Espérer contre toute espérance

[1]

Je ne te demande pas, Père, de faire que nos vies soient un miracle. Je ne te demande pas de remplacer la réalité par nos rêves ou de faire que nos désirs nous fassent oublier la nuit !

Je te demande seulement, mon Dieu, d’oser l’Espérance ![2]

 Oser l’Espérance ...

Ouverture...

Quand Sr Judith Ann m’a demandé de vous parler, ma première réaction fut : « Non, je ne suis vraiment pas capable d’offrir une réflexion digne de ce nom, à une telle assemblée ». Et je pense toujours ainsi !

 

La seule étoile au ciel de mes doutes : le sujet ! Oui, sans le savoir, sr Judith Ann m’invitait à creuser ce qui est mon chant : « L’espérance ». Et dans un moment de folie ou d’inconscience, après quelques jours, j’ai fini par accepter...  Et tout au long des mois qui ont suivi, j’ai tremblé, j’ai continué à me dire : « Pourquoi donc ai-je accepté ? » Pour m’encourager, je me suis dit : « Après tout, cet exposé doit lancer les échanges en groupes, donc c’est très bien s’il est peu nourri, s’il est loin de faire un tour de la question, s’il suscite des désaccords... Au moins les échanges des groupes auront un large terrain d’ébats, sans que je leur aie coupé l’herbe sous les pieds ! »  Et c’est dans cet esprit, que librement, je me suis mise à rédiger... Vous voilà prévenues !

 

Quand la question de l’espérance m’est posée, ma réponse est un cri spontané, joyeux, irrépressible : celui que la liturgie met sur les lèvres de Marie de Magdala au matin de Pâques :  « Il est ressuscité, Christ, mon espérance »[3].

 

Et ce cri de joie a mûri dans le silence du samedi, il est intimement lié au chant des lamentations qui a traversé la Semaine Sainte :  « Il est bon d'espérer en silence le salut du SEIGNEUR »[4].

 

Dans le fond, je pourrais très bien m’arrêter ici, et vous renvoyer toutes au silence de votre cellule... pour expérimenter qu’il « est bon d’espérer en silence le salut du Seigneur », qu’il est bon de « vivre en espérance », ou autrement dit de « vivre en Christ », s’il est bien vrai que Christ ressuscité est mon espérance, que Christ est mon salut !

 

Pouvez-vous vous retirer quelques instants dans la cellule de votre cœur, et vivre cela : goûtez  combien « il est bon d’espérer en silence le salut du Seigneur ».

(chant Taizé : Prière de ste Thérèse d’Avila : Nada te turbe : Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie, qui a Dieu pour sien ne manque de rien, que rien ne te trouble, que rien ne t’effraye, Dieu seul suffit) 

 

   L’espérer en toutes circonstances, quoi que nous vivions...   

 
         Nos modernes plaies d’Egypte

 

« Plus que devant une crise de la foi, ne sommes-nous pas devant une crise d'espérance ? interroge Adolphe Gesché[5]. Celle partout des jeunes devant leur avenir et devant leurs amours; celle, dans certains pays, d'êtres humains à la merci de massacres ou d'exploitations sans fin; celle chez nous et ailleurs des exclus de tout droit. "L'espoir serait-il plus vacillant que le désespoir ? ". Cette absence et ce vide de perspective est là ; elle se lit dans les yeux de ceux qui, restés au bord du chemin, nous regardent passer. à côté d'un monde "de l'expansion qui façonne la grande aventure démiurge de l'humanité" se trouve le monde de "la déréliction, où sévissent nos modernes plaies d'Egypte : la faim, l'enfermement, la torture, la terreur, l'exode, l'abêtissement, la désespérance." » [6]  

 

Ces paroles ne sont-elles pas d'actualité?

 

Gilles BERNHEIM, grand rabbin de France, disait dans une interview : "La leçon de Pessah est plus actuelle que jamais, car la grandeur de l’Égypte antique, fondée sur la technique et l’industrie, est maintenant partagée par tous les pays développés, dont le nombre et la richesse grandissent sous nos yeux tous les jours. Mais en même temps, les angoisses engendrées par cette économie mondialisée font des ravages qui ressemblent par leurs effets à ceux de l’esclavage antique présenté par les textes de la Torah. Il est pressant pour l’homme d’aujourd’hui de sortir vraiment d’Égypte"[7].

