L'Eglise aux Philippines

L’EGLISE DES PHILIPPINES : OPTIONS ET DEFIS PASTORAUX

par Sr. Mary John Mananzan, OSB

 

 

 

 

I.                    HISTORIQUE

 

            Pour comprendre les perspectives pastorales de l’Eglise, il convient de retracer son histoire, ce qui exige au préalable une compréhension de sa préhistoire dans la société précoloniale.

 

1. La société précoloniale

 

Le groupe d’îles qui seraient connues par la suite comme les Philippines, ne constituaient pas une nation avant la venue de l’Occident, mais plutôt des principalités séparées avec leurs propres chefs locaux, groupées en communautés selon les intérêts économiques, politiques et religieux. Elles avaient une économie de subsistance, avec un système de propriété communautaire caractérisé par des activités de production communes et un commerce florissant avec la Chine.

 

On parlait 8 langues principales et de nombreux dialectes et il existait un système d’écriture : le niveau d’alphabétisation est attesté par les écrivains espagnols.[1]

 

La religion comportait l’adoration des esprits qui étaient présents dans tous les aspects de la vie.  Différentes tribus avaient différentes croyances mais des traits communs comprenaient une croyance générale en une divinité principale considérée comme le créateur et en des divinités mineures appelées anitos.  Ils croyaient aussi en des êtres bons et mauvais surnaturels, en la vie après la mort où les bons sont récompensés et les mauvais punis.  Des rites religieux accompagnaient tous les événements personnels ou communautaires importants, accomplis principalement par des femmes prêtres appelées babaylanes.  Toutefois il n’y avait pas de temples; les gens utilisaient des sites naturels pour leurs cérémonies.  Le système religieux de ces populations n’était pas aussi sophistiqué que celui des religions qui prévalaient dans d’autres pays d’Asie à cette époque, comme l’Hindouisme, le Bouddhisme ou l’Islam.

 

Ce que j’aimerais dire c’est que dans la société précoloniale les femmes jouissaient d’un statut d’égalité avec les hommes.  Nous n’avons pas d’évidences d’une société matriarcale ou matrilinéaire mais les femmes jouissaient d’une remarquable liberté et d’une participation active dans tous les aspects de la vie sociale. La babaylan ou prêtresse était le chef spirituel de la communauté et le célébrant principal des rituels qui étaient d’une grande importance pour la communauté.

 

2.      Plantatio Ecclesiae – L’arrivée du christianisme

 

            L’Eglise est née aux Philippines à la pointe de l’épée.  Cette naissance par césarienne a eu lieu durant le processus de la conquête espagnole et la colonisation des îles qu’ils nommèrent Philippines en l’honneur du Roi Philippe II d’Espagne.  La première conversion fut faite lorsque Magellan “découvrit” les îles et convertit 2.200 personnes en l’espace de 40 jours, de la manière suivante rapportée par Pigafetta:

 

Le dit Roi répondit qu’il voulait être Chrétien, mais personne dans son entourage ne voulait lui obéir, disant qu’ils étaient des hommes comme lui (c'est à dire libres de décider).  Là-dessus, le capitaine les fit tous appeler et leur déclara que s’ils ne faisaient pas comme le Roi, il les ferait tuer et donnerait au Roi tous leurs biens.  Ils répondirent tous qu’ils lui obéiraient.[2]

 

            Naturellement la plupart de ces “convertis” abandonnèrent lorsque Lapu-Lapu tua Magellan au cours d’un combat qui mit en fuite les envahisseurs espagnols.

 

            Cette évangélisation systématique des Philippines démarra à l’arrivée des Augustiniens avec Miguel Lopez de Legaspi en 1565 menés par Fray Andres de Urdaneta.  D’île en île les missionnaires accompagnaient les conquistadores comme de “saints guides pour déployer et faire flotter les bannières du Christ jusque dans les parties les plus reculées des îles et pour chasser le démon de la possession tyrannique qu’il exerçait depuis tant de siècles usurpant pour lui-même l’adoration de ces gens.”[3]

 

Les pionniers Augustiniens furent bientôt suivis par les Franciscains (1577), les Jésuites (1581), les Dominicains (1587) et les Récollets (1606).  Pour faciliter l’activité missionnaire, l’archipel fut divisé entre les cinq ordres en régions fixes mais flexibles.

