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Amirouche: Un Homme, un Héros

publié le 18 déc. 2011 23:46 par Yusf Hebib

Vouloir salir nos héros à tout prix révèle la misère de l’esprit

Par Ouali Aït-Ahmed, ancien officier de l’ALN


Dans ses livraisons du mardi et mercredi 6 et 7 décembre, Le Soir d’Algérie a publié deux articles signés de Mohamed Maarfia et de Chérif Mehdi. Si le second a fait preuve d’une remarquable clarté et d’une logique quasi-parfaite dans ses révélations, bien que des zones d’ombre, notamment la part de responsabilité de Ahmed Ben Bella, alors président de la République, dans l’opération honteuse et avilissante d’exhumation, réinhumation et séquestration «à la sauvette» des corps de deux héros nationaux Si Amirouche et Si El-Houas, le premier – Mohamed Maarfia — par contre, s’est fourvoyé dans des spéculations aussi mensongères que grotesques et des contre-vérités flagrantes et indignes, d’autant plus qu’il se prétend avoir été membre du secrétariat du PC de la Wilaya I historique. 
Aussi, devant toutes ses supputations et insanités qui ne font que salir sa personne, et par devoir de mémoire, je ne saurai me calmer et remettre mes nerfs en place, il m’est agréable de porter haut ma voix, par le biais du même quotidien, afin de mettre les points sur les «i» (s) et apporter des éclairages à certains points dont l’auteur, par malhonnêteté intellectuelle ou tout simplement par méconnaissance, ne fait que transposer la sphère politique politicienne sur le champ historique. La première distorsion et la plus niaise est relative à la contradiction se rapportant à l’objet du départ des deux héros vers la Tunisie : d’un côté, il souligne que le chef de la Wilaya III historique y était convoqué pour rendre compte de «la bleuïte», de l’autre, il dit que les «3B» s'étaient mis à serrer les rangs dès qu’il y avait menace sur leur pouvoir, de la part des deux colonels. Cette contradiction démontre, à elle seule, que l’article n’est rédigé que pour brouiller davantage la voie menant à l’écriture de l’histoire de notre pays dont nos jeunes générations ont aussi soif que faim. Ce n’est pas en falsifiant l’histoire qu’on bâtit et consolide les assises d’un pays. Ce n’est pas en détruisant ses repères qu’on le développe et le fait avancer vers un avenir radieux. Ayant crapahuté dans le maquis, par les monts et les vaux, ayant géré des PC du secteur à la Wilaya, en passant par la région et la zone, je suis à même de connaître bon nombre de secrets relatifs à la guerre de libération et plus particulièrement de la Wilaya III historique. A ce titre, je dirai à l’auteur de l’article que «la bleuïte» a connu sa fin le 12 octobre 1958, lors du grand rassemblement présidé par le colonel Si Amirouche, à Alma-Tagma (Zekri). C'était là qu’il nous a affirmé qu’aucun, aussi gradé soit-il, n’a le droit de traiter de traîtres ceux qui ont été happés par l’opération «ce sont des chouhada au même titre que ceux tombés sous les projectiles de l’ennemi», conclutil. L’opération «bleuïte» était close à cette date, comment pourrait-elle être inscrite à l’ordre du jour de la réunion des colonels de l’intérieur à Ouled- Askeur (Taher) ? Donc, affirmer que le colonel de la Wilaya III voulait attirer l’attention de ses pairs sur une probable et pareille opération dans les parties du territoire qu’ils dirigeaient, relève de la volonté de salir un héros des plus légendaires et des plus aimés de ses troupes. La vérité est tout autre. Les wilayates de l’intérieur étaient privées d’armement et surtout de munitions. Le dernier convoi, pour la III, remontait déjà au début de l’année 1958. Cette privation continuera jusqu’au 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu entre l’ALN (Armé de libération nationale) et l’armée française. Les convois d’acheminement d’armes et de munitions partis de l’intérieur n’étaient jamais «revenus bredouilles» comme le souligne Mohamed Maarfia. Et pourtant, il le sait bien, lui qui était dans une wilaya-tampon avec la Tunisie. Il peut bien savoir que ceux qui pouvaient franchir les barrages électrifiés étaient retenus aux frontières par l’Etat-major. Pour les autres, ils étaient décimés par les messalistes ou l’armée française. Qui ne se souvient des batailles mémorables de Annaba, menées par Hidouche et ses 50 hommes, ou de Souk-Ahras ? Ayant pris conscience de cette forme d’abandon, le colonel Si Amirouche et ses pairs voulaient se concerter dans le Nord constantinois, plus exactement à Ouled-Askeur (Taher) et ce, en l’absence machiavéliquement calculée du colonel Si Ali Kafi, car on n’a pas idée d’offrir sa maison pour une réunion et s’abstenir d’y prendre part. C’est ainsi que procède la chauvesouris : la nuit, elle est oiseau, le jour, elle redevient souris. Les travaux terminés, les chefs des wilayates de l’intérieur avaient chargé Si Amirouche et Si El-Houas de la Wilaya VI de se rendre en Tunisie pour secouer quelque peu le cocotier. D’ailleurs, sur le chemin du retour, les colonels Si M’hamed Bouguerra (Wilaya IV) et Si Amirouche ont échappé de justesse à la bataille du 6 janvier 1959, à Aït-Yahya-Moussa (Draâ-El-Mizan) qui a duré toute une journée, avec plusieurs unités de la zone 4 (W.III) et un bataillon de la Wilaya IV qui accompagnait les commandants Si Omar Oussedik et Si Azeddine. Nous avons eu 394 moudjahidine tombés au champ d’honneur, dont 385 crânes ont été retrouvés à l’indépendance. Du côté de l’armée ennemie, les pertes étaient sévères, y compris le sinistre capitaine Grazziani connu pour les tortures et sévices qu’il faisait subir aux militants, lors de la bataille d’Alger. Laissons là le récit, pour le reprendre plus loin et revenons à un mensonge aussi grossier que diffamatoire de l’auteur, sur le commandant si Ahcène Mahiouz. Dans son article, Mohammed Maarfia souligne que Si Ahcène Mahiouz a été parachuté par l’armée allemande, avec un autre, du côté du Constantinois, lors de la Seconde Guerre mondiale. Il continue pour dire qu’après interception des deux hommes par l’armée française, le deuxième a été décapité et Si Ahcène Mahiouz relâché, insinuant par là qu’il était agent des services secrets français. Quelle honte et quelle horreur ! On ne doit pas se hasarder, lorsque l’on ignore un fait historique. Tout cela pour dire que, si l’armée française a quadrillé de punaises sa carte de la Wilaya III historique, Si Ahcène Mahiouz n’en était pas étranger, d’autant plus qu’il était l’homme de confiance du colonel Si Amirouche. Certes, si Ahcène Mahiouz avait rejoint les «SS» allemands, lors de la Seconde Guerre mondiale, mu par la règle «l’ennemi de mon ennemi est mon ami». Mais il n’a jamais été parachuté dans le Constantinois. Ceux qui l’avaient été, c’étaient Saïd Mohammedi, dit si Nacer, ou Mohand Ath-Ouali, futur chef de la Wilaya III et prédécesseur de si Amirouche, et Amar Lazri dit Si Amar, futur chef de la région 1, zone 3 de la Wilaya III. J’informe l’auteur de l’article que Si Ahcène Mahiouz était un des officiers supérieurs les plus brillants que l’ALN ait connus. C’était lui l’initiateur des contacts de certains appelés de l’armée française, d’origine algérienne, par le biais des femmes moudjahidate, contacts qui ont abouti à l’enlèvement de plus de vingt postes militaires ennemis, après leur investissement et l’élimination de soldats français, harkis ou goumiers. C’était, peut-être, avec la complicité des services français, pour compenser l’arrêt d’envoi d’armes et de munitions à partir des frontières, nous dirait-il. Tiens, tiens, l’ennemi était, donc, gentil !... Ayant eu l’honneur de faire partie de la commission mixte de cessez-le-feu, nous nous réunissions, avec la partie française, une fois par semaine, à Aït- Hichem (Aït-Yahya) pour régler d’éventuels incidents entre combattants de l’ALN et soldats de l’armée française. Lors de la dernière réunion tenue le 30 juin 1962 et après avoir épuisé l’ordre du jour, débattu par nos cinq officiers de l’ALN (Ahcène Mahiouz, Lamara Hamel, moimême, Mouhand Oubelkacem Izri, Mohand Saïd de Maâtkas) face à cinq officiers français dont le colonel Derienic, celui-ci s’est adressé au commandant si Ahcène Mahiouz : «Mon commandant, j’ai appris à vous respecter durant ces deux mois et demi passés ensemble. Aujourd’hui, veille du référendum qui aboutira, sans doute, sur l’indépendance, je me permets de vous ouvrir mon cœur, pour vous dire que, durant la guerre, nous avions peur de vous voir à la tête de la Wilaya III.» A vous donc, M. Mohammed Maarfia, de cesser vos balivernes et insinuations à son sujet. Revenons, maintenant, à celui qui a toujours fait trembler les généraux français sortis de Saint-Cyr et d’autres grandes écoles militaires française, lui, le petit orphelin, natif de Tassaft Ouguemmoun (Iboudraren) devenu petit artisan à Ighirl-Izan (Relizane), pour dire à l’auteur de l’article que le choix de l’itinéraire n’était pas fortuit, et devait être mûrement réfléchi par les deux émissaires des chefs de wilaya. Après le refus de Si Ali Kafi d’assister aux travaux de la réunion, et malgré l’envoi de Si Lamine Khene aux assises de décembre 1958, la conclusion découle d’elle-même, d’autant plus qu’il correspondait en clair avec l’extérieur à l’aide des services de transmissions dont il disposait. Par voie de conséquence, la possibilité et le risque de captage par l’armée ennemie étaient énormes. Plus loin encore, M. Mohammed Maarfia s’appuie sur le témoignage d’un certain Omar Ramdane qui affirmait que l’opération du Djebel Thameur a été déclenchée à la suite de l’élimination de deux harkis par l’ALN. Je rirais à pleine gorge, si ce n’était pas l’objet poignant et remuant du sujet traité. Les postes militaires voisins avaientils besoin d’un renfort de plusieurs milliers d’hommes pour rendre la pareille à celui qui a éliminé les deux harkis ? Tombés au champ d’honneur le 28 mars 1959, ils lancent à la volée leur légende pour atteindre le zénith : «Amirouche nous a quittés. Soyons tous des Amirouche pour que son sacrifice ne soit pas vain», disait un tract signé du commandant Si Mouhand Oulhadj, chargé de l’intérim de la Wilaya III. Vivant ou mort, Amirouche fait trembler tous ceux qui ont mauvaise conscience. Il était dur avec lui-même, dur avec ses homologues. Mais il était très souple et compréhensif avec ses hommes. Parler d’«oukases» de la révolution, c’est la vivre du dehors ou se tenir en position de spectateur. A chaque temps, la perception des choses est différente, à chaque étape, le raisonnement est différent, à chaque itinéraire, la vision globale est différente. Certains font de «la bleuïte» leur leitmotiv. Mais ils ne parlent jamais du poste de Horrane 1958 qui a suppléé au manque d’armes et de munitions dont souffrait sa Wilaya. On ne parle jamais de «l’opération Oiseau Bleu» qui a fourni des hommes, des armes et finances dont ont bénéficié l’ensemble des wilayates. On ne parle jamais d’Amirouche qui voulait à tout prix épargner la vie au lieutenant Hocine Salhi, fait prisonnier par le capitaine Leger, tout à fait au début de la «bleuïte». On ne parle jamais d’Amirouche qui n’hésitait pas à se retrousser les manches pour préparer «thikurvavines », spécialité de la Petite- Kabylie. On ne parle jamais de la mission qu’il a faite dans les Aurès pour aplanir les difficultés y afférentes menaçant l’unité de cette Wilaya. On ne parle jamais de son geste qui avait sauvé de la mort six moudjahidine dont Si Abdelkader El-Bariki et Si Belkacem Nezzar, trouvés les mains attachées derrière le dos. Tous les six mourront en héros en Wilaya III. Il n’y a pas de guerre propre y compris celle que nous avons livrée à la France pour briser le joug colonial. Et «on ne fait pas d’omelettes sans casser les œufs». Le résultat est globalement positif, puisque le pays est libéré. Si le pays éprouve des difficultés à se frayer un chemin, ce n’est ni la faute d’Amirouche ou des autres chouhada, ni celle des moudjahidine qui ont continué jusqu’à la victoire. Il est temps de pointer le doigt sur les responsables qui ont décidé de profaner les tombes des deux héros nationaux. Exhumer leurs corps du Djebel Thameur, les réinhumer d’une façon furtive et anonyme à El-Alia, dans des tombes numérotées, les exhumer de nouveau pour les séquestrer dans un caveau de la gendarmerie, les réinhumer une troisième fois, une vingtaine d’années après, n’est-ce pas le signe d’une mauvaise conscience et d’une peur bleue face à la vérité historique ? Celle-ci est implacable, même si le scénario continue pour réhabiliter des traîtres au moment où l’on ne rate pas l’occasion pour écrire ou tenir des propos diffamatoires à l’égard de nos héros nationaux. A ces gens qui diffament ceux qui les dépassent de la tête et des épaules, on n’a qu’une seule envie : leur boucher la gueule avec un «amuzzur»(1) de bourricot. 

O. A.-A.  http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2011/12/19/article.php?sid=127498&cid=41


(1) : Crotte d’âne

Amirouche, chef de guerre et homme d’état

publié le 14 déc. 2011 05:55 par Yusf Hebib   [ mis à jour : 18 déc. 2011 23:50 ]

Retour sur le parcours du chef de la wilaya III

Amirouche, chef de guerre et homme d’état

Par : Hamou Amirouche (*)

La contribution du frère Si Mohamed Maârafia (Soir d’Algérie des 6 et 7 décembre 2011) tranche singulièrement avec l’esprit partisan et les propos infamants auxquels une meute d’écrivaillons sans relief a eu recours en 2010 pour séquestrer, à défaut des restes, l’âme d’un héros national. Venant d’un frère de combat, universitaire de surcroît et dont la rétrospective n’a apparemment pas faussé l’analyse historique, j’allais l’endosser sans faire la fine bouche. Mais un deuxième essayage m’a quelque peu gêné aux entournures et voici pourquoi.