 
Si actuellement il est tellement question d’espérance en notre société comme en notre église et en nos communautés, n’est-ce pas qu’elle fait cruellement défaut à tant de personnes, à notre société en général. Il n’entre pas dans mon intention de vous faire un tableau détaillé de la société en laquelle nous vivons, de la situation ecclésiale de nos régions, mais pour vous l’évoquer, la situer, je me contente de vous citer quelques faits.

 

Faut-il parler de la crise économique et financière ? Elle est présente partout sur le globe. Elle a fait perdre à l’Occident sa suprématie, cela c’est bon. Pourvu que l’Occident ne la récupère pas aussi vite ! Mais cette crise replie aussi chacun sur soi ! Cela, c’est pervers !

Le chômage est en hausse. La violence est là, présente dans les écoles, dans la rue,... Le suicide est une réalité dont on parle peu ; pourtant en Belgique, on meurt plus de suicide que d’accidents de la route qui font la Une des journaux.[8]  Une jeune fille de 17 ans, apparemment pleine de vie, a mis fin à ses jours cet été ; elle a laissé en son message d’au-revoir, ce vœu : « Je vous souhaite de résister à l'enlisement, à l'indifférence, aux vertus négatives de notre époque. Je vous souhaite surtout d'être vous ».

Les foyers se détricotent. Depuis 2007 nous avons passé le cap de 1 divorce pour 2 mariages[9]. Impressionnant ! Quelles souffrances se cachent derrière ces chiffres ?

 

La crise est aussi culturelle... nous sommes comme à la fin d’un monde, en attente d’un nouveau... quel sera-t-il ? Beaucoup vivent ces changements dans l’angoisse, la peur.

 

Dans un monde où la communication est mise en avant, sommes-nous en communion ? On informe, mais entre-t-on en relation ? à tous niveaux on observe un regain de sectarisme, de racisme... l’indifférence est régulièrement au rendez-vous.       

                            

L’an dernier 137 familles avec 270 enfants ont été détenues en centre fermé. Certaines y ont passé des semaines voire des mois[10]. Leur seul crime : être demandeur d’asile en notre pays ! Actuellement, ces centres sont en surpopulation, de nombreuses personnes en « séjour illégal » vivent dans la rue... En nos pays, vivre dans la rue en temps ordinaire : c’est dur ; en hiver, c’est inhumain ! Il m’arrive d’avoir honte de mon pays !

 

Si vous consultez l’encyclopédie Wikipedia, vous découvrez que nos régions de longue tradition chrétienne, sont maintenant classées parmi les pays les plus sécularisés.

Les chrétiens ne sont plus majoritaires, et ne sont plus les décideurs pour tout et pour tous. En soi, ce n’est ni un mal, ni une catastrophe ! Jésus nous a demandé d’être levain dans la pâte, il ne nous a jamais demandé de nous prendre pour toute la pâte !    

                            

Généralement, les gens ne sont pas particulièrement opposés à la foi, ils sont plutôt indifférents, ou disent « je ne sais pas ». Parmi les croyants, certains se font militants et parfois extrémistes... L’avenir est parfois recherché dans un rétroviseur, où le « bon vieux temps » avait toutes les qualités, où le ritualisme, le formalisme et l’institution prenaient hélas le pas sur une foi personnelle !

Les églises sont souvent fort vides. Quelques grands rassemblements réjouissent les chrétiens qui alors se découvrent peuple en marche, pas nécessairement « espèce en voie de disparition » dont le WWF[11] oublierait de prendre soin !

Les chrétiens ne savent plus toujours quelle est leur foi. Une enquête[12] révèle que 35% des chrétiens interrogés ont dit ne pas croire en la résurrection ! Certains définissent Dieu comme une force, une énergie et non plus comme une personne. D’autres se sont dit « catholiques sans Dieu » ! Voici comment, toujours dans le cadre de cette enquête, un jeune de 22 ans définit son identité spirituelle : « Moi, personnellement, je suis athée émotionnellement. Je suis agnostique rationnellement. Et je suis croyant en espérance ».

