Taal wijzigen

Vivre en espérance : un art de vivre à (re)trouver

Dans la plante, les feuilles et les fleurs sont beauté,

les fruits, richesse

mais la racine n’est que force de foi.

La racine n’est qu’espérance,

montée patiente dans le noir vers le jour qu’elle ne sait pas

 et ne verra jamais...

vers la fleur qu’elle ne sait pas et que sa nuit allaite.

 

Aidez les racines, Seigneur ![1]

Ensemble, nous avons déjà fait un tout petit tour d’horizon de la région d’où je parle. Je vous ai dit combien « mon espérance est dans le Seigneur »[2]. Puis nous avons réfléchi autour de quelques attitudes d’espérance, face à l’individualisme, face au sectarisme. Je vous propose de poursuivre cette réflexion, peut-être plus encore dans la recherche d’un art de vivre en espérance, en descendant peu à peu plus en nous-mêmes. Car n’est-ce pas là une des lignes de force de notre vie monastique : œuvrer à hauteur de racine !

 

              Espérer face... à l'indifférence


« Je vous souhaite de résister à l'indifférence ». Tel est le message d'adieu d'une jeune fille de 17 ans qui a mis fin à ses jours cet été.


L'indifférence figure en bonne place au rang de nos modernes plaies d'Egypte. Le plus souvent elle trahit une perte de goût, une perte de sens. Quand tout me devient égal, que peu m'importe, je suis en grand danger.


Dieu ? Que m'importe ! Le prochain ? Que m'importe ! Fragilisé par la souffrance, par la fatigue d’une vie dans une société dure, l'être humain se confectionne une carapace d'indifférence, parfois pour pouvoir survivre tout simplement, parfois aussi pour se donner de bonnes excuses : « Que voulez-vous, on ne peut porter toute la misère du monde », vous dira-t-on d'un air résigné, défaitiste et quelque peu soulagé de pouvoir dormir tranquille. « On ne peut faire confiance à personne » diront d’autres. Mais comment pourront-ils alors faire un jour l’expérience libératrice de ne pas sortir indemne d’une rencontre, d’en sortir grandi, heureux, transformé ?

 

L’indifférence n’a-t-elle pas pour nom en nos vies monastiques, l’acédie ? Ce fléau tant combattu par nos anciens. Face à elle, qu'est-ce qui nourrit, ravive l'espérance ? Le respect qui invite à l’égard, à la considération, il me semble. Un regard nouveau, capable de ré-enchanter la vie, aussi sûrement.

 
Un regard nouveau posé sur tout objet. Dans son merveilleux chapitre sur le cellérier, Benoît invite à considérer tous les ustensiles du monastère comme ustensiles sacrés de l’autel et demande de ne commettre aucune négligence[3] ! Invitation à rendre saveur au quotidien à travers la considération en laquelle nous prenons jusqu’aux plus petites choses. Invitation à faire de toute action une liturgie, un service qui nous relie au Seigneur, qui nous relie aux autres, à la différence de la « négligence » qui brise les liens ![4] Invitation à vivre une relation nouvelle aux choses. Christian Bobin écrit : Quand on regarde hâtivement une chose belle, on a envie de la garder pour soi. Quand on la contemple avec la lenteur qu'elle mérite, alors elle s'illumine et on n'a plus envie de la posséder. La gratitude est le seul sentiment qui réponde à cette clarté qui entre en nous."[5]

 

Un regard nouveau qui découvre en chacun un frère, une sœur : Benoît, à la suite de Matthieu évidemment, mais aussi des autres évangélistes qui le disent chacun à sa manière, nous demande de recevoir le Christ en chacun, spécialement le plus pauvre, le petit, le démuni[6]. Nous pouvons légitimement connaître des moments de découragement devant tant de détresses en notre monde, nous sentir écrasées d’impuissance ! Alors, c’est Christ qui nous cherche, il est là, à notre porte, en quête d’un simple verre d’eau ! Merveilleuse grâce d’une vision béatifique[7] qui nous est offerte ! Nous nous étions engagées à chercher Dieu par toute notre vie, et voici qu’il se donne à nous aussi simplement. Pourquoi lever les yeux au ciel pour y chercher Dieu alors qu’il se présente à nous dans le plus petit, le très-bas dirait Christian Bobin[8] ; ce n’est sans doute pas pour rien qu’au premier verset de sa règle, Benoît nous invite à incliner l’oreille de notre cœur ! L’incliner vers le très-bas, vers le plus petit, pour entendre notre Dieu chuchoter en lui !