Je passe sur les sources documentaires ou sur les témoignages où Si Maârafia a puisé ses informations pour éclairer une période claire obscure de la Révolution et que le lecteur aurait voulu identifier. En tant qu’universitaire et maquisard, Si Maârafia, nul doute, sait que le récit des maquisards même s’il  constitue une source indispensable à l'historien qui prend la mesure des enjeux idéologiques, des représentations tronquées ou des mensonges par omission, n'est pas l'Histoire, discipline scientifique qui obéit à des règles rigoureuses d'écriture. 
Je souligne au passage le clin d’œil adressé au pouvoir en place, pouvoir boumedieniste sans Boumediene qui, même craquelé et moribond, “apporte un cinglant démenti à la théorie des dominos”, “alors qu’autour de lui le monde arabe bout”. Après tout, il arrive à tout le monde, à tout régime, de siffloter dans un cimetière et même si les choses ont changé, le changement s’opère dans un monde parallèle. Le président Bouteflika plus que jamais pragmatique et l’Algérie avec lui ont pris la mesure des vrais rapports de force établis sur la planète. Ce n’est pas lui qui appellerait aujourd’hui à l’évacuation de Guantanamo ainsi que Ben Bella osa le faire en octobre 1962 et ce n’est pas Boumediene qui aurait rendu visite à l’Otan ainsi que le fit le Président actuel en décembre 2002.
J’en arrive à ce qui m’incommode et m’attriste en même temps. On aurait voulu un peu plus de symétrie [?] dans les jugements portés sur le colonel Amirouche. Par exemple, après l’interrogation “Amirouche était-il un sanguinaire ?”, poser une question parallèle “Était-il un homme d’État ?” Même si ses compagnons ont tendance à l’encenser, ils savent que des frères comme Si Maârafia, dont les  yeux sont moins “embués par les larmes”, et moins subjectifs, se chargeront de rappeler “les chapitres sanglants où Amirouche a tenu les premiers rôles”. Des premiers rôles qui illustrèrent le patriote absolu de l’Organisation Spéciale (l’OS) imprégné de cette tranquille certitude que l’injustice scandaleuse de l’oppression coloniale ne disparaîtrait que de la façon dont elle a été infligée : la force armée ; et que la tyrannie ne pouvait être frappée que par cette portion des citoyens les plus près d'elle et non pas par les familles de grande tente, le colonel en a assumés. 
Des “premiers rôles” qui révélèrent sa stature d’homme d’État, il en a tenus durant ses cinq années de guerre, comme son initiative de convoquer une réunion des colonels de l’intérieur, réduite curieusement par Si Maârafia à sa volonté de “rompre sa solitude”. Certes, les grands chefs ont toujours été à un degré ou un autre solitaires. 
Le colonel Amirouche s’isolait systématiquement et faisait les cents pas chaque fois que nous recevions une bonne ou mauvaise nouvelle, à la seule différence qu’en cas de mauvaises nouvelles ses pas étaient rythmés par un chant d’une tristesse infinie : Si el-dzair ar Thizi Ouzou, dhouliw ar yestrou. Listiâmar vou lem’hayen, thoudjal e dh goujilen. [D’Alger à Tizi Ouzou, pleure, ô mon cœur ce colonialisme de malheur, faiseur de veuves et d’orphelins.] 

Ce colonialisme de malheur…
Bien que Si Maârafia reconnaisse que le bouclage des frontières par les barrages électrifiés a constitué un tournant dans la guerre, il semble ignorer son impact sur le moral des djounoud et de la population et la colère qui s’était emparée de nous tous à l’endroit de l’armée des frontières coupable, à nos yeux, des graves carences dans l’acheminement des armes et surtout des munitions. 
Sinon, Si Mâarafia aurait compris le vrai sens à donner à la réunion des colonels de l’intérieur. Dans une lettre adressée personnellement à Krim que nous avons transportée en même temps qu’une énorme somme d’argent durant quarante deux jours de l’Akfadou à Tunis fin avril 1958, le colonel avertissait que les lignes électrifiées commençaient à étouffer gravement la lutte armée et que la colère des moudjahidine commençait à gronder. Il est vrai que la prise du camp retranché d’El-Hourane le 4 février 1958, grâce à la complicité du sergent-chef des Spahis, Mohamed Zernouh, mort les armes à la main en tant que chef de bataillon de choc peu de temps après ce coup d’éclat, ait apporté un répit temporaire, la pénurie de munitions pour les fusils-mitrailleurs Bren anglais ou les mitrailleuses MG 42 allemandes était telle que l’on était contraint de les graisser et de les enterrer dans des abris.


En outre, dès le début de l’année 1958, j’ai rédigé une circulaire sur ordre de Si Amirouche qui avertissait que tout officier montant une embuscade sans récupérer des armes et des munitions était dégradé. 
Ce fut la gravité de la situation prévalant dans les maquis qui incita le colonel Amirouche à organiser cette réunion qui se tint du 6 au 12 décembre 1958 au Nord-Constantinois et qui regroupa quatre chefs de wilaya, Si El-Hadj Lakhdar (W. I, Aurès-Nememcha), Si M'hamed (Ahmed Bouguerra, W. 4), Si Haouès (Ahmed Ben Abderrezek W. 6) et enfin Si Amirouche W.3. Alors qu'elle tint ses assises dans la Wilaya 2 placée sous son commandement, le colonel Ali Kafi qui se trouvait à trois heures de marche de ses collègues estima que ce n'était pas servir la Révolution en participant à ses travaux. Dans une lettre adressée aux colonels Si M'hamed et Si Haouès, il invoqua un “ratissage dans la zone où je me trouve”. Dans un télégramme adressé au GPRA, immédiatement après la réunion, les quatre colonels écrivirent ne mâchèrent pas leurs invectives à l’encontre de Si Ali Kafi : “Regrettons absence injustifiée colonel wilaya n°2… Considérons son attitude incompatible avec la tradition révolutionnaire”. Même s'il se refusait à cautionner les actions entreprises en Wilaya 3 ou 4 pour faire face au complot de la “Bleuite”, son devoir était de porter ses réserves devant ses pairs réunis chez lui, et de leur faire partager sa sagesse et son omniscience. 
En fin de compte, il fut le seul chef de Wilaya, l'état-major de la W. 5 ayant toujours résidé à Oudjda, à boycotter la rencontre alors que les colonels Si Haouès et Si M'hammed avaient effectué deux mois de marche pour être au rendez-vous et parler d'une seule voix lorsqu'il s'agissait de dénoncer les graves carences dans l'acheminement des armes et des munitions.
Dans les “doléances” élaborées par le Conseil de Wilaya réuni en session extraordinaire le 2 mars 1959 le Conseil utilisa des termes véhéments : “Demandons offensive coordonnée et efficace de la ligne Morice... pour permettre le passage de matériel et de munitions dont nous avons grandement besoin...” Le Conseil de wilaya formula même l’hypothèse d’une “négligence criminelle des responsables de l’acheminement d’armes... Nous voulons connaître les noms des responsables de la base de l’Est depuis la construction de la ligne Morice. Il n’est pas exagéré de dire qu’il y a eu sabotage, volontaire ou non, et que la situation, si elle se détériore, est la conséquence de cette négligence.” 

La colère des maquisards de l’intérieur 
Ces doléances que le colonel Amirouche ramenait avec lui vers Tunis lorsqu’il fut tué au Djebel Sidi Thameur, une protubérance pelée, reflétaient fidèlement la colère frisant la révolte qui s’était emparée de nous tous dès le début de l'année 1958. Mais la Wilaya III n’était pas seule à manifester sa colère. 
Le commandant Si Salah Zamoum de la Wilaya IV s’était également insurgé et s'était livré à un véritable réquisitoire en 1960 contre le chef d’état-major général et le GPRA. “Vous ne pouvez en aucune manière prétendre avoir accompli votre devoir... Vous avez stoppé radicalement tout acheminement de compagnies et de matériel depuis 1958... Vous êtes enlisés dans la bureaucratie et vos déclarations n’ont plus qu’un accueil ironique auprès des moudjahidine tant vos promesses les ont blasés... Nous préférons ne plus compter sur votre travail... Nous ne pouvons en aucune manière assister les bras croisés à l’anéantissement progressif de notre chère ALN et à l’extermination systématique de notre cher peuple.” 
Si le colonel Ali Kafi refusa de se joindre à ses pairs, ce n’est pas après avoir “consulté le GPRA”, comme l’affirme Si Maârafia, mais après avoir reçu l’ordre de son chef Ben Tobbal qui craignait que si l’intérieur plébiscitait le colonel Amirouche, il eut été loisible à Krim en tant que chef des Forces armées de nommer le colonel Amirouche chef d’état-major. La stature d’homme d’État du colonel Amirouche lui avait déjà été reconnue par le Congrès de la Soummam, en le désignant pour aller aider nos frères de la Wilaya I à mettre fin à la discorde née de la disparition tragique du regretté Mustapha Ben Boulaïd en mars 1956. 
Le frère Si Maârafia aurait pu s’abstenir de porter des jugements et d’établir des parallèles tronqués qui réduisent à néant l’hommage qu’il veut donner l’impression de rendre à la mémoire du colonel Amirouche, tels que “c’est une chance pour la Wilaya II d’avoir eu, au moment du grand doute, des chefs qui ont su faire confiance à leurs compagnons d’armes”, une manière perfide de laisser entendre  que ce ne fut pas le cas de la Wilaya III. Je n’aurais pas relevé cette remarque si le frère Si Maârafia n’avait pas rapporté que le général Faure était tellement obsédé par le personnage de Si Amirouche qu’il avait accroché face à son bureau le portrait du colonel, “devenu son cauchemar quotidien”, ou s’il nous avait expliqué pourquoi l’homologue dans les basses œuvres du général Faure pour la Wilaya II, le général Vanuxem de triste mémoire, n’a pas fait encadrer le portrait de Ali Kafi et n’en a jamais fait son cauchemar. 
J’en arrive maintenant à la période douloureuse de la “Bleuite”. 
“Le docteur Khene n’en croit pas ses oreilles… Les jeunes étudiants qu’il a connus à l’université… ont été exécutés”, rapporte Si Maârafia. Ceux qui n’ont jamais cessé de clamer que Si Amirouche ciblait des “intellectuels” ont de nouveau du grain à moudre avec ce témoignage de premier ordre, occultant le fait que Si Amirouche fut le seul chef de Wilaya et l’un des rares révolutionnaires de l’Histoire à penser à l’après-révolution, en créant, en 1957 à Tunis, un centre d’accueil de jeunes susceptibles de poursuivre leurs études et qui forma des centaines de cadres civils et militaires. Dans le rapport du colonel Amirouche alertant toutes les Wilayas et le GPRA de la découverte du complot, Si Amirouche avait souligné que “parmi les hommes arrêtés, figurent des officiers de Zone, Région, des sous-officiers, djounoud, moussebiline, chefs d'organisations locales (FLN) et des civils”.  
Les géniteurs damnés de la machination de la “Bleuite” réussirent à introduire la suspicion à grande échelle au sein de l’état-major de la wilaya III et de la Wilaya IV, non seulement parce qu’ils maîtrisaient les techniques de falsification de documents et de cachets, de manipulation et d’intoxication, tirant profit d'une administration civile au garde-à-vous, mais surtout parce que deux jours avant l’arrestation de Yacef Saâdi, la Zone autonome d’Alger (ZAA) est passée sous le contrôle total du capitaine Léger. Une lettre rédigée de ma main deux jours avant son arrestation, adressée par le colonel Amirouche à la Zone autonome d'Alger (ZAA) et reproduite intégralement par le capitaine Léger dans une annexe de son ouvrage Aux Carrefours de la Guerre prouve que le courrier de la Wilaya III, où les armes envoyées à Alger allaient directement dans les mains du capitaine, ainsi d’ailleurs qu’il l’affirme et que confirme le célèbre ouvrage d’Alistair Horne, A Savage War of Peace, livre de chevet de Georges W. Bush au moment de l’invasion et de l’occupation de l’Iraq.
“Persuadé, écrit le capitaine, que rien de tangible ne pourra être obtenu sans le concours des musulmans, je pensais que l’action souterraine de rebelles retournés et réinjectés dans le circuit était la meilleure façon de parvenir à juguler le terrorisme.” Le Groupe de renseignements et d’exploitation (GRE) qu’il créa “dans cette optique” tira profit du “flair sensationnel” (Léger p. 250) du capitaine Chabanne, officier de renseignements du 3e Régiment de parachutistes qui garda secrète l’arrestation de Hassan Ghendriche, alias Zerrouk, chef de la zone est d’Alger. Celui-ci, qui accepta de travailler pour “les forces de l’ordre”, fut installé dans un studio de la rue Tanger, d’où il continua, sous les ordres de Léger, à communiquer avec Yacef Saâdi sous le pseudonyme de Safi. Quelques jours avant son arrestation, le 24 septembre 1957, Yacef nomma Ghendriche, c’est-à-dire en fait le capitaine Léger, commandant militaire de la ZAA. À partir de ce moment-là, Léger n’avait plus besoin de falsifier des documents ou de fabriquer de faux cachets. Ce fut avec un authentique ordre de mission qu’il se rendit avec ses “bleus” en Zone IV, vêtu d’une kachabia et qu’il s’empara du lieutenant Si El-Hocine Sahli qui venait de nous quitter deux jours à peine auparavant, et de ses collaborateurs, tels Boualam Hedroug, secrétaire de zone, que Dieu prolonge sa vie. Ce furent ces arrestations sans précédent, parce que sans combat, qui, comme des tirs de sommation, alertèrent Si Amirouche qui déclencha les enquêtes, les tortures et les exécutions. 

