1984. Prénom Marcel


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Maurice Darmon

Prénom Marcel
30 septembre 1984



    À la fin de l'été 1984, je terminais, à quarante ans sonnés, ma première lecture intégrale de La Recherche. Un tel événement ne pouvait alors à mes yeux se célébrer que par un texte de mon cru. Le relisant aujourd'hui, vingt-trois ans et deux autres lectures plus tard, j'aurais envie d'en modérer les coquetteries, mais son propos m'intéresse toujours. Étrange œuvre dont j'ai  constaté souvent autour de moi que, sauf Un amour de Swann, il était difficile de la lire et de l'aimer avant l'âge de quarante ans, mais qui a ce pouvoir de vous rendre quadragénaire à vie. Le bel âge? C'est en tout cas le bonheur qu'elle continue de me donner.



    Proust, c'est d'abord et surtout, presque seulement, un plaisir d'écrire qui se manifeste, qui engendre le plus souvent le plaisir de lire. Comme si, à tout instant et à tout propos, le pari était lancé, et presque toujours tenu, d'écrire et de rendre lisibles vingt, pourquoi pas cent pages? sur quoi que ce fût, et presque rien de préférence. Prendre ainsi forcément contact, faire et refaire connaissance avec la pure perle des mots, des phrases, de la grammaire en acte, ses tours et détours inattendus, avec le vivant dictionnaire, et retrouver le temps de s'interroger sur ce qui est lire, et le temps qu'on y passe, et celui qu'on y perd.

    Proust a cette intelligence, et d'autres encore, mais que Marcel est loin de lui! Souvent Marcel est fat, sot, cuistre, conformiste, très nettement misogyne, antisémite latent et parfois patent dans ses points de vue et jugements de narrateur, ou tout simplement raciste, jusque dans Le temps retrouvé: qu'un taxi ne s'arrête pas en maraude pendant le couvre-feu, la raison n'en sera pas que le chauffeur est un citoyen obéissant, mais que les taxis sont maintenant tous conduits par des nègres ou des levantins (III, 809)! Et ces belles qualités, il tâche de les faire oublier  par de vertueuses et continuelles protestations. Marcel généralise à tour de bras, réinterprète à tout instant le monde entier à la seule logique de ses dernières dérisoires expériences, disserte alors de façon sentencieuse, par phases et par phrases, ne résistant guère à aller là où l'entraîne une occasion purement verbale: schémas, grilles lieux communs, et, avec autant de conviction dix pages plus loin où le temps n'a pas toujours passé qui excuserait les sautes d'humeur, il enfile à nouveau d'autres lieux communs, symétriques, inverses ou contraires, pour en finir (III, 620) avec ce qui, pour le philosophe, ne peut être qu'un début, qu'une provocation:

    "Puis je cessai de songer à cette explication et je me disais combien il est difficile de savoir la vérité dans la vie."

    La belle découverte! D'autant que cette explication à laquelle il renonce ici, par exemple, en suit, en précède d'autres qui, comme presque toujours, sont  d'abord conformes aux intérêts de survie les plus immédiats d'un Marcel qui se meurt assez facilement, la réalisation du Grand  Dessein  étant toujours remise à plus tard. Impatience, interrogation du lecteur: la philosophie de Proust ira-t-elle enfin plus loin que celle de Marcel, ou bien  s'en tiendra-t-elle à cette philosophie proprement première?

    Et c'est au moment où il s'apprête à abandonner ce monde de conventions, de sentiments frelatés, faussement ressentis, ce monde de complaisance, que le livre aussi s'arrête, au bord de ce qu'enfin Proust pourrait écrire.

