APPENDICE 5 : LE MIRAGE INFORMATIQUE

Lettre ouverte aux responsables de l'Éducation Nationale

suite à l'article du Monde (15/02/2010)1 rapportant

les projets d'informatisation généralisée dans les établissements scolaires


Depuis quelques années, les décideurs de l'EN ont lancé l'école dans une course généralisée à la technologie. Bien entendu, absolument rien ni personne n'a démontré que les élèves apprenaient mieux ni ne réussissaient mieux leurs devoirs et examens grâce à l'informatique. En revanche, la pratique du copier-coller va bon train. Mais ce n'est qu'un aspect du problème.

Pour quoi l'informatisation ?

Eh bien, on se le demande... Cherchons donc :

  • Nécessité d'écouler des stocks de matériel électronique, l'EN devenant un gros client ?

  • Donner aux élèves l'impression d'apprendre en piochant des informations sur internet ou en jouant avec des logiciels ?

  • Donner aux élèves l'impression d'écrire de vrais textes joliment présentés en traitement de textes, quand ces productions, manuscrites, seraient médiocres ?

  • Corriger les fautes d'orthographe avec les correcteurs automatiques ?

  • Rendre interactif l'enseignement : il est évident que l'enseignement d'un prof devant une classe n'a absolument rien d'interactif ?

  • Faire par l'informatisation de l'apprentissage un jeu, une pratique ludique connectée (c'est le cas de le dire) aux enjeux de la vie sociale, domestique, professionnelle (future), etc. ?


Pourquoi l'informatisation ?

La course à l'informatisation a pris d'assaut une école qui n'est décidément plus pensée ni plus défendue, en tant que telle, par personne. Sinon, quelqu'un (au moins !), de l'EN, aurait fait l'effort de démontrer l'utilité de l'informatique pour l'enseignement scolaire. En 1999, MD Pierrelée propose de restructurer radicalement l'enseignement en France, supprimant les classes, détruisant le rôle traditionnel du professeur, généralisant l'informatique : il s'agit de changer la définition même de l'école, de l'apprentissage, de l'enseignant. On y arrive, peu à peu, voilà qui semble désormais tristement évident. On veut une tabula rasa sur laquelle on (im)pose maintenant l'ordinateur comme panacée pédagogique. Alors, répétons-le, que personne n'a jamais démontré que l'enseignement par ordinateur fonctionnait mieux que l'enseignement traditionnel pour lequel sont formés les professeurs durant leurs années universitaires. Les arguments qui révèlent que l'informatique n'a pas sa place dans l'école sont infinis, précisément parce que l'informatique n'est pas compatible avec la notion même d'école. Quand l'informatique aurait complètement rempli son office, il n'y aurait plus d'école à proprement parler.

Il y a dix ans, lors de la parution d'un ouvrage de MD Pierrelée qui fit date, les fameux Lurçat s'insurgeaient déjà contre ces idées informatophiles (nouvelle perversion sexuelle) : http://pagesperso-orange.fr/claude.rochet/ecole/docs/lurcat.pdf. Les idées qui y sont exposées pourraient elles-mêmes faire l'objet d'un ouvrage d'ampleur redéfinissant l'école face aux enjeux de la modernité technologique.

  • Quand les élèves auront appris à se servir de matériels et de logiciels actuels, ceux qui seront en vigueur à leur entrée réelle dans le monde du travail ne seront déjà plus du même type, étant donné le progrès perpétuel et des hardwares (matériels) et softwares (logiciels). On se demande donc à quoi servirait d'apprendre à les utiliser à l'école puisque de toutes façon les élèves devront réapprendre les nouveautés par eux-mêmes et s'adapter aux changements plus ou moins importants. Il est même possible que les principes d'utilisation acquis à l'école les freinent dans leur utilisation ultérieure de l'informatique, les bases assimilées en contexte d'apprentissage s'avérant peu ou prou invalides au moment où ils les mettront en pratique dans leur contexte professionnel !

