Le vocabulaire franco-mauricien


Je vous propose un aperçu des expressions de cette époque qui me reviennent le plus en mémoire. Bien entendu, le vocabulaire en cours actuellement en est probablement toujours très proche.

 

... nous parlions un français très chantant. Nous débutions souvent une phrase par « Aio » et pour désigner quelqu’un ou quelque chose, nous disions parfois  « Alalila » (à là, il est là).  Nous utilisions des mots bien à nous dont certains devaient provenir de nos ancêtres marins. Quand nous jouions, nous disions « essaie de me mailler » au lieu de « essaie de m’attraper » ; «  largue moi »   à la place de « lâche moi » ; « hisse moi » et non pas « tire moi » ; « guette moi » au lieu de « regarde moi ». Quand on « s’approchait », on « accostait », et si on était « prêt » à faire quelque chose, on était « paré[1] ».

 

Un peureux  était un « capon[2] », une véranda était une « varangue[3] »,  on ne mettait pas un enfant dans un berceau  mais dans son « ber »[4] et on n’écrivait pas avec des stylos mais qu’avec des « plumes[5] ».

 

Si on « s’enfuyait », on « bourrait » et quand on attrapait au vol un objet, on le « gobait ». Faire un « lac » à un copain, c’était lui faire un « croc-en-jambe ».

 

Quand on croisait un ami ou un parent, on commençait  habituellement par le traditionnel « Allo ! Quelles nouvelles ! », et curieusement, à la place de « au revoir », nous disions « Salam » en agitant la main, sans avoir conscience de son origine musulmane[6]. L’après-midi, c’était plutôt « tantôt » pour une plage de temps après 17h00. Si on se réveillait la nuit, on disait que notre sommeil « s’était cassé ».

 

Les enfants naissaient dans des choux-fleurs et ils ne faisaient pas « caca » mais « tata », Papi et Mamie ne désignaient pas les grands-parents mais Papa et Maman, le Père Noël s’appelait le Bonhomme Noël, on n’emballait pas les cadeaux, on les pliait. Un bébé ou un enfant pouvait être cocasse (mignon). Les crottes de nez étaient des cacas néné. Quand un enfant faisait l’idiot, on lui disait « cesse de faire ton Jocrisse[7] ».

 

Nous ne mangions pas des tomates mais des pommes d’amour et les aubergines étaient des bringelles. Un chouchou était un légume très apprécié et une chouchoute…on verra plus loin. Les grosses personnes étaient des patates. Le temps margoze évoquait les périodes du passé quand la vie était rude, on ne pouvait alors que manger de la margoze qui est un légume très amer et bon marché. Une personne intelligente était un coco [8].

 

On buvait notre chopine[9] de coca-cola avec une pipette (et non pas avec une paille).

 

Les voitures étaient toujours des autos et n’avaient pas des volants mais des guidons; on allait faire le plein au filling*,  on ne klaxonnait pas, on trompait; les coffres étaient des box(s)*; les routes étaient toujours des chemins et quand nous traversions une route, on sautait le chemin; les clignotants étaient des clignoteurs; les pneus de voitures étaient encore des roues; les enjoliveurs étaient des chopinettes et l’on ne passait pas son permis mais sa licence*. Parfois, un gabelou (policier) arrêtait un learner*[10] pour checker* (vérifier) ses papiers, probablement parce qu’il roulait en  « full* phare  au lieu  d’être en dim* » [11],ou parce qu’il était parké* dans un no parking*. On ne recevait pas un « colis » mais un « parcel *». Les messieurs ne portaient pas des sous-vêtements mais des straps*[12] et des singlets* (l’équivalent d’un « marcel » en France).

 

 

Une cacade pouvait être un engin ne fonctionnant pas correctement (sa voiture est une cacade) et par extension pouvait aussi désigner toutes sortes de problèmes se rapportant à quelqu’un (il traîne sa cacade depuis dix ans, par exemple une maladie). Un véhicule lent ou même une personne ralentissant un groupe était un katar[13].

