1 - Le statuaire Edme Auguste Suchetet

BIOGRAPHIE

Vie et pensées du statuaire Edme Auguste Suchetet

par Léon Darsonval

Pilote-Aéronaute

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          Au cours de mes nombreuses conversations que j’avais plaisir de tenir, à Paris, avec le statuaire Auguste Suchetet, je me suis permis, quelque jour, de lui poser cette impertinente et indiscrète question : Maître, vous avez certes, crée de jolies œuvres, pourrai-je connaitre le motif pour lequel vous êtes plutôt restreint dans vos productions !

          Un éclair passa dans les yeux de ce beau vieillard, j’eus l’impression qu’il allait m’accabler, mais non, tout posément après quelques secondes de réflexion, secondes où toute sa vie dut se projeter dans son cerveau, comme sur un écran, Suchetet me répondit avec philosophie :
          “ cette même remarque m’a déjà était faite dans mon propre pays, à Troyes, mais sous une autre forme, on objectait qu’il y avait un vide, un trou, dans ma vie d’artiste. A cette époque, je n’étais pas encore un sage et cette réflexion me peinait, mais aujourd’hui je puis tranquillement vous répondre qu’il n’y a rien d’étonnant à cela, car je dus constamment me dresser contre l’adversité et engager une lutte héroïque, parfois déprimante  contre cette pauvreté qui m’accablait et me paralysait. Et puis, j’eus aussi beaucoup à compter avec la jalousie et les basses intrigues de certains hommes, surtout après mon prix du Salon .

          Puisqu’il en est ainsi, je vous conterai toute ma vie et vous comprendrez. Dans tous les cas”, ajouta-t-il, “ point n’est besoin de produire tant, un artiste ne créerait-il qu’une seule œuvre si elle est vraiment bien, cela suffit à sa gloire “.

          A compter de ce moment, j’avais la sensation que je pénétrais plus profondément dans la vie intime de mon illustre, compatriote, aussi je m’en réjouissais, prévoyant déjà qu’il me serait peut-être donné l’occasion d’écrire, un jour, sa biographie.

          Et maintenant qu’Auguste Suchetet n’est plus, je vais rassembler tous mes souvenirs, coordonner toutes mes notes pour rappeler, le plus exactement possible, les différentes étapes de cette vie toute de labeur et d’abnégation.

          Nous verrons se dérouler son enfance, nous assisteront à ses débuts pénibles dans la vie artistique, alors qu’il se débattait dans la plus grande misère. Et puis, bien plus qu’une simple réussite, ce sera à 25 ans, son triomphe au salon de 1880, ses voyages à l’étranger, son retour à Paris, ses démêlés avec l’Administration des Beaux-Arts, l’exposition de ses œuvres, sa vieillesse, sa mort et son départ presque ignoré vers le champs de l’éternel repos.

          Puisse ma plume se montrer suffisamment experte pour présenter, sous son véritable jour, la vie de ce statuaire de talent a qui les divinités de l’Olympe témoignèrent toujours une insigne bienveillance. N’est-ce pas, en effet, à leur contact qu’Auguste Suchetet puisa, bien souvent, son inspiration alors qui toute son âme, s’extériorisait, dans des œuvres qui font notre admiration et immortalisent celui qui se révélera vraiment le chantre de l’Amour.

          Le statuaire Edme Auguste Suchetet naquit, rue des Filles Dieu à Vendeuvre-sur-Barse (Aube) le 3 Décembre 1854 . Son père Edme-Jean-Baptiste qui travaillait dans cette bourgade comme ouvrier maçon était né le 01 Octobre 1827,et s’était marié avec Alexandrine Royer, le 08 Avril 1853.

          De cette union naquirent dix enfants. Edme Auguste était le cadet de la famille. Plus tard, l’aîné, Hippolyte vint se fixer à Troyes, comme entrepreneur de maçonnerie et fut conseiller municipale de la ville de Troyes sous la municipalité Mony, alors que celui-ci fit l’acquisition du Rapt, en 1908. Au cours de son existence, Hippolyte Suchetet eut l’occasion de vendre des terrains, quartier Saint Martin-es-Vignes et donne son nom à la rue qu’il créa. Ce détail a son importance, car la plupart de nos concitoyens pensent que cette rue est attribuée au statuaire, quand, en réalité il s’agit de son frère aîné. C’était donc là une mise au point à faire.

          De nos jours, Charles Suchetet est le seul survivant des frères et sœurs d’Auguste, il habite rue de Preize à Troyes.

          La prime enfance d’Auguste Suchetet se passe donc au sein d’une famille d’ouvriers pauvres, fort laborieux et habitués aux plus grandes privations. Le petit Auguste n’avait pas encore huit ans que déjà, il se sentait attiré vers la sculpture . Cet enfant dont les goûts étaient bien différents de ceux de ses petits camarades ne prenait presque jamais part à leurs ébats. Au contraire, il s’isolait volontiers, essayant de tirer quelques figurine des informes matières glaise au plâtres avariés dont il bourrait ses poches en passant à la faïencerie  ou à la Sainterie de Vendeuvre .