  • Sanctuariser l'école par des portiques de détection, par l'encerclement policier, etc. ; puis la désanctuariser en l'ouvrant tout grand aux autoroutes anarchiques de l'information d'Internet. Il y a bien un moment où quelqu'un doté d'un minimum de cellules grises se rendra compte de l'incohérence absolue qui réside dans une telle schizophrénie, ou plutôt une double inconséquence : celle de la militarisation autoritaire des enceintes scolaires, et celle de l'ouverture démagogique à la cyber-jungle. Cette schizophrénie implique un ensemble de contradictions qui minent, sapent et détruisent la mission propre de l'école (par exemple celle de rendre le monde un peu plus cohérent)

  • Un parc informatique coûte extrêmement cher en investissement, en maintenance, et en formation pour les utilisateurs non directs (qui n'en ont pas une utilité, une rentabilité professionnelle réelle). Pendant qu'on achète des ordinateurs, des tableaux interactifs, des vidéo-projecteurs, on peine à embaucher quelques surveillants, et on supprime des postes pour faire des économies. Pourquoi ne pas investir plus dans l'humain plutôt que dans le technologique ? Un jour on se rendra compte que cette spéculation technologique a été une erreur d'investissement, un contre-sens éducatif : on éduque par l'humain et non par la machine.

  • Le statut du professeur en contexte informatisé est hautement problématique, pour le moins. L'informatique rapproche l'élève de l'information et de la communication comme actes de consultation par un médium d'image (écran d'ordinateur). Elle l'éloigne d'autant du professeur. Le matériel technologique est chargé d'une mission dont est, logiquement, d'autant déchargé le professeur. Le professeur enseigne et transmet, l'ordinateur informe et communique. Connaissance stable et transmission fiable sont remplacées par information diverse et communication flottante.

  • L'école est fondée sur l'autorité d'un savoir à enseigner, de la part d'un État responsable qui veut des citoyens instruits et raisonnés. Le passage de l'incarnation de l'autorité du maître à l'autorité mécanique (informatique comme machine) ou même virtuelle (Internet comme dématérialisation de l'information) de l'ordinateur (ou d'un autre matériel électronique) signifie un changement fondamental de paradigme. Le maître n'est plus porteur d'une légitimité de savoir, désormais confiée à l'immense capacité d'information des ordinateurs (p.e. logiciels encyclopédiques) et d'Internet (p.e. encyclopédies en ligne). Le maître n'est plus, non plus, chargé d'une mission d'explication ou de transmission de méthodes de réflexion, désormais négociée avec la puissance de communication des médias récents, notamment Internet. Au mieux, le statut du professeur sera une légitimité parmi tant d'autres trouvées dans le monde informatique ou numérique. Quel sera l'intérêt pour l'élève d'obéir au professeur et de lui reconnaître la moindre autorité sur lui, si le maître n'est qu'un pion noyé dans un océan technologique d'informations et de communications qui n'ont plus besoin de lui ?

  • L'écran change, le livre ne change pas. Le rapport de l'individu au manuel scolaire ou au livre, et même au journal papier, permettait une relation saine de stabilisation de la connaissance et de la réflexion sur un sujet. Par là, elle permettait une cohérence sereine sur laquelle pouvait se fonder l'esprit en formation des élèves pour construire méthodiquement leur perception raisonnée du monde. La base de l'apprentissage d'un élève, c'est l'acquisition de repères fixes, même s'ils ne sont fixes que momentanément ou conventionnellement. Le médium papier traditionnel permettait cette base. L'informatique change la donne : tout est changeant, mouvant, variable, supprimable, et rapide. Plus rien n'est permanent : ainsi le rôle du professeur est-il finalement nié, réfuté, détruit. Puisqu'il n'y a plus rien de permanent, puisque plus aucun substrat, plus aucun invariant réel n'est reconnu à l'enseignement disciplinaire du professeur (ce pour quoi il est formé à l'université et donc intellectuellement compétent)... le professeur n'est plus nécessaire aux maisons de formation (ne les appelons plus écoles) qui se préparent par l'informatisation généralisée.

