Les Moulins de Pontrieux


Le moulin à eau ou moulin hydraulique, attesté en Europe depuis l'Antiquité,  est plus ancien que le moulin à vent. 


Petite histoire des moulins

Au Moyen Âge, le moulin à eau se développe parallèlement à la disparition de l'esclavage, à partir du IXe siècle : l'utilisation de l'énergie hydraulique plutôt qu'animale ou humaine permet une productivité sans comparaison avec celle disponible dans l'Antiquité (chaque meule d'un moulin à eau peut moudre 150 kg de blé à l'heure, ce qui correspond au travail de 40 esclaves et le moulin antique a encore des vitesses de meule lentes). Le passage à des moulins à rythme rapide (roue réceptrice devenue plus petite que la roue émettrice), à grande roue (grands rayons et grande pales assemblées se substituant aux pales monoxyles) caractérisent cette période médiévale, depuis les moulins à eau carolingiens jusqu'aux moulins du 13ème  siècle équipés d'arbres à cames qui permettent d'autres utilisations que le « moulin bladier » (pour la mouture des céréales : blé, seigle, orge), l'hydraulique étendant son domaine d'application à toutes les activités mécaniques (scie ou martinet hydraulique, métallurgie, foulon, huile, papier…). 

Aux 18ème et 19ème siècle, les moulins à eau ou hydrauliques étaient très nombreux, tant le long des ruisseaux et des rivières, telles le Leff ou le Trieux, tant dans la partie fluviale que maritime, où ils deviennent moulins à marée. Ces moulins seront progressivement supplantés à partir du 19ème siècle par des minoteries fonctionnant à la vapeur puis à l'électricité. 

Alors une question nous vient à l'esprit, pourquoi la nécessité d'un si grand nombre de moulins ? Eh bien tout d'abord parce que l'eau est une source d'énergie gratuite et ensuite par le fait d'une importante consommation de farine dans les siècles passés : au 19ème siècle, le Français mangeait 800 g de pain par jour contre à peine 130 g aujourd'hui. Alors, les moulins à céréales produisaient une grande quantité de farines de blé, d'orge, d'épeautre et de sarrasin. La production de farine n'était pas la seule activité de la meunerie.
 
On trouvait aussi :
  • des moulins à foulons dans lesquels on teillait le chanvre et le lin pour en faire du fil textile : après l’opération de rouissage (= pourrissage du lin dans l’eau pour ne garder que les fibres), et de séchage, le lin était broyé pour briser tout ce qui n’était pas « fibres ». Le teillage est l’opération qui consiste à séparer les fibres des débris de chènevotte qui y adhèrent encore et à les assouplir. Autrefois le teillage se faisait manuellement en frappant une lame de bois appelée espade sur la gerbe de lin. A partir de la moitié du 19ème siècle l’opération se mécanise.  C‘est dans le Trégor (Bretagne nord) qu’on dénombrait le plus de moulins à teiller le lin. Ces moulins seront mécanisés après la seconde guerre mondiale.
  • des moulins actionnant les métiers à tisser des draperies,
  • des moulins à tan où l'on broyait l'écorce de chêne (le tan) avant de l'utiliser en tannerie pour le tannage des cuirs, 
  • des moulins à papier, à huile,
  • des moulins qui faisaient fonctionner les machines des scieries et des forges. 

En Bretagne, au siècle dernier, toutes ces activités étaient effectuées dans plus de 8000 moulins :
  • Environ 5000 moulins à eau : placés au fil de l’eau, ils occupaient une place importante sur le dense réseau hydrographique breton.
  • Environ 3000 moulins à vent : surtout concentrés sur le littoral et l’est de la Bretagne.
  • Environ 100 moulins à marée : Comme leur nom l’indique ils étaient mus par la force des marées. Une retenue d’eau en amont permettait de faire tourner la roue à marée basse, pendant 6 heures. Ces moulins étaient cependant très dépendants des coefficients de marée.
Le meunier : un homme important

Dans les campagnes, tout le monde va au moulin porter son grain à moudre car l'essentiel du pain est produit à domicile dans des fours à pain individuels. Le meunier, « l'homme en blanc », outre sa petite entreprise, est également souvent cultivateur ou éleveur, son travail au moulin lui laissant du temps libre qu'il emploie sur une exploitation agricole. Les déchets de son et les grains oubliés lui permettent de nourrir à bon compte des porcs et  des volailles qu'il revendra ensuite. C'est un homme riche et respecté. Il dispose du droit de pêche dans ses retenues d'eau et y élève du poisson. Il est aussi le fournisseur des boulangeries de la ville, dont il fixe les livraisons et le tarif de la farine.

