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Itw Michel Piquemal : « La partition était injouable en l’état », 2014

Interview de Michel Piquemal pour Le Dilettante d'Avignon (18-IV-2014) :

« La partition était injouable en l’état », 2014




        Baryton, chef de chœur, chef d’orchestre, ce vendredi 18 avril 2014 Michel Piquemal dirigera à la fois le Chœur Régional Provence-Alpes-Côte-d’Azur (« son » chœur) et l’Orchestre Régional Avignon-Provence qu’il connaît bien également. Au programme, une œuvre rare, créée en 1829, rejouée 30 ans plus tard, puis plus du tout. Totalement oubliée. Rencontre avec un amoureux des œuvres « à (re)découvrir ».

 

-Michel Piquemal, parlez-nous de l’œuvre que vous allez diriger vendredi à l’opéra Grand Avignon.

-Il s’agit, justement, du Dilettante d’Avignon, une œuvre pratiquement exhumée grâce au Palazzo Bru Zane de Venise ; une œuvre ainsi redécouverte, qui appartient au patrimoine du XIXe siècle. Créée en 1829, elle avait eu beaucoup de succès à l’époque ; elle avait été reprise environ 30 ans plus tard. C’est un opéra en un acte, très court, et c’est sans doute pour cette raison qu’elle a été abandonnée. Il s’agit d’un directeur de théâtre qui se pique de ne connaître que la musique italienne ; déjà à cette époque on prétendait qu’il n’y avait pas de chanteurs en France ! Ce directeur accueille donc toute une troupe de chanteurs italiens ; mais lui-même est amoureux d’un chanteur français. On découvrira à la fin que les chanteurs français sont aussi talentueux, et on arrivera à une troupe composée de Français et d’Italiens.

-Vous avez donc dû « relire » la partition ?

-La partition était perdue, ou du moins oubliée. On a été confrontés à un énorme travail. Il a fallu retrouver tout le matériel musical ; il y avait d’énormes fautes dans la partition. Je veux surtout rendre hommage à l’Orchestre d’Avignon, car la partition était quasiment injouable en l’état. Beaucoup de fautes, toutes les clefs manquantes, de même que les lignes harmoniques mélodiques ; il a fallu remettre les choses en ordre de marche, remettre la partition en conformité.

-Mais ce travail de musicologie revient-il au chef, ou le Palazzo Bru Zane n’était-il pas le mieux placé ?

-Ce devait être le Palazzo en effet, mais le musicologue qui en était chargé est tombé gravement malade ; alors je me suis retrouvé avec tout ce travail… Par exemple, moi j’ai une partition d’orchestre, mais qui ne comporte aucune mention des chanteurs.  En fait, la partition avait été reprise 30 ans après sa création, elle avait remaniée par le compositeur lui-même, mais qui n’avait pas voulu refaire entièrement le matériel. Il y avait par exemple 4 personnages… qui ont été supprimés. C’est un savant mélange de réécritures, qui pose d’énormes difficultés.

-Vous dirigez à la fois votre Chœur Paca et l’Orchestre d’Avignon-Provence, qui ont l’habitude de travailler ensemble ; cela permet une belle cohésion.

-Oui, on se connaît bien. Avec le chœur, c’est évident ; et avec les musiciens j’ai un très bon contact, c’est super. Sans eux le projet n’aurait pas pu aboutir et la création avoir lieu, je tiens à le redire et à le répéter. Il y a quelques années, on aurait laissé la partition sur le pupitre et on serait parti… Il y a vraiment un nombre incalculable de fautes !

-Il y a quelques années… Parlez-vous de l’Orchestre d’Avignon en particulier ?

-De n’importe quel orchestre. On a changé de mentalité. Les musiciens étaient plus exigeants. Maintenant ils font leur boulot sérieusement, et ils acceptent même, comme c’est le cas ici, de se mettre en grande difficulté : il faut pour cela leur rendre hommage !

-Vous dirigez aussi 4 solistes ; est-ce vous qui les avez choisis ?

-Pas du tout, je ne les connaissais pas, autrement que de nom ; nous venons d’avoir notre première répétition ensemble (lundi 14 avril, ndlr). C’est l’Orchestre qui a déjà son carnet d’adresses, un vivier de chanteurs dans lequel il puise et avec qui il a déjà travaillé. Mais cela se présente bien avec eux.

-Vous avez notamment Mathias Vidal, un habitué de la région ; il était contre-ténor ; il chante ici en ténor ?

-Oui, en ténor très léger.

-Le Dilettante d’Avignon évoque un directeur de théâtre, Maisonneuve, qui se faisait appeler Casanova…

-Oui, on italianisait les noms pour plus de prestige.

-Quelques siècles plus tôt dans les milieux lettrés on les latinisait pour les mêmes raisons. Savez-vous si ce Casanova avait un modèle dans la réalité ?

-Ça je ne le sais pas ; il faudrait demander au spécialiste du Palazzo Bru Zane.

-Que voudriez-vous souligner encore pour cette production ?

-Il est important de bien faire ressortir qu’il s’agit d’une partition oubliée qui va renaître. On a fait grand cas, et c’est tant mieux, de partitions du XVIIe siècle, avec Versailles notamment, qu’on a sorties de l’oubli. Mais pour les siècles récents, XIXe par exemple, on a un peu tendance à jouer toujours les mêmes choses, les symphonies de Mahler, Brahms, Beethoven… Elles le méritent évidemment, mais il existe tant d’autres œuvres ! Moi j’ai travaillé sur Martial Caillebotte (1853-1910, ndlr), le frère du peintre (Gustave, 1848-1894, ndlr), et mon prochain disque sortira en mai. Evidemment, dans les partitions que l’on redécouvre, tout ne restera pas ; c’est le temps qui jouera son œuvre et qui dira l’intérêt de chacune. Mais dans ces œuvres sacrifiées ou oubliées, il y a des perles ; le Dilettante d’Avignon en est une ; c’est une œuvre légère, une charmante opérette, bien menée ; Halévy avait une réelle science de l’orchestration et de la ligne mélodique.

-C’est une œuvre très courte, en 1 seul acte ; cela suffit-il pour une soirée ?

-Ce sera un concert relativement court, un peu plus d’une heure ; mais, en plus des parties chantées et orchestrales, il y a du texte parlé, comme cela se faisait beaucoup à l’époque. Nous avons tous beaucoup de plaisir à faire revivre ce Dilettante.

Propos recueillis par G.ad., 14 avril 2014




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