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Bizet (1838-1875), Carmen (1875)

Georges Bizet (1838-1875), Carmen (1875)


Georges Bizet (1838-1875)

Georges Bizet est né le 25 octobre 1838 dans une famille de musiciens dont le père enseignait le chant. Dès 1848, il entre au Conservatoire de Musique, suit les classes de piano de Marmontel et apprend le contrepoint avec Zimmerman et Gounod. Il remporte bientôt un premier prix de piano (1852), travaille la composition avec Halévy, l’orgue chez Benoist, remportant en 1855 un premier prix de fugue et d’orgue. En 1856, un second Prix de Rome récompense sa cantate David et, l’année suivante, son opérette, Le Docteur Miracle, obtiendra un prix, ex aequo avec le compositeur Lecocq, décerné par Offenbach. Il lui sera enfin attribué le premier Grand Prix de Rome en 1857, et il fera jouer à l’Institut sa cantate Clovis et Clotilde, qui remportera un grand succès. Grand ami de Liszt qui l’admirait beaucoup, il part pour Rome où il sera ovationné en qualité de pianiste. Il compose en 1859 Don Procopio, un opéra-comique dans le style italien.

De retour à Paris, il écrit Scherzo et Marche funèbre, et La Chasse d’Ossian. En 1862, sa maîtresse, Marie Reiter, lui donne un fils ; il commence un opéra-comique, La Guzla de l’Emir, et la première version d’un Ivan IV. Le 11 janvier 1863, son Scherzo pour orchestre, dirigé par Pasdeloup, fait scandale au cirque Napoléon. Il retire La Guzla de l’Emir, en répétition à l’Opéra-Comique, pour travailler aux Pêcheurs de Perles, qui rencontrent alors un accueil mitigé au Théâtre Lyrique. En 1864, Carvalho lui demande une nouvelle version d’Ivan IV pour le Théâtre Lyrique, qui sera refusée plus tard. Cette année-là, Victor Massé et Victorien Sardou projettent d’écrire une Carmen d’après Mérimée et de confier le rôle-titre à une jeune cantatrice, Galli-Marié. En décembre 1866, il termine La Jolie Fille de Perth, tiré de Walter Scott. C’est le seul succès réel de ces années hésitantes et la critique est alors favorable.

Son goût se forme ; il hésite parfois, suit les traces de Gounod, Halévy ou Mendelssohn dans la symphonie Roma que dirige Pasdeloup en février 1869.

Dans les dernières années de l’Empire, Bizet se transforme ; il traversera maintenant, et ce jusqu’à la fin de sa vie, de graves crises de dépression.

En juin 1869, il épouse Geneviève Halévy dont le portrait physique et moral rejoint de façon impressionnante la Carmen littéraire. Les six années de son mariage seront traversées d’orages et de séparations.

Pendant la Commune, il s’installe au Vésinet. Le 22 mai 1872, Djamileh échoue à l’Opéra-Comique.

Après la naissance de son fils, Bizet compose rapidement une musique de scène pour L’Arlésienne de Daudet ; l’esprit général est déjà celui de Carmen dont il possède depuis le mois de juin le scénario de Meilhac et Halévy. Il commence à travailler à sa partition au printemps de 1873, mais ses démêlés avec l’Opéra-Comique ralentissent sa tâche. Les répétitions commencent en octobre. Le 3 mars, au matin de la première de Carmen, le Journal Officiel annonce que Bizet est fait Chevalier de la Légion d’Honneur.

Georges Bizet meurt à 37 ans, le 3 juin 1875, alors même que l’on donnait à l’Opéra-Comique la 33e représentation de Carmen.