 

Il est important à ce point de mentionner les discussions missiologiques de l’époque au sujet de savoir s’il fallait prêcher le christianisme comme une continuation et en relation avec les croyances et coutumes indigènes (de Nobili et Ricci) ou rejeter celles-ci complètement pour démontrer la nouveauté unique et radicale du christianisme.  Il est regrettable que les missionnaires aux Philippines aient opté pour cette deuxième alternative et se soient mis en devoir de détruire systématiquement le système de croyances indigène par une stratégie missionnaire appelée extirpacion de idolatria.[4]  Ne se contentant pas de montrer la supériorité des doctrines chrétiennes sur les croyances indigènes, les missionnaires avaient recours à la force, ils détruisaient les objets de culte dans de grands feux publics, et fouettaient les adeptes en public.  Considérées comme le principal obstacle à l’évangélisation, les babaylanes furent traquées sans pitié et humiliées publiquement en coupant leurs longs cheveux au cours de réunions publiques appelées autodafés.  On demandait aux enfants d’espionner leurs parents et de rapporter s’ils continuaient à pratiquer des rituels “païens”.

 

D’autres méthodes missionnaires employées consistaient à catéchiser avec des manuels de doctrine chrétienne qui étaient expliqués au cours de célébrations auxquelles on obligeait les gens à venir tous les jours.  Il y avait aussi des prédications de rue.  La méthode courante consistait à mémoriser et psalmodier des questions et réponses dans le catéchisme.  Des méthodes indirectes de conversion étaient aussi employées en faisant des enfants d’importants agents de conversion et les femmes aussi devenaient habituellement des collaboratrices zélées pour atteindre les hommes de la communauté.  La méthode “verticale” s’avéra également efficace, qui consistait à gagner d’abord les couches supérieures de la société, en particulier les chefs de tribus et leur famille ce qui avait d’ordinaire pour effet la conversion de leur entourage.

 

Une méthode missionnaire importante était la prétendue reduccion qui consistait à obliger les gens à renoncer à leur habitude de vivre dans des lieux isolés dans la montagne par la force et la confiscation de leur propriété.  Ils étaient rassemblés en ville et contraints de vivre ensemble dans une organisation sociale et on les persuadait de renoncer à leurs anciennes coutumes et mode de vie.  Dans ce but des fiestas, des processions, des jeux et des messes célébrées en grande pompe accompagnées de musique et de chants furent introduits pour attirer les gens.  Ceci revenait à l’hispanisation de la société.

 

Une autre discussion missiologique était de savoir si les missionnaires devaient être accompagnés par les soldats.  Selon les instructions du Roi il convenait d’utiliser des méthodes pacifiques.  Mais dans la pratique l’épée accompagnait souvent la croix.

 

Ces méthodes missionnaires réussirent jusqu’à un certain point.  Il y eut d’authentiques conversions tant personnelles que communautaires.  Mais il y eut aussi de la résistance ou une acceptation sélective des croyances et pratiques chrétiennes.  Longtemps les gens n’abandonnèrent jamais complètement leurs anciennes croyances au niveau le plus profond de leur psychisme, donnant lieu à ce que le P. Bulatao appela “un christianisme en décalage” aux Philippines.  En surface il y avait une conformité avec les croyances chrétiennes, mais elles étaient juxtaposées avec les croyances antérieures et parfois même prenaient une signification qui coïncidait avec leur compréhension du monde et leurs coutumes ou rituels anciens.  Par exemple, les médailles, les saintes huiles ou l’eau bénite étaient utilisées comme anting antings ou bien les mots latins inintelligibles de la messe étaient incorporés par les babaylanes aux paroles magiques ou formules de leurs amulettes.  Par la suite, alors que le joug de l’oppression pesait lourdement sur les gens, ils utilisaient ce qu’ils avaient appris des missionnaires, par exemple la pasyon et les confradias, l’idée d’un Messie, etc. pour exprimer leurs souffrances et se mobiliser contre leurs oppresseurs.

