SAUF

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Sur la vague, une plume de mère mouette
sous la vague, le  poulpe donne son encre bleue
dans la vague, belles bulles blanches gorgées de soleil
devant la vague, le rêveur aux pieds nus
derrière la vague, la mère des vagues
ouhouh
là voilà qui enfle, gonfle et se rengorge
se relève d'un tréfonds d'abysse
elle monte, monte dans l'air étonné
ne s'arrêtera-t-elle pas de monter ?
elle se creuse en silence pour s'élever plus encore
elle devient affreusement belle quand elle s'ouvre 
gueule complète qui  montre ses crocs
avec luette, lisse palais et dents blanches sur le devant

océan affamé
tu croques et mâches la côte
voilà la mère des vagues au plus haut
elle s'immobilise dans le ciel d'équinoxe
elle laisse une chance, une petite chance
juste avant l'écrasement de mille tonnes de fonte

on pourrait rester là
en tassant les épaules
à  contempler les dessous de l'affaire
vouloir connaître ce remue-ménage
ne faire qu'un avec ce Dieu de colère
accepter le broyage des vanités
rendre ses attributs au vainqueur

mais lui, il court
non pas vers le ventre mou de la dune 
ne pas s'empêtrer les pieds de souvenirs 
il court sur le sol ferme
le sable dur du rivage
préparé par d'autres vagues moins folles
il court vers la commissure de la bouche dévoratrice
il veut échapper à la déglutition
à l'oesophage qui mène à la disparition
mais connaîtra quand même la peur

et quand le fracas emplit le monde de terreur
que le sol tremble et éclate sous le marteau immense
et que vient la succion irrésistible
de la moitié de la dune, des piquets, des cabanes
quand tout redevient lisse et propre
quand la main géante a nettoyé la grève
le maigre survivant relève la tête

harassé, couvert de sable et de varech
il s'accroche au fier panneau des sauveteurs en mer
presque nu, débarrassé du superflu
chapeau, lunettes, chaussures, sac et serviettes
naufragé qui recrache une vie saumâtre
il respire à peine
moitié air, moitié boue
martelé de galets projetés comme autant de gants de boxe
oreilles, narines bouchées, encombrées de dépôts surprenants
la colonne vertébrale vrillée de scolopendre
il se relève en bête de somme
plus à quatre pattes que debout
et progresse vers le bois de pins
le calme des buissons
le reste de sa vie.



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