'enfer, le film et le poète sont venus à ma rencontre, mais il ne m'ont pas surpris.


   
TU VEUX MA PHOTO? Question posée sur un ton et sur un air agressifs, à qui me regarde avec insistance. Veut-il un souvenir de moi? Veut-il me garder dans son cœur? Emporter de moi une fine pellicule qui me manquera à tout jamais? Par son truchement, veut-il sur moi jeter un sort? Peupler sa solitude et sa future retraite — ma délicate répartie lui rappelant ainsi à quels destins il est voué, auxquels il doit se préparer — où, sur le coin de son piano, elle irait rejoindre celle des visages qu'il aura croisés?
   
C'est un portrait (mes parents en vérité disaient plus volontiers: "Tu veux mon portrait?"), une photo d'identité: on nous tire le portrait. Mais une photo d'identité n'est pas une photo comme les autres: destinée aux Autorités, aux papiers, aux archives, elle laisse dans des endroits à jamais inconnus de moi un trace de moi, et n'importe qui pourra la regarder, la juger, l'emprunter, la déclasser ou la voler. Le double que j'en garde sur ma carte d'identité est censé servir à ce qu'on me reconnaisse lorsque je me présente dans un endroit public ou quand je signe un chèque. Pourtant, dès qu'elle est couchée et glacée sur son papier, elle est déjà une trace à jamais périmée, immobile, d'un visage que j'ai composé pour la circonstance devant une machine automatique, avec le sentiment intime de la corvée, et lorsque enfin  en quatre exemplaires elle tombe dans sa niche, avec son odeur amère d'hyposulfites, immanquablement elle n'a plus rien à voir avec celui que je veux et je crois paraître. Voilà pourtant ce que, pour dix ans, il faudra que je produise, à l'appui de mes dires.
   
En tous cas, ce que par cette expression je reproche à l'autre, c'est le péché de me voir, comme s'il lui fallait une autorisation pour qu'il me regarde (alors que je ne l'exige pas de la police). Mon visage a donc quelque chose à cacher. Le cadeau semble de toute façon empoisonné puisque, à une telle question, la réponse fuse ordinairement: "Je ne fais pas la collection des singes".


   
UN CHIEN REGARDE BIEN UN ÉVÊQUE. Réponse faussement patiente et ironique à qui me demande pourquoi je le regarde avec une telle insistance. Je reconnais ainsi l'humilité de ma position d'observateur, et combien intéressante et importante au contraire est la personne que je regarde. Mais tout  évêque  qu'il est, au grand jamais il n'aura de pouvoir sur les chiens. C'est leur privilège sans doute, puisque, apparemment, un homme ne pourrait sans insolence fixer l'évêque du regard.
   
Qu'on se figure un instant la scène: c'est la sortie de l'église, la place est chaude et la foule se presse. Dans un coin, là exactement où le trottoir s'arrondit, et offre la plus belle vue sur la place, là aussi où en même temps le regard de l'évêque ne pourra pas ne pas se poser lorsqu'il paraîtra tout à l'heure, un chien, mais un chien sans foi ni loi, un bâtard ordinaire pour faire bonne mesure, est écrasé de paresse, et le bout de son museau vient mourir sur le macadam. Il dort à moitié sans doute, jusqu'à ce que le remue-ménage le tire de sa torpeur: enfin l'évêque sort et l'extase vrombissante de la foule inquiète le chien. Plus aplati que jamais sur son trottoir, sa croupe formant à peine saillie et ses flancs haletants et secoués trahissant son agitation intérieure, il fixe l'évêque chamarré, sidéré, les prunelles écarquillées au plus haut sous l'arcade aux plis retombants. Ici, je m'en laisse complètement conter par cette utopie: l'évêque n'a plus d'yeux que pour ce regard éploré et intimidé qui le fixe, il sait trop bien que, pour ce chien, ses oripeaux n'ont guère de sens. L'évêque est nu. Normalement, si l'évêque était bon chrétien, ce regard devrait changer sa vie.

   
Et toi que je regarde, ne crains rien puisque au moins tu n'es pas encore évêque! De quel droit d'ailleurs pourrais-tu m'empêcher de te regarder? D'autant que je ne suis pas un chien non plus, et qui mon regard qui naïvement se laisse faire, se rassure et repose sur tous tes signes extérieurs ne devrait don pas être aussi dangereux.


   
VACHE. Sous sa forme dite familière, mais que tout le monde emploie très couramment, ce mot prend un sens qui vaut qu'on s'en étonne un instant. Il n'y a pas d'animal plus placide, et il entre avec sens dans l'expression "œil de vache", de celui qui regarde passer les trains par exemple, avec, il est vrai une légère allusion à la stupidité qui accompagne parfois un doux, un beau visage calme: il n'est pas de regard plus paisible, dans l'ombre et l'alourdissement de ses longs cils. Et pourtant "vache" veut dire féroce, sec, avec une nuance d'injustice parfois, puisque les écoliers éprouvent le besoin de préciser d'un professeur qu'il est vache, que c'est une vache, "vache mais juste". Tout ce que l'on peut invoquer comme caractéristiques secondaires de l'animal, qu'elle est capricieuse et qu'il faut faire attention à ses énervements, plus de peur que de sournoiserie, et qu'on utilise son ressort dans le Sud-Ouest dans des courses de vaches dites landaises, ne suffit pas en soi à gommer sa douceur et sa patience fondamentales.
   
La vache (toujours elle donne du lait, et l'expression "vache à lait" existe aussi pour désigner quelqu'un qu'on exploite inconsidérément, n'a pas, dans le sens qui nous intéresse, d'équivalent masculin: "Cet homme est vache, ce mec c'est une vraie vache". Quoi qu'il arrive, le mot reste au féminin. C'est donc dans son rapport à la femme qu'il faut retrouver la vigueur de cette expression et expliquer sa diffusion. Misogynie banale en somme?
   
Parfois on précise: "C'est une peau de vache", ce qui pourrait atténuer cette misogynie, puisque la peau de vache semble nous renvoyer à la solidité et à la cruauté du tambour, du ceinturon, du fouet, du lit de cuir, tous accessoires au nom masculin, dont notoirement et statistiquement les hommes sont pour l'instant davantage utilisateurs. C'est une personne d'autorité qui est généralement une peau de vache. Surtout sans doute un gradé dans l'armée: l'idée serait alors que son uniforme kaki ou sa robe treillis aux chamarrures de brousse, et ses sangles de cuir lui font comme une seconde peau ocellée, qui enveloppe tout ce dont durablement nous dépendons, jusque dans notre subsistance. Ne la verrait-on pas revenir alors, la misogynie de l'expression, si l'on admet que la domination masculine, y compris sous ses formes les plus guerrières, n'est faite que de la colère et du dépit de ne pouvoir sortir de notre dépendance vitale aux femmes, dont le premier visage, doux et paisible, lacté même s'il est stupide, est alimentaire?