  • Par quoi seront remplacés les professeurs, donc ? Car ils seront remplacés : il faut bien des agents assermentés qui cadreront les activités informatiques et électroniques des élèves et veilleront à ce que nos chères têtes multicolores ne vandalisent pas ni ne piratent le matériel fourni. Nul besoin d'être Einstein ni même Bill Gates pour le deviner : on voudra des animateurs, des formateurs, des agents scolaires, principalement informaticiens, secondairement pédagogues, et éventuellement (petite cerise sur le gâteau) ayant quelques connaissances disciplinaires et sans doute transdisciplinaires (puisque l'informatique remplace la connaissance disciplinaire, quelle utilité pour un professeur mono-disciplinaire ?).

  • On pourrait continuer longtemps ainsi, découvrant de nouvelles calamités impliquées dans l'informatisation de l'école. Mais on en développera une dernière qui nous tient à cœur, et qui est d'ailleurs à raison emblématique des enjeux cognitifs et culturels du problème : l'usage du correcteur orthographique. Il n'y aura plus d'erreur d'orthographe dans les textes qu'écriront les élèves. Cette idée fausse restera fausse : il y a toujours des cas où la machine ne comprend pas une orthographe tandis que l'esprit humain la conçoit très bien. Les élèves n'auront tout simplement plus besoin d'écrire correctement par eux-mêmes : si la machine les corrige, ils n'ont plus besoin de leur cerveau pour faire cet effort de critique, de ré-flexion, d'auto-correction qui est un des fondements de l'apprentissage scolaire. Les élèves, en outre, n'apprendront plus, par le fait, la cause, l'origine de l'orthographe, de la graphie des mots français. Ils écriront en mode SMS et l'ordinateur adaptera. Certes, l'élève verra là la différence, constatant que son langage barbare a été traduit en langue correcte par la machine. Mais ce rapport à la langue normée sera désormais totalement passif (voilà qui va à l'encontre de l'activité que totémisent les pédagogistes), faute d'un apprentissage mental des raisons historiques, linguistiques, culturelles, et logiques (grammaticales) de la graphie du lexique. L'élève perdra la notion de caractéristique identitaire du lexique français. Puisqu'on peut écrire n'importe comment, rien (ou de moins en moins de choses, pour le moins) ne permettra d'établir ni de cultiver l'identité de la langue française. L'idée donc d'identité française par la langue se perdra. Tout cela sans parler de la grammaire syntaxique qui n'est absolument pas corrigée par les correcteurs informatiques, et souffre chez les élèves d'erreurs de pensée et d'expression bien plus graves.

  • On répondra enfin à une objection probable : il restera des cours magistraux ou traditionnels, à côté d'activités informatiques, les deux types de cours seront complémentaires. Mes amis, un peu de bon sens permet de pressentir de manière certaine que (d'une manière ou d'une autre, à un moment ou à un autre) l'un dominera, aspirera, phagocytera finalement l'autre. Lequel, d'après vous, a cette capacité à tout s'agréger, tout remplacer, tout changer ? Il y a déjà des didacticiels (automatiques) qui remplaceront avantageusement le professeur dans chacune de ses tâches (ne lui laissant que des tâches comportementalistes : vérifier que les élèves utilisent bien les postes informatiques et ne font que cela). Puisque l'image, c'est mieux que le professeur, il y aura toujours possibilité d'inventer une fonctionnalité en image pour remplacer une fonction incarnée du professeur, jusqu'à disparition effective de ce dernier.

