1980. Préhistoire


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Nos fictions, autour de
Ralentir Travaux


Maurice Darmon

Préhistoire
1980



   Préhistoire n'a pas pour but d'agencer ensemble des souvenirs. Il rêve surtout sur différents indices présents dans une tradition orale, largement romancée elle-même, qui l'occultent plus qu'ils ne l'éclairent. Destiné un temps à servir de dernier chapitre à un premier roman (toujours d'initiation comme chacun sait), il puise parfois ailleurs pour les besoins d'une continuité reconstituée dans d'autres réserves d'images et de sensations, tout à fait étrangères à son univers supposé, il ment, déguise, travestit ou détourne, mais jamais au point de compromettre l'honnêteté de l'entreprise. En réalité, au-delà du détail qui n'est que littérature, ce dont ces lignes tentent de témoigner, c'est de l'existence en chacun de nous d'une avant-vie, qui nous paraît à ce point receler l'essentiel de qui nous sommes qu'il est impossible d'éviter de la questionner. Mais nous savons que tout demeurera dans l'ombre.



    — Allons par là, Dominique. Et puis tu pars demain, c'est le moment. Raconte-moi enfin ton avant-vie.
   — Une partie de ce que je sais de Kairouan — tu devines que la ville sainte ne peut être que criblée d'innombrables mosquées — vient peut-être de ce goût obstiné, ni retenu ni explicable, de me plonger enfant dans le grand Larousse Illustré de 1922, sept tomes de cuir noir aux florales d'or:

A-Bello / Belloc-Ch / Ci-D / E-G / H-Meld / Mêle-Po / Pr-Z

entretenu à la cire, qui avait fortement voilé la bibliothèque familiale, surtout pleine de vaisselle et de draps. Mais l'essentiel, je le dois à ma mère qui y est née un matin de juin et y a passé son enfance. Est-elle encore la même?

    Une ville blanche, bruyante, aux maisons carrées et basses, des fenêtres aux ferrures ventrues et derrière, le noir;
    des toits ronds bourdonnants sous les terrasses carrelées des maisons européennes;
    des rues ici couvertes, là inondées continuellement de seaux d'eau sur les trottoirs par les commerçants et les habitants du plain-pied, aussitôt séchés par la chaleur;
    des échoppes débordantes de maroquineries et de cuivres, nasses molles et brillantes, entre les minces filets d'encens et les réchauds de terre cuite où le charbon de bois fait brûler le benjoin;
    des étals sur deux tréteaux, aux pyramides de meringues aux couleurs délavées, roses vertes et jaunes, que les enfants jouent à France ou Arabe (tu veux que le t'explique? c'était tout simplement un jeu de pile ou face) avec le marchand, et que parfois l'agent de police renverse d'un coup de pied;
    des vendeurs d'oublies, un coffre rond et rouge sur le dos, qu'ils posent pour actionner la roulette nickelée à lanière de cuir, ...
    — Partout la loterie, jusqu'au bout?
    —  ... des vendeurs d'eau, de thé, de pains de glace au pic, de lacets, des crieurs de journaux proposant les éditions du soir au pas de course, de refourgueurs de tickets de tram  au détail;
     — Il y a donc des trams à Kairouan?
    — ... le marchand de pétrole appelant les clients à la corne, assis sur la citerne de la charrette ornée du Pégase de la Mobil Oil, qui de ses cris gutturaux gouverne son cheval;
    des arabats tirées par l'âne empomponné, chargées de meubles et de matelas;
    des cireurs de six ans, parfois obligés d'aller rechercher leurs boîtes de cirage ou leur brosses au milieu de la rue parce qu'ils ont mécontenté un client;
    le danseur fou des rues, au masque de bois noir, longues castagnettes de ferraille dans les mains et clochettes fixées aux pieds, un immense plumeau sur la tête et des peaux de bêtes partout sur le corps, et c'est Boussa-Dyia le mangeur d'enfants;
    et l'odeur du safran;

