Chapitre 3 - L'offre

 

Nous adresser directement aux ravisseurs

 

Toute une foule d’évènements s’est produite le jeudi 15 octobre. Cette « journée » a commencé à 10 h pour se terminer à 5 h le lendemain matin. Je fais ici le récit des évènements dont j’ai eu connaissance. Il faut dire qu’en plus de la crise des enlèvements, le premier ministre était occupé avec le conseil des ministres à mettre un terme à la grève des médecins spécialistes. Ce fut donc une journée bien remplie.

 

Donc le 15 octobre au matin, j’ai téléphoné à Me Lemieux à Montréal. La conversation cette fois a été courte. « Vous m’avez dit hier que vous étiez d’accord pour continuer les discussions à Québec. Je suis rendu à Québec. Dois-je comprendre que vous avez encore changé d’idée? » Je lui ai demandé des comptes sur ses déclarations et ses agissements. Il m’a confirmé qu’il ne viendrait pas à Québec et a ajouté qu’il avait un entourage et que c’est cet entourage qui cette fois lui avait fait changer d’avis. Fin des explications.

 

Rencontre avec le Conseil des ministres
 
J’ai avisé le premier ministre qu’il était impossible de faire une entente avec Lemieux. « Il n’a pas de parole, il change d’idée après m’avoir donné son accord parce qu’il a un entourage et il est en plus un agent provocateur ». J’ai recommandé donc au premier ministre que nous nous adressions directement aux ravisseurs et de mettre nos cartes sur table. Le premier ministre m’a fait rencontrer le conseil des ministres et j’y ai fait un rapport sur les discussions avec Me Lemieux et l’impossibilité d’arriver à une entente quelconque. J’ai expliqué, avec des exemples, que Robert Lemieux n’avait pas de parole et qu’il était impossible d’arriver à un accord avec lui et, qu’en plus, il disait dans ses conférences de presse ce qui lui convenait, sans égard pour ce qui s’était vraiment produit lors de nos rencontres. Dans le journal des débats en date du 17 novembre 1970 le premier ministre a relaté le rapport que j’ai fait au conseil des ministres. De plus, en date du 18 décembre 1970, en réponse à une question du député Claude Charron du Parti Québécois, le premier ministre a donné des exemples des divergences entre ce que Robert Lemieux déclarait dans ses conférences de presse et ce qui s’était réellement produit lors des discussions. Ce discours et ces questions/réponses relatés dans le journal des débats sont sur le site.
 
 
Rencontre avec les services de police
 
Le premier ministre m’a demandé d’assister à une rencontre avec le responsable des forces de l'ordre, le directeur de la Sûreté du Québec M. Maurice St-Pierre, et le directeur du Service de police de Montréal, M. Marcel Saint-Aubin. Ils ont informé le premier ministre sur l’état des enquêtes en cours et ont déclaré : « Nous n’avons pas assez de monde pour mettre en filature tous ceux qui peuvent être dans le coup ». Ils ont exprimé leur inquiétude devant la possibilité de désordre et le fait que bon nombre des policiers étaient à bout ayant travaillé d'arrache-pied pour tenter de trouver les ravisseurs, préserver les divers dignitaires, maintenir la paix et l’ordre. « Nous ne sommes pas à l’abri d’une situation comme celle qui s’est produite à Chicago ». Durant huit jours en 1968, des protestataires contre la guerre du Vietnam et les services policiers se sont combattus pour avoir le contrôle des rues de Chicago. « Nous craignons de nous retrouver avec une attaque contre les policiers avec des conséquences comme cela s’est produit le printemps dernier à l’Université de Kent ». Le 4 mai 1970, plusieurs étudiants ont fait l’objet d’une fusillade par la garde nationale de l’état de l’Ohio, laissant 4 morts et 9 blessés parmi les étudiants. Nous connaissions tous ces évènements qui avaient fait grand bruit au cours des mois précédents. Vous trouverez des informations sur cet incident sur l’Internet sous « Kent State Shootings ». Ils ont recommandé au premier ministre de demander à l’armée canadienne de venir prêter main-forte à la police comme cela s’était fait dans d’autres circonstances dans le passé. Ils ont ajouté que pour maintenir l’ordre et la paix, il fallait que les policiers aient des pouvoirs d’urgence. Nous ne pouvons arrêter des gens et être obligés de les relâcher dans les 24 heures. Nous n’arriverons jamais ainsi à savoir quels sont ceux qui sont impliqués et concentrer nos efforts sur les vrais coupables.  Les responsables qui détiennent Laporte et Cross ne sont pas chez eux, en arrêtant quelques centaines de personnes que nous avons identifiées dans le passé comme étant susceptibles d’être partis ou complices à ce genre d’évènement, nous aurons alors de bien meilleures chances de trouver qui sont les ravisseurs, car ceux qui manqueront à l’appel ont de bonnes chances d’être impliqués dans les enlèvements et tous les efforts pourront être concentrés sur ces personnes.» Ils ont réitéré qu’il faut ramener l’ordre et le calme, et que la Loi sur les mesures de guerre nous permettrait de réaliser ces objectifs.