 

Beaucoup de membres actifs dans l’église sont déçus, découragés, car notre église est devenue petite, âgée, fatiguée... et sujette à beaucoup d’incompréhensions, y compris en son sein. (Par rapport à ce texte écrit en décembre pour les besoins de la traduction, il me faudrait sans doute ajouter une note d’actualité, avec tous les troubles qui ont secoué notre Eglise de Belgique récemment, avec les problèmes de pédophilie. Nous devons peut-être marcher en silence comme Ruth, à coté de Noémie veuve et désenfantée, de retour des champs de Moab... nous devons tenir ainsi simplement l’espérance)

 

Et tout n’est (d’ailleurs) pas négatif : un mot phare perçait dans cette enquête : « responsabilité » : Moi, être humain, je suis responsable des autres, de tous les autres humains. Ma femme, mes enfants, mes  compatriotes, les citoyens du monde entier sont mon prochain. L'enfant qui meurt de faim est mon prochain.[13]

 

Nous sommes dans notre région 26 communautés de bénédictines, plusieurs ont quitté leur monastère, pour gagner ensemble une maison de repos pour personnes âgées. La moyenne d’âge de nos communautés ne cesse de grimper, les vocations sont peu nombreuses... Entre les deux éditions du Catalogus nous avons perdu le quart de nos effectifs !  Je comprends pourquoi le dénombrement était péché dans l’Ancien Testament[14] : c’est s’appuyer sur ses propres forces... c’est aussi se mettre en grande tentation de découragement ! Pouvons-nous vivre comme une Pâque, le déclin de nos communautés ? Si le grain ne meurt...[15]  Remarquez, ce n’est pas la première fois en l’histoire de la région, que des monastères disparaissent : notre pays compte de nombreuses ruines d’abbayes. Vous en voyez une ! Mais entre lire une page d’histoire et la vivre, il y a une marge pascale que seul Christ notre espérance peut nous donner de franchir ! Et il faut noter que les abbayes ont souvent disparu dans le passé sous le coup de la persécution. Actuellement nous disparaissons faute de vocations. L’indifférence nous est plus fatale que la persécution.        

                       

Face à cela, je pourrais maintenant, vous énumérer des choses belles, bonnes qui se vivent en nos régions : l’efficacité d’ONG[16] pour un monde plus solidaire, la prise de conscience de la nécessité de sauvegarder la création, le labeur d’agents pastoraux pour que les plus démunis ne soient plus des marionnettes mais deviennent acteurs de leur vie, le courage de communautés âgées qui continuent à offrir accueil, écoute, et sont témoins vivants du Ressuscité. La croissance du souci de communion entre nos communautés...

 
             Mettre en Dieu son espérance

(Spem suam Deo committere RB 4,41)

Je vous propose en fait, de revenir à quelques situations, et nous demander en chacune : quel chemin nous propose Benoît ? Comment soutenir l’espérance au quotidien ?

 

Espérer pour moi, je vous l’ai déjà dit, je le redis à la suite de Benoît, c’est « mettre en Dieu son espérance »[17]. Tant que nous accrocherons l’ancre de notre espérance ailleurs, nous serons terriblement vulnérables ! Espérer dans nos réalisations ? dans nos projets ? Espérer dans nos forces ? Non ! Nos réalisations, nos projets, nos forces peuvent allumer des étoiles en notre nuit, mais ne peuvent la dissiper ! Cela risquerait même de l’assombrir encore en nuit d’orgueil et de complaisance en soi !

 

« Mettre en Dieu son espérance » : cela demande vigilance ! Quand faiblit l’espérance, je sais où il faut aller vérifier les dysfonctionnements. Si je ne fortifie pas régulièrement l’espérance par la vie en sa présence, par la prière communautaire et personnelle, par la lectio, elle s’effiloche, s’étiole. C’est dans la profondeur de ma relation à Dieu, qu’est vivifiée mon espérance, même si c’est de nuit. Même si cette relation est de l’ordre de la foi et non de la vision, même si elle demande un abandon confiant. Il s’agit d’ « espérer contre toute espérance »[18].

                                         

 « O Crux Ave Spes Unica », cette parole gravée sur nombre de calvaires de nos campagnes, est gravée au plus profond en ma vie. Gravée comme une voie ouverte en la nuit de ce monde. Comme une voie déchirant le voile du présent sur un A-venir ! L’espérance n’est pas à chercher dans un quelconque prolongement du présent, elle est ouverture à Celui qui vient ! Adolphe Gesché dit : L’espérance est comme cet espace qui défie l’immédiateté toujours trop courte du présent, nous permet d’écrire notre histoire, ouvre à l’invention des desseins qui font vivre, corrige le passé et donne la possibilité de se reprendre, maintient le courage d’être, transforme en nous l’être de pure exigence en être capable de don.[19] Cet espace est pascal !