Sous l'ancien régime, jusqu'au 18ème siècle, le meunier est également l'agent collecteur de l'impôt de banalité sur la mouture du grain. Et pour cela, il est rétribué par le seigneur. Le moulin banal est possession du seigneur dont il est une « banalité », partie intégrante et symbolique des privilèges de la noblesse. Il s’agit d’un monopole puisque la population de la seigneurie a l’obligation d’y faire moudre son grain et de payer une taxe sur la mouture. Le seigneur « afferme » la superficie au meunier qui, contre une forte rente, exploite le moulin et prélève une taxe sur tous les sacs de grains moulus. La situation des meuniers est donc très lucrative mais ne les affranchit pas de la tutelle seigneuriale.

Principe et fonctionnement du moulin hydraulique

Un courant d'eau est amené dans le coursier par un canal, le bief.  Ce canal artificiel créé par l’homme permet à la roue de recevoir une quantité d’eau suffisante et nécessaire à son bon fonctionnement. La vanne principale à l’entrée du bief permet de réguler ou d’arrêter l’eau détournée par le déversoir, permettant ainsi de réaliser des travaux sur le bief (désenvasement, réparation de fuites…) Dans la majorité des cas la roue à aubes est verticale et tourne autour de son axe horizontal. La chute de l'eau transmet son énergie à la roue ; l'usage de roues à godets permettant un rendement supérieur. Plus rarement, l'eau arrive sous la roue, pour lui transmettre une partie de son énergie cinétique.

Extrait du livre de Jean-Nicolas CORNELIUS : « les moulins du Trieux »

A l'autre bout de cet arbre, une machinerie de courroies et d'engrenages en bois puis plus tard en fonte (le rouet et la lanterne) fait tourner une meule de granit sur une autre meule fixe appelée la meule dormante. Leur frottement provoque l'écrasement des grains. La farine obtenue est tamisée afin d'en séparer la balle (le son).

Extrait du livre de Jean-Nicolas CORNELIUS : « les moulins du Trieux »



De la quantité d'eau disponible dépendait la durée de fonctionnement du moulin. Ainsi, un déversoir ou seuil permettait de retenir partiellement l’eau en amont du moulin, afin de détourner une partie de l’eau vers le bief, tout en laissant la rivière continuer son cours vers le moulin suivant. Le meunier ne pouvait s’accaparer toute l’eau du cours d’eau. Un droit d’eau règlementait strictement la quantité d’eau minimum que le meunier devait maintenir dans la rivière. Le non-respect de ce droit d’eau, entraînait parfois de sérieux conflits dans les moulins…



Et le Trieux...

Le Trieux est utile, vital, nourricier, en amont comme en aval. Petit fleuve de 73 km, il compterait, d’après les archives, 62 moulins en incluant les moulins maritimes jusqu’au moulin Birlot sur l’île de Bréhat. 