 

Un regard nouveau, nous l’apprenons aussi à chaque doxologie. N’est-ce pas devant la beauté du Dieu Trinité, devant la beauté de notre Dieu Pauvre que nous nous inclinons ainsi, en adoration ? Puissions-nous recevoir la grâce de Balaam dont les yeux s’ouvrent lorsqu’il se prosterne ![9] Alors notre regard ne sera pas convoitise, mais désir[10] ! Et plus profondément encore, n’est-ce pas devant Dieu qui se tient à nos pieds que nous nous inclinons ? N’est-ce pas en quête de Dieu que nous nous inclinons ainsi ? Et cette doxologie ne brise-t-elle pas l’indifférence ?

 

                                espérer face à ... la violence  

 

Chaque jour, les médias font défiler des images de violence en nos pays, et tout autour du globe. Violence des règlements de compte. Violence des conflits armés. Violence sournoise de la misère qui tue un enfant toutes les 5 secondes dans notre monde ! Voilà de quoi  désespérer !

Dans nos monastères, nous ne sommes que rarement présentes sur les fronts « les plus chauds ». Mais que serait le « front » sans l’intendance de « l’arrière » ? Combien de blessés de la vie accueillons-nous en nos murs ?

Nos relations sont-elles toujours marquées par la paix pascale ? La racine de la violence, n’est-elle pas au fond de notre cœur ? N’est-ce pas d’abord là que nous avons à la combattre, pour devenir des êtres de réconciliation, dans la justice et la solidarité, pour semer l’espérance sur notre terre secouée par tant de violences ?

C’est dans la traversée de l’injustice, de la violence, que Benoît nous propose de choisir l’espérance : allez relire le quatrième degré de l’humilité ![11]

 

Dès le prologue, Benoît nous invite à chercher la paix, à la poursuivre[12]. Nombre de monastères portent gravées sur le fronton de la porte d’entrée ces trois lettres : Pax ! Comment pouvons-nous servir la paix ? Devenir paix ? Ce n’est pas le lieu ici de faire une longue réflexion sur la violence qui nous habite et celle qui nous agresse. Mais n’est-il pas évident qu’à la racine de tout mouvement de violence qui me traverse, il y a une blessure, une violence subie ? Ne pouvons-nous pas chacune identifier en nos existences, la violence subie qui risque de nous fragiliser, et nous mener à user de violence à notre tour ? Jésus s’est dressé dans notre humanité souffrante, comme un véritable butoir sur lequel le mal n’a plus trouvé appui pour se propager, où le mal s’est heurté sans pouvoir poursuivre la spirale en laquelle notre humanité était prisonnière : spirale où le mal subi, non assumé, non reconnu, pousse l’humain blessé à blesser à son tour, fût-ce inconsciemment. Pouvons-nous épouser le projet de Dieu, accueillir la vie en toute sa densité et la porter[13], en « être debout », avec Jésus ? Avancer désarmées, dans cet univers de détresse, reconnaître le mal que l’on porte en soi, pour éviter de le reproduire, pour avec Jésus, en lui, devenir ce butoir où la spirale de la violence s’effondre[14]. Avec Jésus, devenir humanité nouvelle.

Lorsque l’autre m’agresse : si je dépasse ma peur, ma douleur et ma révolte première je peux lire en cet acte violent, un cri de détresse, de mal-être, de désespoir, un appel au secours. Je peux rencontrer en celui-là même qui me blesse un frère, une soeur.