 

Et Robert Scholtus, un prêtre, écrit : Spontanément, nous envisageons la vie à partir de nous-mêmes, de nos questions, de nos peurs. Alors que l’Ascension est un appel à l’envisager à partir de son terme qui est l’éternel commencement de Dieu ; un appel à nous laisser envisager par Celui qui est désormais sans visage. Nous cherchons fébrilement à éclairer notre avenir et celui du monde, comme si nous avions oublié que depuis Pâques la lumière vient de l’Avenir, que depuis l’Ascension c’est l’horizon vers lequel nous marchons qui nous éclaire... comme des faisceaux de lumière qui tombent des coupoles baroques pour éclairer le sanctuaire. Nous avançons dans la nuit, éclairant nos pas avec des torches de fortune, mais si nous levions les yeux, peut-être verrions-nous cette obscure clarté venue du ciel et qui nous enveloppe déjà. Si Jésus s’est dérobé à nos regards c’est pour nous initier à la souveraineté de sa présence : parce que Dieu l’a comblé de sa plénitude, il est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde et désormais comme le disait saint Paul, notre vie est cachée avec le Christ en Dieu.[20]

Il nous faut vivre l’espérance, les yeux fixés sur le Seigneur qui vient d’ailleurs, et pourtant aussi d’ici ! Notre force pour espérer ne sera-t-elle pas dès lors dans l’invitation que nous lance Benoît : vivre en présence de Dieu, toujours et partout[21] ?

Coram Deo (RB 58,18)

 

                 Puis-je tenir cette espérance, face à l’individualisme ambiant ?

L'individualisme gagne en notre société et il est lieu de désespérance. Le "chacun pour soi" ne défigure-t-il pas notre humanité la plus profonde ? N'est-il pas tout simplement mortifère, suicidaire ? Les nombreux sectarismes qui se développent actuellement ne procèdent-ils pas du même mouvement qui refuse l'altérité, le visage de l'autre, et se cherche dans le miroir de l'identique ?

Qu'est-ce qui peut contrer ce mouvement, ce repli dans l'individualisme ? Notre foi ne conduit-elle pas à suivre un chemin ouvert résolument sur l'altérité ?


Le souci constant de l'autre n'est pas abandon de soi, écrasement de soi, comme essayent de nous le faire craindre certains courants de pensée. Le souci de l'autre, en provoquant une ouverture de soi, une brèche qui par moment peut coûter, est véritable chemin de croissance et de découverte. Nul n'est une île titrait un ouvrage de Thomas Merton, reprenant une méditation du poète John Donne[22]. Vouloir vivre pour soi, n'est-ce pas choisir une voie de défiguration de soi ? Se choisir pour centre de l'univers, risque bien de mener à une existence triste et rabougrie... Alors que nous reconnaissons l'humain comme un être de communion, de relation, de partage.


Face à ce constat, un voeu de saint Benoît nous encourage : "qu'ils ne préfèrent absolument rien au Christ, qu'Il veuille nous conduire tous ensemble à la vie éternelle"
[23]. Voilà pour marcher à rebours d'une religion individualiste. La vie fraternelle et communautaire que nous propose saint Benoît n'est-elle pas chemin d'espérance pour battre en brèche ce slogan du "chacun pour soi" ? La foi chrétienne qui ouvre l'espace à la relation avec le Tout Autre, loin de la fusion, la foi chrétienne qui invite à bâtir la communion, ne peut-elle ouvrir un chemin d'espérance pour toi ? C'est ensemble, en communion, que nous sommes appelés à la Vie !           

                   

Quand je suis entrée au monastère, je voulais donner ma vie au Christ. Je voulais l’aimer de tout mon être. Je crois que mon désir était sincère. Mais la réponse de mon Dieu fut tout aussi sincère : il m’a donné des sœurs à aimer au jour le jour, et maintenant en ma mission pastorale, il me les confie plus particulièrement encore. Je suis de plus en plus interpellée, au sein de notre quotidien, par la nécessité de vivre en communion, non seulement en communauté, mais aussi entre communautés, en Eglise, et encore en société.

 

Nous sommes membres du Corps du Christ. Benoît en voulant établir la race très forte des cénobites nous demande de vivre en réalité cette communion. Notre vie communautaire, n’est-elle pas proposition d’espérance ?

 

          Tenir l’espérance, face au sectarisme, au fanatisme...

 

Si nous pouvons identifier l'individualisme comme une plaie moderne de notre égypte, il est clair, que vient en direct prolongement de l'individualisme, le sectarisme. N'est-il pas la forme que prend l'individualisme vécu en groupe ?


