Les enfants de l'Espérance


Une histoire de mères juives pas drôle du tout. 

 

Hommage à Madame Robert, ma nourrice de guerre

Poèmes de Claude Kolski

 

Introduction

Avant la Guerre, pendant l'épidémie de tuberculose qui frappa le pays, des milliers de malades, pères ou mères, de toute origine, partaient en cure pour de longs mois, ou parfois des années, dans des sanas en montagne. Souvent, ils recherchaient des familles d'accueil locales pour héberger leurs enfants, afin de ne pas en être trop éloignés.

Pour un bon nombre de mères de famille d'Hauteville-Lompnès et des environs, l'hébergement d'enfants de malades en sana, était une source de revenus complémentaires. Le fait que les pensionnaires de l'Espérance, sanatorium de la Fondation Rothschild, étaient juives, ne leur posait pas de problème particulier avant et au tout début de la Guerre, d'autant qu'elles avaient la garantie d'être payées régulièrement par la Fondation si les parents avaient des problèmes financiers.

Par la loi du 29 novembre 1941, Vichy imposa à toutes les organisations juives de se regrouper dans un organisme étatique prétendument auto-géré, l'UGIF (Union Générale des Isréalites de France) sous contrôle policier et financier de l'Administration française, et des autorités allemandes. Tous les Juifs avaient l'obligation d'en faire partie. Un impôt particulier était levé sur le peu de Juifs ayant encore des revenus, et une contribution était versée par l'Etat, prélevée selon son bon vouloir sur les biens juifs "aryanisés", pour payer les dépenses toujours croissantes de secours aux Juifs devenus indigents après avoir perdu leurs emplois ou leurs biens. En zone libre, tout comme en zone occupée, la plupart des Juifs s'étaient retrouvés sans biens et sans emploi, sauf dans des ateliers réservés fournissant l'armée allemande ou dans des camps "de travail". L'objectif était, après avoir asséché leurs moyens de subsistance, de pouvoir facilement retouver les Juifs mis dans la dépendance par la faim ou la maladie, et ainsi pouvoir alimenter une "Déportation" régulière et sans heurts "vers l'Est" selon les demandes allemandes.

L'UGIF se substitua donc à la Fondation Rothschild pour payer les familles, ce qui donnait à l'administration policière toutes les informations sur les adresses où retrouver les enfants dont les cartes d'alimentation furent marquées du tampon "juif" (qui ne limitait pas les droits en nourriture, mais était une invitation à la discrimination en période de restrictions).

Avec le durcissement de la politique anti-juive, les rafles, les déportations, certaines familles d'accueil, furent amenées à marquer leur solidarité contre l'oppression. Ce fut le cas de Monsieur et Madame Robert qui en février 1944, lorsque les Allemands et la Milice vinrent à Hauteville mener leurs attaques contre les maquis, hébergèrent quelques nuits ma mère qui avait fui le sana pour rejoindre à Lyon son groupe de résistance, l'UJRE (Union des Juifs pour la Résistance et l'Entraide) auquel elle appartenait depuis mai 1943. Auparavant elle avait falsifié ma carte d'alimentation et m'avait fait accompagner au préventorium de Villereversure près de Bourg-en-Bresse pour rejoindre mon frère, André, qui y était déjà caché. Ce préventorium fut détruit par un bombardement allemand en juillet 1944, mais cela est une autre histoire...

Avant de m'envoyer à Villereversure, ma mère m'avait promis qu'elle m'enverrait une adresse où lui écrire, et nous avions convenu de quelques phrases codées. Dans les maisons d'enfants et orphelinats, le principe du secret de la correspondance n'existait pas, et la pratique normale était de faire écrire les lettres en classe avec modèles et éventuellement censure par les adultes. "Je pense souvent à Madame Robert" était notre code pour dire "Je suis vraiment malheureux, sors-moi de là au plus vite". Mais malgré la séparation et les tribulations de cette époque agitée, je n'ai jamais utilisé cette arme ultime contre le malheur (peut-être d'ailleurs qu'aucune de mes lettres n'est parvenue à ma mère). Aujourd'hui, je pense souvent à Madame Robert, mais c'est avec attendrissement, car grâce à elle, j'ai connu à Lompnès une forme de bonheur.

Début 1945, ma mère est retounée à l'Espérance pour reprendre sa cure, et mon frère et moi-même avons quitté la maison d'enfants près de Lyon, où nous avions été évacués juste avant la Libération. J'ai eu la joie de retourner vivre 9 mois chez M. et Mme Robert jusqu'à mon retour à Paris pour la rentrée scolaire 1945-46.

60 ans plus tard, sept personnes âgées, les Enfants de l'Espérance, qui toutes ont vécu des expériences analogues, reviennent sur place pour remercier les familles qui les hébergeaient pour leur aide en ces temps difficiles.

 

 

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A Madame Robert

Ma nourrice de guerre

Grâce à qui j’ai eu une enfance

Et gardé l’amour de la France

 

Hauteville-Lompnès,

Hommage aux familles hôtesses des Enfants de l'Espérance le 17 juin 2006

Claude Kolski, né à Paris le 23 septembre 1934, Français par déclaration devant le juge de paix (loi de 1927)

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Hommage à Madame Robert, ma nourrice de guerre (1943-44)

 

1) Le temps de l’oubli

 

Tout cela s’est passé il y a bien longtemps,

Pourquoi nous rappeler ces tristes événements ?

Quand des mères apeurées plaçaient leurs chers enfants

Innocents mais nés Juifs, coupables car différents

Chez des inconnus qui avaient leur confiance

Pour leur sauver la vie… et l’honneur de la France

 

Enfants témoins, enfants marqués

Destinés à être parqués

Puis envoyés vers notre mort

Nous ne l’avons pas oubliée

Nous voudrions bien la rayer 

De nos esprits et de nos corps

Cette guerre !