          Suchetet me conta volontiers comment s’éveilla en lui, d’une façon très précise, irrésistible même, sa vocation artistique.

          Il n’était âgé que de neuf ans quand son père travaillait comme maçon à la construction de l’établissement pour la fabrication de statues religieuses en terre cuite que Monsieur Léon Moynet faisait édifier à Vendeuvre ; tous les jeudis après-midi, le jeune Suchetet portait, en ces lieux, le goûter de son père ; aussi mettait-il à profit  les quelques heures dont il disposait pour déambuler dans les différentes sections des ateliers.

          Parmi les statues terminés, il s’en trouvait une qui, tout particulièrement attirait l’attention du  bambin, c’était l’évangéliste St Marc dont la physionomie détaillée et fort expressive, agrémentée d’une grande barbe blanche lui donnait l’allure d’un véritable vieillard.
          “ Malgré mon jeune âge “, me dit Suchetet, “ je ressentis, à cette vue, une profonde émotion, à tel point que cette statue hantait mon esprit, non seulement au cours des trop longues journées d’école mais aussi pendant mon sommeil. J’éprouvais alors un impérieux besoin de retourner, le plus souvent possible, à la Sainterie, pour y visiter l’Evangéliste ; j’aurai tant désiré pouvoir, moi aussi, créer une semblable figure “.

          “ Ma jeune âme était toute bouleversée, aussi je ne songeais guère à mes études de jeune écolier, car je n’avais plus d’autres préoccupations que de sculpter mes morceaux de plâtres, ce qui, inévitablement, m’attirait les sévères admonestations de mon maître et les corrections de mes parents. Aussi pour tromper la surveillance paternelle, je m’enfermais volontiers dans la cave de notre maison, pour travailler à loisir, ma glaise ; si bien qu’un jour sortit de mes mains ma première statuette, St Crépin, patron des cordonniers “.

          Ce sentiment artistique qui, de plus en plus, se développait dans cette âme d’enfant prit, dans la suite, de telles proportions que, vers l'âge de 13 ans, Suchetet  se crut, bien à tord, et il me l’avoua, lui même, persécuté par son bon père qui ne caressait qu’un seul espoir, celui de voir son fils travailler à ses côtés dans la maçonnerie et abandonner ces “ fantaisies “ qui devaient le conduire à rien de bon. Le papa Suchetet basait surtout son jugement sur la présence à Vendeuvre d’un sculpteur ornementiste, d’un certain talent, qui travaillait peu, buvait beaucoup trop et n’était plus dans le bourg, qu’une pauvre loque humaine.
          “ Si c’est pour en arriver là que tu désires êtres sculpteur, mon pauvre enfant, objectait le père de Suchetet, je préfère te voir mort “.

          Et il advint que le jeune Suchetet, n’ayant en vue que son indépendance et pour éviter beaucoup d’autres insinuations qui lui déplaisaient, s’évada de la maison paternelle pour aller s’embaucher à vil prix, comme manœuvre, à la poterie Loret d’Amance. Recherché par ses parents, il alla demander asile à la “ Grêterie “ (petit établissement où l’on usinait les pots, cruches, vases en grés) de ce même pays pour repartir quelques jours après, à la filature de Beaulieu, à proximité de Jessains (Aube).

          Entre temps Mr Léon Moynet, le propriétaire de la Sainterie, avait eu connaissance de la petite statuette St Crépin exécutée par notre jeune auteur dont-il favorisa l’entrée dans son établissement. Ce jour là, au comble de la joie, Auguste Suchetet se réconciliait avec sa famille.

          Dès son entrée aux établissement Moynet, Suchetet, au contact des sculpteurs de la maison, fit de rapides progrès en suivant, avec grand intérêt, les enseignements qui lui furent donnés.

          Mais la guerre de 1870 étant survenue entre la France et l’Allemagne, les ateliers furent fermés.

          Chez les Suchetets régnait la plus grande misère, aussi le jeune Auguste dut-il travailler, avec son père et son frère aîné à la réfection des chemins vicinaux afin de procurer les subsides indispensables à l’entretien de la communauté.

          La Paix conclue, Mr Moynet songea à rouvrir les portes de ses ateliers. Auguste Suchetet n’y rentra qu’avec une idée de derrière la tête, car il caressait, depuis longtemps déjà, le projet de s’expatriés à Lyon, pour y travailler dans une maison de statuaire religieuse, similaire  à celle de Vendeuvre.

          Cette façon de faire devait lui permettre de suivre les cours gratuits de l’Ecole des Beaux-Arts de cette ville dont l’accès n’était pas en dehors de ses facultés.

          Après avoir pendant plusieurs mois, suivi ce projet, il en avisa sa famille et Mr Moynet ; puis un beau jour, avec peu d’argent en poche, Auguste Suchetet partait presque à l’aventure, vers la ville de Lyon, il n’avait pas encore 19 ans.

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