- Un professeur de lettres inquiet des dérives graves et inquiétantes de l'Éducation Nationale


MAJ Mai 2010 : Analyse du nouveau discours pro-TICE officiel: quand les inspections académiques pactisent avec le démon


Informatique à l'école : l'usine à décérébrer les enfants



En cette ère de société « d'information » et d'économie « de la connaissance » (l'inventeur de l'expression ne manquait pas d'ironie), l'informatique, conceptualisée explicitement par les cognitivistes technophiles comme une « prothèse cognitive », apparaît comme une nouvelle béquille de l'ignorance et de l'impéritie. Non pas que les esprits soient handicapés de nature, mais que l'usage pédagogique d'une telle prothèse technologique immanquablement atrophiera certaines fonctionnalités (notamment mentales) ainsi mécanisées. Interactivité : un nouveau mot d'ordre, qui s'impose comme si la notion qu'il portait était  totalement absente du modèle éducatif classique - on redécouvre l'eau chaude. Mais justement, avec l'informatique, l'élève sera d'autant plus en interactivité avec la machine, qu'il le sera moins avec le professeur. Le maître va devenir un contremaitre, dans école transformée en usine de l'éducation informatisée. En effet, l'informatique est aisément conçue comme l'outil idéal de l'autodidacte, surtout avec Internet. De là à l'inutilité de la voix professorale, il n'y a qu'un pas : non plus de maitre, de professeur ni d'enseignant, on veut, le cas échéant, un service d'information ad hoc pour pailler de temps en temps le manque de cohérence d'internet. Précisons donc que nous soutenons qu'il faut combattre, non l'informatique en elle-même, ce qui serait absurde, mais son utilisation pédagogique, notamment dans le domaine des disciplines humanistes, non techniques.


Résistance !

Si elle est irrépressible et inéluctable, pourquoi résister à l'informatisation ? Notons déjà que ce n'est pas parce qu'une tendance politico-sociale semble irrépressible et inéluctable qu'il faut forcément capituler devant elle. Les fascismes du XXe siècle étaient soutenus par cette même mentalité de la collaboration, ou de la capitulation rampante à la tendance du système (fasciste), à ce courant dominant, à cette vague montante. Nul chantage ne nous sera donc imposé que nous ne renverrions à cette vérité historique.


L'informatique face au  livre

Le livre doit être défendu en soi et n'est justement pas, comme l'ordinateur, un simple moyen, un simple médium : l'écrit était une entéléchie humaine, entéléchie de l'humain, c'est à dire un accomplissement parfait de l'homme, un représentant parachevé de la civilisation, de l'art, de la pensée. Rien ne dépasse un livre, peut-être pas même un autre livre. Tandis que l'informatique est par nature un constant dépassement, et un vertige de changement et d'obsolescence. Ce n'est pas l'écrit qui est remis en cause par l'informatisation, personne ne le prétend. Il est donc inutile de s'insurger contre une opinion que personne ne soutient. C'est une conception stable et matérielle de l'écrit qui est remise en cause. Le livre était un accomplissement de la pensée, ce que n'est pas l'informatique qui est et n'est qu'outil, moyen, médium. Le livre n'était pas, n'était jamais, et n'a jamais été un gadget.

Ce qui différencie encore le livre de l'informatique (le progrès de l'imprimerie du progrès numérique), c'est que ce sont ceux qui maîtrisaient le mieux la pensée pré-imprimerie qui ont saisi ce médium pour l'accomplir (réforme, humanisme, etc.). La transition était elle-même un progrès pour tout ceux qui représentaient le fer de lance de la culture. Le numérique implique, au contraire, une population qui a abandonné la culture précédente : le numérique n'est absolument pas en lui-même un progrès de l'esprit humain, de la culture humaine. Il n'est décidément que pur outil, pur instrument. La révolution numérique n'est pas accomplissement médiologique d'acquis culturels, mais fuite en avant technologique et raffinement dans l'immédiateté diverse et divertissante du (multi)média .

Le livre imprimé était réellement un accomplissement nécessaire de l'humain en tant qu'il puisse diffuser par le médium matériel reproductible une pensée abstraite, un langage, un discours, un contenu de réflexion ou de représentation visuelle. Le numérique n'ajoute que l'immédiat, le multiple, et le changeant (le multimédia), mais en réalité n'apporte rien de nouveau en essence. Le passage à l'imprimerie est beaucoup plus essentiel au progrès culturel que la révolution numérique.