En effet, un risque existe lorsque nous créons un groupe : celui de le vouloir comme lieu rassurant, et d'ériger entre le groupe et le reste des hommes, un mur, une barrière protectrice, sécurisante. 

 Une clôture pervertie ! La peur de la confrontation, du conflit, ne mène-t-elle pas à la pensée unique, à l'abandon de toute responsabilité aux mains d’un ou d’une gourou ? Il va penser pour nous, assumer toutes les responsabilités... Oserions-nous dire que parfois…ça arrange bien certains supérieurs ?


Regardons notre vie monastique : le cercle de la communauté ne peut être fermé sur lui-même. Il ne peut être qu'un point d'ancrage pour une ouverture à l'universel. Un universel composé d'une infinité d'individus bien particuliers, mais qu'une commune humanité relie profondément. Si la communauté se replie sur elle-même, elle ne peut que s'enfermer dans une pratique, dans une religion, dans une vie sectaires, qui vite sentiront le renfermé, qui vite manieront l'exclusion et le rejet, le dogmatisme et l'arrogance de la connaissance.


Saint Benoît nous demande, dans l'organisation même de la communauté, de prévoir l'ouverture. Qu'un frère se tienne là, toujours prêt à accueillir qui frapperait à la porte
[24]. Les hôtes ne doivent jamais manquer[25]. Il ne faudrait pas limiter cet accueil à la simple offre d'un lieu de retraite, de réflexion, de halte pour qui veut. La communauté accueillante est nécessairement marquée par le passage de ses hôtes, elle est interpellée, invitée à une conversion.


Une remarque intéressante de Benoît en ce sens : si un moine étranger de passage en la communauté, avec l'humilité de la charité, attire l'attention sur un point et en fait une critique raisonnable, l'abbé se demandera avec lucidité si le Seigneur ne l'a pas envoyé précisément pour cela[26]. J'aime ce propos. Invitation à se laisser remettre en cause par l'étranger, l'autre.


Ne devons-nous pas cultiver tout ce qui vient faire brèche en notre "autosuffisance", en notre "individualisme", en nos tentations sectaires ?  En ce sens tout chemin de dialogue doit nous être espérance, bonne nouvelle !

              
Ainsi nous pouvons accueillir avec grande joie le travail du Dialogue Interreligieux Monastique, les rencontres d'Assise à l'initiative de Jean-Paul II[27]... Gabriel Ringlet, longtemps vice-recteur de l’Université de Louvain écrit : Le rapprochement entre religions est indispensable, vital. Pas seulement pour les religions. Mais pour l'avenir de la paix dans le monde. J'ose aller jusque-là. J'en suis convaincu : la paix entre religions peut jouer un rôle très constructif au niveau de la paix tout court. Plus les religions vont se parler, se respecter et accueillir la part de vérité de l'autre, plus ce sera positif pour les relations entre hommes et femmes d'aujourd'hui. Je suggère que chaque religion retrouve sa perle rare. Son « noyau de feu », comme dit un ami orthodoxe. Chaque religion - bouddhisme, hindouisme, islam, etc. - a une originalité. La question est : comment offrir à l'autre ce qu'on a de meilleur[28]. Y pensons-nous ? Sommes-nous prêtes à partager nos « noyaux de feu »! Partager, c’est offrir et recevoir !

Une autre forme d'ouverture peut être vécue au sein même de la liturgie. Peut-on un instant prier, louer le Dieu de l'Univers, Père de tous les hommes, dans le repli ? La célébration nous écartèle le coeur aux dimensions du monde. Sa dimension communautaire est capitale. Merveille que ce dialogue entre le prêtre et le peuple assemblé :

- Prions ensemble, au moment d'offrir le sacrifice de toute l'église

- Pour la gloire de Dieu et le salut du monde ! [29]

Tant que nous pourrons ainsi de tout coeur porter ce souhait, nous pouvons espérer que la communion universelle l'emportera sur l'individualisme outrancier. Nous pouvons œuvrer à cette espérance et bouter dehors le sectarisme et ses tentations multiformes.