    ou alors la ville est-elle devenue plus lisse, plus grise? Et des voitures américaines dévalent — klaxonnent-elles encore seulement? — les rues larges et asphaltées et les femmes ne laissent plus derrière elles l'odeur de leurs voiles blancs, l'odeur du propre repassé qu'on ne sent que dans le soleil, pour vivre de fait plus ouvertement.
    — On m'a dit qu'aujourd'hui les muezzins chantent dans des haut-parleurs.
    — Enfin, peut-être. En ce temps-là, ma mère y mangeait principalement du pain et des olives, arrosé d'huile piquante, et elle trouvait des scorpions dans son drap. Pour y remédier, elle mettait les pieds de son lit dans des assiettes ou des boîtes pleines d'eau, veillant à les remplir souvent parce que la chaleur les asséchait, elle dormait ainsi sur une sorte d'île.
    Son père aurait pu être poursuivi devant la loi pour bigamie, situation alors fréquente pour un musulman mais rigoureusement interdite — et juridiquement et religieusement — pour un juif, français de surcroît. Il avait un jour laissé là sa femme et ses quatre filles, était parti dans la capitale où il s'était essayé à de petits commerces de rues — vente de fruits secs aux passants, avant de séjourner à la Résidence Française  mais dans la cave comme cuisinier, où il y eut là une autre femme à épouser qu'il quitta lorsqu'il lui eut fait cinq ou sept rejetons, tenté sans doute par l'appel du baroud.
    Il revenait brusquement des pays les plus asiatiques réjouir sa fillette de Kairouan, les poches et les mains pleines d'amandes, pistaches ou arachides, pour repartir aussitôt des mois ou des années. Elle tenait de lui des origines qu'il disait autrichiennes — de Vienne disait-elle avec orgueil — mais que n'indiquait pas leur nom.
    Quand elle l'évoquait, elle ne manquait jamais de redire que sa grosse moustache lui conférait une très étrange beauté.
    Je l'imagine grand, sec, cuit par le soleil, des yeux noirs et profonds, des rides marquées, de pleines dents très blanches, un perpétuel éclat de rire derrière lequel il n'écoutait personne, happé par ce qui l'attendait immédiatement ensuite, pour toujours s'y en aller. Il est mort très naturellement de fatigue, un peu après la guerre. Il s'est sûrement penché sur mon berceau, on l'a dit.
  
    Après la guerre, ma grand-mère kairouanaise est venue s'installer chez sa fille aînée dans la capitale. Là, je l'ai un peu mieux connue, toujours malade dans sa petite chambre longue et étroite, fenêtre sur cour, peinte il y a très longtemps d'un bleu presque noir, au fond de l'appartement. Elle m'embrassait petitement  et l'odeur m'en était intolérable, une odeur de papier journal mouillé, malgré sa grande propreté qu'elle revendiquait comme la  luxueuse  fierté des pauvres. Elle demeurait silencieuse et immobile: elle ne parlait que cet arabe dialectal qu'on ne m'a jamais appris, assise sur le bord de son lit par une sorte d'égard à ses visiteurs, ne s'y recouchant qu'après leur départ. Toujours vêtue de l'ample pantalon blanc spahi, un blanc qui se prolongeait dans un chemisier simple à manches bouffantes sous un gilet chamarré et brodé de fils d'or. Toujours les mêmes vêtements, lumineux et sans un fil tiré, un foulard enserrait sa tête et se nouait par devant.
    Aller la voir n'était pas simple, se discutait. "Elle t'aime tant, la pauvre". Elle représentait pour moi une image de ma famille que confusément j'aurais alors voulu évacuer: misère, ignorance, silence, racines profondément noires et crépues, hontes enfantines petites et sans noms, tout ceci je peux le dire aujourd'hui. Mais vieille, elle maigrissait chaque jour davantage et sa peau presque noire collait de plus en plus, pommettes et mâchoires, tête de mort où vivaient des yeux de plus en plus acides et gris et où je voyais le muet reproche de ne pas venir plus souvent, ce que je préférais ne pas encourir.
    Un seul événement brisait le gel suspendu de ces visites. Il fallait sortir un instant de la chambre pour laisser à sa fille aînée — infirmière à l'hôpital militaire — le temps de sa piqûre. Jamais, pas une fois, ce n'avait été mis à profit pour s'en aller. La visite reprenait, identique, et durait jusqu'à son terme.
    Pendant deux ou trois nuits ma mère n'est pas rentrée coucher chez elle, chez sa belle-mère en réalité. Arrivée à une heure de l'après-midi, alors qu'on ne l'attendait plus et qu'on avait commencé à déjeuner sans elle, elle s'est assise à table. Aux questions de l'autre grand-mère, elle a eu un geste de la main: "Partie" a-t-elle dit dans un souffle. Elle s'est ensuite immédiatement relevée, est allée dans sa chambre, parce qu'elle ne pouvait rien avaler. C'est après que je l'ai su: elle était rentrée tard la nuit précédente sur l'insistance de sa belle-mère qui ne voulait pas que son fils...
    — Ton père?
    — ... oui, sa mère ne voulait pas qu'il reste seul trop longtemps. Aux premières heures du matin, ma mère l'avait retrouvée morte depuis des heures, et elle n'avait donc pu l'assister dans ses derniers instants. Tant et si bien qu'elle est morte aussi sans avoir pu me revoir — je craignais alors justement le caractère ultime de ces visites — et que je n'ai jamais connu d'elle que ce visage arrêté par l'étoffe et la naissance du cou, soulignée par deux ligaments saillants et tendus, dans l'échancrure du chemisier, et le silence glacé. Une tortue. Paradoxalement, c'est elle qu'on appelait la Nonna, elle qui n'avait rien d'italien. Et son prénom, à consonance arabe, je ne puis m'en souvenir.
    — Essaye tout de même...
    — S'il faut vraiment lui en donner un, alors s'impose celui de Rachel. Mais ce n'était pas le sien. Dieu Merci, l'autre versant est plus héroïque, plus européen, plus inséré dans la profonde Histoire.