 

 
L’armée est demandée

 

Le premier ministre était prêt à passer à l’action. Tous les points discutés avec les policiers ont fait l’objet d’un exposé au conseil des ministres. En vertu de la constitution du pays, le gouvernement du Québec est responsable du maintien de l’ordre et de la paix sur son territoire. Le gouvernement du Québec a un droit constitutionnel de réclamer le soutien de l’armée canadienne lorsque les circonstances l’exigent. Robert Bourassa a demandé que l’aide de l’armée soit réclamée. Il l’a annoncé à l’Assemblée nationale dans l’après-midi. Le conseil des ministres avait déjà mis en vigueur les dispositions de la loi permettant de mettre tous les corps de police sous l’autorité de la Sûreté du Québec. Dans l’entente qui est intervenue par la suite entre la Sûreté et l’armée, il était prévu que dans le cas d’émeute, les soldats ne pourraient ouvrir le feu sans qu’un policier désigné leur en donne l’ordre. William Tetley, dans son livre intitulé Octobre 1970 Dans les coulisses de la Crise relate ces évènements et en fait une analyse intéressante.
 

 

 

Offre finale aux ravisseurs

 

Robert Bourassa m’a dit qu’il était d’accord de mettre un terme aux négociations avec Robert Lemieux et de donner le point de vue définitif du gouvernement avant que la situation ne se détériore davantage. Il m’a confirmé qu’il était aussi prêt à donner un sauf-conduit aux ravisseurs en échange de la libération des otages. Il est aussi disposé à recommander la libération conditionnelle de cinq des prisonniers qui y étaient admissibles. Il m’a demandé de préparer un communiqué en conséquence avec un délai de six heures pour obtenir une réponse des ravisseurs.

 
J’ai travaillé sur le projet de communiqué avec Charles Denis qui l’a mis dans une forme définitive et l’a fait approuver par le premier ministre puis par le conseil des ministres. J’ai communiqué avec Me Lemieux qui était toujours à Montréal et je lui ai lu au téléphone le texte du communiqué de presse sans autres commentaires excepté de lui mentionner que le communiqué allait être envoyé aux médias pour diffusion générale. Le texte de ce communiqué suit :
 
 
     GOUVERNEMENT
              DU QUÉBEC
---------------------------
              CONSEIL EXÉCUTIF
                      INFORMATION
---------------------------              COMMUNIQUÉ
HÔTEL DU GOUVERNEMENT       Pour diffusion immédiate
                                QUÉBEC

 LE GOUVERNEMENT DU QUÉBEC DONNE SON POINT DE VUE DÉFINITIF AUX RAVISSEURS DE MM. CROSS ET LAPORTE

 

Québec, le 15 octobre 1970 – Devant la détérioration de la situation et la nécessité d’assurer l’ordre public, le gouvernement du Québec a décidé de donner son point de vue définitif dans ses négociations avec le Front de libération du Québec.

 

Pour ce qui a trait à la question préalable, soit la libération saine et sauve de MM. Laporte et Cross, le gouvernement du Québec suggère que, soit la Croix Rouge internationale, soit le Consulat de Cuba à Montréal, serve d’intermédiaire entre les deux parties.

 

Quant aux conditions exigées pas le Front de libération du Québec, le gouvernement répond ce qui suit :

 

1 – Il n’accepte pas l’élargissement de la totalité des prisonniers énumérés par le Front de libération du Québec. Par ailleurs, il s’engage à recommander fermement la libération conditionnelle de cinq de ces prisonniers qui ont demandé une telle libération. Il a déjà entrepris des démarches à cet égard.

 

2 – Les autorités concernées s’engagent à fournir un sauf-conduit aux membres des cellules du F.L.Q. qui ont procédé à l’enlèvement de MM. Laporte et Cross.

 

3 – Les mêmes autorités sont disposées à s’assurer qu’il y ait un avion pour fins de transport dans le pays choisi.

 

4 – Enfin, pour ce qui a trait aux autres conditions, le gouvernement ne croit pas qu’il soit légitime de les accepter.