Carmen (1875), le chef-d’oeuvre qui fit scandale

En juin 1872, Henri Meilhac et Ludovic Halévy remettent à Georges Bizet le livret de Carmen, qu’ils ont tiré d’une nouvelle de Prosper Mérimée, parue sous le même titre dans la Revue des Deux-Mondes. Alors âgé de 36 ans, le musicien est séduit par ce texte simple, clair, qui met en lumière la vérité des personnages et la fatalité qui les poussent à accomplir leur destin. En effet, par l’élimination des personnages secondaires de Prosper Mérimée, la mise en relief des acteurs principaux du drame et la savante progression de l’action, la version originale de Carmen compte toujours parmi les meilleurs livrets d’opéra. Bizet est d’ailleurs intervenu personnellement dans le texte en rédigeant la habanera du premier acte et la scène des cartes du troisième acte.

Destiné à l’Opéra-Comique, théâtre par excellence des familles bourgeoises parisiennes, Carmen commence par se heurter à l’un des deux directeurs, Adolphe de Leuwen, qui ne veut pas entendre parler de la mort de l’héroïne sur scène. Devenu seul directeur en 1874, son associé Camille du Locle lève cette contrainte. Don José pourra poignarder Carmen au moment où le public des arènes acclame son amant Escamillo. Le choix de l’interprète du rôle-titre soulève également des problèmes.

Pressentie pour incarner Carmen, la cantatrice Marie Roze refuse, trouvant le personnage trop scabreux. Camille du Locle propose alors le rôle à la jeune mezzo soprano Célestine Galli-Marié, qui l’accepte avec reconnaissance. Au début de juin 1874, Bizet a terminé le premier acte. Pour travailler en paix, il a loué une maison à Bougival, « un petit coin très tranquille et très agréable, au bord de l’eau ». Il y achève son opéra et y orchestre la partition. Les répétitions commencent en octobre de la même année. Bizet espère que la première représentation pourra avoir lieu fin novembre ou début décembre, mais Camille du Locle marque peu d’empressement pour Carmen, dont la musique lui paraît « cochinchinoise et incompréhensible ».

Les musiciens de l’orchestre butent sur certaines difficultés. De leur côté, les choristes, habitués à chanter immobiles, refusent d’entrer en scène par petits groupes, de bouger et de se déplacer comme le veut Bizet. Après deux mois de répétitions, ils continuent toujours à déclarer inexécutables les chœurs des cigarières.

L’ouvrage est finalement créé le 3 mars 1875, avec Galli-Marié (Carmen), Lhérie (Don José), Bouhy (Escamillo) et Chapuy (Micaëla). Le réalisme de l’oeuvre scandalise le public de l’Opéra-Comique, habitué aux héroïnes naïves et à l’univers candide des oeuvres de Daniel Auber, Nicolas Boïeldieu et Ambroise Thomas. Ce monde comme il faut est remplacé par des cigarières aguichantes, des prostituées, des soldats corrompus, des contrebandiers, des duels, de la violence, de la sensualité, de la jalousie et, pour finir, par un crime passionnel sur scène !

Au lendemain de la première, les critiques se déchaînent. Achille de Lauzières parle d’« égoût social », Edouard Comettant, de « dévergondage castillan » et de « femelles mies par l’enfer », François Oswald, de « civet sans lièvre », et Louis Escudier déclare que Carmen aurait dû s’appeler L’Amour à la castagnette. Heureusement, s’élèvent des voix plus lucides pour saluer les beautés de l’ouvrage : celles de Théodore de Banville, pour lequel Bizet a réalisé un véritable « coup d’état », Vincent d’Indy, Camille Saint-Saëns, Ernest Reyer, en France, Friedrich Nietzsche, en Allemagne.

Dans Le Journal des Débats, Reyer déclare lucide : « Carmen n’est pas morte, et à l’Opéra-Comique on en a vu bien d’autres qui sont revenues d’aussi loin ». En effet, Carmen ne tarde pas à faire l’unanimité et aura une cinquantaine de représentations au cours de l’année 1875. Bizet meurt brusquement le soir de la trente-quatrième, à l’heure même où, sur la scène de l’Opéra-Comique, son héroïne tire la carte de la mort. L’année suivante, après avoir assisté à Paris à une reprise de l’ouvrage, Tchaïkovski écrit à Madame von Meck : « Carmen est un chef-d’œuvre dans toute l’acception du mot, c’est-à-dire une des rares créations qui traduisent les efforts de toute une époque musicale. Je suis persuadé que, dans dix ans, Carmen sera l’opéra le plus populaire du monde entier ». La prophétie de l’auteur de La Dame de Pique reste toujours d’actualité et, aujourd’hui comme hier, le charme opère.

