Les Personnes non alitées

publié le 7 avr. 2010 à 01:07 par Yus Heb   [ mis à jour : 16 sept. 2011 à 11:25 ]

Publié dans El Watan du 30-07-2011 sous le titre: Les véritables guérisseurs et les personnes non alitées

 Comme on s’y attendait concernant la mystérieuse épidémie convulsive qui survole le pays, les guérisseurs habituels, après consultation des personnalités idoines, confirment que les pseudos étouffements de certains malades relèvent de la spasmophilie, elle-même due à l’angoisse du vide existentiel de leurs ventres. Aucune relation donc avec les voyances hallucinatoires des personnes non alitées qui évoquent un imaginaire syndrome de l’insuffisance démocratique. Mais vu que certains  délinquants inconscients s’adonnent à des baignades interdites (au large ou dans des bidons), et en prévention des effets du pollen de jasmin, de papyrus et de dattier, il y a lieu d’éviter que les choses ne s’(in)enflamment. Et entre autres préconisations « prémunitoires », les guérisseurs patentés adaptent le régime alimentaire des gens de sorte à mieux nourrir ceux qui les rendent malades et ceux qui sont à leur chevet et qui font (crise) mine d’ausculter, pour en endiguer la parasitose, le souffreteux « peuple ventripode » qui fait cette patibulaire grise mine (pas tubulaire du tout) contre l’honorable peuple des ventripotents.

Les personnes non alitées

Comme on voit, les véritables guérisseurs ne prescriront ni vitamines de citoyenneté totale avec tous les droits et libertés légitimes (fondé en raison, en droit et en nature), ni sirop de démocratie aussi légitime, encore moins d’injection de contrôle populaire direct renforcée par un consistant conseil constitutionnel élu, comme il n’est pas prescrit de cure de débureaucratisation (notamment des institutions et services de l’Etat), de proscription de la minorité écrasante,  et surtout pas de dose de protection des citoyens contre l’instrumentalisation politicienne de l’identité nationale et de la religion (par les organes et institutions de l’Etat comme par d’autres parties), mais alors pas du tout de régime de gouvernance décentralisée ni de restructuration politico-administrative (pour dépasser le dispositif colonial perpétué via les wilaya-préfecture, daïra-sous préfecture et APC-mairie)[1], et aucune ration de principes de représentation citoyenne équilibrée, et surtout pas de pilules de loyauté des élus (pour qu’ils disent et fassent non pas ce que bon leur semble au nom des électeurs, mais ce que ceux-ci leur demandent de dire et de faire en leur nom)... Aux yeux des véritables guérisseurs, ce ne serait là qu’élucubrations oiseuses sinon vaseuses des personnes non alitées dont la paranoïa et la mégalomanie les  rendent si fières de porter, tel Atlas le Monde, « les Idéaux de  la Citoyenneté Totale et du Progrès Universel » ; preuve de leur folie, cette xénoglossie qui leur fait décrier en grec et en latin un régime tout en «auto, cratie, archie, polito, cide, cybéro, corrupto, philie, etc. » ! Si on suivait leur menu ce serait l’empoisonnement garanti ou la septicémie généralisée par ingestion inconsidérée d’aliments non certifiés d’origine ; d’ailleurs elles sont trop bêtes ou pas assez intelligentes malgré leur instruction gréco-latine; pour preuve elles se moquent des rendez vous médicaux et même elles se cachent des guérisseurs qu’elles soupçonnent de vouloir leur mettre la camisole ou les empoisonner jusque dans la foule, un guérisseur gardant ses pouvoirs même hors de son cabinet. Mais n’en déplaise aux guérisseurs, la saine diététique voudrait avant le menu principal (pour parler le langage courant), que la Nationalité obvienne à tout le peuple, et autrement que dans un passeport, impasse partout pour la majorité, passe partout pour qui-tu-sais, passe droits pour les privilégiés, les binationaux opportunistes et la faune de prédateurs et de spéculateurs ploutocrates assaillant sans coup férir les richesses nationales, rivalisant de ruse et d’impudeur (tout ce qui rentre faisant leurs ventres), commerçant du sous-sol, du sol, du bâti, du cati, du décati, du chiffon, de l’air comme de la chanson, de l’enfer comme du paradis, faisant (faire) peut être même des lois à leur profit (quitte à exposer quelques indus bénéficiaires ou heureux accidentels, notamment parmi les jeunes obnubilés par le chômage). C’est à croire que dans une sorte de redite de la dialectique khaldounienne, matérialiste et freudienne à la fois, une horde primitive de marchands nomades fieffés coureurs de fonds font une « accumulation sauvage de capital en liquide» dans des domaines quasi féodaux tels des fiefs de barons et de commensaux établis par la grâce du souverain mâle dont ils activent à renforcer le siège total contre la Citoyenneté. Cependant que la jeunesse s’immole dans les flots inflammables et ininflammables, reprenant en boucle les anciennes complaintes te chansons du triste et dramatique exil connu de leurs aînés il y a plus de soixante dix ans, mais hélas toujours d’actualité … Dans un quasi no man’s land pour la vertu, qui n’aurait de république que l’intitulé, acquis à la double nationalité effrénée, et de plus en plus tribalisé jusqu’aux clans, leurs « totems et tabous et gourous et sorciers et druides». Aussi, la force brutale et la violence en toutes formules, sont désormais en passe d’évincer la justice et le droit en même temps que l’élite intellectuelle (marginalisée, intimidée, bastonnée, terrorisée, sinon supprimée pour de vrai), rappelant qu’il reste toujours à réaliser le glorieux serment de l’hymne national «jurant par les tempêtes[2]».