Je pense à vous Madame Robert

 

 

2) Maréchal nous voilà

 

Le parlement avait donné légalement 

Tout pouvoir à Pétain et son gouvernement

Pour au nom du pays demander l’armistice

Le vieux retors offrait aux Nazis ses services,

Le vainqueur de Verdun, le fameux maréchal

Se montrait pour Hitler un obséquieux vassal

Avec Collaboration, chasse aux communistes

Contre les Gitans et les Juifs, les lois racistes

 

Aux Français accourus en masse

Qui l’applaudissent sur les places

Le vieillard imbu de lui-même

Fait toujours le même discours.

« Compatriotes je vous aime

Le fardeau me paraît bien lourd »

 

Puis en grand-père courroucé

Sévère, il tance les Français

«A cause du Front Populaire

Nous avons perdu cette guerre

C’est la défaite dans l’honneur

Et je serai votre sauveur »

 

Un chœur en habit de gala

Chante  « Maréchal nous voilà »

Puis des hymnes patriotiques

On entonne aussi des cantiques

Alors les enfants des écoles

Viennent danser des farandoles

 

Il en prend un sur ses genoux

Tout doux, lui tapote les joues

Les gens débordent d’affection

Pour le grand chef de la nation

Ils lui jurent d’être fidèles

C’est la fête comme à Noël

 

Qu’a-t-il à offrir dans sa hotte

A ceux qui souffrent sous la botte ?

Rien …ni retour des prisonniers

Ni paix, ni pain, dans leurs souliers

Mais plus de deuils, plus de misère

Je pense à vous Madame Robert

 

3 ) A la Cour de Vichy

 

Sous les luxueux lambris

Les ors passés de Vichy

Derrière les portes fermées

Des généraux sans armée

Pète-sec et vieilles badernes

Libérés de leurs casernes

De chamarrés amiraux

Débarqués de leurs bateaux

D’onctueux ecclésiastiques

Lassés de la Scolastique

Tous ambitieux fanatiques

Tâtent de la politique

Tous complotent, et tous grenouillent,

Font leur cour, et s’agenouillent

Devant le glorieux soldat

Devenu Chef de l’Etat

Pour enfin mettre en pratique

Leurs théories maléfiques

 

4) Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient ?

 

Ces bons apôtres et faux dévots

Qui assassinent avec des mots

Font des rapports, pondent des lois

Pour instaurer sans un émoi 

La Révolution Nationale

Le Juif personnifie le mal

 

Leurs services administratifs

Mettent au point la chasse aux Juifs

Sans répit leurs secrétariats

Envoient des lettres et circulaires

Aux autorités de l’Etat

Aux préfets, commissaires et maires

 

Ils exigent le recensement

Des Juifs pères et mères, et enfants

Il leur faut ces renseignements

Pour administrativement

En décrétant leur mort civile

Rendre leur fuite difficile

 

Les Juifs sont piégés où qu’ils aillent

Arrêtés en tout lieu en France

« Plus de moyens de subsistance ?

Allez, ouste, au camp de travail !

Il faut payer votre ration

Avant votre déportation »

 

Vichy pour plaire aux Allemands

Obéissait servilement

Pour se protéger de leur foudre

Vichy donnait du grain à moudre

Et leur envoyait chaque mois

Son tribut de Juifs par convois

 

Oh, Jésus, messie des Chrétiens

Porteur d’amour pour les humains

Leur as-tu pardonné, Seigneur

D’avoir causé tant de douleur ?

Quand le remords brûlait leur âme

En as-tu apaisé les flammes ?

 

Ils prétendaient ne pas savoir

Où les enfants et les vieillards

Qu’ils enfermaient dans les wagons

Sans nourriture et sans boisson

Termineraient leur long voyage

Loin de leurs villes et leurs villages

 

Je ne peux pas tourner la page

Mon cœur déborde encore de rage

Je suis toujours écorché vif

Quand on évoque le sort des Juifs

As-tu accordé ton pardon

A ceux qui tuaient en ton nom ?

 

Quand je pense aux années de guerre

Pour apaiser cette colère

Je pense à vous Madame Robert

 

5) A Monsieur et Madame Robert

 

Pour vous la Collaboration

Etait la pire trahison

Vous connaissiez votre devoir

Et vous défiez des belles phrases

Des élites du beau savoir

Qui de l’honneur font table rase

 

Ils avaient de bonnes raisons

Pour à l’abri dans leurs maisons

Accuser ceux qui se dressaient

Et luttaient en prenant les armes

De mettre en danger les Français,

De faire couler sang et larmes

 

Simplement, avec discrétion

Vous luttiez à votre façon

Vous gardiez ouverte la porte

Aux pourchassés et réfractaires

Que le vent du malheur apporte

Quand l’oppression règne sur terre

 

Vous avez hébergé ma mère

Vous auriez pu le payer cher,

La prison, le camp de mort lente

D’avoir aider une résistante

Vous lui avez donné asile

Sa vie ne tenait qu’à ce fil

 

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Chère Madame Robert

En ces temps de douleur amère

Vous étiez la digne héritière

Du véritable amour chrétien

Ne distinguant pas entre humains

 

Cher Monsieur Robert

Vous étiez le digne héritier

De l’honneur du monde ouvrier

Sa solidarité de frères

Partage tout dans la misère.

 

Chers Monsieur et Madame Robert

Tous deux m’avez offert

Pendant un an de guerre

Une discrète affection

Et votre protection

Mais le plus beau cadeau

En ces temps de grands maux

Ce fut la liberté

De rester qui j’étais