“l’ALN ne commet pas d’injustice, elle peut se tromper”
Lorsque le colonel se rendit compte que les services psychologiques de l’armée française venaient de venger l’échec cuisant de l’Oiseau bleu qui vit quelque  1 200 maquisards superbement armés par les Services secrets français et censés constituer des contre-maquis, rejoindre l’ALN après avoir mis hors de combat 70 Chasseurs alpins, il assuma ses responsabilités. Il reconnut son égarement passager et resta un chef. Dans un discours prononcé devant des milliers de maquisards et de moussebiline, en novembre 1958, un mois à peine avant la réunion des colonels de l’Intérieur, usant de sa capacité coutumière de transcender sur-le-champ un revers même cuisant, Si Amirouche ramena la “Bleuite” à ses justes proportions : une bataille perdue dans la guerre psychologique. “On dit, clama-t-il avec force, que l’Armée de libération nationale commet des injustices. Non, l’ALN ne commet pas d’injustices. Mais elle peut commettre des erreurs.” 
[al-djeïch attahrir yekhdham el vatal. Matchi dhelvatel iguellan, ethlaghladh]. 
“Dans l’Histoire, il n’y a pas une guerre où il n’y ait pas eu d’égarement.”  
“Ils ne sont pas morts d’une injustice, ils sont victimes d’une erreur.” [matchi dhelvatel iguellane, adhleghladh. Ou mouthnara guel vatel, em mouthen gueleghladh]. 
Ainsi que le rappelle judicieusement Si Maârafia, l’écart qui prévalait dans la maîtrise respective des techniques de la guerre psychologique était de la même ampleur que celui qui distinguait le fusil de chasse du maquisard d’un chasseur-bombardier. Ce fut à cause de cette énorme disparité dans les connaissances de la guerre psychologique et surtout dans la sophistication de l'armement qu’il n’existe aucune commune mesure entre les pertes de l’ALN et celles de l’armée française, un pour sept, si l’on ne retient que les statistiques françaises, les pertes humaines, s’entend. 
Entre le 15 mai et le 20 septembre (5 mois), selon l’Aurore du 26 septembre 1959. 13 300   “fellaghas” sont mis hors de combat dont plus de 2 000 en Wilaya III. L'affaiblissement considérable de la résistance armée consécutif au bouclage des frontières, à la pénurie de munitions, au démantèlement de la Zone autonome d'Alger et la capture de Yacef Saâdi fut largement compensé par un théâtre opérationnel diplomatique où la diplomatie française, qualifiée amèrement de “désuète et inefficace” par le général Maurice Challe (Notre Révolte p. 42), fut incapable d'endiguer un courant de sympathie irréversible dans l'opinion internationale envers la Révolution algérienne. Des diplomates brillants, à l’instar d’Aït Ahmed Hocine et de M’hammed Yazid, présents à la conférence afro-asiatique de Bandoeng en 1955, obtinrent avec brio des quelque  trente pays indépendants afro-asiatiques, pour la première fois, leur “soutien au droit des peuples d'Algérie, de Tunisie et du Maroc à l'autodétermination”… et l'inscription de “la question algérienne” sur l'agenda de la 11e session ordinaire de l'Assemblée générale des Nations unies du 1er octobre 1956. 
Par ailleurs, les dégâts infligés directement ou indirectement à l’économie française, à l’honneur et au prestige de la France réduite à contempler, impuissante, la montée en puissance de l’Allemagne fédérale alors qu’elle était enlisée dans une guerre désespérée et d’un autre âge, furent incommensurables. La guerre a mis fin à la carrière de bien de leaders politiques et de chefs de parti, détruit la IVe République, provoqué un coup d’État “constitutionnel”, menacé la Ve République d'un débarquement militaire et d’un régime fasciste et amené la France à la lisière de la guerre civile. 
En organisant le coup de force d'Alger le 13 mai 1958, amenant de Gaulle au pouvoir, l'armée fit une entrée fracassante dans la politique française, à la manière d'une “République bananière”, fait sans précédent depuis le coup d'État du 2 décembre 1851 de Napoléon III instaurant le Second Empire.
Le colonel Amirouche fut un héros de légende, mais on chercherait en vain dans l'Histoire un héros parfait. Il incarne un symbole qu’on ne peut toucher sans toucher à la nation et à la Révolution. 
H. A. http://www.liberte-algerie.com/contributions/amirouche-chef-de-guerre-et-homme-d-etat-retour-sur-le-parcours-du-chef-de-la-wilaya-iii-167889

(*) Secrétaire du colonel Amirouche et auteur de Akfadou, un an avec le colonel Amirouche

Amirouche: On ne bâillonne pas l'Histoire...

publié le 8 déc. 2011 04:40 par Yusf Hebib   [ mis à jour : 18 déc. 2011 23:52 ]

Actualités : Témoignage
AMIROUCHE ET SI EL HAOUÈS
Comment nous avons retrouvé les dépouilles


Par Chérif Mahdi 
(officier à la retraite et secrétaire général de l’état-major de l’ANP de 1963 à 1967)

Houari Boumediène et Abdelkader Chabou avaient imposé le silence sur la découverte, en décembre 1962, des corps de Amirouche et d’El Haouès. Ces deux responsables du MDN, une fois morts, Cherif Mahdi, ne craignant plus pour sa vie, et après avoir consulté le deuxième homme également au courant, en l’occurrence Abdelhamid Djouadi, et obtenu son plein accord, Cherif Mahdi avait décidé de parler, ce qu’il avait dit avait fait l’effet d’une bombe. Le pouvoir de Chadli avait été remué de fond en comble. Ce qu’avait révélé si Chérif permettra de retrouver les dépouilles mortelles des deux colonels morts au combat en mars 1959, mais ces révélations étaient tellement explosives qu’il n’en sera jamais fait état. Cherif Mahdi, officier en retraite, ancien secrétaire général de l’état-major de 1963 à 1967, fait aujourd’hui œuvre de salubrité historique en dévoilant la vérité. Il dit quand, comment et par qui les restes des deux martyrs ont été retrouvés et surtout par qui et pourquoi ils ont été frappés de séquestre. L’Histoire lui en sera reconnaissante.
1978.... Le pouls du pays bat au ralenti. Boumediène est malade. Boumediène agonise. Tout ce que l’Algérie possède comme compétences scientifiques, comme ressources, comme entregent diplomatique international, tout ce que la planète compte comme sommités médicales, est mobilisé par l’entourage du président pour contrecarrer le destin. Les services de sécurité sont sur le quivive afin que la transition, que Merbah et quelques hauts dignitaires de l’armée ont décidée, se déroule selon leur canevas. Chadli, coopté par ses pairs, est plébiscité par le 4e congrès du FLN. Il devient président de la République. Avec la disparition du grand gladiateur tout devient possible : l’élargissement de Ben Bella, le retour d’exil des opposants (Aït Ahmed, Tahar Zbiri, Bachir Boumaza …), la libération du commandant Amar Mellah et de ses compagnons emprisonnés dans des conditions inhumaines. C’est le début de la fin de l’ère du «nacht and nebel» (nuit et brouillard) imaginé par Himmler à l’usage de ses contemporains. Le dégel n’est pas encore visible, mais la banquise craque de toutes parts. Les patrons de la police et de la gendarmerie recommencent à appréhender leur environnement au-delà du glacis où ils ont si longtemps monté la garde. Les machineries de l’ancien système sont portées à la connaissance du nouveau président de la République, lequel va de surprise en effarement. Chadli, l’ingénu, découvre, qu’en réalité, il ne savait pas grand-chose dans sa lointaine satrapie d’Oran. Nordine Aït Hamouda frappe à toutes les portes pour essayer de savoir ce qu’est devenue la dépouille mortelle de son père. Il écrit à des généraux français. Il enquête dans la région de Bou Saâda. En vain ! Le temps passe. Après avoir consulté Abdelhamid Djouadi, lequel était toujours en activité dans les rangs de l'ANP et tenu à l’obligation de réserve, et après avoir obtenu son plein accord, je suis allé trouver Tahar Zbiri qui venait de rentrer d’exil. Je lui ai fait part du secret que je détenais : les conditions dans lesquelles les restes d’Amirouche et de Haouès ont été découverts et exhumés en décembre 1962. J’ai parlé à Tahar Zbiri en ces termes : Le 7 décembre 1962, un officier de l’ancien CDF (Commandement des Frontières), Cherif Zouaïmia, se déplace de Annaba, où il est affecté, sur Alger pour prendre attache avec le MDN, passant pardessus toute sa hiérarchie. Zouaïmia est originaire de la région de Souk Ahras. Les Zouaïmia sont également nombreux à Sédrata. Mohamed Maârfia, à l’époque, toujours secrétaire du colonel Zbiri, connaît bien Chérif, comme le connaissent tous ceux qui étaient au CDF pendant les deux dernières années de la guerre de Libération. «C’est un homme sérieux, m’a-t-il affirmé. Ce manquement à la discipline est motivé par une affaire peu commune. Tu l’écouteras, puis tu verras ». J’étais à l’époque responsable de la sécurité au MDN. Introduit auprès de moi, Zouaïmia dit avoir été contacté par un officier français, replié avec son unité sur Annaba en attendant le bateau qui doit les rapatrier. Le replié désire rencontrer un responsable militaire de niveau national pour monnayer un renseignement important qu’il détient. J’interroge longuement Zouaïmia. Ce dernier ne peut m’en dire davantage. Abdelkader Chabou et Houari Boumediène sont immédiatement mis au courant. Les deux patrons du MDN sont intrigués. Ils décident de m’envoyer à Annaba accompagné d’un autre officier, Abdelhamid Djouadi, pour rencontrer le Français. Nous prenons la route le 8 décembre 1962. Nous passons la nuit chez le père de Zouaïmia, vitrier de son état. Le lendemain, un rendez-vous est pris avec le porteur du secret. La rencontre a lieu dans un petit appartement non loin du port. L’officier français est introduit par Zouaïmia. Il est corpulent, très blond, il a les yeux clairs. Le Français se présente : «Je suis le capitaine Jean-Louis Gallet. Je connais l’endroit exact où sont enterrés Amirouche et El Haouès. Je vous l’indique, contre… l’autorisation de convoler avec ma fiancée de confession musulmane et je vous donnerai aussi le détail de l’opération qui a ciblé vos deux chefs de wilaya. J’y étais.» Manifestement, l’homme ressassant des souvenirs de l’après-guerre en France, craignait pour son amie le sort qui a été celui des Françaises convaincues de «crime» d’alcôve avec des soldats de la Wehrmacht. Nous promettons, bien sûr, de faciliter les épousailles. Le capitaine Gallet nous confie alors un plan et il le commente : «Vos deux colonels sont enterrés à 70 cm de profondeur, à l’intérieur de la caserne d’Aïn El Melh, située à une trentaine de kilomètres de la ville de Bou Saâda. Quand vous serez à l’intérieur de la caserne, vous mesurerez 73 mètres parallèlement au mur d’enceinte, à partir du mirador et 17 mètres à partir du pied du mât de levée des couleurs. Dans le corps du mât est sertie une croix d’agate, l’emblème de mon régiment. 
Le colonel Chabou : «Vous garderez le secret jusqu’à la tombe !»
 
La tombe — une tombe commune — se trouve au sommet de l’angle droit formé par l’intersection de ces deux lignes. En plus de ce plan, je vous donne également ce document écrit de ma main qui relate les péripéties du combat à l’issue duquel Amirouche et El Haouès sont morts. Ce sont des paysans qui nous ont renseignés sur la présence de grands chefs à Djebel Thameur. Nous n’étions pas au courant avant. Nous ne savions pas qu’il s’agissait d’Amirouche. Nous l’avons su une fois des prisonniers entre nos mains.» Plus tard, je saurais que le capitaine Gallet était le chef de la première compagnie du 6e régiment du colonel Ducasse et qu’il était effectivement sur le champ de bataille. Pressés de rendre compte à notre hiérarchie, nous reprenons la route d’Alger, après avoir recommandé à Zouaïmia de garder le contact avec le Français. Houari Boumediène et Abdelkader Chabou, après avoir pris possession du texte remis par le capitaine français concernant le dernier combat d’Amirouche et nous avoir écoutés, nous donnent l’ordre de nous rendre, via Bou Saâda, à Aïn El Melh, immédiatement. Nous avons pour mission de vérifier, bien sûr, la véracité des dires de Jean-Louis Gallet, de nous assurer qu’il s’agit bien des restes des deux colonels, puis d’aviser le secrétaire général du MDN et d’attendre sur place les instructions. Je prends avec nous deux autres militaires, en l’occurrence les futurs colonels Mostefa Ayata et Boukhelat Mohamed, (ce dernier est toujours de ce monde) originaires, tous les deux, de Bou Saâda. La nuit du 12 au 13 décembre est bien avancée, lorsque nous arrivons à Bou Saâda. Nous passons la nuit auprès de la famille de Boukhelat Mohamed. Le lendemain, 13 décembre vers 8 heures, nous franchissons le portail d’entrée de l’ancienne caserne française. Nous commençons à creuser, après avoir mesuré les distances selon les indications du plan remis par le capitaine Gallet. Nous ne trouvons rien. Nous sommes déçus. En regardant de nouveau le plan, nous nous apercevons que nous avons fait une erreur. Nous avons interverti les points de départ. Nous reprenons le travail. Après une demi-heure d’effort, à exactement 70 cm sous la surface du sol, quelque chose apparaît… deux corps ! Deux corps littéralement emmaillotés ensemble par une corde en alpha tressée. Nous les exhumons avec précaution pour ne pas désarticuler les squelettes. Des lambeaux de treillis collent encore aux ossements. Horrible détail, Amirouche et El Haouès ont été décapités et enterrés tête bêche. Nous récitons la Fatiha. Abdelhamid Djouadi, moudjahid de la première heure, ancien de la Wilaya III, reconnaît Amirouche à sa dentition. Nous enveloppons les deux martyrs dans des linceuls. Nous nous penchons à tour de rôle sur le tissu blanc et nous posons nos lèvres, pieusement, à la hauteur du front de chaque crâne. Nous sommes émus aux larmes. Le moment d’émotion passé, nous avisons Alger et nous attendons sur place. Deux heures s’écoulent. L’ordre tombe. «Secret total. Remettez les corps à la gendarmerie de Bou Saâda. Ne rien dire aux gendarmes sur l’identité des morts. Rentrez sur Alger.» Nous déposons les corps, marqués chacun d’un numéro d’identification, auprès de la brigade de gendarmerie de Bou Saâda et reprenons la route vers la capitale. La suite se déroule dans le bureau de Chabou. Elle tient en quelques mots : «Vous garderez le silence jusqu’à la tombe sur votre mission. C’est une affaire d’Etat. Pas un mot à quiconque. Vous en répondrez sur vos vies !» Je me vois confier une dernière mission : faire enterrer Amirouche et El Haouès dans le plus grand secret au cimetière d’El Alia. C’est ce que je ferai, quelques jours plus tard, lorsque les deux corps, placés dans des cercueils, arriveront de Bou Saâda. La tombe d’Amirouche portera le n° 5487 et celle d’El Haouès le n° 5488 (54 pour le signe de Novembre. 8, pour la date de départ sur Annaba. Le 7 et le 8 pour différencier les deux chahids). Peu de temps après, je suis envoyé en Amérique latine en stage. Mon compagnon Abdelhamid Djouadi à Moscou. Avant mon départ, je suis convoqué devant Boumediène. Une fois dans son bureau, il me donne l’ordre de passer les consignes à Kasdi Merbah, désigné à la tête de la SM. Je salue militairement le président et je me retire. Je suis rappelé tout de suite après. Boumediène me fixe longuement et, sans dire un seul mot, met l’index en travers de ses lèvres. Je n’ai pas besoin d’un dessin. Je comprends de quoi il s’agit : «Le dossier» Amirouche ne fera pas partie des chemises à transmettre à Merbah. Pendant plus de vingt ans, un rideau noir, lourd, opaque, tombe sur la découverte des ossements des deux colonels et sur l’endroit où ils sont enterrés. Lorsque Tahar Zbiri reçoit mes confidences, il demande à Ouamrane et à Salah Boubnider de venir chez lui le plus rapidement possible. Les deux colonels, intrigués, ne se le feront pas dire deux fois. Ils sont chez lui, dans l’après-midi même. Zbiri les met au courant de ce qu’il vient d’apprendre de moi. Ouamrane éclate en «assiaaka en’Boumediène» à répétition. Boubnider hoche la tête avec incrédulité. Les trois colonels décident d’informer le président de la République. C’est ce qu’ils feront par le biais de Hadi Khédiri (qui vient de nous quitter, hélas). Kasdi Merbah, appelé par Bendjedid, disculpe la SM. «Les services dont j’étais le chef sont en dehors de cela. J’ignore tout de cette affaire !» Et c’est vrai ! Le président ordonne à Hadi Khédiri et à Mustapha Cheloufi, chef de la gendarmerie, d’ouvrir une enquête. La première chose à faire est de retrouver les cercueils, puis de vérifier qu’il s’agit bien des restes d’Amirouche et d’El Haouès. Les cercueils ne sont plus dans les tombeaux où je les ai personnellement enterrés. Il apparaîtra bientôt qu’ils ont été exhumés, peu avant le 19 juin et confiés «aux bons soins» de Ahmed Benchérif. De questions en investigations, en démolition de cloisons et autres remue-ménage, les cercueils sont découverts dans les sous-sols de la gendarmerie. Sur ordre de Chadli, Benchérif est officiellement auditionné par les trois chefs des services de sécurité réunis. Bencherif confirme et se cache derrière les ordres reçus. Que faire ? Le contexte politique, avec l’éclosion récente du Printemps berbère et les difficultés qui en découlent toujours pour le pouvoir, qui craint un retour de flammes, impose d’agir avec circonspection. A la moindre imprudence, la situation en Kabylie risque d’échapper à tout contrôle. Mais il n’y a plus à attendre au risque de paraître couvrir le sacrilège. Bendjedid a beau tourner autour de la question, non pour éluder ce qu’il y a lieu de faire désormais, parce qu’il est décidé à ne couvrir en aucun cas la faute gravissime de son prédécesseur, mais pour comprendre ce qui a pu la justifier. Il ne trouve rien. Tous ceux qu’il interroge s’accordent à dire que personne dans l’entourage du «patron» n’a accouché de l’idée. C’est Boumediène, uniquement lui, qui est l’auteur, à part entière, de la lettre de cachet. Chabou a pris bonne note et a assuré le suivi technique. Benchérif a exécuté. Ce dernier obéissait à Boumediène et même plus, car il y avait affinités. Cette version algérienne, cette version macabre du masque de fer, a d’emblée connu la consigne du secret. Elle renseigne sur la réaction spontanée, immédiate, «naturelle» de Houari Boumediène à agir selon sa perception personnelle de tous ceux qui par l’ancienneté, le prestige, les états de service, l’aura, rapetissent sa stature ou mettent en danger sa quiétude. Dans la somme des actes que cet homme a commis au cours de sa longue carrière de dictateur, l’acte sacrilège perpétré en 1962 est le summum des méfaits qu’un homme peut commettre pour la passion du pouvoir. Cet acte est révélateur de sa vraie personnalité. La cave de Benchérif, c’est en réalité tout le drame intime de Houari Boumediène, son pitoyable huis clos. Aucune raison d’Etat valable, aucun argument cohérent, aucune justification plausible : «l’oubli», «les évènements de 1963-1964 en Kabylie», «l’attente de circonstances plus favorables» (lesquelles ?), rien ne peut excuser ce qui a été commis. Les vraies raisons du séquestre ne sont pas officiellement avouables : c’est, pêle-mêle, le refus de donner aux Kabyles un lieu de pèlerinage et de recueillement, c’est la volonté d’amoindrir les sacrifices de ce haut lieu de la résistance en lui confisquant ses symboles. Khediri, homme de cœur et de conviction, pour couper court à toutes les tergiversations, pointe du doigt le danger : «Si on avait voulu singulariser la Kabylie et la provoquer on n’aurait pas trouvé “mieux”. Il faut réparer !» L’indignation de Bendjedid, devant le sort fait aux deux glorieuses reliques, encourageait Khédiri à demander le maximum : une annonce solennelle, des obsèques nationales, le Carré des martyrs et la présence au cimetière du chef de l’Etat en personne. Bendjedid répondra par un laconique et généreux «maâloum». La postérité lui en tiendra compte. Le reste est connu. 
C. M. http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2011/12/07/article.php?sid=126924&cid=2