En ce qui concerne Pontrieux, l’importance des biefs, le débit régulier et conséquent, faisaient la prospérité de 3 grands moulins :
  • Le moulin de La Roche Jagu, à une centaine de mètres en aval de l’actuel viaduc et face au moulin de Richel, aujourd’hui disparu. C’est un moulin « banal » : il appartient aux seigneurs de la Roche Jagu. Outre sa fonction première, il est le lieu d’installation de pêcheries de saumons. Le meunier de la Roche-Jagu, gagnait, dit-on, plus avec cette pêche, qu’en faisant tourner son moulin. 
  • Le moulin du Trieux, en face de Traouméledern, à l’emplacement de l’actuel Intermarché, est aujourd’hui détruit. Il était également moulin banal et lieu de pisciculture. Sa capacité de mouture était considérable. 
  • Le moulin du Richel, rive droite du Trieux est le 3ème moulin « banal » de Pontrieux, appartenant aux seigneurs de Frynaudour de  Quemper-Guezennec. Il « tourne » bien et depuis longtemps avec la famille Perrot.  Le moulin est la propriété de la famille d’Acigné. Les d’Acigné, seigneurs de Kernavalet en Quemper-Guezennec, s’allieront en 1684 aux Richelieu, par le mariage d’ Anne-Marguerite ( † avant 1702), comtesse héritière de Grand-Bois et de la Roche-Jagu, le 30 juillet 1684, à Armand-Jean Vignerot du Plessis de Richelieu (né le 3 octobre 1629 - Le Havre de Grâce -† 10 mai 1715 - en son hôtel parisien), 2ème  duc de Richelieu, duc de Fronsac, vicomte du Faou, baron du Pont-l'Abbé. C’est le neveu d’ Armand-Jean du Plessis, 1er duc et ministre de Louis XIII. Le Richel en tire son nom. Il est acquis en 1736 par Jean-Sébastien Fleuriot, chevalier, comte de Langle et seigneur de Kerlouet. En 1761, la famille Perrot est congédiée par son seigneur, au profit de Jean Le Nay, qui payera une rente plus élevée.…

Le moulin de Richel

Le moulin est situé à 20 km de la mer et à 5 m d’altitude. Nous sommes donc ici à la limite de l’influence des marées sur la rivière et, aux forts coefficients, le niveau du Trieux pouvait monter jusque sous la passerelle, submergeant la chute et le barrage, ce qui devait perturber le fonctionnement d’un moulin de rivière classique. 

Au milieu du 19ème siècle, la France est touchée par la révolution industrielle. L'industrie se développe dans tout le pays. La Bretagne connait ainsi des bouleversements liés à l'apparition des nouvelles technologies, en particulier les industries mécanisées. Les chemins de fer se développent et le train arrive à Pontrieux, facilitant les échanges et le commerce. C’est ainsi que le moulin de Richel devint également scierie dès 1880. Outre la maison du meunier, le moulin comprenait un entrepôt, un centre de production, un atelier à deux roues. Les scies étaient actionnées par une grande roue à aubes métallique d'un diamètre de 5,1 m. La roue mue par la force de l'eau pouvait développer une puissance maximale de 260 chevaux vapeur. Une autre roue en bois, aujourd'hui disparue, servait à moudre le grain.

La scierie débitait du bois d’importation qui arrivait sur le port de Pontrieux par bateaux. Une partie de son stock de bois restait à l'air libre. En 1894, une passerelle est construite, reliant la scierie à l'autre rive. Les ouvriers gagnaient ainsi en rapidité pour se rendre à leur lieu de travail en évitant de passer par le pont Neuf ou le pont Saint-Yves. Cette passerelle a été détruite dans les années 1960 avant d'être réhabilitée dans les années 1990.

Les guerres de 14/18 et de 39/45 ont porté un coup fatal à cette scierie artisanale qui fermera ses portes définitivement en 1946, la concurrence et la vétusté de son équipement entraînant sa faillite. 

Le moulin devint alors fabrique de crêpes et restaurant  qui a employé jusqu’à 17 salariés. Les propriétaires  étaient des artisans – fabricants de spécialités bretonnes (Kouign-amann, far, crème de caramel au beurre salé et à la fleur de sel…), se fournissant auprès de producteurs locaux. Le restaurant a fermé dans les années 80, la fabrique de crêpes en 2011. Depuis, le moulin est devenu propriété d’un particulier et porte toujours sa roue métallique même si l’environnement a beaucoup changé. 



Belle histoire que celle de nos moulins, indispensables à l’activité de l’homme pendant tant de siècles, témoins de l’ingéniosité de nos anciens, refuges d’imaginaires et de légendes. Les derniers se sont arrêtés dans les années 50 lors de l’électrification des campagnes. Quelques-uns ont été réhabilités et sont repartis, fournissant leurs propriétaires en électricité. D’autres sont devenus de ravissantes résidences au bord de l’eau. Beaucoup sont aujourd’hui délaissés, petit patrimoine en voie de disparition.

Cet article a beaucoup emprunté au livre de Jean-Nicolas CORNELIUS : « les moulins du Trieux », en particulier les schémas de fonctionnement. Qu’il en soit remercié !

Brigitte Schadeck


Des os dans les murs