André Segond

ANALYSE

L’action se déroule en Espagne, vers 1820.

Acte I. Une place à Séville.

Des soldats montent la garde à l’entrée d’une caserne, près d’une manufacture de tabac. Une jeune fille, Micaëla, vient s’enquérir du brigadier Don José. Elle s’éloigne lorsqu’elle apprend que celui-ci est absent et ne sera de retour qu’avec la prochaine garde. La relève des soldats ne tarde pas, ainsi qu’une intervention des enfants (« Avec la garde montante, nous arrivons… »). Moralès informe Don José, qui vient le relever, de la visite de la jeune fille. Don José s’entretient avec le lieutenant Zuniga, tandis que les cigarières arrivent.

L’une d’elles, une belle bohémienne, Carmen, éconduit les hommes qui s’empressent autour d’elle (« L’amour est un oiseau rebelle… »). Après la reprise du travail et la sortie générale des cigarières, Micaëla revient, apportant à Don José un message de sa mère. Tous deux s’attendrissent au souvenir du pays (« Parle-moi de ma mère… »). Micaëla s’éclipse, laissant Don José résolu à l’épouser et à chasser Carmen de sa pensée. Des cris retentissent soudain dans la manufacture. Une rixe a éclaté entre Carmen et une autre cigarière qui a été blessée. Sur l’ordre de Zuniga, Don José arrête Carmen.

        Déployant son charme, Carmen parvient à convaincre le militaire de la laisser s’échapper, lui promettant de l’aimer et lui fixant un rendez-vous (« Près des remparts de Séville… »).

        Zuniga sanctionne aussitôt Don José en le faisant arrêter.

            Acte II. La taverne de Lillas Pastia.

Accompagnée de Mercédès et Frasquita, Carmen interprète une chanson bohémienne (« Les tringles des sistres tintaient… »). Zuniga apprend à Carmen que Don José, qui avait été emprisonné, vient d’être libéré. Précédé par une foule qui l’acclame, arrive le torero Escamillo. Ce dernier exalte, dans des couplets, la beauté des corridas et l’amour qui récompense le vainqueur (« Toréador, en garde… »). Escamillo fait des avances à Carmen. Bien qu’attiré par le toréador, Carmen l’éconduit pour le moment, car elle pense à Don José. Tout le monde se retire ensuite, sauf Carmen, Mercédès et Frasquita. Deux contrebandiers, le Dancaïre et le Remendado, arrivent alors et proposent aux trois femmes de les aider dans une nouvelle affaire. A la surprise générale, Carmen refuse de partir, se déclarant amoureuse du soldat qui a fait de la prison pour elle et qu’elle attend. Don José ne tarde pas à arriver. Carmen danse pour lui au son des castagnettes. L’appel du clairon ramène Don José à la réalité. Il veut rentrer à la caserne pour l’appel. Furieuse, Carmen se moque cruellement de lui et le chasse. Don José lui rappelle, avec l’air de la fleur, à quel point il l’aime (« La fleur que tu m’avais jetée… »).

Carmen essaie alors de le persuader de se joindre à elle et aux contrebandiers pour une prochaine expédition dans la montagne. Don José refuse énergiquement.

Survient Zuniga, pensant trouver Carmen seule. Méprisant, il ordonne à Don José de lui céder la place. Les deux hommes s’affrontent. A l’appel de Carmen, les contrebandiers accourent et désarment Zuniga. Don José, qui n’a plus le choix, devra suivre Carmen et les contrebandiers.

Acte III. Le repaire des contrebandiers.