Amirouche: La Vérité du Champ d'Honneur

publié le 6 déc. 2011 23:17 par Yusf Hebib   [ mis à jour : 6 déc. 2011 23:34 ]


Actualités : AMIROUCHE ET SI EL HAOUÈS
Pourquoi Boumediène a séquestré les dépouilles


Par Mohamed Maarfia (moudjahid)
(1re partie)
Quelle meilleure occasion que celle qu’offre l’année du cinquantenaire de l’Indépendance pour évoquer ceux qui l’ont rendue possible. Parmi les chefs de guerre algériens qui ont marqué la fin de la décennie cinquante, Amirouche reste celui qui a inspiré le plus d’écrits : témoignages donnés dans les journaux par des compagnons de lutte et livres riches en détails. Certains sont remarquables par la modération du ton et les précisions historiques, en les lisant, on redécouvre le parcours de cet homme dont les actes ont marqué les mémoires et on revisite, de l’intérieur, une époque exceptionnelle foisonnante d’évènements et de péripéties.
Il faut espérer d’autres écrits pour faire connaître davantage l’homme de fer du Djurdjura, lequel, plus de cinquante ans après sa mort, continue à déchaîner les passions. Il faut continuer à écrire, à évoquer ces grands destins d’Algérie, sans transiger sur la vérité quelle que soit la qualité des censeurs et sans se laisser démonter par le déluge des rhétoriques et les artifices de la désinformation destinés à voiler les éclairages. Les années terribles où Amirouche et les autres responsables de wilaya se sont accomplis, comme chefs de guerre et hommes politiques, restent encore à découvrir. Mohamed Maarfia propose, sous un angle de vision particulier et avec des précisions et des compléments peut-être non encore suffisamment dits, une lecture différente des violences de l’année 1955 et de l’épisode de «la bleuïte». Tout en présentant, du point de vue du moudjahid qu’il est, la personnalité d’Amirouche, il explique dans quelles circonstances le chef de la Wilaya III a dû entreprendre le voyage, en mars 1959, qui lui coûtera la vie. Ce que dit Mohamed Maarfia sur le fonctionnement du pouvoir révolutionnaire d’alors est instructif. Il permet de mieux appréhender certains évènements de notre histoire récente.

La mémoire d’Amirouche 
Amirouche était-il sanguinaire ? L’accusation le poursuit depuis la nuit du 13 au 14 avril 1956, lorsque les harkis du bachagha Ourabah ont été éliminés de la façon que l’on sait. Faut-il défendre la mémoire d’Amirouche par les non-dits, les omissions voulues et la minorisation des évènements ou bien regarder en face ce qu’a été notre révolution et dire la vérité, fût-elle difficile ? L’omission des chapitres sanglants où Amirouche a tenu les premiers rôles, comme si les yeux embués par l’émotion on a de la peine à les voir, ressemblerait à un subterfuge. Le procédé entacherait de suspicion l’essai le plus brillant. La meilleure façon de défendre les siens, c’est de les prendre tels qu’ils furent, dans leurs jours de gloire et dans leurs heures de doute et de solitude, et surtout dans le contexte de leur époque. La réalité des deux premières années de la révolution est terrible. C’étaient les années de Thermidor et de ses ravins sanglants. On a les places de Grève qu’on peut. C’étaient les années des ruées désordonnées sur les villages du Nord Constantinois et sur les fermes isolées dont personne n’en réchappait, au grand malheur des innocents. Ceux qui n’ont jamais admis l’émancipation de l’Algérie ont toujours fait de ces évènements la seule image de marque de la révolution algérienne. (Les moudjahidine ont fait avec, sans aucun complexe). Amirouche n’était pas un héros de bandes dessinées, un boy-scout en chemise blanche soucieux de sa b.a. quotidienne, un romantique de la révolution atteint d’angélisme aigu, mais un militant entier, imperméable aux nuances, dur avec lui-même et avec les autres, rejetant le compromis, incapable de trouver des circonstances atténuantes à celui qui a pris les armes contre son pays, implacable devant la trahison, convaincu que ce qui était en jeu valait sa vie et celle des autres. Le cercle des iniquités où le siècle l’a emmuré, n’était franchissable que par la violence. Mais, s’il en usa comme arme, il ne le fit jamais qu’en dernier ressort. Cette révolution que lui et ses compagnons divinisaient et incarnaient en même temps a d’abord fait appel au prêche, au discours, aux appels à la solidarité et à l’union, mais face, quelquefois, à la désespérante résignation d’une population au joug colonial, elle a dû recourir, dans les deux premières années, à des moyens extrêmes pour imposer son dogme : libérer l’Algérie. La phase historique que la révolution vivait, exigeait la destruction du système administratif français basé sur la collaboration d’indigènes stipendiés. Les moudjahidine, encore de ce monde, se souviennent du prix fort que certains de leurs compagnons ont payé à la délation. Il est arrivé qu’après un couscous campagnard, ou un passage de nuit, des moudjahidine soient dénoncés puis pourchassés par des opérations militaires auxquelles des civils musulmans ont pris part. Mettre hors d’état de fonctionner l’infrastructure sur laquelle reposait l’édifice colonial était la condition pour survivre, durer et espérer vaincre un jour. Faiblir au moment où la survie des groupes armés dépendait d’une omerta hermétique était la réinvention suicidaire du rocher de Sisyphe. Etre ou ne pas être. C’était cela le dilemme. Les suppôts du colonialisme ont payé le prix fort, non seulement en Wilaya III, mais dans toutes les étendues de la révolte, du nord au sud et de l’est à l’ouest. Les responsables de l’ALN, Amirouche comme tous les autres, ont sévi avec rigueur pour faire comprendre à tous les entendeurs que la seule voie du salut était l’écoute respectueuse des oukases de la révolution. La Wilaya III, plus que partout ailleurs, a été confrontée aux tentatives d’implantation de groupuscules hostiles au mouvement indépendantiste, le MNA entre autres. Le sort qui leur a été fait a laissé au FLN le monopole de la révolution pour le plus grand bénéfice de l’Algérie. Il faut préciser, cependant, que le futur colonel n’a jamais appliqué le principe de la responsabilité collective, et qu’il n’est en rien concerné par les tueries perpétrées dans la nuit du 28 au 29 mai 1957. Amirouche se trouvait en Tunisie au moment où le tueur de civils qui avait sévi là se consolait, comme hier, monsieur de Monluc par le cynique «Dieu reconnaîtra les siens !». Ces actes inexcusables qui ont provoqué les protestations indignées du monde entier, y compris des amis de l’Algérie combattante, comme le journaliste Robert Barrat ou l’historien Pierre Vidal-Naquet, avaient mis le CCE dans un très grand embarras, réuni en urgence, il avait réitéré à l’usage de tous les maquisards, le premier commandement du Congrès de la Soummam : donner à la révolution algérienne un visage humain ! 
«La bleuïte »
 