A l'invention de l'imprimerie, restait encore la distinction entre écriture manuelle et livre imprimé : écrire n'était pas la même chose qu'imprimer. Internet est en revanche le mélange anarchique par essence des écrits de toutes sortes - parce que fondamentalement interactif, il implique l'indifférenciation des écrits de skyblog avec des articles de sites de grands journaux, et même l'équivalence de l'image animée face à l'écrit, de Youtube face au Monde... L 'imprimerie apparaît comme un progrès, un outil fondamental d'éducation, d'instruction publique : l'usage d'un même livre, d'un même manuel pour tous les futurs citoyens, légitime la reproduction imprimée, et commode, du même ouvrage. Internet n'est pas nécessaire au delà : il n'est visiblement pas un outil d'éducation, car il est si intrinsèquement anarchique que pour l'utiliser, il faut pour le moins avoir terminé son éducation et disposer de repères épistémologiques et moraux autonomes, et bien solides. Ce n'est d'ailleurs pas parce qu'un outil est partout dans la société, et possède une puissance inouïe qu'il est digne d'être intégré à l'éducation. Le laser ou le cyclotron sont des inventions extraordinaires par leurs potentialités et leur valeur scientifique, intellectuelle, culturelle, et économique : faut-il pour autant les intégrer à l'école publique ? Si la télévision ou la radio sont partout, a-t-on pour autant décidé de passer à une éducation audiovisuelle ? Il en va de même pour l'informatique !


Informatique et École

La question du rapport entre les technologies récentes et l'école est somme toute très simple :

    1- les nouveaux médias apportent-ils, en soi, une amélioration substantielle à l'apprentissage des élèves ? NON.

    2- Les nouveaux médias sont-ils eux-mêmes nécessaires à un professeur pour faire cours en classe ? NON.

    3- Pour quelles raisons valables faudrait-il importer ou laisser entrer les nouveaux médias dans l'école ? Réduction rigoureuse faite des deux questions précédentes, il s'avère qu'aucune raison valable, valide, solide ne soutient l'informatisation des écoles.

    Le modèle d'apprentissage scolaire par des méthodes traditionnelles d'écriture manuelle de l'élève, depuis la dictée du primaire jusqu'à la dissertation de philosophie de terminale, va s'avérer irremplaçable. C'est une certitude qui sera reconnue un jour ou l'autre, s'il reste des gens exerçant une pensée autonome. L'informatisation possible des écoles, si ni votre serviteur, ni personne d'autre ne parvient à l'empêcher, nécessitera de toute manière, ne serait-ce que pour fonctionner en pratique, une réglementation stricte de l'usage des nouvelles technologies dans les établissements, de telle manière qu'une moralisation austère devra s'imposer pour ne pas ouvrir grand les portes à l'anarchie envahissante des réseaux. Or, les élèves ne verront pas l'intérêt d'utiliser ces technologies s'ils ne peuvent pas exploiter ces réseaux anarchiques à l'intérieur de l'école, d'autant que l'utilisation de ces technologies impliquera une réglementation et une moralisation (netiquette, respect de la vie privée d'autrui, etc.) qui leur deviennent étrangère parce qu'aucune école classique justement ne leur aura jamais appris. Et ce n'est pas l'usage des nouvelles technologies qui le leur apprendra. L'usage du téléphone portable et des lecteurs MP3 est actuellement déjà extrêmement problématique, car le professeur ne peut pas physiquement vérifier que tous les élèves ont bien rangé et éteint leurs matériels électroniques : une jeune fille aux longs cheveux peut très bien écouter un lecteur MP3 en plein cours en cachant ses oreilles ; on peut encore utiliser facilement un téléphone portable derrière une trousse ou un livre, et les professeurs ne sont pas des cerbères ni des argus.


Accepterez-vous cette robotisation de l'humain ?