 
Autre dialogue qui nourrit mon espérance : celui des cultures. Je n'en retiendrai qu'un exemple, fabuleux ! Tandis que suite à l'attentat du 11 septembre 2001, certains ont essayé de répandre la haine entre les peuples, entre les religions, entre les cultures... Un message d'espérance se levait par le biais de la musique. Deux orchestres, l'un d'Orient, l'autre d'Occident jettent des ponts entre Mozart et le monde égyptien. Ecoutez "Mozart l'Egyptien"[30]  tout spécialement dans le morceau : "Al maghfera" ou "Le pardon", il fait monter ensemble le « Qui tollis » de la messe en Ut de Mozart, une incantation soufie, une prière copte et une grecque. Cet ensemble est merveilleuse source d'espérance.

 Ecoutez dans le rythme obsédant, joué par tous les instruments, le battement du cœur de notre Dieu !

   

      

 

 

Sr Thérèse-Marie Dupagne

Monastère Notre-Dame d’Hurtebise

6870 Saint-Hubert

Belgique

 



[1] ce texte était accompagné d'un support visuel durant l’exposé, d'où certaines allusions à l'illustration.

[2] adaptation d’une prière pour la nouvelle année de Jean Debruyne, prêtre et poète († 2007).

[3] extrait du « Victimae Paschali laudes ».

[4] Lamentations 3,26 traduction TOB.

[5] Adolphe Gesché, grand théologien († 2003), a prononcé ces paroles en ouverture d'un colloque tenu à l’UCL sur "La sagesse, une chance pour l'espérance".

 

[6] Adolphe GESCHé, Paul SCOLAS, dir.,  La sagesse, une chance pour l’espérance, Cerf-UCL, 1998, p.7-8.

[7] publié dans le Figaro, Propos recueillis par Étienne de Montety 21/03/2008.

[8] Le taux reconnu est de 23 par 100.000 habitants. (La moyenne mondiale est de 14). Et combien de suicides masqués devraient y être ajoutés ? C’est la seconde cause de mortalité des jeunes entre 15 et 24 ans ! cf. http://www.lesoir.be/actualite/belgique/societe-l-implication-des-2008-01-29-574067.shtml.

[9] En 1960, on constatait 1 divorce pour 15 mariages. En 2007 avec un taux supérieur de 1 divorce pour 2 mariages, la Belgique se place dans le peloton de tête du taux de divorce, avec la Suède et la République Tchèque. Source : Direction générale statistique et information économique du SPF Economie publiée sur http://www.famiweb.be/fr/Le-pic-du-divorce-apres-3-ans.

[10] Je n’ai pas les chiffres de l’année en cours tandis que je rédige ceci, mais hélas il est à craindre que la situation soit restée assez semblable.

[11] World Wildlife Fund.

[12] Enquête menée par des quotidiens dont le groupe « l’Avenir », avec le soutien de l’Université Catholique de Louvain en 2007. Voir notamment : http://www.actu24.be/article/belgique/qui_est_votre_dieu_/4427.aspx.

[13] relevé par Edmond Blattchen, à la lecture des résultats de cette enquête.

[14] voir par exemple 2 Sam 24.

[15] Jean 12,24.

[16] Organisations Non Gouvernementales.

[17] RB 4,41.

[18] Romains 4,18.

[19] Adolphe GESCHE & Paul SCOLAS, op.cit. p. 7.

[20] Robert SCHOLTUS, La traversée des apparences, Paris, Cerf, 1997, p.17-18.

[21] RB 4,49 ; 7,10 ; 19,1.6.

[22] « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne ». John Donne (†1624).

[23] RB 72,11-12.

[24] RB 66.

[25] RB 53.

[26] RB 61,4.

[27] la première a eu lieu le 27 octobre 1986.

[28] Gabriel RINGLET, La foi de grand papa a disparu, in Actu.be 20 décembre 2008.

[29] cette réponse est propre à l’édition francophone du missel romain. Le dialogue latin restreint à « notre utilité et celle de toute l’église » : - Oráte, fratres : ut meum ac vestrum sacrifícium acceptábile fiat apud Deum Patrem omnipoténtem. - Suscípiat Dóminus sacrifícium de mánibus tuis ad laudem et glóriam nóminis sui, ad utilitátem quoque nostram totiúsque Ecclésiae suae sanctae.

[30] Hughes de Courson (1949- ) a créé aussi un oratorio (Yam) joué par 150 musiciens juifs et palestiniens. Il a sorti un premier volume Mozart l’Egyptien en 1998, le deuxième encore plus parlant dont est extrait ce morceau date de 2005. Pour ces deux volumes de Mozart l’Egyptien, il a travaillé en collaboration avec Ahmed el Maghraby et rassemblé 202 chanteurs et musiciens, arabes et classiques, d’Orient et d’Occident.

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