«La bleuite». Pourquoi en parler encore alors que beaucoup d’acteurs de premier rang se sont exprimés sur le sujet ? Parce que c’est l’épisode de «la bleuïte» qui a donné un alibi spécieux, une sorte de bonne conscience, à ceux qui ont pris la décision d’ordonner le silence sur la découverte des ossements d’Amirouche, alors que leurs véritables motivations n’ont rien à voir avec les évènements qui ont eu lieu en Wilaya III, en 1958. On doit, tout en respectant l’émotion des proches et des compagnons des innocents sacrifiés, tenter d’aller au fond des choses sur le sujet. Il ne s’agit nullement d’absoudre les chefs de wilaya, - et à leur tête Amirouche - qui ont ordonné des purges, ou laissé faire les commissions ardentes dont les membres ont démontré qu’ils n’ont rien compris à l’immense élan qui a entraîné toute une jeunesse vers l’ALN, mais de considérer pourquoi ces chefs de wilaya, passionnément dévoués à l’Algérie, en sont arrivés là. C’est au prix de la redécouverte du contexte de l’époque, de la nature et de l’ampleur des moyens mis en œuvre par l’ennemi pour briser la résistance algérienne qu’on pourra parvenir à savoir comment cela a pu être possible et contribuer à une compréhension différente de la tragédie. 1958 est l’année terrible pour l’Algérie combattante. Elle marque le tournant de la guerre. Les Français, après leurs déboires militaires de l’année précédente, décident de réorganiser leur armée, de la doter en armements nouveaux et de la redéployer autrement. Ils affûtent d’autres outils (des rideaux de fer pour isoler l’Algérie) et ils affinent de nouvelles approches, basées sur une connaissance parfaite de l’organisation de l’ALN et sur un théorème froid : détruire sa composante humaine, y compris par les moyens les plus sales. La naïveté de l’adversaire, son refus de croire à tant de noirceur contribueront au succès de la manœuvre. Les maquisards algériens n’étaient pas de taille à faire face à cette répugnante façon de faire la guerre. Beaucoup d’observateurs dans le monde s’étonnent de la sérénité et du calme du peuple algérien alors qu’autour de lui le monde arabe bout. Un cinglant démenti à la théorie des dominos ! La «bleuïte» n’est pas encore étudiée à l’Académie interarmes de Cherchell (et c’est bien dommage), elle est par contre retenue par les Algériens comme l’exemple du cynisme et du manque de scrupules de ceux dont les arrière- pensées n’ont rien à voir avec l’apparence qu’ils montrent. Aux yeux des Français, la Wilaya III n’est pas une wilaya comme les autres. Depuis le congrès de la Soummam qui s’est tenu dans ses murs, et la chute de tension dans l’Aurès après la mort de Mostepha Benboulaïd, elle est une figurine stratégique sur l’échiquier algérien. Elle est le socle originel d’une grande partie des hommes qui dirigent la révolte. Dans une salle attenante au bureau du général commandant la 27e division alpine, qui est déployée en Kabylie, est étalée une immense carte. Cette carte est vérolée par une multitude de petites épingles agrémentée, chacune, d’un minuscule fanion. Chaque petit drapeau porte inscrit le nom d’un des chefs de la révolution, son palmarès ainsi que son lieu de naissance. L’officier d’état-major qui s’est adonné à l’exercice des épingles a dû souvent méditer, les deux coudes sur son bureau, la tête entre les mains, sur l’immense place des élites kabyles dans les structures de la révolution. Sur le plan militaire, la Wilaya III est la clef d’Alger. La majorité des fidayines qui ont mis la capitale à feu et à sang en 1957, et qui n’ont pu être neutralisés que par des moyens extrêmes, en sont originaires. L’essentiel de l’émigration en France qui alimente par ses cotisations les caisses de la révolution est originaire de Kabylie. Pour le général Jacques Faure, nouveau commandant de la 27e division alpine, le constat est accablant. La vérité officielle d’une «population fidèle à la France, terrorisée par les hors-la-loi» ne tient pas la route. La carte parlante établie à l’usage de son prédécesseur, qu’il a sous les yeux, démontre la parfaite symbiose entre les hommes armés et les civils. Les envolées du cardinal Lavigerie et ses incantations prosélytistes, les implantations des pères blancs, les théories racistes du général Daumas, qui faisaient du Kabyle un être en tout supérieur à l’Arabe, les réseaux des grands notables indigènes comblés de privilèges, le systématique «diviser pour régner» de tous les gouverneurs généraux qui se sont succédé à Alger, tout cela s’est soldé par un terrible échec. La Kabylie citadine, même celle des élites francisées, la Kabylie profonde qui ne parle pas un mot d’arabe, sont unies autour de leur avant-garde qui active dans l’ALN. Les officiers SAS et SAU avouent n’avoir rien compris. C’est à supprimer le nom de Descartes de la liste de leurs maîtres à penser. Pourtant, ils s’étaient bien obstinés. Ils avaient organisé force scrutins dans les régions «pacifiées». Ils avaient remis des armes à des dizaines de villageois rameutés par des «béni-oui-oui» folkloriques et focalisé la loupe grossissante des «Unes» de leurs journaux sur quelques fellahs serrés sur un mouchoir de poche. Même lorsque «l’oiseau bleu» aux rémiges tricolores s’était envolé pour aller roucouler sur l’épaule droite de Krim, ils avaient, en tablant sur «le particularisme kabyle », tenté et tenté encore. La carte aux fanions démontrait au général Faure que, quelque part, leur postulat était archifaux, et il était archifaux parce qu’ils avaient confondu attachement au terroir et sentiment national. Le terroir kabyle est autre chose que le heimat des Allemands, le domov des Slaves ou «la douceur angevine» des Français quand, entre deux escapades guerrières, ils se laissent bercer, nostalgiques, par le hamac du vague à l’âme. C’est tout à la fois le sacre quotidien - par la déférence - de la glaise originelle et des mânes des ancêtres. Ce sont des syllabes rudes qui portent jusqu’au sommet du versant, le jour où un entêtement épais voile le regard des hommes. Ce sont aussi des alluvions diverses, mots et us, soumises longtemps, avant d’être intégrées, à l'exequatur du sage tribunal des anciens. Cette vocation inébranlable à être d’abord soi-même n’a jamais contrarié l’élan vers l’outre horizon. Elle n’a jamais renié les grandes solidarités exprimées par tous les Algériens unis derrière leurs bannières guerrières dans mille champs d’honneur. Elle n’a jamais effacé la conscience d’être aussi en charge des frontières souveraines du pays. En un mot : le sentiment de faire partie de la nation algérienne par la preuve du sang versé pour la même cause et par l’argile brûlante du cimetière indivis. Le chef de ce bastion granitique attaché à ses traditions, et devenu grâce à son avant-garde le cœur battant de la révolte algérienne, est le charismatique Amirouche. Sur la carte où sont plantés les fanions des chefs rebelles les plus connus ; le sien, fixé à Tassaft Ouguemoun, au cœur du Djurdjura, domine tous les autres. Il représente pour Jacques Faure le signe noir qui endeuille ses armoiries. Les hommes d’Amirouche frappent et disparaissent dans l’entrelacs des sommets et des fonds de leur terroir. Son OCFLN est remise à flots chaque fois qu’elle est neutralisée. Il s’est taillé une réputation de chef de guerre insaisissable. Il a eu raison des chasseurs qui le traquaient. Vaincre la révolte en Algérie passe nécessairement par la mise à genoux de la Wilaya III, et il est impossible d’atteindre ce résultat sans résoudre l’équation Amirouche ! Le général Jacques Faure est un officier au long palmarès. Il a été gouverneur militaire de Vienne (1952 et 1953), commandant des forces d’occupation françaises en Allemagne, directeur de l’école d’application d’Infanterie à Saint- Maixent. Il a commandé le 1er régiment de chasseurs parachutistes en 43 et en 46, ainsi que les commandos de l’aviation. C’est aussi une forte tête. Il a été impliqué dans l’attentat contre Salan. Encouragé par le mystérieux «groupe des six» dont faisaient partie Michel Debré et Giscard d’Estaing, il avait tenté de faire un putsch pour renverser le gouvernement. C’est donc un officier très «Algérie française», théoricien, praticien et homme d’action en même temps, qui est face à Amirouche. Il ne reculera devant aucun moyen pour réussir. La 27e division alpine, dont il a pris le commandement, est renforcée par de nombreuses unités pour densifier au maximum son dispositif de combat. Le lendemain de son installation dans ses nouvelles fonctions, Jacques Faure commande à la police judiciaire de Tizi Ouzou une photo agrandie de Amirouche. Il l’a fait encadrer et l’accroche au mur, face à son bureau. A mesure que le temps passe, et que Amirouche reste hors d’atteinte des milliers de chasseurs alpins qui le traquent, ce portrait le fascine. Il n’en dort plus. C’est devenu son cauchemar quotidien. L’homme figuré là, à quelques mètres de lui, qui le nargue de son regard jocondesque, est l’échec humiliant de sa longue carrière d’officier. Le qui-vive permanent auquel s’astreint «le feu follet kabyle», sa façon de combattre, ne laissent aucune chance à ses ennemis. Au bout de moult réunions au sommet à Alger, les stratèges français décident d’essayer une autre approche : le conditionnement de celui qui se joue d’eux depuis tant d’années. L’opération, confiée au GRE (Groupe de renseignements et d’exploitation) du capitaine Paul- Alain Léger, commence par une meilleure évaluation de la personnalité de Amirouche. Une grille de lecture psychanalytique lui est consacrée. Le fichier de ceux qui constituent la fine fleur de la Wilaya III est mis à jour. C’est ce vivier que Léger et son supérieur le colonel Godard veulent détruire. La relecture des comptes-rendus et analyses de toutes les entreprises précédentes de déstabilisation de la Wilaya III faisait apparaître deux constantes : l’extrême méfiance de Amirouche et la vigueur avec laquelle il avait éliminé les traitres. La machination est basée sur un pari, les réactions logiques d’un homme dans la position d’Amirouche, quand il découvrira que son environnement est miné. Le procédé auquel il aura immanquablement recours: les interrogatoires poussés pour obtenir des aveux provoqueront les métastases attendues. Puisqu’il s’avère impossible de séparer la population du FLN, le but ultime de l’opération sera – au-delà de la mise hors de combat du maximum de rebelles – la cassure irréparable du couple ALN d’origine rurale et ALN d’origine citadine. Le virus dévastateur de «la bleuïte» est logé dans une éprouvette âgée de 18 ans. La mort qui va s’abattre sur tant d’innocents est en marche. Les chefs de l’ALN, qu’ils opèrent au Centre, à l’Ouest ou à l’Est, n’ont aucune idée de ce qu’est le Service de l’Action Psychologique qui s’occupe d’eux ni des moyens dont il dispose. Ils ont une vision simplissime de l’ennemi : le tank, l’avion, le soldat, le harki. Lorsqu’ils découvrent, effarés, un traître infiltré dans leur propre entourage, la lecture qu’ils en font est une lecture tronquée de l’essentiel. L’arbre leur cache la forêt des spécialistes qui cogitent dans des laboratoires et qui font des projections sans cesse revues et corrigées selon les dernières données obtenues par leurs innombrables relais, projections qu’ils mettent à l’épreuve du terrain à la première opportunité. Nous ne nous sommes jamais interrogés – alors que nous avons eu cinquante ans pour le faire – sur l’origine des rumeurs qui ont abouti à la liquidation de Bachir Chihani, à l’isolement de Mostepha Benboulaïd après son évasion, aux doutes qui ont conduit (entre autres acteurs) un homme aussi averti que le colonel Kafi à parler comme il l’a fait de Abane Ramdane. Aucun de ceux qui ont traité de «la bleuïte» n’est allé assez loin pour essayer de savoir qui était en réalité Ahcène Mahiouz, qu’est-ce qu’il a appris chez l’Abwehr, jusqu’où allait son adoration des SS, comment il a été «traité» par les services français, lorsqu’il a été arrêté après son parachutage en Algérie, pourquoi il a été gracié alors que Mahdi Mokrani, convaincu des mêmes chefs d’inculpation, a été exécuté, pourquoi a-t-il fait tuer même les maquisards qui ont donné la preuve de leur patriotisme en chaque occasion, et dont il était sûr de leur innocence ? On doit, pour rendre justice à la mémoire des victimes de toutes les «bleuïtes», qui ont endeuillé la révolution, essayer de répondre un jour à ces questions. Amirouche ne vit pas dans un sanctuaire protégé par une frontière internationale. Il ne dort jamais deux nuits de suite dans le même refuge. Il connaît un stress permanent. Les renseignements précis que les Français ont sur ses déplacements, presque en temps réel, l’incitent à penser que la délation vient du sein même de son environnement immédiat. Hélas, c’est vrai. Des fidaï ont été arrêtés l’année d’avant à Alger, une poignée d’entre eux a été «retournée » par les officiers parachutistes de la contreguérilla, elle a inspiré dans le djebel, grâce aux diagonales solides du cousinage, quelques émules ça et là. Ces cas locaux ont fait grand bruit dans certains villages qui ont vu des hommes qui exigeaient, au nom du FLN, quelque temps auparavant, d’être hébergés, nourris et guidés revenir, habillés en supplétifs. Les SAS sont actives dans les zones rurales auprès des démunis, et concourent par leur action au recrutement des harkis. A l’Est, la reddition de Ali Hambli et de toute sa katiba donne lieu à un déchaînement de commentaires sur «un possible ralliement en masse des fellaghas». Jaques Chaban-Delmas, ministre de la Guerre, qui était en mars en Algérie, en avait servi de pleines louches. 
«L’infaillible sauveur»
 
Au moment où l’état-major de la Wilaya III évalue le nouvel état des lieux, la situation politique a changé. Avec l’arrivée au pouvoir de l’ambigu Charles de Gaulle, auréolé du poids de ses intransigeances passées, «porteur d’une vocation singulière au refus de la défaite et à la grandeur de la France», le parti ultra jubile. Il est attendu de l’homme du 18 Juin qu’il corsète la volonté nationale ébranlée par une défaillance des politiciens et qu’il donne, immédiatement, des arrhes sur le terrain. De Gaulle ne décevra pas les tenants de l’Algérie française. En attendant que les moyens de la guerre totale soient réunis, l’euphorie, due à la présence de «l’infaillible sauveur» aidant, surgit une nouvelle, une étrange chanson : «Avec de Gaulle tout devient possible : l’oubli des humiliations passées, la guérison des plaies, la réparation des injustices, une Algérie nouvelle et fraternelle ». Dans le lexique élaboré par les paroliers de Godard, un mot suave doté d’un effet magnétique miraculeux apparaît. Il attire, dans les bras l’un de l’autre, le colon repus et arrogant et son humble ouvrier au dos brisé, la pied-noir au cœur de pierre et sa boniche aux mains calleuses : «Fraternisation» ! L’étonnante rengaine est reprise en chœur par Mlle Sid Cara et ses amis, femmes de ménage, chauffeurs et jardiniers en renfort. Le «O, combien je vous aime» déclamé sous le balcon de Robert Lacoste par la gent abonnée aux mangeoires du bachagha Boualem et compagnie, n’a fait vibrer personne dans les djebels, mais il devient un élément qui sera pris en compte lorsque la suspicion s’installera. Dès le mois de mai, des Algériens rentrent en nombre dans les comités de «Salut Public». Les riches colons des Issers et la Mitidja mettent la main à la poche pour susciter les enthousiasmes. L’état-major de la Wilaya III sent que quelque chose est en train de se passer. L’effet de Gaulle est ressenti. Des désertions, impensables jusque-là, se produisent. Le 10 juin, le CCE demande aux chefs de Wilaya d’engager, plus que jamais, une lutte impitoyable contre les «traitres». Au mois d’octobre de la même année, de Gaulle, qui a assis son pouvoir, tente de découpler l’ALN de l’intérieur, des politiques installés à l’extérieur, en lançant son appel à la «la paix des braves». Le slogan est censé vider les maquis contre la promesse de réformettes et d’une réinsertion sociale des combattants. Certains, et non des moindres, s’y laisseront prendre. Le référendum du 28 septembre 1958, concernant l’adoption de la nouvelle constitution française, voit la participation massive des musulmans, surtout en Kabylie. Il est vrai, grâce au terrible forcing de l’armée française. Le CCE, puis le GPRA, à partir de Tunis multiplient les mises en garde : «L’heure est grave. L’heure est à la vigilance !» Bien avant l’appel de De Gaulle, le tarissement des mouvements des compagnies d’acheminement depuis le début de l’année, et «l’inaction » du CCE face au barrage électrifié ont rendu plus dures les conditions de la lutte et ont provoqué, ça et là, des commentaires défaitistes, lesquels sont interprétés - parce qu’ils sont rapportés à Amirouche - comme des symptômes de découragement et des signes annonciateurs d’une débandade programmée. Les unités envoyées en Tunisie pour ramener des armes sont revenues bredouilles, sans même avoir essayé de se frotter aux barrages. Le doute, qui se nourrit d’éléments objectifs, prend une autre forme : «L’intime conviction». L’intime conviction !... Cette certitude qui, à travers les âges, a envoyé tant d’innocents à la mort... 
La solitude d’Amirouche
 