                                    

Le testament de Christian de Chergé[15] a fait le tour du monde ; pourvu qu’il habite nos coeurs. Vous le connaissez, je ne vous en rappelle que quelques lignes :

(Pour celles qui n’auraient pas entendu parler des moines de Tibhirine, 7 moines cisterciens ont payé de leur vie leur volonté de rester proche du peuple algérien au moment de la guerre civile, au moment où les chrétiens étaient menacés par un islamisme outrancier en Algérie en 1996.  Christian était leur prieur. Ecoutez ces quelques lignes de son testament : )

Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre. Elle n'en a pas moins non plus. En tout cas, elle n'a pas l'innocence de l'enfance. J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.
J'aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout coeur à qui m'aurait atteint...

Pour toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais... je le veux ce MERCI, et cet «A-DIEU» en-visagé de toi. Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! Insha 'Allah !

 

Ce n’est ni de la poésie, ni un discours pieux... c’est le cri d’un coeur humain, vrai, christifié. Face à la douleur, à la violence, nous avons ce pouvoir de l’arrêter ou de l’amplifier. Nous avons ce pouvoir de prier Dieu, premier atteint avec nous, en nous, par le mal, de prendre pitié de lui-même au moins autant sinon plus encore que de nous, en nous donnant d’aimer celui-là même qui nous persécute. Face à la violence, puis-je accepter d’être réquisitionnée avec Simon de Cyrène pour porter la croix ? Voyez le regard du Christ qui attend cette compassion, cette aide !

Je n’ai pas de solution face à la souffrance, mais je suis inquiète lorsque Dieu y est le grand oublié, quand il n’y est pas l’accusé ! Quand un enfant souffre, ses parents ne souffrent-ils pas plus encore ? Que dire de l’immensité de la souffrance de notre Dieu et Père. être des porteurs d’espérance pour Dieu lui-même... c’est capital !

Sans doute espére-t-il de nous, un regard d’amour pour le consoler ! Un regard de compassion plus exactement ! Un regard posé sur lui, comme sur le frère, la soeur qui blesse ! Un regard qui relève. Souvent je prie le Seigneur de prendre pitié de lui-même... je lui dis tout simplement: Seigneur aie pitié de toi !

 

                                  espérer face... à la mort

Notre société refuse la mort, tente de l’occulter, de la nier. La mort ne met-elle pas un terme brutal à tous les plus beaux espoirs ? Mais la refuser, c’est refuser la réalité.

Benoît nous demande de l’avoir toujours devant les yeux[16] ! Rien de morbide en cette invitation, plutôt une invitation à donner son poids au quotidien et à assumer par avance notre propre mort, pour en faire un creuset de vie, d’espérance nouvelle. Devant la barrière de la mort, je suis confrontée à l’expérience de la limite dans sa plus rude forme. Et si c’était liberté ?

Au jour de ma profession, comme le demande Benoît, j’ai chanté le Suscipe[17]. Ce chant fonde ma vie sur la promesse de Dieu, sur sa fidélité à mon égard. Ce jour-là, Dieu ne s’est pas engagé à me préserver de la mort, il ne m’a pas garanti une vie sans échec, il n’a pas assuré la pérennité de ma communauté, ni de l’ordre (ou désordre) bénédictin ! Ce chant m’a livrée à la fidélité de Dieu. Un Dieu fidèle à lui-même autant qu’à nous, un Dieu qui nous a façonnés libres, co-créateurs et non marionnettes entre ses mains. Un Dieu qui, quoi que nous fassions, nous garde son amour. Un Dieu qui par fidélité à son projet d’amour, n’a pas sauvé son Fils de la souffrance, de l’échec, de la mort. Nous voilà prévenues !

           

Lors du symposium de 2006, nous sommes allées en pèlerinage à Nursie. Ensemble nous avons renouvelé notre profession et chanté à nouveau ce Suscipe. Ce moment est resté gravé dans mon cœur. Imaginez un peu : quelle merveille ! une centaine de bénédictines du monde entier redisant ensemble leur engagement. On aurait dû convoquer la presse, et s’extasier de la fécondité de la vie bénédictine, ou de je ne sais quelle réussite ! Cela eût été sans regarder où étaient posés nos pieds. Nous étions debout dans des gravats, en l’église Sainte Scholastique, une église abandonnée, en piteux état, sans même un banc pour permettre aux aînées de s’asseoir. Le jardinier, gardien du lieu, a dû se demander ce qui nous prenait de choisir une église si délabrée pour une liturgie ! N’y a-t-il pas assez de somptueuses églises en Italie ?