L'informatisation et la numérisation des écoles est la préface à une robotisation de l'être humain, une mécanisation de la conscience, une externalisation de sa culture, une déportation de ses connaissances en dehors de son esprit, une désautonomisation, c'est à dire un asservissement.

Le livre était support d'apprentissage (ce qui y est divertissement est d'abord apprentissage), l'internet est avant tout conçu comme support de divertissement ou de travail (ce qui y est apprentissage y est d'abord divertissement). Toute activité numérique tend à ces deux aspects, alors que l'éducation ne doit ni verser dans le divertissement ludique ou jouissif, ni constituer une tâche productive d'un travailleur autonome et formé.

L'autorité est indispensable à toute école. Par l'informatique, l'autorité du savoir incarné par le professeur est remplacée par l'autorité de l'objet médiateur : le (multi)média, l'outil informatique. L'autorité glisse immanquablement depuis le sujet humain, jusqu'à l'objet mécanique. Un paradigme de la médiation incarnée est remplacé par celui du médium désincarné et dématérialisé, un modèle d'apprentissage de l'humain par l'humain est remplacé par la formation technologique de l'humain par la machine. Le maître ne peut subsister qu'en tant que gardien des machines, et les élèves deviennent des machinistes d'un nouveau théâtre d'une éducation dont ils ne sont plus vraiment les acteurs, mais les ouvriers.

L'invasion de la classe par l'informatique véhicule nécessairement un nouveau rapport au savoir : ce n'est plus le professeur qui sait et qui enseigne, mais la machine. L'école impliquant une reproduction culturelle de la pensée perdurable, ce n'est plus l'humain le modèle de développement épistémologique et cognitif à imiter, mais la machine. L'élève n'est plus dans une tension du devenir (comme le) maître, mais du devenir (comme la) machine. La comparaison avec l'essor de imprimerie n'est toujours pas pertinente car l'ordinateur ne remplace pas le livre, mais le professeur lui-même. Par ailleurs le livre était support de pensée humaine ; l'ordinateur est en revanche une machine pensante qui, elle, tend expressément à remplacer les fonctionnalités mêmes de pensée humaine. En dépit de ses nombreuses potentialités artistiques, communicationnelles, informationnelles, éditoriales, etc., on ne doit en effet pas oublier, et il est irréfutable, que l'ordinateur est une machine. L'invasion de l'école par la machine présage mal de l'avenir de l'humain en tant que tel, car elle favorise l'effacement de la frontière entre pensée humaine autonome et productive, et machine-outil sans réflexivité propre. C'est extrêmement grave.

Quand une classe d'élève écoutait l'enseignement d'un professeur, les individus élèves étaient tous rivés sur la même « chose », tout en la percevant différemment : l'enseignement du professeur est d'autant plus unique (quasi dogmatique) qu'il est riche et qu'on peut se l'approprier d'une infinité de manières, de par les potentialités humaines infinies d'un enseignement proprement humaniste. L'enseignement de base, par un unique professeur, à une classe de nombreux élèves rendait donc possible l'appropriation individuelle (donc diverse et différente) d'un même savoir unificateur.

Le numérique inverse le dispositif : il s'agit de se river, se concentrer sur des objets différents, des choses différentes2, mais pour une appropriation de compétences identiques. Les élèves sont donc individualisés dans leur objet d'apprentissage, mais uniformisés, formatés (terme informatique) dans la même appropriation technique. Les élèves ne sont plus unis par un savoir, un contenu, une réalité, une vérité communicable et donc partie prenante d'un pacte social humaniste, d'une civilisation scientifique, mais par un taylorisme éducatif, un travail à la chaîne, les outils étant ici les ordinateurs, et la production étant celle d'une formation technologique virtualisée.