 

Une effroyable conséquence de la colonisation espagnole fut la domestication de la mujer indigena.  Choqués de sa liberté les religieux espagnols résolurent de la conformer à l’image et à la ressemblance de la femme espagnole du Siglo de Oro qui vivait comme une moniale contemplative, par la religion et l’éducation.  Ainsi, le patriarcat fut introduit dans la société qui ne tarda pas à s’enraciner, dans les lois, les coutumes et les mœurs et même jusque dans l’attitude et la conscience de la population.

 

Le fait que la prédication de l’Evangile coïncida avec la colonisation allait donner le ton aux développements futurs identifiant l’Eglise au pouvoir et à la force.  L’élément de coercition ne put être éradiqué en dépit de l’authentique zèle des premiers missionnaires pour attirer la population aux valeurs du christianisme.  L’option du mode d’implantation missionnaire d’une croyance radicalement nouvelle, au lieu de construire sur l’ancien à la manière de Ricci et Nobili, est sans doute une raison pour laquelle les gens n’abandonnèrent jamais leurs croyances, les laissant intactes au niveau le plus profond de leur être. Invoquer la prédication de l’Evangile pour légitimer la persistance de la domination espagnole dans les îles fit de l’Eglise et des gens d’Eglise durant les débuts, que cela leur plaise ou non, et malgré leurs bonnes intentions et leur intégrité personnelle, les agents idéologiques du pouvoir politique de leur temps.  Au cours des périodes suivantes, cela s’avérerait difficile pour l’Eglise de se débarrasser de ce rôle, bien qu’à maintes reprises certains aient fait des efforts pour dépasser ce schéma.

 

Tout au long de l’histoire de l’Eglise par la suite ces deux forces : légitimation politique et résistance prophétique seraient présentes dans l’Eglise.

 

3. La légitimation et la résistance dans l’histoire de l’Eglise aux Philippine

 

3.1              Au 17ème siècle

 

Au 17ème siècle, l’Eglise se trouva confrontée à des conflits à la fois externes et internes.  Il y eut les guerres avec les Hollandais, le conflit Moro, le soulèvement Visayan, les controverses entre l’Eglise et l’Etat les conflits d’Eglise internes. 

La rivalité entre les Hollandais et les Espagnols à propos des Moluques donna lieu à l’invasion des Philippines par les Hollandais dans la première moitié du 17ème siècle.  Le résultat fut l’exaction d’un tribut encore plus lourd et les travaux forcés pour les hommes.  Ceci causa la dislocation des communautés chrétiennes grandissantes car ils devaient aller très loin pour abattre des arbres et construire des navires.  Comme la conversion au christianisme était synonyme d’être sujet de l’Espagne et donc assujetti au tribut et aux travaux forcés, beaucoup refusaient de se convertir.  Il y eut bien des dénonciations de cette oppression au Roi par quelques prêtres et l’Archevêque Miguel Garcia Serrano, mais il manquait à ces protestations le “ton prophétique d’indignation devant la justice outragée ”[5] parce que la menace des Hollandais protestants représentait un  danger pour la foi catholique.  Des recrues philippins furent contraints de combattre aux côtés des soldats espagnols, et les missionnaires contribuèrent à ce recrutement en disant aux convertis chrétiens que la victoire des Hollandais signifierait qu’ils tomberaient aux mains des hérétiques.

 

Les guerres Moro pourraient être considérées comme une réelle continuation de la reconquista contre les Maurs d’Espagne que les Espagnols avaient tout juste conquis avant de se lancer à la conquête du nouveau monde.  Naturellement les musulmans des Philippines appelés moros par les Espagnols défendirent avec acharnement leur terre contre l’invasion espagnole et les tentatives de prosélytisme.  Ce droit humain fondamental de défense de leur vie, leurs biens et leur culture fut interprété par les Espagnols comme de la piraterie et un pillage désordonné.  Il est à noter que la protection des chrétiens contre les Maurs fut l’une des justifications de la continuation de l’occupation des Philippines par les Espagnols.  Ces guerres allaient avoir une influence par la suite dans l’histoire parce qu’elles allaient causer une blessure profonde entre musulmans et chrétiens philippins, un problème qui a survécu jusqu'à aujourd'hui.