Nous ne nous sommes pas engagées à réussir, seulement à vivre ! à vivre sous la mouvance de l’Esprit de ce Dieu qui souffle où il veut,  même dans des ruines, même sur un tas d’ossements desséchés ! Nous nous sommes engagées à laisser Dieu rêver en nous, de ses rêves les plus fous, de ses rêves qui prennent Corps et Souffle en un peuple nomade, fragile communion de pécheurs. Et l’espérance ne trompe pas...[18]

En misant toute notre vie sur ce Dieu fidèle, nous nous sommes engagées de toute notre volonté, en une espérance qui ne dépend pas de nous ! Cela peut paraître bien paradoxal. Mais un tel engagement consentant par avance à la mort, en reçoit une liberté, une créativité inouïe. Nous pouvons risquer notre vie comme un pas de danse, sur un champ de gravats !

     Suscipe me... reçois-moi, Seigneur... ou ramasse-moi Seigneur !

(Nous pouvons risquer notre vie comme un pas de danse, même si nous sommes pauvres, fragiles, marquées par l’existence !)

                                                  

(clip de la danse des deux handicapés : http://www.youtube.com/watch?v=4fEz9xGRgCo )

 

                                 Espérer face... à mon péché


S'il est une réalité difficile à vivre, n'est-ce pas la conscience de notre propre mal? Il est là, présent en ma vie. Comment espérer encore, lorsque je découvre combien le mal tisse sa toile et me prend en ses rets ? Parfois sans gravité, parfois désastreux en ses conséquences, le mal que je commets me déroute, me décourage. 


Il est un courant fréquent, qui veut nous épargner la culpabilité, en maniant l'excuse, la justification. Effectivement, il est bon de faire la part des choses, de poser un regard juste sur la manière dont nous vivons, pensons, parlons, agissons. Mais la reconnaissance de la faute en sa nudité, ne doit-elle pas aussi avoir sa place ? Celui qui fait la vérité, vient à la lumière[19]. Oui, face au péché, il nous faut pouvoir dire, si possible un peu plus spontanément que David,  j'ai péché[20]. Benoît nous presse d’ouvrir nos cœurs[21], en confiance, pour briser sur le roc du Christ nos péchés. C’est lorsqu’il a passé cet échelon sur l’échelle de l’humilité que le frère est appelé moine[22], c'est-à-dire « unifié »[23]. Etape d’humble lucidité qui nous dit Dieu !

 

En effet, Saint Benoît invite à toujours reporter à Dieu le bien que je vois en moi, quant au mal, il me faut savoir que j'en suis l'auteur[24]. Ce verset peut faire grincer, certains l'ont lu comme une tendance malsaine, maladive à se déprécier et à dénigrer l’humain. Mais ne peut-on pas le lire avec d’autres lunettes ? Ne peut-on pas affirmer qu’il dit, en fait, quelque chose de bien plus fondamental, à savoir l'éternelle innocence de Dieu : Dieu est innocent du mal qui règne en mon coeur, comme il est innocent de tout mal. Et c'est grâce de découvrir ce visage de notre Dieu. Car ce Dieu d'éternelle innocence ne peut être le juge inflexible qui condamne sans appel. Ce Dieu d'éternelle innocence ne peut être que bonté, infinie bonté, beauté. Parce qu'il est éternelle Innocence, il porte le pardon à son incandescence. Pur amour, Il ne peut que purifier, pardonner !

                   

On comprend alors la justesse de cet outil de l’art spirituel : Ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu[25]. Si tous les autres outils nous tombent des mains, au moins, gardons fermement celui-là ! Dante dans sa Divine Comédie place cet écriteau au-dessus de la porte de l’Enfer : Vous qui entrez, laissez toute espérance[26]. Oui, mes fautes me placent dans le non-amour qu'est l'enfer. Mais il y a Dieu, son éternelle innocence, son amour fou de Père, qui donne tout en donnant son Fils. Il y a cet amour fou du Fils qui partage tout au point de pénétrer en cet enfer qui est mien, au plus bas, au plus profond. C’est lui, mon espérance en plein enfer ! Depuis le Vendredi Saint, tout regard sincèrement posé sur ma faute, me découvre Jésus, la prenant sur lui pour m’en libérer.