Le chef de la Wilaya III n’a pas les spécialistes à même de décoder les processus de conditionnement et d’infiltration qui précèdent les étapes d’où partiront les tangentes dévastatrices. Il n’a qu’une seule idée de la façon dont il faut aborder ce qui lui apparaît être une opération subversive de grande ampleur : la stopper coûte que coûte. Il n’a pas à sa disposition les bureaux spécialisés d’un état-major apte à son but et à sa fonction, capables d’aller plus loin dans l’inextricable écheveau du milieu familial, des attaches humaines horizontales, du cursus des études, des raisons du ralliement à la révolution des maquisards suspectés ou dénoncés, dans l’examen du timing du calendrier des pseudo-rencontres de l’accusé avec ses commanditaires, des raisons matérielles, ou autres, qui auraient pu donner quelque crédit à son éventuel basculement. Tout cela est hors de la portée de Amirouche. N’ayant ni le temps ni les moyens pour une investigation policière méticuleuse et patiente, vivant un moment d’extrême tension, destinataire de mises en garde à répétition émanant du directoire politique suprême, il a pris le raccourci dangereux des aveux extorqués. Les comptes-rendus de l’inquiétant Mahiouz installeront en lui le syndrome de la trahison généralisée. Lorsque l’opération concoctée par les services du colonel Godard commence à faire des ravages, la haute hiérarchie de l’ALN installée à Tunis, qui aurait pu s’étonner de l’ampleur de cette épidémie «d’agents français infiltrés» et qui aurait pu dire : «attention» et arrêter l’engrenage fatal, n’a pas pris la juste mesure du drame. En 1958, le commandement de l’ALN est encore dans une phase laborieuse d’organisation et de remise en ordre. Mohamedi-Saïd Nasser, porté à la tête d’un nouveau COM (12 avril 1958), est confronté très tôt à une fronde paralysante, qui muera bientôt en cabale, menée par ses adjoints, les colonels Lamouri, Bouglez, Mohammed Aouachria et du commandant Amar Ben Aouda. Amirouche, du côté du COM, n’a rien à espérer. Krim, Boussouf et Bentobal (les trois «B»), dans un environnement difficile, essayent de concrétiser le programme défini par le cahier des charges de la Soummam. Ils ont fort à faire. Boussouf, dont on a fait un redoutable spécialiste de la guerre de l’ombre, était lui-même atteint d’espionite aiguë. Sa devise était «vigilance, vigilance et encore vigilance!» Son service de renseignement, encore embryonnaire, n’a même pas détecté l’immense redéploiement des forces françaises sur la frontière orientale de l’Algérie lorsque la base de l’Est, mal informée, a fait l’erreur tragique de tenter un passage en force du barrage électrifié. L’opération coûtera à l’armée algérienne, en huit jours, sept cents morts ! (Fin avril, début mai 1958). Boussouf, victime de ses a priori, admettra comme tout à fait plausible le scénario d’une infiltration massive d’agents de l’ennemi. Ce qui se passe en Wilaya III l’incitera à imposer de nouvelles mesures drastiques pour protéger les structures placées sous sa responsabilité. Les moudjahidine qui ont travaillé à ses côtés s’en souviennent. Krim, parce qu’il a commandé la Wilaya III et parce que nul mieux que lui ne connaît les maquisards qui crient leur innocence et dont certains ont été ses compagnons et ses proches, ne réagit pas. Sans doute était-il passé trop rapidement du statut de guérillero à celui d’homme d’Etat. Ses nouvelles responsabilités lui prenaient l’essentiel de sa réflexion. Il avait sous-traité les questions des hauteurs qui lui ont servi de tremplin à un homme (Mohamedi-Saïd Nasser) qui n’avait pas le calibre qu’exigeait la fonction. Ni Boussouf ni Bentobal ne sauraient être tenus responsables de l’inaction du CCE, face à la tragédie que vit la Wilaya III, autant que l’est Krim. A la décharge du responsable des forces armées, les difficultés auxquelles il se heurtait étaient considérables. Il était sur tous les fronts. Il était également seul. Mais il l’était par les choix qu’il avait faits en imposant des responsables incompétents à des postes stratégiques, il l’était par son installation loin des maquisards, il l’était par la sourde oreille qu’il a opposée aux appels d’Amirouche, il l’était par la disparition de Abane, il l’était par la mort des fils de l’Aurès. Le jour où Amirouche tombera, Krim saura ce qu’est la vraie solitude. Mais, il sera alors trop tard. Chacun des trois «B» a fondé son pouvoir sur le socle d’une wilaya, une chasse gardée tenue par un féal. Les affaires de la Wilaya III étaient du ressort exclusif de Krim. Le propre du pouvoir collégial est d’être ambivalent et irrésolu. Il devient paralysant quand intervient dans l’équation le souci de ne pas trop regarder dans le jardin du voisin. Il faut attendre la fin de l’année 1958, après la convocation par Amirouche d’une réunion des chefs de wilaya de l’intérieur, pour voir les choses bouger à Tunis. 
Le voyant rouge a bel et bien clignoté
 
Le Dr Chaulet, lorsqu’il commence à réunir tous les écrits, toute la documentation (BRQ, revues spécialisées, études, articles de journaux, comptes-rendus de débats) relatifs à la guerre d’Algérie dans les bureaux que M’hamed Yazid a mis à sa disposition dans un immeuble situé avenue de Paris à Tunis (discrètement protégé par les hommes de Ahmed Khlil qui vient de nous quitter), s’interroge sur la publicité par trop excessive que fait la presse française aux systèmes de défense du barrage électrifié. Il est intrigué par la débauche de précisions. Il parvient à la conclusion que c’est un conditionnement psychologique voulu, ciblant les candidats au franchissement pour les inhiber et les terroriser avant même le passage à l’acte: «Le barrage de la mort», «le rideau de fer qui tue», «hécatombe dans les rangs des rebelles», «voir Souk Ahras et mourir», «99% des hors-la-loi laissent leur peau dans les champs de mines», «Tu veux toujours te frotter au barrage ? Essaie et tu connaîtras l’enfer » etc. Il en parle à Fanon qui habite, également, avenue de Paris. Les paroles de Chaulet éveillent les soupçons de Fanon sur autre chose, sur ce qui se passe en Kabylie et qui commence à se savoir à Tunis. Fanon est intrigué, non par la présence de traitres, inévitables dans toutes les guerres, mais par leur nombre. Cela ne cadre pas avec ce qu’il croit savoir de la société algérienne, des sentiments qui ont conduit les jeunes Algériens à prendre les armes. Cela perturbe tout son cheminement dialectique. A l’époque, Fanon collecte le maximum de matières pour ses ouvrages. Il a déjà écrit l’essentiel de l’An Cinq de la Révolution Algérienne. Il est en contact direct avec les maquis de la base de l’Est par le biais du commandant Rabah Nouar. Il interroge les djounoud sur la vie quotidienne à la campagne, sur les relations entre les colons et les Algériens. Il sollicite des éclairages de la part des officiers qui le reçoivent. Il a des discussions à bâtons rompus avec Tahar Zbiri qu’il soigne pour des maux de tête à répétition. Il écoute le prolixe Abdelkrim Hamrouchi, un esprit brillant qu’aucun interdit n’arrête quand il toise avec des mots féroces une dégaine ou un discours. Il passe des soirées entières avec l’intarissable Saad Dahleb. Il note tout ce qui pourrait l’aider à comprendre «l’étiologie» de la foi des montagnards comme des citadins et qui explique leur inébranlable détermination à tenir tête à l’immense machine de guerre française. Les malades, venus des djebels, qu’il soigne, extériorisent des délires dus aux traumatismes qu’ils ont subis. Ce qui se passe en Kabylie ne cadre pas avec sa grille de lecture de la psychologie des Algériens. Il émet des doutes sur la culpabilité des jeunes maquisards livrés au bourreau. Et il subodore quelque machination infernale subrepticement installée et mise en mouvement grâce à l’amorce imparable de trois ou quatre vrais faux moudjahidine. Fanon a de la peine à admettre qu’il lui faudra ouvrir un autre chapitre dans l’ouvrage qu’il prépare, chapitre qui s’intitulerait «l’exception 1958». Son approche est scientifiquement pesée. II tente de faire partager ses doutes. En vain ! Fanon n’insistera pas, de peur de trop insister… Le voyant rouge qui s’est allumé s’éteint sans avoir déclenché les réflexes qui auraient pu arrêter l’engrenage. Amirouche, malgré ses appels à l’aide, sera seul, terriblement seul, pour affronter le malheur ! 

-La peur règne. Le général Challe recueille déjà le fruit du travail de sape effectué par Godard et...
-Houari Boumediène, au moment où tombe Amirouche, n’avait pas encore l’envergure qui sera la sienne un an et demi plus tard. Il n’était pas en Tunisie...
-«Amirouche est mort, reste à tuer sa légende.» Deux hommes vont s’y employer, Godard et Boumediène. Le premier par la calomnie, le second par...
La mort au bout du chemin

Pour rompre sa solitude, il prend l’initiative de convoquer une réunion des colonels de l’intérieur. Elle se tient à Ouled Asker, sur les hauteurs de Taher. Il tente de faire partager ses certitudes, quant à la réalité du complot, aux autres chefs de wilaya. Elles sont diversement reçues et pour l’un d’entre eux — Ali Kafi — avec incrédulité. Ce dernier a d’ailleurs refusé de se joindre à ses pairs. Il a consulté le GPRA et il en a reçu l’ordre de s’en tenir à l’écart. Il délègue Lamine Khène comme observateur. Le docteur Khène écoute Amirouche. Il n’en croit pas ses oreilles. Il revient de la réunion perplexe. Les jeunes étudiants qu’il a connus à l’université, pleins d’enthousiasme à l’idée de rejoindre l’ALN, ont été exécutés. On a trouvé des preuves compromettantes au bord d’un chemin ou dans les semelles d’un quelconque évadé. Il rend compte de ce qu’il a entendu à Ouled Asker. Kafi, dont la conviction est arrêtée depuis longtemps sur «le complot », conseille la prudence et demande l’arrêt des exécutions. C’est une chance pour la Wilaya II d’avoir eu, au moment du grand doute, des chefs qui ont su faire confiance à leurs compagnons d’armes. Pour les chefs de la Wilaya II, quelle collusion peut bien exister entre un Messaoud Boudjeriou, chef de la zone III et l’ennemi juré de l’ALN qu’était le capitaine Rodier qui sévissait à la ferme Améziane à Constantine ? Quelle affinité y a-t-il entre le colonel Ducournau et Abdelkrim Fennouche et ses compagnons qui activaient dans les monts des Beni Bélaïd et des Ouled Asker ? Quelle connivence peut exister entre Hamlaoui ou Abdelwahab Benyamina, héros du Fida à Constantine et le capitaine Chevallier qui torturait au camp Frey ? Le bon sens en Wilaya II l’a emporté sur les manipulations de Machiavel. La Wilaya II qui a conservé ses moyens de transmission tire la sonnette d’alarme. Elle est entendue par Lakhdar Bentobal. Hélas, Hadj Lakhdar, chef de la Wilaya I, ne se posera pas les mêmes questions lorsqu’il ordonnera l’arrestation, entre autres, de Abdelmajid Abdessmed, ciblé par une information venant de Mahiouz et transmise par cheikh Youssef Yaâlaoui en personne, circonvenu par le même Mahiouz. Lorsqu’on sait que Abdessmed était l’homme qui avait repris le flambeau tombé des mains de Abbès Laghrour et qu’il avait fait de la zone 2 de la wilaya des Aurès le tombeau de la légion, on comprendra pourquoi les services secrets français voulaient sa perte. Abdessmed arrêté, la zone 2 entra en ébullition. Hadj Lakhdar fit marche arrière. Abdessmed fut libéré. Il traversa la ligne Morice et alla exposer à Krim et à Boussouf les malheurs de la «bleuïte». Boussouf, les BRQ de l’armée française sous les yeux, savait qui était le guerrier d’acier qui tapait sur la table devant lui. Le chef de la zone 2 tempêtait et exhibait ses blessures. C’est à partir de ce moment que Boussouf, Krim et Bentobal décidèrent que c’en était assez. Abdessmed retraversa la frontière et retourna au combat. Il rechercha désormais systématiquement la rencontre avec l’ennemi. Le premier décembre 1960, sur une crête au sommet de l’Aurès, la mort fut au rendez-vous pour exaucer le vœu de si Abdelmajid. Jamais champ d’honneur ne mérita mieux ces deux mots que le mont Chélia où tombèrent si Abdelmajid et ses compagnons. Les trois «B», tant qu’il ne s’agissait que d’ «assainir» les rangs de la révolution, même au prix d’une hécatombe, n’ont pas bougé, mais dès lors que leur pouvoir est menacé par la réunion de Ouled Asker, ils réagissent. Après le complot, dit «des colonels» de l’extérieur dont ils ne sont venus à bout qu’avec l’aide des Tunisiens, la ligue des colonels de l’intérieur, cimentée par les diatribes d’Amirouche, agit sur leur épiderme comme une douche glacée. Ils tremblent mais ils s’ébrouent rapidement. Faute d’avoir pu envoyer en Wilaya III, quand il était temps encore, une commission d’enquête, ils mettent en demeure Amirouche de venir à Tunis. Au moment où il va quitter sa wilaya, il n’est plus dans le même état d’esprit qu’au moment où il a pris l’initiative de réunir ses pairs à Ouled Asker. Sa wilaya est désarticulée. La peur règne. Le général Challe recueille déjà le fruit du travail de sape effectué par Godard et Léger. Il ne sait pas ce qui l’attend quand il sera face à Krim qu’ont excédé ses initiatives. Pour la première fois depuis qu’il a conquis le poste de chef de wilaya, il hésite sur ce qu’il faut faire. Cette hésitation transpire dans les erreurs de jugement qu’il va commettre concernant l’itinéraire à prendre pour répondre aux convocations de plus en plus pressantes de Krim, transmises par le COM. La première est du 25 janvier I958, transmise par le biais de la Wilaya II, reçue le 16 février, la deuxième et la troisième sont reçues les 18 et 23 février par le canal de la Wilaya I. L’accusé de réception signé de la main d’Amirouche est du 1er mars 1959. Mansour Rahal, secrétaire général de la Wilaya I, l’a préservé. Il ne figurait pas parmi les documents qu’il a laissés à si Hassen Ouaouag, son successeur, ou à moi-même, quand il a quitté le PC de la Wilaya I, en 1962. Mansour, mu par un noble sentiment, l’avait gardé comme une relique. C’est une pièce pour l’histoire. Il en fait état à la page 191 de son livre, Les maquisards. Elle y figure, réduite, en fac-similé. Depuis le retour bredouille de quelques katibas pourvoyeuses d’armes, malmenées par le long trajet, ressassant des peurs rétrospectives, Amirouche est convaincu que le barrage fortifié est devenu hermétique. Il ne veut pas prendre le risque de passer par le Nord. Il ne sait pas que les unités de la base de l’Est, par la densité de leur présence, d’El Kala, au Nord, jusqu’à Louenza, au Sud (malgré leur redéploiement partiel vers l’Est, après la bataille dite de Souk Ahras), leur connaissance du terrain, (ahlou Mekka…), leur pratique quotidienne de la ligne Morice, sont parfaitement en mesure de faire franchir le barrage à un petit groupe de combattants discrets. Leurs voltigeurs sont passés maîtres dans la surveillance des mouvements de l’ennemi. Ils ont toujours pour mission de guider et de protéger les unités de l’ALN de passage. Il faut savoir que ce n’était pas le transit de l’Algérie vers la Tunisie qui posait problème, mais l’inverse, lorsque le franchissement était détecté et que les opérations de recherche étaient déclenchées. Traverser la ligne, ponctuellement, était techniquement réalisable. Rares ont été les accrochages, qui ont eu lieu dans le périmètre fortifié. L’approche d’Est en Ouest, vers la ligne Morice, à travers les forêts des Beni Salah ou des Ouled Béchih a toujours été, à quelques rares exceptions près, couronnée de succès. Une fois pris en charge par les hommes du 2e bataillon de Abderrahmane Bensalem, ou ceux du premier bataillon de Chouichi Laïssani, l’élément aventuré jusque-là avait toutes les chances de réussir son passage. En cas de malheur, la nature du terrain lui offrait la possibilité de se replier. Lorsque Lakhdar Ouarti, futur colonel de l’ANP, à l’époque chef de section dans la katiba de Tayeb Djebar, déployée à l’Est de Aïn Sennour (nous étions dans la même unité), avait fait passer Krim et Benkhéda, il avait organisé l’itinéraire méticuleusement, ne laissant rien au hasard. S’il est vrai que les conditions seront différentes en mars 59, il n’en demeure pas moins que, pour un chef de wilaya comme Amirouche, le principe de précaution aurait été respecté. En mars 1959, la ligne Challe qui serrait au plus près la frontière était encore dans les cartons (disons au passage que Challe commettra une erreur stratégique de taille en faisant édifier cette ligne. L’ ALN, le dos au mur, sera contrainte de s’adapter et de monter en puissance. Les 25 bataillons, les CLZ, les groupes d’artillerie, les Groupements tactiques (trois bataillons plus une CLZ), seront la conséquence directe de la ligne Challe. Plus tard, lorsque les deux lignes (Morice et Challe) seront à 100% opérationnelles (années 1960, I961 et I962), les passeurs de la base de l’Est, ou ceux de la Wilaya I, réussiront à les faire franchir à ceux qui étaient prêts à leur faire confiance. Les moudjahidine de la zone nord, comme ceux de la zone sud, gardent en mémoire les franchissements réussis de Hidouche et de ses accompagnateurs, les hommes du commando de Slimane Laceu (et non l’assaut). Hidouche, que Khaled Nezzar a fait passer sans que Hidouche perde un seul homme, est mort à l’ouest de la ligne, handicapé par l’impréparation de sa troupe et abandonné par ses deux guides), les franchissements de Tahar Zbiri, Ali Kafi, Lamine Khène, Ali Souaï, Mostapha Ben Noui et les va-et-vient de Hadj Abdelmajid Abdessmed et de tant d’autres. L’héroïque Mokrane Aït Mahdi, qui vient de nous quitter, a assisté au passage d’un millier d’hommes EN UNE SEULE NUIT (fin avril 1958). Aït Mahdi réussira à rejoindre la Wilaya III malgré l’énorme dispositif ennemi mis en place pour la bataille de Souk Ahras. Salem Giuilliano et son unité, rescapés de ces combats, resteront une année entière à l’ouest du glacis fortifié, se jouant des chausse-trappes dont il était truffé. Dès lors, une question s’impose : pourquoi Amirouche n’a pas emprunté le passage par le nord-est ? En plus de la réputation détestable de ce glacis, avait-il aussi une prévention bloquante du côté de la Wilaya II depuis que son chef n’a pas voulu assister à la rencontre de Ouled Askar, trois mois auparavant ? Le chemin par la Wilaya II, pour qui veut se rendre dans la région de Souk Ahras, était inévitable. Peut-être bien. L’option de Oued-Souf lui coûtera la vie. Il veut éviter l’Aurès et passer au sud de la zone 6, de la Wilaya I. Depuis que Aïssi Messaoud et ses émules sont entrés en rébellion, les travées du grand massif chaouia sont devenus périlleuses. Ali Nmer, l’intérimaire de Hadj Lakhdar Abid, est contraint de jouer les diplomates avec les dissidents tant ils sont nombreux, convaincus d’avoir raison et déterminés. Les mots dont ils usent sont des silex. Ils aiguisent les coutelas. Des vendettas nouvelles apparaissent, gigognes, barbouillées de colères glaçantes. C’est le Berbère, dans sa totale ivresse, somptueux par ses alibis et inquiétant par sa disposition nihiliste à mourir d’entêtement. Tout ce qui exhale un relent de «nidham» est voué à la mort. Comme le fera Hama Loulou plus tard et comme le fera aussi Hambli avant son coup de folie. Ces hommes qui luttent sur deux fronts (contre l’armée française et contre l’ALN en même temps) ne font aucun quartier. Beaucoup de jeunes maquisards originaires des Wilayas III et IV, membres de compagnies d’acheminement, paieront de leur vie de s’être aventurés là, selon le principe de la loi du plus fort : «Si ce n’est pas toi, c’est ton frère !» Amirouche, depuis la mort de Laghrour et de ses compagnons, et le préjugé favorable dont il a fait bénéficier Mahmoud Chérif, devenu colonel puis membre du CCE, sans posséder le seul titre nobiliaire — sortir de leurs rangs — que reconnaissent les guerriers chaouia, a concentré sur sa personne des montagnes de vindictes. L’itinéraire de l’Aurès lui a semblé, à juste titre, impraticable. La solution Ahmed Ben Abderrazzak (El Haouès) lui paraît la plus séduisante. Il n’a pas pris en considération la catastrophe que serait pour la révolution la perte de deux chefs de wilaya, le même jour, en cas de mauvaise rencontre. Il a tenu compte de deux facteurs, essentiels à ses yeux et peut-être même d’un troisième : le signe de bon augure, puisque les deux colonels portent le même patronyme Aït Hamouda, dit Amirouche et Hamouda, dit Si El Haouès. Le premier facteur est d’ordre politique. Il veut se présenter à Tunis avec le renfort d’El Haouès pour augmenter le poids des revendications de «l’intérieur», dont il s’est érigé, dangereusement pour son avenir à la tête de la Wilaya III, chef de file et porte-parole. Pour ce qui est du massacre des maquisards par Mahiouz et les aliénés qui officient à ses côtés, il n’est plus sûr de rien. Malgré les «preuves» dont il a rempli deux sacoches, que les hommes du 6e para récupéreront lorsqu’il sera tué, il a des appréhensions. Il soupçonne Ali Kafi d’avoir fait partager son incrédulité au GPRA. Le deuxième facteur est d’ordre pratique : la présence personnelle à ses côtés du chef de la Wilaya VI lui assure, du moins en théorie, les guides qui connaissent les bons raccourcis, les hommes de l’OCFLN qui savent qui est qui dans les contrées qu’on traverse, et les endroits où sont implantés les postes militaires. El Haouès est censé avoir les relais où tout est préparé pour les accueillir, les voltigeurs pour éclairer la route, et les moyens de communication. Tout cela est excellent, MAIS A CONDITION DE PASSER INAPERÇU ! A travers ces espaces calcinés, la moindre information chausse des bottes de sept lieues. Cette antichambre du Sud est encore soumise à la férule de grands féodaux, bachaghas, caïds, grands de douars, oreilles grandes ouvertes des administrateurs des communes mixtes et des officiers SAS. (Au passage, considérations et respect à tous les caïds, à tous les notables qui sont restés dans l’administration française à la demande de l’ALN et qui ont servi avec abnégation la révolution). Des groupuscules MNA ont survécu aux coups que les unités des Wilaya III, IV et VI leur avaient assénés. Les lunettes d’approche portent jusque dans les lointains, «la vue d’en haut» des redoutables avions d’observation «pipers» révèlent toutes les aspérités du sol. La moindre guérite surveille des dizaines de kilomètres carrés. La plus petite opération militaire ratisse profond et large. Le maquisard habitué au couvert protecteur de la forêt ressent une terrible impression de vulnérabilité dans ces territoires du vide. Amirouche, en s’y engageant, s’est dessaisi des atouts qui lui avaient permis de survivre à toutes les offensives des généraux français, aux coups de main du commando noir, à la hargne du capitaine Grazziani exprimée par la rodomontade qui lui coûtera la vie. Le natif de Mondovi, pour qui la guerre d’Algérie était une affaire personnelle, s’était juré «c’est lui, ou moi !». Il n’a plus l’initiative des itinéraires, des changements de directions, des feintes, du choix des maisons de l’hospitalité, des instruments de la discrétion, de la fermeté morale et du courage à toute épreuve des hommes de l’escorte, de la dotation en munitions des armes collectives, des heures imparties à la progression de nuit, de la longueur des étapes pour ne pas être surpris en rase campagne par le jour, de la présence EFFECTIVE et de la fiabilité des éléments de l’OCFLN chargés de sécuriser le cercle mouvant de la progression, du dispositif à installer d’avance sur la crête au droit du bivouac au cas où… Il s’en est remis aux hasards du chemin et au savoir-faire d’El Haouès. Il va en mourir. Au matin du 28 mars 1959, les deux colonels sont encerclés. Le combat s’engage, âpre, terrible, disproportionné. Djebel Thameur culmine par deux monstrueuses molaires, l’une est haute de 1248m et l’autre culmine à 1120m. Elles ont, au cœur des siècles, dévoré leurs propres flancs et les ont rejetés en vomissures d’éboulis. Les obus et les bombes les mettent en mouvement. Elles vont broyer leurs proies. 
Amirouche et El Haouès ont-ils été trahis ?
 