Les contrebandiers arrivent, chargés de lourds ballots. Carmen s’est déjà lassée de Don José. Ce dernier regrette son village où l’attend sa vieille mère, qui le croit toujours honnête homme. Une scène éclate entre les deux amants.

Pour passer le temps, Frasquita et Mercédès lisent leur avenir dans les cartes. Carmen se joint à elles et y trouve la révélation de son destin (« La mort ! moi d’abord, ensuite lui ; pour tous les deux, la mort… »). Le chef des contrebandiers donne le signal du départ, laissant Don José en sentinelle. Accompagnée par un guide, Micaëla s’avance. Elle est décidée à sauver Don José de l’emprise de Carmen et s’efforce de maîtriser sa peur en ce lieu sauvage (« Je dis que rien ne m’épouvante… »). Trouvant le repaire vide, Micaëla s’éloigne. Escamillo arrive alors et révèle à Don José qu’il aime Carmen. Un duel au couteau oppose les deux hommes. Carmen arrive à les séparer. Escamillo invite la compagnie, et tout particulièrement Carmen, à sa prochaine corrida, puis s’en va.

Découverte par les contrebandiers, Micaëla implore Don José ; sa mère l’attend toujours et le pleure. Carmen lui conseille de suivre Micaëla, ce qui renforce la jalousie de Don José qui refuse de partir. Apprenant de Micaëla que sa mère est mourante, Don José décide alors de la rejoindre. Avant de partir, il adresse des paroles menaçantes à Carmen, tandis qu’au loin retentit la voix d’Escamillo.

Acte IV. Les arènes de Séville.

Acclamé par l’assistance, Escamillo échange des mots d’amour avec Carmen. Frasquita et Mercédès mettent Carmen en garde, car elles ont aperçu Don José dans la foule. Restée seule, Carmen voit surgir Don José devant elle. Il la supplie de revenir à lui, mais Carmen lui dit qu’elle ne l’aime plus. En entendant les acclamations qui saluent Escamillo victorieux, Carmen se dirige vers les arènes, mais Don José, fou de jalousie, lui barre le passage. Don José, qui a sorti son couteau, adjure une dernière fois Carmen de le suivre. En guise de réponse, Carmen lui jette la bague qu’autrefois il lui avait donnée. Rendu furieux par ce geste et pour empêcher Carmen de rejoindre Escamillo, Don José tue celle qu’il n’a cessé d’adorer et se laisse arrêter.

 

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Quelques airs…

Carmen, opéra-comique en 4 actes, sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée Carmen, créé le 3 mars 1875 à l’Opéra-Comique à Paris. C’est l’un des opéras français les plus joués au monde.

L’action se déroule à Séville en 1820.

Ouverture : l’introduction de Carmen est quasi mythique. C’est à coup sûr l’une des plus célèbres ouvertures d’opéra, souvent jouées, hors des théâtres, par des orchestres philharmoniques et notamment dans les milieux taurins, lors du défilé des corridas. Mais outre cet aspect, plus circonstanciel que véritablement folklorique, la musique de Bizet se caractérise par le dynamisme auquel prennent part tous les musiciens de l’orchestre. C’est une musique rythmée, colorée, débordante, au rythme bondissant, bien écrite pour créer une atmosphère espagnole et aussi une « odeur » de sang. Bizet n’a cependant pas imité la musique de l’Espagne, ce n’est pas un pastiche mais bien une pièce riche en couleurs dont le rythme et les thèmes deviennent vite familiers à ceux qui l’entendent, et qui se trouvent pris par la cadence des mouvements.

L’air des Gigarières

La cloche de la fabrique de cigares sonne l’heure du travail, et les cigarières se dégagent de la foule franchissant les grilles. Un cri s’élève : « Voilà la Carmencita ». Des hurlements retentissent dans l’usine et la place se remplit de filles, de soldats et de badauds. On comprend d’après les cris des ouvrières que Carmen est au cœur du conflit.


(Dossier opéra-théâtre d’Avignon).

 

 

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