Centre d'Exposition de Val d'Or

June 11 - July 26, 2009




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Le temps prend de la bouteille 

Depuis bientôt dix ans, Chris Lloyd envoie presque quotidiennement une lettre au Premier ministre du Canada dans laquelle il raconte avec humour son quotidien en donnant à son interlocuteur son opinion sur les actualités politiques de l’heure. Le projet est né en février 1999 alors que l'artiste, encore étudiant, travaillait dans une buanderie et s’interrogeait sur la nature de la démocratie et le lien réel unissant le citoyen à ses représentants élus. De lettres manuscrites, il est passé au courriel en janvier 2001 par souci d’efficacité 

Le projet de Lloyd s’inscrit dans la continuité de « l’école d’Halifax ». Dans les années 1970, de nombreux artistes conceptuels américains et canadiens se sont installés en Nouvelle-Écosse, où ils ont poursuivi des pratiques qui s’intéressent plus à la démarche et aux enjeux soulevés par la réflexion et le geste de l’artiste qu’à l’objet d’art. Ces démarches ont graduellement été institutionnalisées alors que les artistes se sont fait enseignants, en particulier à l’école des beaux-arts NSCAD, où Lloyd a suivi ses études. L’approche de ses professeurs était intimement liée aux mouvements exploratoires de groupes tels Fluxus, ou encore aux pratiques temporelles ou à celles du « mail art », dont Lloyd se fait l’héritier contemporain. L’art conceptuel issu de ces schèmes voit l’artiste suivre des règles qu’il établit et s’impose à lui-même à la manière d’une recherche scientifique. 

Lloyd a donné divers penchants physiques au projet Dear PM. Sous Jean Chrétien et Paul Martin, il a réalisé des peintures hyperréalistes d’images médiatisées tirées de la presse nationale du Premier ministre au pouvoir. À plusieurs reprises, il a exposé les lettres au mur, compilation textuelle signifiante, que les visiteurs pouvaient scruter au hasard; il a assemblé un jeu d’objets liés à sa démarche exposés à la manière d’un cabinet de curiosités; puis il a créé des vidéos des lettres ou des enjeux qu’elles soulèvent. C’est en 2005 qu’il commence à transformer les lettres elles-mêmes, d’abord dans le cadre de la manifestation Trafic, à Rouyn-Noranda, où chaque feuille est devenue un avion ou une boulette de papier dirigés à l’intention d’une image du Premier ministre de l’époque. À Chicoutimi, à l’hiver 2009, il déchiquette les lettres et en fait des objets de papier mâché, intégrant une nouvelle piste de recherche autour de l’identité canadienne. 

Pour son exposition à  Val d’Or, Chris Lloyd reprend le déchiquetage des lettres, mais s’engage dans une optique plutôt anthropologique ou scientifique. Poursuivant le processus de transformation de son propre travail, il invente des artéfacts pour un futur imaginé, partant d’une question : Si ces objets étaient retrouvés dans 200, 500, voire 1000 ans à la suite d’une catastrophe naturelle qui aurait anéanti notre monde actuel, que relègueraient-ils sur l’humanité d’aujourd’hui? Quels gestes, quels objets peuvent laisser une marque dans le temps? L’artiste réfléchit ainsi à la prédominance du numérique où l’Internet, système de communication global basé sur une technologie complexe et intangible – dont le fonctionnement demeure incompréhensible pour la plupart d’entre nous – pourrait disparaître sans crier gare. La démarche pointe vers l’urgence de revenir à une matérialité permettant de communiquer un message de façon directe et physique. 

La proposition se décline en deux temps : le lisible et l’illisible. En amorce, il expose les vestiges de sa vie et de son projet d’écriture, à commencer par les livres qu’il publie à son compte grâce à un éditeur de source libre trouvé sur Internet (Lulu.com). Chacun des livres compile les lettres écrites en une année au Premier ministre, et la couleur de la couverture correspond à celle du parti politique dominant pendant la période donnée : rouge pour les Libéraux, bleu pour les Conservateurs. Au mur, dans des étuis de plastique de longue conservation, il exhibe les réponses reçues à ce jour, au nombre de douze, toutes des réponses automatisées et impersonnelles quasi identiques. Enfin, les lettres rédigées depuis le début de l’année 2009 s’accumulent côte à côte et continueront d’être épinglées au fil de l’exposition, traces palpables du temps présent qui passe. 

Dans le point de fuite, les lettres ont été déchiquetées puis transformées en bouillie avec de l’eau pour en faire des objets façonnés à la main, référence aux artéfacts des musées d’archéologie et aux savoir-faire traditionnels. Des rondelles de hockey, un masque de gardien de but, des formes moulées dans des bouteilles d’eau en plastique, des livres brûlés, trois tableaux évoquant la correspondance épistolaire à sens unique et un monticule de toutes les lettres adressées aux trois premiers ministres entièrement déchiquetées, occupant le sol de la pièce et interpellant le regard d’entrée de jeu. Pendant son séjour à Val d’Or, il procédera également à l’enterrement de ses lettres dans un lieu anonyme dans les environs du centre d’exposition, à la manière d’une capsule temporelle ou encore, en faisant référence aux sites d’enfouissements qui contribuent à la détérioration de l’environnement. Sans pour autant jeter un regard sombre sur notre situation, Lloyd évoque divers moyens dont la Terre pourrait disparaître – par le feu, par un déluge ou par ensevelissement. Il réfléchit aux mythes transformateurs du monde et aux legs de nos ancêtres : quel usage avons-nous fait de leurs traces pour développer notre vie contemporaine? Chacun de ces objets prend un sens particulier. Assurément, les gens du futur se questionneront sur les rondelles et le masque, et découvriront, par accumulation d’indices, le jeu du hockey, qui leur semblera peut-être une forme barbare de rassemblement. À moins que le masque ne soit un vestige d’habits guerriers?  

D’entre tous ces objets, il en est un qui porte la clé de la proposition de Lloyd. La bouteille de plastique moulée en papier mâché à partir de lettres déchiquetées est la métaphore du message lancé vers l’avenir et du désir de communiquer avec ceux et celles qui nous succéderont. Mais le message est indéchiffrable : dans la pléthore d’information que nous produisons et qui nous sollicitent constamment, qu’avons-nous à dire, au juste? La bouteille de plastique est particulièrement bien choisie pour porter ce message, car le matériau dont elle faite ne se désintégrera pas avant des centaines d’années. Elle est l’ironique et fidèle représentante de notre espoir de survie, tout en incarnant le fatalisme d’une fin certaine. 

Métamorphes, les lettres de Chris Lloyd, indépendamment de leur contenu, se font passeuses et porteuses de sens. Avec cette exposition, Lloyd emmène le visiteur dans un futur lointain où ces objets auraient été trouvés et exposés comme des traces des pratiques et coutumes des humains à une époque antérieure à la leur. Il pose ainsi la question : qu'est-ce que les objets et les gestes révèlent de nous et de nos actions, et quelle sera leur répercussion dans le futur? La même question peut s’appliquer à l’échelle de nos institutions politiques : comment leurs actions dans le présent s'échelonneront-elles dans l'avenir et témoigneront-elles de notre passage sur cette planète? Finalement, c’est à nous que le message dans la bouteille s’adresse : il s’agit d’un appel à la responsabilisation citoyenne. 

Claudine Hubert

Montréal, 2009