 

Le gouvernement a pris cette décision en mesurant toutes les implications des alternatives qui pouvaient exister.

 

En raison de la nature de la situation et des délais multiples qui existent déjà, le gouvernement demande une réponse dans les six heures qui suivront la publication de ce communiqué.

 

Me Robert Lemieux a été prévenu du contenu de ce communiqué par Me Robert Demers.

 

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SOURCE :

Charles Denis

(418) 643-5321

 
Nous vaincrons! FLQ! FLQ!

 

En soirée du 15 octobre, Me Robert Lemieux prononce un discours enflammé au Centre Paul-Sauvé. Le poing levé, il lance le slogan du FLQ : « Nous vaincrons ». En même temps, un auditoire de plusieurs milliers de personnes scande « FLQ! FLQ! » en appui à Me Lemieux. Si quelqu’un avait eu le moindre doute sur mon évaluation de Me Lemieux et sur les dangers de la situation, alors cette assemblée du jeudi soir venait de clore tout débat. Vous pouvez visionner des extraits de cette soirée mémorable en regardant la vidéo d'AD HOC FILMS: « La belle province ».
 
 
Mesures d’urgence

 

Robert Bourassa m’informa plus tard qu’il avait décidé de demander l’utilisation de pouvoirs exceptionnels contenus dans la Loi sur les mesures de guerre pour donner suite aux demandes de la Sûreté du Québec. Je rencontre Me Julien Chouinard qui m’informe qu’il attend Me Marc Lalonde, qui va venir chercher la demande par écrit du premier ministre. Il m’a dit qu’il avait examiné la liste des personnes qui seront arrêtées, qu'il avait posé des questions à la Sûreté et qu’il avait informé le premier ministre des noms de personnes connues du grand public. Aucun des conseillers du premier ministre n’a, à ma connaissance, vu cette liste. Le secrétaire général du Conseil exécutif, le personnel du ministère du Conseil exécutif et du ministère de la Justice du gouvernement du Québec ont coordonné l’action policière avec celle du gouvernement.
 
 
Réponse de Cuba

 

J’ai rencontré Me Marc Lalonde et Me Julien Chouinard dans l’antichambre du bureau du premier ministre. Me Chouinard m’a remis un message du ministère des Affaires étrangères. Le document émanant d’André Bissonnette, sous-secrétaire adjoint du ministère des Affaires étrangères et de Claude Roquet, directeur du groupe de travail constitué pour l’évènement, m’informe que le gouvernement de Cuba a accepté, pour des raisons humanitaires, d’agir comme intermédiaire dans un lieu qui conviendra mutuellement pour l’échange des ravisseurs contre les otages et que le gouvernement de Cuba accepte pour les mêmes motifs de recevoir les ravisseurs à Cuba par la suite. Je me suis immédiatement mis à l’ouvrage et j’ai préparé un projet de communiqué qui détaillerait l’offre du sauf-conduit, annoncerait l’intermédiation du gouvernement de Cuba et servirait à coordonner l’action de toutes les parties impliquées. J’optai pour Terre des hommes comme lieu pour l’échange. J’ai communiqué  avec Ed Ritchie, sous-secrétaire d’état aux affaires étrangères pour lui transmettre les termes de mon projet.

 

 

Le gouvernement fédéral accède à la demande du Québec

 

J’ai passé la fin de la soirée et une partie de la nuit dans le bureau de Julien Chouinard. Je l’ai informé du projet de communiqué que j’avais préparé et que je soumettrais au premier ministre en temps opportun. D’ici là, nous attendions avec une certaine anxiété la réponse d’Ottawa. Nous attendions la confirmation que le cabinet fédéral avait mis en vigueur les dispositions requises de la Loi sur les mesures de guerre. Nous savions que le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, n’était pas favorable et que Robert Bourassa avait dû lui téléphoner plusieurs fois à ce sujet au cours des jours précédents, lui disant que la responsabilité de maintenir l’ordre et la paix appartenait au gouvernement du Québec et que nous avions besoin des mesures réclamées. La situation se détériorait rapidement et il était important qu’il accepte enfin de soumettre la demande à son cabinet. Il avait réclamé une lettre signée par le premier ministre Robert Bourassa. Trudeau ne voulait pas que l’on puisse prétendre qu’il était celui qui avait pris cette décision. Bourassa avait envoyé la lettre demandant qu’elle soit remise, avec son accord, à 3 h du matin, heure d’expiration de l’offre finale du gouvernement aux ravisseurs. Vers 4 h du matin, nous avons enfin reçu un appel d’Ottawa. Nous étions alors le 16 octobre. Les mesures réclamées en vertu de la Loi sur les mesures de guerre avaient été mises en vigueur.