    Lorsque, en 1492, les tribunaux de saint Dominique chassèrent les Juifs d'Espagne et du Portugal, certains partirent en Hollande pour y donner plus tard naissance à notre éloigné cousin Baruch Spinoza, dont le célibat solitaire dans les banlieues d'Amsterdam ma souvent fait tourner la tête. D'autres restèrent, après une conversion de surface, domestiques dans les familles aisées mais libérales, continuant leurs rituels clandestins dans les fonds des placards et les chambres à double paroi. Et la grande synagogue de Tunis s'emplissait le jour du Kippour de femmes qui avaient très simplement un croix d'or au cou pendue à la chaîne de leur étoile de David ou des Tables de la Loi, sans que personne ne songeât alors à leur reprocher leur âme double. D'autres enfin, et c'est d'eux qu'il s'agit, s'embarquèrent vers les côtes italiennes, s'installèrent dans le port de Livourne où, aujourd'hui encore à en croire l'annuaire des téléphones, des gens y vivent qui portent le même nom que nous. De là, ils accompagnèrent de leurs historiques compétences de gestionnaires et de fournisseurs les colonisateurs italiens et firent partie de cette riche et puissante communauté se recevant le mardi, se retrouvant à la Société Dante Alighieri et ne parlant strictement que toscan entre eux. Langue que je dis maternelle, bien que ma mère précisément n'en ait jamais compris un mot. Comme ils étaient juifs, on discutait un peu leur pleine appartenance à la communauté, mais les réticences s'estompèrent sans doute, au moins jusqu'au fascisme, puisqu'un de ces ancêtres parvint pour quelque temps à obtenir et à remplir, semble-t-il avec dignité, la charge de consul.