 

Le pesant fardeau des guerres et campagnes lancées par le gouvernement espagnol incitèrent les gens à des rébellions qui balayèrent les îles du Nord au Sud.  Il y avait un aspect religieux à ces rébellions parce que les meneurs étaient soit des prêtres des anciennes croyances (Tamblot), ou d’ex-Chrétiens (Bankaw), et il y eut beaucoup d’incendies d’églises, on captura et tua de nombreux prêtres on attaqua des missions.  L’Eglise joua un grand rôle dans la répression des rebelles en colère. Ainsi que le fait remarquer Agoncillo : “Ce ne fut pas la supériorité militaire ni le système de gouvernement colonial – qui aurait nécessité des centaines de bureaucrates – mais la présence du clergé qui maintint les indigènes dans une soumission docile et abjecte.”[6]

 

Ceux qui étaient à la tête de la résistance furent dénoncés en chaire comme des ingrats, des apostats infidèles, de dangereux éléments qui devaient être livrés aux autorités pour être jugés et exécutés.  Cela prouvait très clairement la nature coloniale de l’Eglise dont les intérêts avaient partie liée avec l’administration coloniale séculière, même si dans certains cas, dans son propre intérêt, elle se trouvait en conflit avec son homologue séculier.

 

3.2      Au 18ème siècle – La question du clergé indigène

 

Bien qu’en théorie il fût clair qu’un clergé indigène séculier fût le développement naturel de l’évangélisation des peuples, les structures et les privilèges des ordres religieux les empêchaient d’accomplir leur tâche de former un clergé local à cause de leur intérêt propre.  Lorsque, en 1720 une politique définitive pour l’ordination des Philippins à la prêtrise fut décrétée, Fray Gaspar de San Agustin écrivit la véhémente lettre de protestation suivante:

 

…leur (le clergé local) orgueil sera aggravé avec leur élévation au si sublime état; leur avarice avec l’occasion facilitée de rançonner les autres; leur paresse à partir du moment où ils n’auront plus besoin de gagner leur vie; et leur vanité avec l’adulation dont ils seraient l’objet… désirant être servis par ceux auxquels, dans un autre état de vie, ils auraient dû respect et obéissance;…  Quelle révérence les indios eux-mêmes ont-ils pour un tel prêtre, lorsqu’ils voient qu’il est de leur couleur et de leur race?[7]

 

           Les décrets royaux réussirent à convaincre les ordres religieux d’ouvrir leurs portes aux vocations locales.  Les prêtres nouvellement ordonnés n’étaient cependant assignés que comme coadjuteurs ou assistants des curés de paroisse.  Avec les événements qui s’ensuivirent de la sécularisation des paroisses et l’expulsion des Jésuites, le processus s’accéléra mais d’une manière tellement abrupte et insensée comme dans le cas de l’ordination par l’Archevêque Basilio Santa Justa de Rufina de tous les séminaristes insuffisamment formés, qu’une responsabilité prématurée fut imposée à un clergé incapable.  Ceci, évidemment, accomplit les prophéties de malheur faites par les religieux à propos des conséquences catastrophiques qui résulteraient de l’ordination d’indios à la prêtrise.  Les comparaisons entre les paroisses dont s’occupaient les religieux et celles du clergé indigène séculier opposaient les unes aux autres et comme les religieux étaient espagnols et les séculiers prêtres indigènes, toute la question allait donner lieu à une hostilité raciale et politique d’ampleur nationale.

 

3.3      19ème siècle – l’Eglise et la lutte pour l’indépendance

 

           Cette section voudrait analyser le rôle de l’Eglise dans la lutte des autochtones pour l’émancipation.  A aucune époque de son histoire antérieure les deux pôles de l’Eglise ne sont aussi apparents, l’un renforçant le pouvoir en place et l’autre soutenant les forces pour le changement, comme actuellement.

 

           Le Frère personnifiait le premier pôle dans l’Eglise. Durant toute l’occupation espagnole aux Philippines, les Frères avaient joué un grand rôle dès le début de la pacification où il portait la croix côte à côte avec l’épée jusqu'à la répression des soulèvements des autochtones où ils  empêchaient les gens de rejoindre les rébellions et recrutaient les indigènes pour combattre les envahisseurs qui menaçaient la foi catholique. 