    Ou presque au bord, il est vrai, et ce "presque" change presque tout: dans la dernière partie, naît le sentiment du plein: Marcel a changé, ce n'est plus le même homme, mais le plein le fera se taire, comme si la vérité n'avait plus besoin de tant de mots. Dépassant le scepticisme, Marcel pose dans le salon des Guermantes (III, 868 sqq) les premières pierres d'une véritable philosophie débutante: il met en place des concepts, propose une méthode, esquisse une théorie et se situe dans une histoire. Inutile d'attendre la danse macabre chez madame de Guermantes pour se rendre compte que le Temps l'a bonifié, presque seul entre tous Il l'a sauvé, privilégié, comme si du Temps il était devenu le favori. Marcel va donc trouver la grâce lorsqu'il traite d'esthétique alors que, civilisations devenues mortelles, les mondes se défont, son monde et celui de tout le monde; une grâce telle d'ailleurs que, logiquement, Marcel laisse par moments sa place à Proust lui-même:

    "Dans ce livre où il n'y a pas un seul fait qui ne soit fictif, ou il n'y a pas un seul personnage "à clefs", où tout a été inventé pour les besoins de ma démonstration... (III, 846, souligné par nous).

    Clairement, mais vertigineusement en même temps. Qu'Albertine soit inventée, c'est déjà un aveu de taille, mais Marcel lui-même donc, sans paradoxe le plus inventé de tous! Dernière partie: Marcel ressent enfin une émotion simple et vraie, lorsque la mort de Saint-Loup vient mettre partiellement un terme à leur étrange amitié, la plus troublante sans doute mais que, par une dernière faiblesse ou une dernière illusion, il s'obstine à nommer un "chagrin lucide". Et il s'étonne de la peine de la Duchesse, alors que la sienne, enfin la sienne, détonne d'abord, tant la soudaineté de cette mort lui arrache des mots non ruminés: c'est justement tout ce début de philosophie et de vérité qui ouvre sur la fin du texte, sur la question du dernier mot, au bord apparent du Grand Dessein, qui existe, qui n'est que toute l'œuvre elle-même. Quant à ce mot "démonstration", il invite véritablement au rêve.

    Le piège de la dérision réussirait-il cette fois, et par exception miraculeuse, à ne pas se refermer trop tard sur le doigt, la plume même, du railleur? Le Temps est retrouvé, bien sûr, mais ce dernier mot est comme un tardif rachat, un repentir un peu d'agonisant. Ce sur quoi, lecteur, je me suis usé, battu, mesuré, ce ne sont pas ces promesses et cette fin lumineuse, mais bien ces trois mille pages sans un chapitre, sans une halte, sauf l'oasis romanesque logée au début, justement, lorsqu'il n'y a encore besoin d'aucun repos. Et la dernière partie voudrait considérer ces mille et mille pages au fond comme des billevesées, et son temps aussi du temps perdu.



    Proust satisferait-il à quelque masochisme en se projetant dans Marcel? Cette question ne vaut ni par son intention ni par son vocabulaire. Ce Marcel, qui ne nous excite pas, ne nous apprend rien, qui trop souvent n'est qu'un plâtras, qu'une resucée d'humanités, n'est pas le vrai problème. Au bord du Temps, Marcel devient peu à peu Proust, ou le redevient, puisque ce monde fictif et Marcel avec lui sont en fin mis en pièces. Marcel est transformé: il n'a enfin plus d'aventures. Un héros nommé Marcel. Pour autant, cette autocritique, cette autodestruction ne sont pas un plaidoyer pro domo, mais rayonnent d'un vibrant encouragement à créer: tous tant que nous sommes, nous en aurions donc les moyens, puisqu'au fond ce pauvre Marcel l'a pu. Proust ne veut-il pas surtout dire que, derrière la sorte d'aristocrate, il n'est que l'un de nous?
 