    C'est dans ce milieu fier et doré, préoccupé de la réussite des garçons que naquit Mémé, ma grand-mère paternelle, petite dernière d'une nombreuse famille soudée et unie. Comme ses sœurs, elle apprit le piano, et les opéras qu'il fallait retenir par cœur parce qu'ils étaient en location.
    — Elle a dû t'en raconter, des histoires de l'ancien temps!
    — Elle semblait n'en connaître que deux, qu'elle répétait sans cesse. Tu veux les entendre?
    La première est arrivée à son grand frère, médecin. Il fut réveillé en pleine nuit par un inconnu bien mis qui, sous la menace d'un couteau, le contraignit courtoisement à le suivre dans une calèche fermée et la tête couverte d'une cagoule. Quand on la lui enleva, il se trouva dans un de ces palais arabes, sans doute l'un de ceux dont au cours de mes promenades enfantines je n'avais vu que les portes à la trompeuse modestie, où il fut conduit auprès d'une femme en travail, dont la tête fut maintenue recouverte par des femmes elles-mêmes voilées. Il procéda à l'accouchement d'une petite fille, qu'il remit à l'inconnu (le seul à avoir montré son visage, ce qui prouverait le peu d'importance du père dans cette histoire ou au contraire sa totale impunité?), dut jurer le silence sur Dieu et sur l'honneur de sa profession, fut largement payé et ramené chez lui de la même façon. Il ne sut jamais rien de plus de cette aventure, ni moi non plus, malgré mes questions sur le mystère de cette naissance.
    La seconde concerne un autre de ses frères, avocat. Pendant toute la fête qui fut donnée à l'occasion de son mariage, une jeune femme en pleurs resta accoudée à la terrasse voisine et regarda le bal. On la savait amoureuse de l'avocat. On apprit le lendemain qu'elle avait été égorgée à la fin de la nuit par ses frères, qui n'avaient pas apprécié les circonstances d'un tel aveu.

    On montra un jour le dos d'un homme à ma grand-mère en lui précisant que c'était celui de son futur mari. De fait, il l'épousa avant d'aller faire la Grande Guerre dans l'armée italienne. Comme il en revint ouvertement sourd, il ne comprit pas qu'elle pût être pianiste. Il l'assortit donc de domestiques et retourna à son travail d'employé de la Lynham Petroleum. Mais la maison-mère était américaine et ne résista pas à la crise. Ils eurent deux enfants, l'un qui fut mon père, et une fille dont la naissance tardive et inespérée fut attribuée aux prières d'une dominicaine, fille dont je porte le nom, parce qu'elle est morte quand elle n'avait que quelque semaines. Sa mère ne put jamais m'appeler que "mon enfant" et me donna tous les surnoms possibles et impossibles, pour n'avoir pas à prononcer ce prénom qui lui occasionnait d'intarissables pleurs, quand, par accident, elle le rencontrait ailleurs, ou ne parvenait pas à le réfréner.

    Des années cinquante et des événements, me monte ce souvenir. Mémé, dont tout le monde s'accordait à dire qu'elle ne faisait jamais aucune faute d'orthographe et qu'elle parlait et écrivait un français impeccable, avait cette lancinante constatation:
    — Dans ma jeunesse, mon père avait une canne. Chaque fois qu'un Arabe le croisait, il baissait la tête en signe de soumission, et mon père lui donnait un petit coup de canne, protecteur, sur la nuque. Aujourd'hui, pour être servie chez l'épicier, — le djerbien, disait-elle — il me faut attendre qu'il ait fini d'écouter les directives du Néo-Destour. Une femme de mon âge.
    J'ai lu plus tard que, en d'autres temps que ceux de ma mère-grand, les Juifs, dits "Dhimmis": protégés, baissaient la tête pour recevoir le même simulacre de bastonnade dans les pays de l'empire ottoman.

    Nous sommes ensuite partis pour Marseille.

    Kairouan, Grenade, Livourne, Tunis, Tripoli, Alexandrie, Constantinople, Marseille. Notre mer. Lorsque, sur un écran de télévision par exemple, je vois l'image d'une mer, je sais sans jamais me tromper si c'est la Méditerranée, ou si je ne la connais pas. Son rythme de vagues, une grosse toutes les huit, sa façon à elle de battre ou de rester parfaitement étale au petit matin, son bleu propre de lavandière et tout à coup ses creux de dix mètres, ses routes côtières inondées et détruites, ses abats d'eau, et le mistral droit et violent, c'est le Golfe du Lion qui se généralise. Elle est mienne. Moi qui ne comprends rien aux marées, aux eaux vertes et froides, aux blockhaus glissant le long des dunes, aux dunes elles-mêmes, faut-il que ce soit là, si près de Royan, que je tombe?

Bordeaux, 1980.


    © Photographie: Maurice Darmon, Jérusalem, la vieille ville, tirée de Gens de là-bas, 2009.