 
Aussi chaque instant nous offre la possibilité d'un nouveau départ : aujourd'hui, à nouveau, je commence[27]. Découvrir au creuset même de mon péché, le visage de mon Dieu m’appelle à contempler son éternelle beauté, son éternelle innocence, à savoir qu'il y a Dieu, et que cela suffit[28] ! Je ne sais plus chanter le Felix Culpa de l’Exultet sans en être bouleversée ! N’est-il pas merveilleux chant d’espérance ?

 

 

                              Espérer dans la nuit

Finalement, ne pourrait-on pas considérer nombre de situations qu’il nous faut vivre comme une nuit ? 

 

Aussi voudrais-je terminer en évoquant le chapitre 15 de la règle de Benoît : Quand il faut dire Alléluia ! Si Benoît a écrit tout un chapitre sur cette question[29] cela dit l’importance qu’il accorde à ce chant.

 

Alléluia : louez Dieu. Exhortation que je lance à mon cœur, aux autres. En même temps : louange à Dieu : Dieu, tu es merveilleux, tu nous enchantes ! Benoît ne nous dit pas : louez Dieu pour telle et telle raison, il s’agit plutôt de le louer de manière absolue, parce qu’il est Dieu, et l’est rudement bien ! Il y a dans ce chant un consentement à ce que Dieu est, un consentement à ce qu’il soit Dieu comme il entend l’être.

 

La louange est l’attitude parade, l’exacte opposée de celle que Benoît redoute par-dessus tout : le murmure. Cet espèce de mécontentement sournois, de criticisme permanent ou de lamentation perpétuelle, qui fait que l’humain au lieu de se déployer dans le chant de la plénitude de son être se replie dans une parole grommelée, marmonnée qui abaisse et entraîne à la tristesse quand elle ne la cultive pas, qui enferme en soi au lieu d’ouvrir à l’autre, à l’absolu de l’autre. Le murmure est peut-être l’exact opposé de l’espérance ! A moins qu’il n’en soit l’assassin !

                            

Alléluia : c’est le chant pascal par excellence, le chant de la victoire de la vie sur la mort, le chant de la victoire du bien, du bon, du vrai, bref de l’Amour sur le mal, le mensonge, la haine, la violence. Dans ce chant il y a un choix d’espérance, une décision de foi : ce n’est pas une simple émotion.

 

Alors si tel est le sens de l’alléluia, quand faut-il le chanter ? Quand nous vivons un chemin de résurrection ? Lorsque le soleil se lève, victorieux de la nuit et des ténèbres ? C’est la réponse spontanée des liturgistes, ils vous disent avec conviction qu’il convient de chanter Alléluia le jour de Pâques, au temps pascal, et le dimanche qui est la Pâque de la semaine, enfin à l’eucharistie qui est la Pâque du jour. Pour la liturgie des heures, ils pointent directement les laudes qui célèbrent le Soleil levant.

 

Et que dit Benoît ? Chez lui, c’est à l’office de nuit que l’alléluia trouve place au quotidien. Dans ce choix, je vois profond réalisme et non douce rêverie : acte de foi, véritable participation à la geste du salut. Nous avons pour mission d’ouvrir à notre Dieu toutes les zones de détresse, de tristesse de notre monde pour qu'y advienne la victoire de Pâques et d’être présent à Dieu dans ces situations, car Dieu en est le premier affecté.

 

Il s'agit de devenir avec les disciples, témoins de la résurrection. Comment ? Non point en triomphe, en insolence qui ignorerait la détresse et la souffrance d'autrui. Devenir témoins de la résurrection, c’est le devenir à nuit ouverte, si on peut dire. C'est dans la nuit de notre monde qu'il convient à des moines de chanter l'alléluia, de dire leur espérance.