    Qui ne voit immédiatement le jeu de mots du titre? Temps perdu temps passé loin derrière à jamais, temps perdu temps gâché dans le mondain et l'inessentiel. Si le temps est seulement passé, alors je peux comprendre cette recherche pour le retrouver même si c'est aussi pour s'en purger, le désarmer, mais si c'est du temps gaspillé qu'il s'agit, pourquoi le rechercher? Pour ne trouver pour tout mystère que le fond de la vie n'est qu'un opaque jeu de mots? Est-ce pour cette philosophie première, presque boutiquière, qu'il faudrait avoir développé cette longue nostalgie, et qu'un lecteur devait avoir supporté, pris en patience aussi ces bavards déballages? Dans la réalité démasquée dès le premier mot de la première page du premier livre:"Longtemps", cette recherche est menée du point de vue de la fin, du point de vue de sa vérité. La recherche est en fait une reconstitution (ou est aussi reconstitué le sot et fat), celle d'un itinéraire jusqu'à son terme, la vérité, source à son tour de cette reconstitution, en cela aussi vérité première. Toutes mauvaises, toutes irritantes questions. Mal posées.

    Et si c'était un plus grand honneur au texte d'y voir le contraire d'une œuvre philosophique? Si on oubliait longtemps les parallèles fous et obligatoires entre La Recherche et les théories bergsoniennes de la mémoire? Si on y échappait, si on s'en évadait?  Ou si on pensait plutôt à L'Éthique, ou à la Phénoménologie de l'Esprit, odyssées philosophiques d'âmes en recherche aussi de leur vérité, avec leurs grandeurs et leurs émotions?

    Ou le contraire encore d'une œuvre de vérité psychologique ou, pire, d'éducation sentimentale? D'un recueil de maximes et de belles phrases pour l'édification de soi ou pour son simple usage privé ou mondain, qu'on recopierait sur son journal intime ou son pieux carnet, à supposer qu'ils existent? Des phrases, comme autant de bonnes pensées, des morceaux mieux formulés de ma vie propre, presque à portée de ce que je saurais écrire si je m'y mettais vraiment? Tentante absurdité de copier, d'écrire sa vie par procuration et, ici, absurdité d'autant plus éclatante que, pour sûr, poursuivant notre lecture, nous trouverions tôt ou tard la maxime inverse. Cas par cas, elle existe forcément.

    De ces tentations de désarmement qu'on éprouve devant ces bombes que sont les sommes, Le Capital, la Torah, les Évangiles, même si ce sont là des œuvres plus collectives. Mais surtout il n'y a vraiment que les athées et les non-marxistes pour voir dans ces monuments des livres de sagesse. Or nous lisons La Recherche en proustien et la foi n'est sans doute pas exactement sage. Évoquant Marx et, en passant, si message il y a dans La Recherche, il serait sans doute social, politique, historique pour tout dire, même si Proust voulait peut-être échapper à ces dimensions et vouer le Grand Dessein à plus d'universalité. Oui, La Recherche témoignerait assez bien de ce qu'une époque fait de ses élites: est-ce donc ainsi que les hommes vivent?

    Fermons cette parenthèse. L'unique au contraire de ce livre au bout du compte magnifique, son adresse infinie, résideraient dans son extraordinaire vide, dans son inconcevable gratuité. Les pages qui emportent si loin ne sont pas tant ni d'abord celles — Dieu sait s'il y en a! — où Marcel détaille ce qu'il pense, comment il pense, par où il pense, pourquoi il pense et ce qu'il pense de ce qu'il pense. Mais celles où, sans trop le vouloir,  Marcel — pas Proust évidemment, que nous soupçonnons d'exercer une certaine maîtrise sur son fictif personnage — Marcel donc se traque mais craque et se laisse surprendre, submerger par la sensation. Alors Marcel trouve les mots pour la mer, pour le visage et son profil, le corps d'une femme, trois filles sur la jetée, Venise terre promise (mais jamais au fond rien d'autre que ce lieu de tourisme, ou bien Venise la reine du Temps justement, sur elle donc rien à apprendre: Venise est belle évidemment, mais on le savait déjà). Des pages qui n'ont donc besoin de rien pour exister. Ou bien presque rien: comme ce Paris particulier de la Guerre, ses rues, son ciel, mais la guerre est là, c'est vrai, et elle n'est pas de lui.

