Quelques jours sont passés...

Quelques jours sont passés et cette impression persiste, comme sans doute en un grand nombre d'auditeurs du chanteur, que quelque chose d'intime nous a été arraché. Ferrat le discret (si l'on veut bien excepter les charges de TNT que contiennent certaines de ses chansons), Ferrat l'intermittent, Ferrat le retiré, Ferrat qui n'aimait guère la fièvre du spectacle, Ferrat l'artisan, Ferrat le bucolique et le pastoral avait acquis un inouï degré de présence dans la foule de ses auditeurs. Il n'y a pas d'adulation ou d'idolâtrie là-dedans, me semble-t-il, mais davantage une estime, un respect, une affection pour cet homme indépendant, pour ce passeur de poésie, pour cet esprit frondeur, pour ce virulent pamphlétaire, pour cet utopiste obstiné. 
Il y a encore que Ferrat n'est pas un monolithe dogmatique et que, bien que sa sympathie politique soit audible à l'oreille nue et toujours professée avec audace et fierté, son chant lui ouvre bien des portes et passe bien des cloisonnements. En colportant Aragon, il s'adresse à ceux qui aiment la poésie. Mais ses propres chansons, celles que lui écrivent ses amis ont à voir avec la poésie, elles ont souvent une facture, une élégance qui les distinguent. La gracieuse sensualité de ces poèmes d'amour le fait recevoir et entendre un peu partout. Son chant pastoral d'ami de la nature, des arbres, des animaux contribue à son rayonnement. Son souci de l'équité, son désir de dire avec tact une certaine réalité sociale (On ne voit pas passer le temps, Tu verras, tu seras bien) font rayonner son talent. Il me semble qu'il est aimé jusque dans le type même de Français qu'il incarne : amoureux, ouvert et intransigeant à la fois, fermement opposé à toute forme de racisme, spirituel, courageux, insoumis, fier, n'hésitant pas à narguer ou à contester les autorités, porté à la poésie et toujours capable d'un violent coup de gueule. Son goût même pour la vie (Que c'est beau la vie !) et les façons qu'il a de la célébrer le fait reconnaître et admirer. Certes, Ferrat n'est pas consensuel, il n'est jamais partisan de l'accommodement. Mais il a ce souci de justice, ce goût souvent du beau, de l'élégant, du poétique, cette voix magnifique, ce sens de la mélodie agréable qui font que, somme toute, il force un certain respect. Nous savons évidemment que Ferrat, et c'est bien le moins, a provoqué bien des urticaires, de féroces colères, une réelle hostilité, une fébrilité hargneuse du côté des ciseaux d'Anastasie.    

Peut-être aussi a-t-on compris que sa disparition constitue un événement culturel : la disparition du dernier pilier de la Chanson française, ce genre artisanal d'expression musicale fondé sur la littérature poétique d'expression française. Ce n'est pas la mort de la chanson, mais c'est la fin d'un cycle, la fin de l'âge d'or.

Et moi, à présent, je vais écouter L'Embellie qui est un titre que j'adore.

Ecris quelque chose de joli
Des vers peut-être ou de la prose
Un instant de rêve et de pause
Dans le tumulte de la vie
Ecris quelque chose de joli
Quelques mots de bleu et de rose
Un moment de métamorphose
Que tu nommerais l'embellie

L'embellie l'embellie
L'embellie l'embellie

Verse un peu de joie dans nos cœurs
Avec des riens qui vous délivrent
Un peu d'espoir et de douceur
On en a tant besoin pour vivre

Ecris quelque chose de joli
L'odeur des lilas et des roses
Chante-nous la beauté des choses
Dans les yeux de l'homme ébloui
Ecris quelque chose de joli
L'aube entre nos bras qui repose
La seconde où lèvres mi-closes
Le plaisir vient comme la pluie

L'embellie l'embellie
L'embellie l'embellie

Ces mots à peine murmurés
Dans la tendresse qu'on devine
Baigné de musique angevine
Le temps sur nous s'est refermé

Je l'aurais voulu si joli
Ce poème en bleu et en rose
Cet instant de rêve et de pause
Dans le tumulte de la vie
Je l'aurais voulu si joli
Mon amour en qui tout repose
Et que nul ne puisse ni n'ose
Douter que tu es dans ma vie

L'embellie l'embellie
L'embellie l'embellie
Comments