Le moudjahid Omar Ramdane, dans une contribution parue dans El Watan, le 10 mai 2010, a évoqué les évènements qui se sont déroulés autour du djebel Thameur à la veille du 28 mars 1959. Il écrit en substance : «Nous avions envisagé d’attaquer la garnison de Aïn El Melh….. Pour ce faire, nous avions envoyé deux éclaireurs en civil pour la reconnaissance des lieux. Arrivés au petit village… ils ont vite été repérés par deux harkis. Nos djounoud n’hésitèrent pas à les abattre…. Cette action a pu conduire l’armée française à suspecter la présence d’une unité ALN à djebel Thameur qui est la montagne la plus proche de Aïn El Melh….». Omar Ramdane a dit vrai, et c’est effectivement cette action qui a été l’élément déclenchant du «ratissage» qui permettra à l’armée française d’avoir LE RECOUPEMENT DU RENSEIGNEMENT QU’ELLE AVAIT DEJA CONCERNANT LA PRESENCE DANS LA REGION DE GRANDS CHEFS DE L’ ALN et de buter ensuite sur eux. Avant d’aller plus loin, il nous semble utile, pour la clarification de cette question du piège où serait tombé Amirouche, d’évoquer l’éventualité d’une implication de Houari Boumediène et de Bousssouf dans «le complot» dont le but serait d’empêcher le chef de la Wilaya III d’atteindre la Tunisie pour «leur demander des comptes sur leur gestion et sur l’abandon de l’intérieur». Houari Boumediène, au moment où tombe Amirouche, n’avait pas encore l’envergure qui sera la sienne un an et demi plus tard. Il n’était pas en Tunisie. Il n’était pas partie prenante des petites querelles et des concurrences qui agitaient le GPRA. L’armée des frontières n’existait pas encore en tant que telle. Les grosses unités casernées, pour partie, en territoire tunisien obéissaient toujours à leurs anciens chefs. Pour ce qui est de la base de l’Est à Chouichi Laïssani, Abderramane Bensalem et Zine Nobel (lequel a succédé à Tahar Zbiri et à Moussa Houasnia). La zone V de la Wilaya I relevait de Mahmoud Guennez et ensuite de Lakhdar Belhadj. L’armée «des frontières», structurée en bataillons supérieurement armés, appuyés par des CLZ (compagnies lourdes zonales), disciplinés, obéissant à l’EMG, n’avait pas encore vu le jour. C’est, pour le moins, commettre une grave erreur de chronologie et d’approche que d’en parler, dès mars 1959. Il faut, à notre sens, écarter du dossier «Amirouche trahi», la culpabilité de Houari Boumediène. Elle est bien improbable. Reste l’éventualité d’une complicité objective de Boussouf avec l’ennemi. Cela, les moudjahidine qui ont connu cette époque sont en mesure d’avancer des arguments qui contredisent fondamentalement cette thèse. Sans recourir à des jugements de valeur concernant la vraie dimension du patriote Boussouf, disons — et c’est notre conviction — que même si Amirouche avait pu rejoindre la Tunisie, dans une disposition d’esprit belliqueuse, il n’aurait en rien inquiété les trois «B» qui étaient, en 1959, au zénith de leur puissance. Face au triumvirat de fer qui dirigeait, de fait, le GPRA, quels auraient pu être, en Tunisie, les moyens du chef de la Wilaya III ? Comment aurait-il pu démettre des responsables qui ont toujours asséné, en dernier ressort, l’argument imparable du rapport de force ? Ceux qui ont connu Boussouf, Bentobal, et surtout Krim, savent quel était le poids de leur lourde main, lorsqu’elle s’abattait sur quelqu’un. Amirouche et El Haouès sont donc encerclés dans une région dénudée par des forces considérables. Ils opposent une résistance farouche à leurs assaillants. Leurs munitions épuisées, leur escorte décimée, ils succombent. L’ennemi pavoise et exhibe les photos des deux martyrs. A travers tous les djebels d’Algérie, une tristesse incommensurable étreint les maquisards. Le siège du ministère des Forces armées algériennes, boulevard Ferhat-Hached à Tunis, prend le deuil. Krim est effondré. Son abattement transpire dans ses paroles et ses attitudes. Autour de lui on s’en rend compte et on l’évite tant son humeur est massacrante. Le GPRA se réunit pour évaluer la situation. Une nouvelle ère commence en Wilaya III. La guerre continue. Un grand quotidien parisien, commentant l’issu du combat du djebel Thameur, écrira : «Amirouche est mort, reste à tuer sa légende.» Deux hommes vont s’y employer, Godard et Boumediène. Le premier par la calomnie, le second par le silence. Faire le silence sur son nom pour l’effacer de la mémoire des hommes et l’interdire de tombeau pour l’effacer de la mémoire de la terre. Lorsqu’on aura tout dit sur Amirouche, le rouge et le noir, on reviendra immanquablement à un constat : le peuple n’a pas attendu les rubans, les palmes, les discours protocolaires et le marbre blanc, ces dérisoires hochets qui seront agités lorsque son corps sera retrouvé, pour lui décerner le seul honneur qui vaille : l’adulation. Il n’y a pas plus grande consécration. Il n’y a pas plus belle absolution. 
M. M. http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2011/12/06/article.php?sid=126866&cid=2


Apports des Imazighen à la Civilisation

publié le 12 nov. 2011 01:13 par Yusf Hebib

ACTES
du Colloque
L’apport des Imazighen
à la civilisation universelle

Salle Ibn Zeydoun,
OREF, Alger
les 12 et 13 novembre 2008

Haut Commissariat à l'Amazighité
2009

Villes des Imazighen de + 2000 ans

publié le 9 nov. 2011 04:55 par Yusf Hebib

Des observations satellites ont permis de découvrir un grand nombre de constructions appartenant à une de civilisation pré-islamique dans le désert Libyen.

Vestige d'un château en pierres et briques de boue. Photo by Toby SavageVestige d'un château en pierres et briques de boue. Photo by Toby Savage

Des vestiges à foison

Plus de 100 fermes fortifiées, des villages entourant des châteaux avec des murs de quatre mètres de hauteur encore debout, des cimetières, des puits et des systèmes d’irrigation…l’inventaire est impressionnant. Toutes ces constructions ont été découvertes dans le désert dans le sud-ouest de la Libye grâce à des relevés satellites.

Des châteaux dans le désert
Image satellite avec interprétation archéologique : les fortifications sont en noir, les zones d'habitations sont en rouge et les oasis sont en vert. Copyright 2011 Google, image copyright 2011 DigitalGlobe

La plupart des vestiges datent de 100 à 500 ans après JC. Ces cité redécouvertes ont probablement été construites par une civilisation méconnue, celle des Garamantes, dont la culture était bien plus avancée et historiquement plus importante que ce qui était supposé par les premiers historiens.

Un peuple discrédité par les romains

Les Garamantes étaient un ancien peuple libyco-berbère qui vivait entre la Libye et l'Atlas plus particulièrement autour des oasis de Djerma (nom moderne de leur capitale, Garama) et de Mourzouk. Leur nom signifierait « les gens de la cité ».