 

Une bébète était une petite bête. On avait notamment des bébètes Bon Dieu (la coccinelle), des bébètes ciseaux (un perce oreille), des bébètes cordons (un invertébré marin), et ainsi de suite. Une guêpe était une mouche jaune et l’abeille charpentière était une mouche charbon. Une femme enceinte avait semble-t-il été piquée par une certaine mouche braguette! Un escargot était un courpa[14]  car il ne courait pas. Un cassebol était le nom donné à une variété de mante religieuse. Il provenait apparemment d’une superstition africaine selon laquelle celui qui tue une mante religieuse cassera le premier objet qu’il touchera.

 

Une commère était une Madame Jean-Louis et pouvait être aussi une gazette chiffon bleu. Un garçon de course dans un bureau était un pion.

 

L’équivalent du superlatif « très » était « mari », par exemple un mari film était un très beau film, un mari sauvage était une personne très mal élevée, un mari cyclone désignait un cyclone très violent, un mari faiseur était un grand prétentieux, etc.

 

On pouvait aller « casser une pose » chez un copain ou à la plage. Ce qui était plus ou moins l’équivalent de « faire une pause ».

 

Quelques expressions, dans certains cas plus vulgaires, étaient souvent utilisées entre hommes.

 

Un homme était un bougre et avait une gogote[15] ou une bibite tandis qu’une femme était une bougresse avec des tétés et une chouchoute. Une fesse ne désignait pas une jolie fille mais un paresseux ou un maladroit. Quant à la fille, elle pouvait être une jolie pièce et son amoureux était son pointeur. Un homosexuel n’était qu’un pilon[16].

 

Faire l’amour à une femme consistait à la « bourrer », probablement comme pour une pipe….de marin, on pouvait aussi la « charger » (effectivement, les ancêtres avaient l’habitude de charger des marchandises sur un bateau) et si elle jouissait, « elle gagne bon ». « Baiser » avait plusieurs sens mais ne désignait jamais vraiment une relation sexuelle mais tout juste un flirt (on le reverra dans un autre chapitre). Curieusement, nous utilisions plus souvent ce terme pour exprimer une chute ou un coup reçu (il a baisé par terre ou je lui ai baisé un coup de poing).

 

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[1] Terme de marine : « parer un canot » (le préparer pour être prêt à servir), et aussi  « parés à l’abordage ».

[2] Instrument composé d’une corde, d’une poulie et d’un croc en fer, servant à lever l’ancre. En vieux français désigne un poltron.

[3] Pièce fixée sur la quille d’un bateau.

[4] Carcasse en bois utilisée pour la mise à l’eau des bateaux.

[5] Il s’agissait bien de stylos.

[6] Salam Aleikhoum.

[7] Expression tirée d’un personnage d’une pièce de théâtre, Le Désespoir de Jocrisse (18ème).

[8] Il était censé avoir une tête aussi grosse qu’une noix de coco.

[9] Petite bouteille.

[10] Un Learner est celui qui apprend à conduire une voiture. Les voitures « école » ont un L collé à l’avant et à l’arrière.

[11] Anglicismes correspondant aux niveaux d’éclairage des phares. 

* Autres anglicismes.

[12] Un strap était un grand slip que portaient les hommes. En anglais, ce mot correspond plutôt à une sangle, un bracelet ou une lanière, mais je vous rassure, ces messieurs ne portaient pas de strings en lanière de cuir.

[13] Par analogie aux chevaux de course provenant du Qatar.

[14] Kurpa (mot malgache) ou Couroupa (créole).

[15] Notons qu’en France un imbécile est un « con » (sexe de la femme dans son sens premier) mais à Maurice, c’était plutôt une gogote.

[16] Mortier en bois pour écraser les épices. 


 
 
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