 

Une hymne[30] aux vigiles du Carême nous fait interroger : les nuits humaines vont-elles à Dieu ? La réponse n’est pas oui. Mais : le pardon qui les éclaire vient de lui. Les nuits humaines ne vont pas nécessairement à Dieu, la nuit des disciples d'Emmaüs les menait à l'opposé, mais Dieu vient rejoindre l'homme en la nuit, vient illuminer sa nuit.

 

Pour lui la ténèbre n'est point ténèbre[31]. Chaque nuit offerte à son regard, ouverte à sa présence est lumière, car présence et communion. La lumière du Christ a fendu la ténèbre de notre monde. L’Exultet chante : O bienheureuse nuit. Bienheureuse non point par sa ténèbre, mais parce qu'elle s'est ouverte à la lumière du Christ. Est-ce trop de le rappeler chaque nuit ? Voilà ce que Benoît nous demande : être des veilleurs, et au milieu de la nuit de ce monde chanter l'alléluia. Etre de ceux et celles qui offrent la nuit à Dieu inlassablement, qui offrent à sa rédemption toutes les nuits humaines, qui les ouvrent au passage de sa grâce.

 

Pour oser ce chant en vérité, pour l’élancer du plus profond de la nuit : il faut le courage d’entrer en la nuit, le courage de la laisser poser sur nous sa chape de plomb. Oser partager la nuit de tant de nos frères et sœurs de par le monde.

 

Saurons-nous entendre leur cri : Veilleur, où en est la nuit ?[32] Nous pourrions reprendre le journal du matin, y lire la nuit des hommes, des femmes, des enfants de notre temps… Entendons-nous leur nuit ? La partageons-nous? Un Negro spiritual reprochait à Dieu d’avoir fait la nuit trop longue[33], le Père Duval l’a chanté à sa façon : Pourquoi Seigneur qui fis le monde, Pourquoi tu fis la nuit si longue, si longue, si longue, si longue pour moi ![34] Mais Dieu n’est-il pas le premier à en souffrir ?

 

Nuit humaine, nuit de Dieu, c’est tout un. La nuit que nous vivons, que vivent nos frères et sœurs, Dieu la vit bien plus que nous ! Écouter au creux du battement du cœur de notre monde, les battements du cœur de notre Dieu. Accueillir dans l’actualité, la nuit de nos frères et sœurs en humanité. Oui, et profondément y lire la nuit de notre Dieu. N’accueillons pas les informations pour alimenter seulement notre curiosité ou plus pieusement pour nourrir nos prières universelles, mais entendons le cri de notre Dieu traverser le cri de notre humanité. Dieu pénètre nos nuits, les habite, les vit. Il n’y a pas deux nuits, celle de l’homme et celle de Dieu, pourrait-on dire en paraphrasant Lacordaire[35] : il n’y a pas deux nuits, si tu veux connaître la nuit de Dieu, descends en la tienne, ajoutes-y seulement l’infini. Y ajouter l’infini ! terrible et pourtant si vrai !!! Qui mieux que notre Dieu peut vivre la nuit de tant de ses enfants, qui peut la comprendre par le cœur sinon notre Dieu ?

 

Nous ne chanterons pas « alléluia » dans l'exubérance comme si tous avaient émigré dans un 7e ciel oubliant la réalité de la souffrance, du péché, du mal. Mais en partageant avec notre Dieu toutes les nuits humaines. En consolant autant que nous le pouvons notre Dieu de toutes ces nuits que nous lui infligeons sur notre terre, car dans la nuit souvent il n’entend que nos cris, et tandis qu’il porte en son cœur toutes nos blessures, qui le console ?

 

Chanter l’alléluia dans la nuit c’est laisser transformer nos manières de voir, de penser, c’est une conversion intime qui nous mène irrésistiblement sur les traces de Jésus crucifié et ressuscité. Ce chant nous invite à guetter les signes de l’aurore, à nous tenir debout, comme le veilleur, comme l’oiseau qui par son chant veut éveiller le jour. Nous avons ce pouvoir de hâter le jour comme le dit saint Pierre : Vous voyez quels hommes vous devez être, quelle sainteté de vie, quel respect de Dieu vous devez avoir, vous qui attendez et hâtez la venue du jour de Dieu.[36]

Chanter l’alléluia, nous donne d’être aux côtés de notre Dieu, en tous temps. Pour lui aussi ! Cet alléluia nous est offert. Il nous est confié. A nous de le devenir. A nous de l’être par notre espérance. Même si nous sommes fragiles ! Parce que nous sommes fragiles !