Les résultats remettent en question une vision datant de l’Empire Romain faisant des Garamantes des nomades barbares et des fauteurs de troubles. «En fait, ils étaient hautement civilisés, vivaient dans de grandes agglomérations fortifiées, surtout autour des oasis. Cette civilisation formait un état organisé avec des villes et villages, une langue écrite et des technologies de pointe. Les Garamantes ont été des pionniers dans l'établissement des oasis et l'ouverture commerce transsaharien », a déclaré le professeur David Mattingly, de l’université de Leicester.

Des châteaux dans le désert
Image satellite avec en noir un village fortifié, en rouge le cimetière et en vert des jardins d'oasis. Copyright 2011 Google, image copyright 2011 DigitalGlobe

Des fouilles interrompues 

«L'imagerie satellitaire nous a donné la capacité de couvrir une grande région. Les preuves suggèrent que le climat n'a pas changé au fil des années et nous pouvons voir que ce paysage inhospitalier sans précipitations était autrefois très densément construit et cultivé. Ce sont des paysages antiques tout à fait exceptionnels, tant en termes de gamme de caractéristiques que de qualité de conservation», explique le Dr Martin Sterry, également de l'Université de Leicester, qui a été en grande partie responsable de l'analyse des images.

Les chercheurs ont été forcés d'évacuer la Libye en février lorsque la révolte anti-Kadhafi a commencé, mais ils espèrent pouvoir retourner sur le terrain dès que la sécurité sera entièrement restaurée. «C'est un nouveau départ pour la Libye et une chance pour le peuple libyen de renouer avec leur histoire depuis longtemps réprimée », explique le professeur Mattingly. «Ces vestiges représentent les premières villes en Libye qui n'ont pas été construites par la colonisation des peuples méditerranéens comme les Grecs et les Romains».

J.I.
Sciences et Avenir.fr

08/11/2011

Seqsu

publié le 20 avr. 2011 01:49 par Yusf Hebib   [ mis à jour : 20 avr. 2011 01:54 ]

Seqsu, (dit Couscous en français, couscsi ou t3am en arabe) est certainement d'origine Thamazight, berbère. Certains évoquent des Origines Soudanaise et même chinoise, mais il reste  que c'est en NordAfrique qu'on en trouve les traces les plus lointaines ("des fouilles archéologiques ont révélé la présence d’ustensiles de cuisine datant du IXème siècle qui ressemblent très fortement à l’outil  principal de cuisson du couscous qui est le couscoussier" nous dit http://www.facebook.com/group.php?gid=50825451257et c'est de là qu'il s'est répandu dans le Monde.
Historiquement, Il est plus récemment évoqué par François RABELAIS, écrivain français du XVIème siècle qui déclara avoir goûté en Provence un « Coscoton à la Moresque »; Mais Ibn Khaldoun au XVème siècle n'en dit pas un mot;  et "

aucun auteur romain n’a consigné ce plat dans ses écrits, nous dit M Niar 

http://niarunblog.unblog.fr/:

 La bouillie de farine aux légumes et au poisson séché était le plat quotidien de la plupart  des Romains qui n’ont pas connu le couscous".  Or le couscous est à base de 

semoule de Blé Dur...


Mais Quid de L'Idée Originelle ? Ne s'agissait-il pas d'un Désir (de Volonté ou de Besoin) de Reconstitution-Reproduction (Mystique, Symbolique ou Rituelle, etc.) de l'Amas de Blé ? Ce désir aurait pu naître de l'observation ("fortuite") de l'effet de l'aspersion d'eau sur la semoule de blé qui s'agrège en petites granules... Humm ?!

Le royaume de Koukou revisité

publié le 3 oct. 2010 04:22 par Yusf Hebib

JOURNÉE D’ÉTUDE DU HCA À TIZI OUZOU

Il est rare de voir une foule aussi nombreuse affluer vers la Maison de la culture de Tizi Ouzou.

Jeudi dernier, il était difficile de trouver une place de libre au petit théâtre pour suivre les travaux de la journée d’étude organisée par le Haut Commissariat à l’amazighité et consacrée au royaume de Koukou. L’assistance est venue de plusieurs régions d’Algérie et le thème du jour semblait intéresser énormément le public. Connaître cette page importante de notre histoire est à l’origine de cet intérêt. Pour mettre un peu en valeur l’importance de cette journée d’étude, Hamid Bilak, sous-directeur du patrimoine culturel au HCA a indiqué qu’il est reconnu que c’est la somme des Histoires régionales qui fait l’Histoire nationale. Il a ajouté qu’à travers des rencontres comme celles-ci, l’objectif visé consiste en la réécriture de notre histoire. Le même orateur a précisé que «revisiter l’histoire et les récits, écrits et oraux, sur le royaume de Koukou vise à éclairer un peu plus une période de notre passé que nous devons assumer dans toutes ses facettes négatives ou positives». «C’est la raison première qui nous amène aujourd’hui à organiser cette journée d’étude que nous considérons comme une entrée en la matière pour un colloque sur les royaumes amazighs de la période musulmane, qui aura lieu les 1er et 2 décembre prochain à Biskra», a enchaîné Hamid Bilak. La journée d’étude de jeudi dernier a été l’occasion de rappeler quelques toponymes, comme la colline des hauteurs de Bab El Oued (Djebel Koukou), quelques patronymes: At El Qadi, Igectulen, Ibuxtucen, At Ghobri ainsi que des bouts de murailles et des mausolées dédiés au At El Qadi, notamment au village Acalam Nath Ghobri et Koukou. En revanche, a-t-on souligné à la même occasion, peu de choses d’autres, dans les récits, les écrits et dans les traces et les vestiges évoquent le nom de ce royaume. On ne trouve nulle trace dans les manuels scolaires et universitaires, encore moins de rencontres et débats organisés pour revisiter et vulgariser l’histoire de ce royaume amazigh du XVIe siècle ayant résisté aux assauts espagnols et à l’hégémonie turque en défendant bravement son territoire, ses biens et sa liberté malgré la suprématie et la supériorité militaire de ses différents occupants.
De son côté, l’écrivain Younès Adli, auteur, entre autres, du livre La Kabylie à l’épreuve des invasions, est intervenu autour du sujet du: «Royaume de Koukou, une réaction patriotique inaccomplie».
«Par rapport à la résistance de Si Ahmed Oulkadi, cette réaction patriotique a été accomplie. En effet, jusqu’à sa mort en 1527 (assassiné par un de ses soldats soudoyé par Aroudj Barberousse dans son campement de Tizi Naït-Icha, actuelle Thénia), le fondateur du royaume avait désigné l’Espagne comme force navale envahissante. Il n’a jamais cherché à nouer des alliances avec ce pays. Seulement, il était l’allié de Arroudj. Or, celui-ci découvre ses ambitions de conquérant, lui, le corsaire appelé à la rescousse par le roi hafcide de Tunis afin de chasser les Espagnols de Bougie. Dès lors, Si Ahmed Oulkadi va considérer Arroudj comme le second ennemi.
Continuant à obéir au roi hafcide de Tunis dont il était un haut fonctionnaire (gouverneur de la province de Annaba), Si Ahmed profitant d’une mission qui consistait, en 1518, à prêter main forte à Arroudj pour déloger les Espagnols de Tlemcen, il abandonna le corsaire qui se fera ainsi tuer.
Par conséquent, Si Ahmed Oulkadi a su parfaitement distinguer les ennemis de sa patrie: les Espagnols et les Turcs», a relaté Younès Adli. Ce dernier a livré une masse d’informations impressionnante au sujet du royaume de Koukou, une communication tellement riche que le temps n’a pas suffi à Younès Adli pour aller au bout de son sujet.
Il ajouta toutefois qu’après l’assassinat de Si Ahmed Oulkadi, des descendants n’accompliront pas la même mission, pour au moins quatre raisons majeures: la politique de bascule (entre Turcs et Espagnols, l’avènement des Amraoua, les mariages avec les Turcs et la rivalité avec la dynastie des Aït-Abbas».
Younès Adli a expliqué que la première, la politique de bascule, a valu aux souverains de Koukou une inconsistance dans leur combat libérateur, ne distinguant plus l’ennemi de l’allié.
La seconde, les Amraoua, Iâmrawiyen, ramenés de Tunis pour surveiller les terres du Sébaou au profit des souverains de Koukou, ont permis un transfert du pouvoir des Oulkadi aux Iboukhtouchen qui finiront par assassiner Si Amar Oulkadi, le 5e descendant du royaume. Nous savons désormais que ce Si Amar est le 5e descendant, grâce à une lettre qu’il a adressée au roi d’Espagne Philippe II en 1598 (il adressera une autre en 1603 à Philippe III, après la mort de Philippe II).
La 3e, les mariages avec les Turcs, dont le plus célèbre étant celui de Hassan le fils de Keireddine Barberousse avec la fille du même Si Amar Oulkadi, ont faussé la définition même du conquérant. La 4e la rivalité avec les Aït-Abbas a profité aux Turcs qui l’ont exploitée à des fins de domination du pays.
«Ce qui nous permet de dire que les souverains du royaume de Koukou, après la disparition de son fondateur Si Ahmed Oulkadi, ont été défaillants politiquement et stratégiquement au point de ne pas réussir à faire tomber le pouvoir turc», a conclu Younes Adli qui est aussi docteur en langues, littératures et sociétés.
Notons enfin qu’un comité de préparation du 500e anniversaire de la fondation du royaume de Koukou pour 2011 (1511-2011) est né, à l’initiative d’écrivains et de chercheurs dont Younès Adli.

Aomar MOHELLEBI  http://www.lexpressiondz.com/

En Souvenir du Printemps Amazigh

publié le 20 avr. 2010 02:56 par Yusf Hebib




































Le Serment du Djurdjura


Tout  

grand peuple a une grande Histoire, toute grande Histoire a de grandes dates.  Le 20 avril 1980 est de celles 

là pour Imazighen, les berbères de toutes les contrées du monde. 

C'est le jour de la consécration de la Renaissance des Imazigh'n. 

Le jour où la montagne a parlé, les collines ont marché. L'événement eut lieu dans cette Kabylie destinée naturellement à être le creuset de la berbérité. Par un de ces retournements de la logique dont sont seuls capables les peuples de génie, Imazigh'n se sont appropriés un substantif, barbare en l'occurrence, fait à l'origine pour diminuer leurs ancêtres. Ils en ont fait un formidable levier auquel ils sont restés arc boutés dans un effort de géants pour soulever la chape millénaire de l'histoire contraire qui a plombé la Numidie puis l'Algérie. Il faut dire que Durdjura sert d'appui !

Mais ce serait pécher contre ce gigantesque mouvement immémorial que de lui attribuer pour motivation la seule revendication identitaire ou linguistique. Ces éléments ne sont que le levain d'une cause autrement plus formidable, la cause de la libération de l'humanité algérienne, celle des droits citoyens, de la justice démocratique. Cause par ailleurs inscrite quasi génétiquement dans le concept, la substance même de la berbérité, Imazigh'n "les hommes libres" s'étant auto identifiés dans le plus beau but de l'espèce humaine. Au demeurant, la dictature algérienne ne s'y trompe pas, elle qui n'hésite pas à donner du canon et de la mitraille contre les citoyens. Mais rien n'y fit, le mouvement a fait des ondes et des vagues... Elles durent encore, et c'est tant mieux.

Aussi la date commémorative du Printemps berbère déborde de loin le cadre géographique et linguistique auquel elle ne saurait être confinée. C'est qu'elle s'inscrit dans les temps universels comme jalon de la lutte libératrice de l'humanité bâillonnée par les dictatures. Elle est à marquer comme date anniversaire du déclenchement de la revendication ouverte et populaire de la citoyenneté pleine de tous les hommes et des femmesd’Algérie.

En ce sens le 20 avril 1980 est une date anniversaire de l'Algérie nationale qui donné lieu à un mouvement de fond qui ne cesse pas encore aujourd'hui.

-- N'dirou ki lqbaïl,faisons comme les kabyles, dit-on dans d'autres régions de l'Algérie !

Ce n'est pas peu dire ! C'est en quelque sorte un hommage à tous ces hommes et femmes, jeunes et plus âgés, qui par un jour de chars et de canons, sont descendus comme des torrents pour dire et faire "Par tous les Serments"...

--- Jmaa Limane!

Le Serment du Djurdjura!

Djurdjura, un Esprit

publié le 20 avr. 2010 02:53 par Yusf Hebib

Pour les philosophes anciens, quatre éléments essentiels, l'air, l'eau, la terre et le feu, composent l'univers. S'ils oublient l'esprit, c'est qu'ils ne connaissaient pas l'univers kabyle; leur cosmogonie aurait découvert un autre élément, Djrdjr! On ne saurait imaginer la Kabylie, ce pays des nuées, sans la grandiose stature aérienne de ce titan vivant de roc et de lumière qui soutient la toiture céleste. Son regard stoïque inamovible insuffle la bravoure. Ici les géants antiques ont réalisé leur intention d'atteindre la demeure des dieux; avec Tamggut sa couronne de superbe comme une calotte posée de guingois sur le chef, le colossal souverain parle avec le ciel d'égal à égal. Sa sérénité diffuse l'humilité. On dit que les hommes de la mésopotamienne Sumer, bâtirent leur ziggurat, image ou hommage, en souvenir de la montagne divine qu'ils avaient du quitter. Ils n'auraient jamais quitté Djrdjr! Par les textes saints on apprend que les montagnes sont pour le monde des piliers. Pour la plupart des kabyles, sinon tous, c'est l'univers tout entier qui s'arrime à Drjdjr. Ils sont fiers à juste titre d'être les hôtes de ce seigneur altier. Sur les chemins qui gravissent les âges, ils s'inclinent volontiers en guise de respect. De ce respect qui lie les montagnards les uns aux autres et fait si conviviale leur compagnie d'humour et de pudeur. Si le respect est le fait social total qui fonde la société humaine, les kabyles ont découvert, avant la ville, la civilisation... Djrdjr n'est ni un punisseur, ni un vengeur, ni un rédempteur, c'est la nature dans la sublime nudité pudique du juste. Bien que parfois il semble régenter de son souffle régalien, la vie des collines ses soeurs.
-- Ae win ijbdhn aemraer, ikhfis aethae dhae ghuri, ô toi qui tire la corde, c'est moi qui en tiens le bout, semble-t-il rappeler de temps à autre en berger averti et responsable.
S'il est jaloux, c'est surtout qu'il est le gardien sans sommeil de sa Diane aux innombrables seins nourriciers.
Il a un secret profond qu'il ne révèle qu'à ceux qui savent le regarder pour se saisir de son esprit, cependant qu'à l'instar du divin Protée, il se métamorphose, procession de personnes pétrifiées, main géante, lion au poitrail orgueilleux, ogre allongé pour une digestion énorme...
Parfois il a l'aspect d'un vieillard au teint gris, alité sous des coups ravageurs. C'est lorsqu'il pense à tous ceux qu'il a vu naître, grandir, et partir. Ceux qui l'ont quitté et que lui n'a jamais vraiment quittés de ses pensées. Ad ughaeln, ils reviendront. YoHebib

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