Entre la dictature et la bureaucratie

Outre les « néo corsaires » mus par le gain facile et la rapine, la moins pathogène des instituions du pays ne serait pas son armée administrative. C'est-à-dire l’administratiou comme disent les gens eux aussi presqu’en latin et en grec (« administratio », formé de « ad » signifiant « pour » et de « ministratio » signifiant service, aide, soin d'une chose, conduite, etc. que les grecs désignent par « oikonomia », limitée dans l’antiquité à l’intendance domestique de la maison, la surveillance et la gérance de propriétés des tiers, etc.). C’est une fonction (honorable au demeurant), organisatrice et normative de la vie communautaire, des activités et relations internes et externes, d’un corps social (Etat, Institution ou Entreprise), en vue , dit un auteur, de « soumettre une structure hiérarchique à la société, dans le but de veiller à sa prospérité » (rien moins !), on en attend logiquement une organisation définie en rapport et autour de rôles et missions (nobles par ailleurs), de buts et objectifs (éminemment sociaux s’il en est), de structures et organes (censés aussi être responsables, respectables et respectueux) et de ressources (humaines dignes de considération, financières et matérielles ou technologiques aussi considérables), ainsi que des méthodes et procédures  appuyées à des liaisons conçues toutes de sagesse et de bon sens fonctionnel et hiérarchique... Mais pour les habitants d’Algérie, c’est une « a(i)nadministration » incarnant une indéfinissable superpuissance supranaturelle, occulte et malveillante qui aurait expérimenté les sombres fricotages d’antiques curateurs, procurateurs, archontes ou suffètes et autres prévôts ou capitouls et échevins dont elle semble puiser la substance et l’esprit, de plus en plus soucieuse de se plier, avec plus ou moins de zèle (plutôt plus que moins se conseille-t-elle) aux volontés et aux désirs du plus puissant, du chef, du clan, de la bande, du cercle ou de la clique dominante. Chaque jour, à leur corps défendant, les gens la subissent,  contraints d’aller à elle ou bien elle venant, pour une raison ou une autre, d’une manière ou d’une autre. Ici, là ou ailleurs, partout pareille à elle-même, elle se réplique à l’infini, autant de métastases, contraignant chacun implacablement à vivre, agir et ne pas agir suivant ses lois et règlements, ses atermoiements, ses décisions et ses exigences intempestives, ses modèles, ses arguties, ses calculs, ses factures, ses pensums qu’elle seule conçoit et qu’elle seule édicte sans concertation ni recours... Politique ou Civile, la bureaucratie traque ses proies, les harcèle, les fatigue, les essouffle, les épuise, les stresse et les traumatise et les rançonne, jusqu’à l’étouffement. Mais surtout elle ronge leurs libertés, dépouillant leur vie privée, en violant l’intimité... En un mot, elle HUMILIE, intimant d’abord le mutisme, en rang comme en politique (« bella3 foumec ! »). Or le Respect de la Personne constitue l’initiale sans laquelle aucune société humaine ne saurait subsister. C’est là que la Justice Commence, c’est en son absence que l’Injustice Sévit. Mais elle se revendiquerait du boa constrictor ou encore du Léviathan, ladite bureaucratie! Le plus souvent, elle ne s’apparente même pas à celle dont Max Weber (1864-1920) citait des qualités (relations d’autorité dans le cadre d’obligations impersonnelles et officielles, hiérarchie d’emplois et champ de compétence définis, contrat de travail, critères de compétences à l’emploi, contrôle du travail, etc.) qui vont contribuer à accroitre l’efficacité de l’état. Au demeurant ce « système » ne reste que théorique forme d’organisation interne de l’administration « civile » (dite fonction publique) mais qui n’est pas sans nuisance, le moindre de ses maux n’étant pas l’inefficacité. Michel Crozier note que « les acteurs inclus dans une situation bureaucratique, manquent d'efficacité et d'initiative à cause des règles, celles-ci ne pouvant prévoir toutes les situations ». Aussi les bureaucrates ne s’organisent-ils que pour eux-mêmes, cochant leurs erreurs. En sorte que la bureaucratie «peut être caractérisée comme une organisation qui n'arrive pas à se corriger ». Surtout, ajouteraient les mauvaises langues, lorsqu’elle se complique de quasi analphabétisme ou d’illettrisme et de gérontocratie.