Informatisation et médiation culturelle, éducative, intellectuelle

Le numérique s'appuie sur un rapport immédiat à la vérité. Or la vérité ne se montre pas par des images immédiates, elle se construit par des mots, elle s'élabore par l'intermédiaire des signes, elle mûrit lentement dans le travail minutieux et réflexif de la pensée verbalisée. Le numérique multimédia fait de tout une image, il se base sur la transformation, la transfiguration numérique de tout en image, figure, icône, tableau ou fenêtre. La triple dimension complexe (signifiant-signifié-référent) du signe textuel, manuscrit, ou livresque, est remplacée par la double dimension purement visuelle de l'image sur l'écran. Même le signe littéraire devient une image sur un écran. L'image informatique sur l'écran représente l'illusion de la vérité évidente, immédiatement accessible, précisément parce que l'ordinateur est multimédia et multisource d'informations, rendant tout autre média(tion) inutile, superfétatoire. Ce multimédia siphonne les autres médias (c'est sa vocation) et les rend caducs en tant que médias, les détruits, ou prépare leur ruine. Le professeur étant le médium central de l'école, si l'ordinateur commence à endosser ce rôle, étant donné les progrès technologiques, rien n'empêchera l'ordinateur multimédia de remplacer ensuite l'ensemble de fonctions médiatrices du professeur (idem pour les autres éducateurs dans leur fonction médiatrice), c'est à dire l'essence de son statut et de sa mission, le sens et l'intérêt de son métier.

Le numérique multimédia remplace une relation

    [classe] – [professeur] – [livre ou manuel ou texte ou savoir structuré]

    par une disposition

    [élève] – [ordinateur : savoir infini non structuré, et savoir-faire mécanisés] – [professeur]

    Le signe (graphique) perd alors lui-même de sa matérialité, et avec elle, la responsabilisation concrète, pratique, réelle, que les exercices scolaires traditionnels impliquaient. La relation au savoir perd de sa matérialité, de sa réalité, puisqu'utiliser le numérique, c'est virtualiser l'apprentissage. L'élève n'est plus confronté à l'application concrète de son savoir par des exercices « réels » manuscrits. De la virtualisation à la fiction d'apprentissage, il n'y a qu'un pas. Autrement dit, si apprendre c'est surfer sur les sphères virtuelles, tout le monde saura aisément faire semblant d'apprendre ; et le prof fera semblant d'enseigner ce qu'il n'enseigne de toute façon plus. Le savoir lui-même deviendra virtualité externe en soi au cerveau propre de l'élève. L'informatisation représente une externalisation mécanique des fonctions tant mentales (autonomie de l'esprit de l'élève) que pratiques (application autonome par l'élève des méthodes dans la réalité concrète) de l'écriture, de la pensée, de l'apprentissage. Toute notion de responsabilité intellectuelle et pratique, de plus, se dissipe dans les fonctionnalités virtuelles du multimédia. Vous voyez là tout ce qui fait l'essence de l'apprentissage scolaire, de l'enseignement disciplinaire, de l'élévation à la culture humaine, sapé, détruit, ruiné, anéanti.

    L'informatique et le numérique, par leurs potentialités (multi)médiatiques, rendent l'accès à l'information et à la communication de moins en moins médiates, de plus en plus immédiates. Chez des enfants et des adolescents, le risque est évident de transformer, par l'informatisation et la numérisation, l'apprentissage rationnel en un rapport magique à la réalité, où les désirs seraient immédiatement assouvis. Que ce soit des désirs d'apprendre ou des désirs de jouir, d'amusement, de divertissement, la facilité médiatique (médiologique) est néfaste au développement des résiliences intellectuelles, c'est à dire des progrès mentaux qu'implique et que stimule un « problème », au sens étymologique ou au sens figuré : en effet, le multimédia, l'informatique et le numérique sont des moyens d'évitement du problème de la médiation, par la mise en relation immédiate de l'être pensant avec la chose désirée ou recherchée. Ainsi, quoi qu'on en dise, l'informatique fonctionnerait, dans les mains d'un enfant ou d'un adolescent, et même en contexte scolaire, selon un paradigme de la jouissance et du pouvoir magiques. Ce qui constitue une régression manifeste par rapport aux progrès de l'esprit scientifique et même de la méthode expérimentale, qui sous-tend pourtant les idéologies du progrès développées dès le XVIIe siècle, et principalement au XIXe siècle, sous l'ère de la révolution industrielle, et qui ont conduit à l'idéologie constructiviste (le réformisme pédagogique).


