2/ Les Côtes contre Gergovie-Merdogne

        Du Moyen-Age jusqu'au 18ème siècle, les Clermontois ont généralement cru que la bataille de Gergovia avait eu lieu au sommet de la butte volcanique où est édifiée leur cathédrale. Ainsi la ville s'affirmait héritière directe de la capitale arverne. Puis s'imposa une autre conviction, basée sur l'idée de Gabriele Simeoni, Italien farfelu de la Renaissance, et l'existence d'un minuscule lieu-dit dont le nom occitan, Girgoia, ressemblait à "Gergovia" : la bataille s'était déroulée sur le plateau de Merdogne, à quelques kilomètres au sud de Clermont-Ferrand (ancienne carte ci-contre).

        Les spécialistes de l'époque - y compris un envoyé spécial de l'Académie française - conclurent pourtant que cette localisation ne correspondait pas au récit de César. Mais, en 1838, l'écrivain Prosper Mérimée, futur responsable des monuments historiques, visita l'Auvergne. Constatant que l'opinion publique locale était pour Merdogne, il s'y rallia, tout en exprimant des doutes sur l'absence d'eau et de vestiges ou la topographie : "Une ville gauloise a-t-elle réellement existé sur le plateau de Gergovie ?....  Comment des soldats cuirassés, ayant au bras un bouclier de quatre pieds, pouvaient monter en courant une pente si raide ?"

        Hélas ! Mérimée accrédita, par sa démarche, une fausse idée : que César était allé à Gergovia via la Limagne du sud, qu'il y avait donc une route gauloise précédant la voie romaine édifiée par l'empereur Claude, allant du futur Clermont-Ferrand (baptisée Augustonemetum par les Romains) à Merdogne. 

        Or, à l'époque de César, de Montferrand à Pérignat, cette Limagne du sud n'était que marécages : les Gaulois n'y tracèrent pas de voie - sauf un embranchement partant de Gondole - et ne réussirent qu'à assécher partiellement le lac de Sarlièves qui occupait une grande partie de la plaine. Mérimée méconnut donc totalement la véritable grande voie gauloise qui suivait en fait la rive gauche de l'Allier. Bordée d'une chaîne d'oppida défensifs, depuis celui de Viermeux (Cusset) en passant par ceux du Puy de Mur, du Puy Saint-Romain, etc, et ponctuée de ports de déchargement (Beauregard l'Evêque), elle aboutissait à un grand terminal commercial et industriel : la capitale arverne, établie sur le plateau de Corent, et son port-zone industrielle annexe, Gondole.

        Malheureusement, à partir du19ème siècle, tout le raisonnement archéologique se bâtit sur la voie gauloise imaginaire de Clermont-Gergovie. Pourtant, on sait maintenant que la construction ex nihilo de la voie romaine se fit bien après César.

        Un peu plus tard, quand Napoléon III se passionna pour César et sa Guerre des Gaules, son conseiller fut justement Mérimée, ami très cher de l'impératrice, qui lui "localisa" Gergovia à Merdogne. L'empereur y envoya des militaires-fouilleurs disciplinés. Bien sûr, ils confirmèrent son choix. En 1862, par décret et à la demande du... curé local, Merdogne fut rebaptisé Gergovie sans que personne s'avisât que deux conditions "sine qua non", indiquées dans les antiques textes romains ou grecs, n'étaient pas remplies : l'Allier ne passait pas au pied du plateau et il n'y avait pas trace d'une grande ville gauloise ("urbs" disait César) sur le plateau de Merdogne. 

        Au reste, il n'existait aucune raison économique pour que la prospère capitale des Arvernes, maîtres d'un tiers de la Gaule, se fût installée sur un plateau isolé, dépourvu d'eau comme de voies de communication et, pire encore, indéfendable car l'un des côtés est accessible à un simple piéton (photo ci-dessous). 

        Le plateau de Merdogne fut certes habité dès le néolithique, et l'on sait mainenant que les murs de pierre défensifs qu'on y a trouvé sont très antérieurs aux Gaulois. Il y eut donc là une petite bourgade gauloise (puis gallo-romaine) installée en altitude pour échapper aux marécagesIl n'est pas exclu que les Romains y aient installé un poste fortifié pour surveiller la région APRES la défaite des Gaulois à Alésia. Ils auraient ainsi pu garder un œil sur leurs ex-ennemis arvernes, jusu'à leur déménagement final, au IIème siècle de notre ère, sous les empereurs Trajan et Hadrien, vers l'emplacement actuel de Clermont-Ferrrand ou celui d'Aulnat. Cette position fortifiée aurait permis de sécuriser la nouvelle voie romaine Clermont-Toulouse et la Limagne du sud riche en grosses fermes. 