 

 

                                                                    Sr Thérèse-Marie Dupagne

Monastère Notre-Dame d’Hurtebise

6870 Saint-Hubert

Belgique



[1] Marie NOËL, Notes intimes, Paris, Stock, 1995, p. 171.

[2] cf Ps 39,8.

[3] RB 31, 10-11.

[4] je veux laisser ouvert le débat sur l’étymologie des mots religion et négligence, mais j’aime cette lecture des deux termes en opposition : ce qui relie et ce qui casse le lien. Voir par exemple : Michel Serres, Statues, Flammarion, Champs, p. 47. : Le religieux [est] ce qui nous rassemble ou relie en exigeant de nous une attention collective sans relâche telle que la première négligence de notre part nous menace de disparition. (...) Cette définition mélange les deux origines probables du mot religion, la racine positive de l'acte de relier avec la négative, par l'inverse de négliger.

[5] cité par Cécile BOLLY, Magie des arbres, Weyrich, Neufchâteau, 2008, p. 7.

[6] RB 2,2 ; 36,1 ; 53,1.7.15 ; 63,13. Benoît demande aussi de le voir en l’abbé, mais c'est pour lui une responsabilité : parce qu'on reconnaît qu'il occupe la place du Christ, au point de lui donner son nom, il doit veiller à ce que ses propos gardent toujours saveur d'évangile, et c'est seulement à cette condition qu'il peut prétendre à l'obéissance de ses moines...

[7] voir à ce propos le superbe chapitre qu’Arthur Buekens consacre à Matthieu 25 dans son livre : Bivouacs... autour d’un Dieu solidaire des humains, Bruxelles, Lumen Vitae, 2004.

[8] Christian BOBIN, Le Très-Bas, Paris, Gallimard, 1992.

[9] cf Nb 24,4.

[10] il y aurait toute une réflexion à faire sur la croissance du désir comme chemin de ré-enchantement face à l’indifférence, croissance du désir par l’œuvre de l’ascèse (cf le chapitre du carême entre autres). Maurice Zundel, chantre du Dieu pauvre, illumine ce propos. Mais il faut bien ici se limiter !

[11] RB 7,38-39 : Benoît nous propose de supporter tout pour le Seigneur, même les adversités. L’Ecriture dit en effet : A cause de toi, nous subissons la mort tout le jour, on nous tient pour brebis d’abattoir. Et Benoît de continuer : affermis par l’espérance de la récompense divine, ils ajoutent dans la joie : Mais en tout cela nous l’emportons grâce à celui qui nous a aimés.

[12] Prologue 17 citant le psaume 33.

[13] cf la devise des déménageurs : Ne pas traîner, porter. Ne pas jeter, poser !

[14] Lytta Basset, théologien protestante, a beaucoup contribué à la mise à jour de ce thème.

[15] Quand un A-DIEU s'envisage...

S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu'ils acceptent que le Maître Unique de toute vie
ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande ? Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes laissées dans l'indifférence de l'anonymat. Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre. Elle n'en a pas moins non plus. En tout cas, elle n'a pas l'innocence de l'enfance. J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J'aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout coeur à qui m'aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j'aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C'est trop cher payé ce qu'on appellera, peut-être, la "grâce du martyre" que de la devoir à un Algérien, quel qu'il soit, surtout s'il dit agir en fidélité à ce qu'il croit être l'Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l'Islam qu'encourage un certain idéalisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L'Algérie et l'Islam, pour moi, c'est autre chose, c'est un corps et une âme.
Je l'ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j'en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l'Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église, précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans. Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf, ou d'idéaliste : "qu'Il dise maintenant ce qu'Il en pense !". Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s'il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui Ses enfants de l'Islam tels qu'ils les voient, tout illuminés de la gloire du Christ, fruit de Sa Passion, investis par le Don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l'avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d'hier et d'aujourd'hui,
et vous, ô amis d'ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes soeurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais.
Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet "A-DIEU" en-visagé de toi. Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! Insha 'Allah !