Éducation informatique vs éducation classique et par les classiques

Les classiques sont les pédagogues de la pensée. Renier les classiques, le classicisme scolaire ou la notion de canon classique, c'est tuer la pédagogie vraie. On voudra aujourd'hui affubler le constructivisme d'une batterie technologique informatique comme prothèse didactique à la place d'un classicisme dont on aura amputé l'école, et faire de cette technologie le nouveau pédagogue de nos nouvelles générations, faire de l'informatisation le Messie de l'évangile constructiviste. Le classique enseigne à de jeunes humains, humainement, les humanités. L'informatisation va former de jeunes ouvriers (peut être virtuels, mais ouvriers), par la machine, à des compétences usuelles.

Le discours est l'expression formalisée et rationalisée de la pensée humaine. L'informatique balaie ces fondamentaux éducatifs : il ne s'agit plus de discours mais de document virtuel, il ne s'agit plus de penser, mais d'organiser un fonctionnement technique. Au lire et à l'écrire, on va substituer le voir, le naviguer, le survoler, le « surfer » et le « copier-coller », plus ou moins sophistiqué.

Platon voulait des géomètres, pas des ouvriers : des concepteurs de symbole et non des manipulateurs de médias. Nous nous dirigeons donc vers une prolétarisation de la pensée par la machine virtualisante, par le multimédia numérique on fait un multi-ouvrier virtuel, et non pas un citoyen pensant réellement. Conséquences : paupérisation intellectuelle, malthusianisme culturel. Il s'agira de fournir à la population pauvre le moins de culture possible, et de réduire ses capacités de nuisance, d'étouffer ses potentialités de révolte culturelle, de neutraliser son influence politico-économique. C'est un monde terriblement orwellien qui nous attend.


Poursuivre la réflexion théorique sur les NTIC, la société technicienne, le modernisme technologique :

Auteurs :

- Jacques Ellul et sa réflexion sur la "société technicienne"

- Guy Debord et son analyse de la "société de spectacle"

- Jean Baudrillard et son concept de "disparition de la réalité".


Webographie :

La perspective d'un professeur de mathématiques : http://www.sauv.net/nticd.htm

Un efficace examen critique de l'informatisation institutionnelle et administrative de l'Éducation Nationale, par un prof de philo et un prof de SES : http://skhole.fr/construire-l-%C3%A9cole-transparente-par-philippe-danino-et-christian-laval

Comment notre société occidentale chrétienne est devenue technicienne par perversion, un regard d'Ivan Illich :

http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Technique--Hommage_a_Jacques_Ellul_par_Ivan_Illich

"Vivre ou fonctionner ?", par J. Dufresne : comment l'homme moderne doit-il résister à la robotisation, au fonctionnalisme, à l'utilitarisme ?
http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Vie--Vivre_ou_fonctionner_par_Jacques_Dufresne

http://claude.rochet.pagesperso-orange.fr/ecole/educntic.html#ntic

Sur ce site, vous verrez l'idéologie mondialiste se déployer de manière exemplaire dans la défense d'un univers scolaire parfaitement mécanisé, technologisé et orwellien ; la marchandisation de l'éducation et du savoir est alors patente et avouée (ce sont des vendeurs de logiciels qui apprennent aux profs à faire leurs cours...) :  http://www.planete-plus-intelligente.lemonde.fr/



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2 Les écrans permettent la représentation de ce que veut l'élève-individu qui se construit lui-même son propre savoir; l'informatique vise in fine à faire correspondre une image pour un élève ; le TNI, en revanche, peut d'une certaine manière être assimilé à un paradigme classique d'éducation professorale




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