    Et comme la mer ou la guerre ne sont que par elles-mêmes, un visage de femme lui aussi loin des mots, et Venise une émotion du temps qui se survit, et pas seulement un lieu pour voyages de noces et promenades en gondole où ne manque même pas le napolitain Sole mio, l'inexprimable de la sensation est le seul objectif possible pour l'artisan des mots. Comme tous ces riens-là, Marcel n'est peut-être pas davantage: un simple objet du monde sur lequel s'exerce l'écriture. Mais la mer, la guerre, le beau visage et Venise ne disent pas "Je", tandis que ce rien-là-Marcel se met cruellement en évidence:

    "Un prosecteur peut aussi bien étudier (les lois) de l'anatomie sur le corps d'un imbécile que sur celui d'un homme de talent" (III, 882, phrase clé de toute La Recherche?)

Marcel se donne pour quelque chose, se pousse et se sophistique. Mais en même temps, ce pour quoi il se présente: maître à penser, juge universel, modèle au moins d'introspection, génie de sa propre analyse, non, le piège est trop ouvertement tendu.

    Ce jeu des vérités produites et contre-produites finirait-il, à force, par dire quelque chose? Tout dire peut-il en arriver à dire tout? Une analyse — aujourd'hui banales hypothèses para-freudiennes — de quelques-uns des aspects du texte de Marcel: la nature de ses enchaînements, de ses comparaisons, et cet effort lui-même de dégagement du sens et de maîtrise, son existence et sa raison d'être, en dirait-elle davantage? Marcel nous entraîne-t-il dans son impasse où, malgré tout, Proust gît quelque peu avec sa philosophie première, sa philosophie-limite, son pas de philosophie, son esthétique seulement où le monde est spectacle? Marcel convaincra-t-il comme il se convainc et se persuade et se démontre, que les gens sont opaques et le monde pas moins, que tous les raisonnements et pas seulement les siens ne sont que des constructions intéressées, et parfois même d'égoïstes délires: "enfermé dans ma vie et me voyant du dedans" (III,969)?

    Toutes ces agitations de surface s'évanouissent devant une vraie question: pourquoi Proust déclenche-t-il l'envie d'écrire, plutôt que l'envie de peindre ou de faire du cinéma? L'envie d'écrire et pas seulement la terreur puisque ce qu'il montre d'abord, c'est que, une fois les paresses surmontées: paresses qui ne sont que terreur de soi, on peut écrire indéfiniment, sans idées, sans personnages et sans intrigues extraordinaires? Sans parler par exemple de cette culmination du mélodrame, avec l'ahurissant télégramme post mortem d'Albertine-Gilberte, que Proust envoie à Marcel, avec un génial retard, et qui n'a aucun autre effet que les fameux "besoins de sa démonstration"!  Comment parvient-il à convaincre que l'artiste en nous n'est pas à créer, mais seulement à découvrir? Proust notre frère, comment nous appelle-t-il à cette prestigieuse identification avec l'écrivain et non avec le héros, de qui, disant pourtant "Je", il marque toute sa distance? Comment porte-t-il à l'extériorisation plus qu'à la projection?

    À deux cents pages de la fin, est-on presque au terme de La Recherche? Clôt-on enfin une année entière de lecture, parfois laborieuse? Ou bien se découvre-t-on au bord de l'annulation de cet effort: rendant toutes idées inutiles, ces dernières pages font naître frustration, insatisfaction, en qu'elles parviennent à imposer la nécessité d'une rétro-lecture? Mais comme une seconde lecture n'est pas pour demain, il y a tout de même d'humaines limites! nous resterons quelque temps encore dans ce naïf et contrariant constat, le temps que les souvenirs et les événements, à moins qu'avec le temps ne s'y mêlent aussi de savantes gloses, retravaillent ensemble ce sentiment.

    Le centre de Recherches Kolb-Proust propose un ensemble important de documents et de ressources sur l'auteur.


© Photographie: Manhattania. Maurice Darmon, Washington Square, 2009, dans Images.