L’acitoyenneté via la corruption

On sait que les « régimes autoritaires s’appuient sur la bureaucratie encadrant l’ensemble des activités sociales et sur un système corporatiste qui est le corps intermédiaire entre la vie économique et l’Etat, dit Guy Hermet ( cf l'autoritarisme, in traité de Science politique, Tome 2 de M Grawitz, J Leca.). En effet l’autocratie agit de conserve avec la bureaucratie pour instaurer « l’acitoyenneté » c’est à dire la négation du droit de cité des gens, donc l’absence, et même l’abience[3]  de la citoyenneté, dans l’action et l’esprit de la gouvernance (au sens  large comme relation à la société) étatique ou privée. En ce sens, le cynisme est au pouvoir, c’est l’ère du  « cybérocynisme » (encore un barbarismes gréco-latin) ! L’esprit « acitoyen » qui lui est consubstantiel, c’est cette mentalité où prédominent le culte de la personnalité, le stéréotype de pensée, le préjugé et la morgue ainsi que la ratiocination et la procrastination du droit des autres. Or cette bureaucratie cynique ne fait que protéger ses propres intérêts, édictant notamment que « nul n’est censé ignorer la loi » et que « El kanoun lä yahmi el moughafaline, la loi ne protège pas les naïfs, les étourdis… ». Acquise comme il se doit à la minorité écrasante, elle traduit « Etat de droit» par « Etat de la loi, dawlat el kkanoun au lieu de Dawlat El hakk », à l’intention de ceux là dont elle postule qu’ils sachent tout et de ceux là qui ne le sauraient pas. Ainsi le peuple devient « populace » devant les bures aux crasses[4] qui se dédouanent en lui reprochant de ne « rien comprendre et de manquer de civisme », histoire de lui imputer toutes les tracasseries[5] (interdits en tous genres et dérogations et autorisations y afférentes, paperasseries, encombrements des espaces, divers manquements, manques et absences y compris de qualifications et de compétences…

Certain peuple préfèrerait l’automne

Par la grâce de ses accointances coupables, son côté informel aidant (l’informel ne sévissant pas seulement dans le commerce des denrées, mais dans tous les bureaux et offices et officines), la bureaucratie ouvre toute grande les voies de la corruption de tout le corps social pour mieux nourrir la sienne dans l’Injustice. D’où les abus de position et le trafic d’influence qui côtoient pêle-mêle l’incivisme qui le dispute férocement à la malséance et à la vulgarité  grossière[6]. La corruption ainsi catalysée par la bureaucratie procède désormais des NTIC les plus perfectionnées, remplaçant sans technicité aucune le management et le marketing ainsi que toute culture de travail. D’ailleurs, ce n’est pas la corruption qui est démocratisée (sic) mais la démocratie qui est bureaucratisée (sinon corrompue) ! La bureaucratie corruptive a sectionné le corps social en hommes, femmes, jeunes, vieux, travailleurs, chômeurs, paysans, retraités, célibataires, mariés, etc. Toutes virtualités formelles ne partageant semble-t-il aucun besoin ou espace public ou social, et si abstraites et non significatives qu’elles en sont insignifiantes et donc à ignorer totalement. Ce dont la bureaucratie ne se prive pas. Cependant elle ignore de distinguer les riches et les pauvres[7], et pour cause, il faut dissimuler les riches aux yeux des pauvres pour protéger les uns contre les tentations des autres. Mais elle n’omet pas de regrouper tous les non affiliés et non apparentés aux puissants, dans la catégorie des délinquants, non pas potentiels, mais plutôt prévenus condamnés avec sursis ou en liberté provisoire. Il semble, que d’être de ce pays devait être puni ! Aussi la citoyenneté passe par l’abolition de la bureaucratie… Mais quant à la bureaucratie, diront les guérisseurs, on en a besoin[8] tout de même ! Comment faire sans elle dans la rue, les hôpitaux, les écoles, les gares, aux guichets, aux pompes d’essence, dans les super marchands, à l’intérieur des bus et des trains et du téléphérique, du métro, du tramway ((si Dieu leur prête vie); elle sera en tous lieux où les gens se rendent pour naître, travailler, acquérir un objet ou glaner un service comme se sustenter, se loger, voyager, se divertir ou se délasser, et mourir, etc... C’est un mal nécessaire !  Autant donc souhaiter longue et heureuse vie à la corruption, et de  beaux jours pour la progéniture que l’on en élève. Les égyptiens antiques, en respect de ce qu’ils appelaient « Maat : ordre des choses, du monde », vérifiaient la licéité ou légitimité des biens laissés en héritage par quelqu’un, avant qu’ils ne deviennent la propriété légale des héritiers…