        Rien ne prouve cependant que les Romains s'y soient installés juste après la défaite d'Alésia car on ne peut dater précisément, à quelques mois près (et même quelques années !), les rares vestiges (des amphores, des débris d'armes) qu'ils laissèrent dans ce nouvel habitat.

        Quant aux fossés en V "découverts" à grand bruit par les fouilleurs napoléoniens, ils ne doivent rien aux Romains. Dès l'époque néolithique, et plus encore avec les Gaulois et les Gallo-Romains puis les moines propriétaires de cette Limagne du sud, de grands travaux de drainage-irrigation-adduction ont été menés. Tous reposaient sur un principe de construction qui s'est perpétué durant des millénaires et permettait une alimentation économe en eau : des fossés en V On trouve les mêmes autour du "plateau central" clermontois) qu'on appelle localement des "rases" et dont le fond était garni de pierres, de tessons, de sarments puis recouvert de glaise. L'eau filtrait doucement à travers le garnissage du fond. Ces rases ne doivent pas être confondues avec les "béals", canalisations d'alimentation à ciel ouvert. 

        Le partage des terres par les Gaulois était en effet toujours accompagné de tels ouvrages d'adduction-drainage, comme en témoignent des travaux universitaires :

        http://www.archeogeographie.org/bibli/ouvrages/theses/c_marchand/c-marchand.pdf


        Un bon demi-siècle passa puis, en 1933, un "amateur", Maurice BUSSET auquel succéda, vers 1952, un autre "amateur", Paul EYCHART, bravèrent le consensus des notables et des archéologues officiels ou professionnels ralliés au diktat napoléonien. Ils lancèrent l'idée que Gergovia était édifiée sur le Plateau des Côtes, qui domine les quartiers nord de Clermont-Ferrand (photo du bas), un plateau pourtant presque dépourvu d'eau. On y trouva certes de vieux murs de pierres, des débris gallo-romains, un petit temple, comme dans nombre de lieux semblables de la région (Puy de Mur, Puy Saint-Romain, Maringues, etc.). On crut même pouvoir situer le petit camp de César sur la colline de Chanturgue et le grand camp juste en dessous, à  Montferrand...

        L'hypothèse séduisait car elle permettait de penser que Gergovia avait "glissé" du plateau dans la plaine pour engendrer Augustonemetum puis Clermont. On sait maintenant que ce ne fut pas le cas, le peuplement "gaulois" s'étant ici d'abord focalisé sur Aulnat.

        Les fouilles récentes du quartier de Trémonteix, au pied des Côtes, incitent d'ailleurs à penser à une démarche inverse : le plateau des Côtes aurait été aménagé après l'installation de Gallo-romains sur ses pentes où ils formèrent ce quartier huppé d'Augustonemetum, la future Clermont.

        On se battit donc (et on se bat encore) entre partisans des Côtes et de l'ex-Merdogne à coups de trouvailles archéologiques jamais probantes et de triturations du texte de César. On oublia encore une fois que l'Allier ne passait pas au pied des Côtes (ni de Gergovie-Merdogne, du reste !), qu'il n'y avait sur le plateau nulle trace d'une grande ville gauloise, dont l'installation n'aurait, du reste, pas eu de sens économique (mais rien ne s'oppose à ce qu'il y ait eu un refuge fortifié ancien sur ce plateau ainsi que sur Chanturgue, pour défendre l'accès nord de la ville.

        Si l'affaire eut l'avantage de protéger les deux sites et de permettre d'y effectuer quelques fouilles, l'acharnement des uns et des autres s'excuse par le fait qu'il n'existait pas alors d'alternative. Ce n'est plus le cas : peu à peu une grande ville gauloise émerge sur le plateau de Corent que baigne cette fois l'Allier, ville que son importance désigne forcément comme l'ancienne capitale des Arvernes, celle dont César nous donne le nom ,Gergovia, et qu'il attaqua en vain.

        Quant aux archéologues qui soutiennent encore Gergovie-Merdogne, ils n'ont à opposer à la logique d'une bataille située à Corent que l'argument d'autorité car, à lire d'un œil froid leurs démonstrations, la faiblesse des "vestiges" et l'inadéquation au texte de César éclate. Or, le temps passant, ce type d'argument s'écroule de lui-même...

        J'en ai une expérience familiale : il y a, disons, "un certain temps", mon grand-père était le collaborateur du plus célèbre archéologue français, académicien et responsable du musée des Antiquités nationales, Salomon Reinach. Son autorité était partout reconnue, ses ouvrages impressionnants, mais sa logique plus faible que ses connaissances archéologiques. Aussi fut-il le plus fervent partisan de l'authenticité des "trouvailles" de Glozel (Allier), repoussant tous les contradicteurs. On sait ce qu'il en est advenu !

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3/ Gergovia-Corent capitale des Arvernes


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