Alger, 1er décembre 1993 Tibhirine, 1er janvier 1994 ; Christian.

[16] RB 4,47.

[17] Ps 118,116 : Suscipe me, Domine, secundum eloquium tuum et vivam, et non confundas me ab expectatione mea.

[18] Rom 5,5.

[19] Jean 3,21.

[20] 2 Samuel 12,13 ; 2 Samuel 24,10.17.

[21] RB 4,50.57 ; 7,44-48.

[22] RB 7,49 ; comme me l’a fait remarquer fr François Dehotte, dans le chapitre de l’humilité, le terme moine n’apparaît qu’à partir du 6ème degré, comme pour nous dire que c’est le franchissement du 5ème degré (celui de l’ouverture du cœur, et de l’humble aveu de ses fautes) qui fait du frère un moine !

[23] selon l’étymologie même du mot  moine. Non point tant seul, que unifié.

[24] RB 4,42-43.

[25] RB 4, 74 ; des siècles plus tard, Silouane, en sera le témoin : horrifié devant son péché, il n'osait se tenir devant Dieu. Il reçut alors cette parole: Tiens ton esprit en enfer, et ne désespère pas (cf. Archimandrite SOPHRONY, Starets Silouane, moine du Mont-Athos, Paris, Présence, 1973, p. 201 sv.).

[26] DANTE Alighieri, La Divine Comédie, L’enfer, 3ème chant : Lasciate ogni speranza, voi che entrate.

[27] On sait que cette célèbre expression « aujourd’hui, je commence » a motivé bien des conversions, bien qu’elle s’enracine dans une lecture probablement fautive du Ps 76 (77),11 (la version hébraïque n’a pas cette expression ; elle apparaît seulement dans LXX et Vulgate).

[28] voir à ce propos : Eloi LECLERC, Sagesse d’un pauvre, Paris, Editions franciscaines, 1959, p.104 sv.

[29] fort débattue à son époque aux dires des commentateurs.

[30] Les nuits humaines, texte de la CFC.

[31] Ps 138 (139), 12.

[32] Isaïe 21,11.

[33]             « Vous avez fait couler les rivières, éclore les fleurs ;

Vous avez fait le fort et le faible ;

Mais, Seigneur, vous avez fait la nuit trop longue.

Vous avez fait chanter aux rouges-gorges des airs de printemps ;

Et à moi vous avez fait chanter un chant solitaire

Mais pourquoi vous avez fait la nuit trop longue...?

Vous avez fait les hautes montagnes, la terre, le ciel ;

Qui suis-je donc pour vous faire des reproches ?

Mais, Seigneur, vous avez fait la nuit trop longue. »

                               cité in Bernard BRO, Dieu seul est humain, Paris, Cerf, 1973, pp. 231-232.

 

[34] voir bas de la  page suivante

LA NUIT (pour ceux qui ne dorment pas)
Paroles et musique : Aimé Duval. © Auvidis

Oh, pourquoi, pourquoi, pourquoi, Seigneur ?
Pourquoi, Seigneur qui fis le monde,
Pourquoi tu fis la nuit si longue,
Si longue, si longue, si longue pour moi ?

 

1. Tu fis le jour et le soleil
Avec des rêves pour le sommeil... Oh !

2. Tu fis l’ivoire, l’ébène noire
Avec la neige dessus les toits... Oh !

3. Tu fis un jour d’un peu de terre
Le cœur de l’homme et son mystère... Oh !

4. Tu fis, merci, notre amitié...
Pour partager tout par moitié... Oh !

Amen.

 

[35] Lacordaire dit à propos de l’amour : « Il n’y a pas deux amours, mon ami ; l’amour du ciel et de la terre sont le même, excepté que l’amour du ciel est infini. Quand vous voulez connaître ce que Dieu sent, écoutez le battement de votre cœur, et ajoutez-y seulement l’infini. » Lettre à un jeune homme, 1838.

[36] cf 2 Pierre 3,12.

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