En tout état de cause diront encore les véritables guérisseurs, il faut faire plus vite que le printemps, pour arriver en été ! C’est que l’enjeu, mine de rien, ce n’est rien moins que le gargantuesque régime alimentaire dont il faudrait peut être qu’il en échoie (disons, quelques rogatons) à ceux dont l’existence n’est reconnue jusque là que pour mieux les culpabiliser et leur en dénier le droit de la vivre librement. D’ailleurs lorsqu’on fait mine de « les écouter » ce n’est pas à eux qu’il est demandé de dire où ils ont mal au ventre. En effet les guérisseurs savent d’avance qu’en parlant du ventre (oui, les ventripodes sont aussi des ventriloques), c’est du pied qu’il s’agirait et partant de l’incapacité d’avancer sans risque de se faire amputer ou de tomber dans quelque trou noir non inventorié par les services de sécurité qui seraient alors bien en peine de ne pouvoir porter secours aux malades écervelés par le rhume. Du reste faut-il savoir qu’un cabinet d’écoute médicale ce n’est tout de même ni la foire ni le plus grand cabaret du monde (sic). De toute façon, un « atome du peuple » ne pourrait, ne saurait être Une Personnalité  capable de s’exprimer dans « l’écoutoir » sophistiqué comme un vote censitaire... Et puis, il n’y a pas vraiment lieu (n’est ce pas ?) de faire tout un foin pour un rhume qui certes, il fout la diarrhée au passage, mais qui fout le camp avec le printemps… N’empêche, il arrive que certain peuple préfère l’automne.

 

Y. Hebib

http://www.elwatan.com/contributions/idees-debats/les-veritables-guerisseurs-et-les-personnes-non-alitees-30-07-2011-134430_240.php

 

Notes



[1]Et une fonction publique gigantesque et si hétérogène (médecins, enseignants, policiers) qu’elle réunit sous le vocable de « fonctionnaires » des corps d’activités de nature si éloignées l’une de l’autre, si éloignées que l’un a pour mission de matraquer les autres, par exemple.

[2] Peut être pas tout à fait en accord avec le précepte de ne jurer que par Allah, considérant la religion de l’Etat... A  moins d’une traduction plus conforme, du mot «e-nazilat»

2 En psychologie : Attribution d’un sens systématiquement négatif à quelque chose (contraire de « adience »),

[4] Bure=Etoffe, d’où « bureau » (depuis qu’on s’est mis à recouvrir le plancher avec une bure) 

[5] Nouvelle trouvaille à la daïra d’Hussein-Dey : Un casier judiciaire pour un bébé de 9 mois ! (Radar Mardi 31 mai 2011)

[6] Certains agents font plus  videurs ou matrones (combien de fois n’en a-t-on pas reçu de « bella3 foumec ; elli ma-ydjich hhna goudami, ghir ma-yettmaa yedi cwaghto ; ma-nich khedam 3end babac ; roh techqi ; dez maahhoum ; etmehen ; matchi problem ta3i ; yakhi a3bed, yakhi », etc.) 

[7] Par exemple, Egalité devant l’impôt et devant les prix soutenus

[8] Comme écran de fumée, voile, alibi, bouc émissaire, échappatoire, faux fuyant, fausse piste, (lièvre), allégation (de mauvaise foi), etc.

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