 

 

Mise en situation

Le jeudi 15 octobre 1970, suite aux négociations infructueuses avec Me Robert Lemieux le négociateur nommé par le FLQ, le gouvernement du Québec a donné son point de vue définitif aux ravisseurs de MM. Cross et Laporte en leur offrant un sauf-conduit pour Cuba en échange de la libération sains et saufs de Pierre Laporte et James R. Cross. Le gouvernement donnait six heures pour accepter son offre. Le délai de six heures passa sans que le FLQ n’accepte l’offre. Le Règlement adopté en vertu de la Loi sur les mesures de guerre fut alors mis en application au cours de la nuit et de nombreuses perquisitions et arrestations furent faites dans les heures et les jours qui suivirent. L’utilisation de l’armée canadienne, les pouvoirs d’urgence et l’offre d’un sauf-conduit aux ravisseurs étaient la réponse finale du gouvernement du Québec.

 
 

La conférence de presse sur les pouvoirs d’urgence

 

Le lendemain vendredi 16 octobre 1970 en fin d’après-midi, j’ai assisté à une rencontre du premier ministre du Québec, M. Robert Bourassa avec la presse. Il y déclara que le gouvernement du Québec avait demandé au gouvernement fédéral l’adoption de certains pouvoirs d’urgence en plus de l’appui déjà obtenu de l’armée canadienne afin d’apporter des remèdes efficaces à la crise que le Québec traversait. Divers documents ont été distribués : le décret en conseil qui plaçait toutes les forces policières sous l’autorité de la Sûreté du Québec, la lettre du premier ministre du Québec au premier ministre du Canada réclamant des pouvoirs d’urgence; et le règlement prévoyant des pouvoirs d’urgence pour le maintien de l’ordre public au Canada mis en vigueur par le gouvernement fédéral en vertu de la Loi sur les mesures de guerre. Le texte du communiqué de presse du 16 octobre suit :
 
 
     GOUVERNEMENT
              DU QUÉBEC
---------------------------
              CONSEIL EXÉCUTIF
                      INFORMATION
---------------------------             COMMUNIQUÉ
HÔTEL DU GOUVERNEMENT      Pour diffusion immédiate
                                QUÉBEC

« J’AI DÉCIDÉ D’AGIR DE FAÇON RAPIDE ET FERME »

-          Robert Bourassa

 

Québec, le 16 octobre 1970 – Le Premier ministre du Québec, M. Robert Bourassa a remis cet après-midi au cours d’une rencontre avec la presse la déclaration suivante :

 

« Le gouvernement du Québec a demandé au gouvernement fédéral l’adoption de certains pouvoirs d’urgence afin d’apporter des remèdes efficaces à la crise que le Québec traverse actuellement.

 

Il est évident, pour le gouvernement comme pour tous les Québécois, qu’il aurait été préférable de se dispenser de tels pouvoirs de même que du support de l’Armée. C’est pourquoi, au moment même où les risques d’anarchie paraissent prendre une nouvelle dimension, j’ai décidé d’agir de façon rapide et ferme.

 

Les évènements au Québec ces derniers jours ont démontré d’une façon certaine que le plein exercice des libertés fondamentales exigeait que des limites soient apportées, en certaines occasions du moins, pour assurer le fonctionnement normal en régime démocratique.

 

C’est avec énormément de réticence que le gouvernement a décidé d’avoir recours aux mesures des dernières heures. Il se rend bien compte des implications de ces décisions, mais les gestes successifs posés par le F.L.Q. – manifestations violentes, bombes, enlèvements ne lui laissaient qu’un seul choix s’il ne voulait pas trahir son mandat de gouvernement élu démocratiquement.

 

Le F.L.Q., par ses actes qui briment les droits de la personne humaine, ne peut certainement pas prétendre légitimement servir le Québec. Bien au contraire, ses gestes des derniers jours constituent des atteintes à la fierté de tous les Québécois.

 

On peut et on doit souhaiter que le F.L.Q. renonce à son escalade, dont la plus certaine conséquence est de desservir lourdement ceux qu’il prétend vouloir aider.

 

De toute manière, le gouvernement, lui, poursuivra sa lutte non seulement pour la sauvegarde des libertés démocratiques fondamentales, mais également pour une société où la justice et le progrès social n’auront pour limites que le respect de ces libertés. »
 
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