 

           Faisant contrepoids aux Frères il y avait les membres du clergé indigène séculier qui devinrent le point de ralliement pour les aspirations nationalistes naissantes.  Les choses attinrent un tournant avec l’exécution de trois prêtres, Gomes, Burgos et Zamora (connus par la suite sous le nom de GOMBURZA) accusés d’être les cerveaux de la Mutinerie Cavite en 1872.  Lucio Gutierrez affirme catégoriquement :  “Leur mort marqua le début d’une lutte permanente pour l’indépendance et la liberté politiques.”[8]

 

           Avec les sentiments révolutionnaires qui s’ensuivirent, les Frères deviendraient la première cible des attaques.  D’autre part, plusieurs prêtres indigènes furent impliqués directement ou indirectement dans le Mouvement de la Propagande.  L’Eglise allait par la suite condamner l’armée révolutionnaire, Katipunan, tandis que beaucoup de membres du clergé indigène participeraient à ses activités et reconnaitraient le gouvernement révolutionnaire qu’elle allait établir. 

 

3.4      L’introduction du protestantisme durant le régime américain

 

Le gouvernement révolutionnaire venait de proclamer l’Indépendance des îles par rapport à l’Espagne le 12 Juin 1898, lorsqu’un autre pouvoir colonial se profila à l’horizon.  Par suite de la guerre hispano-américaine qui avait éclaté après le bombardement du Maine, un navire sur la côte de La Havane, les Etats Unis sous le commandement de l’Amiral Dewey firent leur apparition dans la Baie de Manille.  L’Espagne trouva une échappatoire plus acceptable et après un simulacre de combat elle capitula devant la puissance supérieure par le Traité de Paris et céda aux Etats Unis Cuba, Porto Rico et les Philippines.  La nouvelle république se trouva en guerre avec le nouveau pouvoir colonial.  Avec la capture du premier président de la République, Emilio Aguinaldo, les Philippines se retrouvèrent avec un nouveau maître colonial.

 

           Une fois encore la religion servit à justifier la conquête des îles lorsque le Président McKinley proclama qu’il prenait possession des Philippines parce que Dieu lui avait révélé que c’était la “destinée manifeste” des Etats Unis de christianiser ses “petits frères foncés”.  Ainsi des missionnaires protestants en la personne d’instituteurs appelés Thomasites furent envoyés aux Philippines.  Ils furent suivis par des missionnaires de différentes Congrégations missionnaires : les Presbytériens (1899), les Méthodistes (1899), les Baptistes (1900), les Disciples du Christ (1901), l’Alliance missionnaire chrétienne (1902), et les Adventistes du Septième Jour(1906).  Alarmés par les progrès du Protestantisme, la croissance de l’Eglise Philippine Indépendante (Aglipayan Eglise) et l’influence des Francs-Maçons qui soutenaient la révolution, l’Eglise Catholique des Philippines appela au secours les ordres religieux du monde entier et la seconde vague de missionnaires survint s’ajoutant aux 5 ordres originels qui étaient venus durant le régime espagnol.  Ceux-ci établirent des écoles catholiques pour les garçons et les filles afin de contrecarrer l’influence des nouvelles Eglises.

 

           Tant les Protestants que les Catholiques se firent les complices du gouvernement américain pour la possession, la pacification et la domination des Philippines.  Les principales dénominations protestantes furent les premiers prophètes de la “destinée manifeste ” et les partisans du “fardeau de l’homme blanc”.[9]  Mais ce fut avec la hiérarchie catholique que le nouveau gouvernement colonial établit une alliance.  Les biens confisqués par les Aglipayans furent restitués à l’Eglise catholique.  La hiérarchie ne se contenta pas de participer à la pacification des îles, le Concile de Manille de 1907 condamna tous les types de résistance révolutionnaire à la domination américaine. 

           En dépit de cette interdiction, les membres du clergé indigène s’engagèrent activement dans la lutte contre les envahisseurs Américains, et certains subirent l’emprisonnement et la torture.  Ainsi que le fait remarquer Salgado, la hiérarchie de l’Eglise voulait que le gouvernement se livre à la répression armée des masses, tout en interdisant la lutte armée du peuple contre l’Etat qui l’opprimait.[10]  Lorsque les Américains eurent stabilisé leur domination sur le pays, la hiérarchie de l’Eglise poursuivit une politique de non-engagement dans les affaires politiques, limitant ses activités à l’administration des sacrements aux prières et aux “choses de l’esprit.”  Ceci fut tout à fait bénéfique pour l’Etat qui eut les mains libres dans sa domination du pays.

 

3.5      Post Indépendance – Le nouveau modèle de chrétienté

 

           Confrontée pour la première fois à des croyances rivales, l’Eglise Catholique pratiqua un nouveau militantisme.  Elle adopta le nouveau modèle de chrétienté et d’ecclésiologie qui s’inspirait de l’Eglise Constantinienne.  Le but de ce modèle était d’assurer la mainmise et l’influence de l’Eglise sur toutes les sphères de la société.  Les organisations mandatées pour les laïcs telles que l’Action catholique étudiante, la Sodalité, la Légion de Marie, etc. furent établies dans ce but. Les laïcs catholiques furent encouragés à briguer des postes influents dans le gouvernement afin de s’assurer que les décisions n’étaient pas préjudiciables aux intérêts de l’Eglise.

 

A cette époque les écoles fondées par les nouvelles congrégations religieuses qui étaient arrivées avaient produit beaucoup  d’éminents dirigeants qui faisaient fonctionner la machine de l’état et les entreprises économiques.  Ainsi, l’Eglise contribua grandement au maintien de la mentalité coloniale élitiste dans le pays qui fut un atout pour le colonialisme américain et le nouveau-colonialisme jusqu'à aujourd'hui.

 

3.6      L’Eglise d’après Vatican II

 

Le Concile du Vatican (1962 – 1965) eut un retentissement considérable sur la vie de l’Eglise Catholique aux Philippines.  En ouvrant une brèche dans le mur de l’orthodoxie et avec l’introduction d’un mode de pensée plus progressiste et son appel à l’aggiornamento, l’Eglise commença à bouger.

 

En 1965, les Philippines célébrèrent le 400ème anniversaire de la christianisation qui réaffirma le christianisme et fit appel à la responsabilité des Philippines pour la propagation de la foi en Asie.  La Société Missionnaire Philippine fut fondée pour remplir cette tâche.  Il y eut un remarquable renouveau biblique et liturgique et on porta une nouvelle attention au rôle des laïcs dans l’Eglise.  Parmi les groupes, qui furent affectés le plus positivement par Vatican II il y eut les religieuses qui commencèrent à jouer un rôle important non seulement dans l’Eglise mais aussi dans la société.

 

Les années qui suivirent le Concile furent une époque de fermentation, d’instabilité, et même de confusion.  Mais cette condition même facilita et prépara le chemin pour des changements importants, conditionnés aussi bien sûr par des facteurs externes.  La puissance grandissante de l’impérialisme entraînait l’accroissement de la misère des néo-colonies comme les Philippines.  Les compagnies transnationales se multipliaient resserrant le contrôle de l’étranger sur l’économie nationale.  Les gens d’Eglise participèrent à la remise en question des politiques de développement national qui enfonçaient toujours plus le pays dans un capitalisme dépendant.  La théologie de la libération en Amérique Latine sensibilisa les gens d’Eglise aux nouveaux impératifs chrétiens dans les pays du Tiers-Monde.  Les Communautés chrétiennes de base avec des associations communautaires (BCC-CO) apparurent partout et permirent une réelle prise de décision participative dans l’Eglise et elles offraient un lieu pour définir ses engagements en faveur de la justice et de la transformation de la société

 

L’intensification de la prise de conscience sociale explosa à la fin des années 60 et au début des années 70.  La réponse du gouvernement Marcos contrôlé par les E-U fut d’imposer la loi martiale le 21 Septembre 1972.  Les groupes séculiers militants furent pourchassés, arrêtés et jetés en prison.  Les gens d’Eglise se trouvèrent confrontés à la tâche de continuer la lutte.  Ceci, plus qu’aucun autre facteur, mena à la radicalisation de beaucoup de gens d’Eglise.  Prêtres et religieux s’impliquèrent dans la lutte des masses de la base, certains même rejoignant le mouvement souterrain et la lutte armée.  La position de la hiérarchie était la “ collaboration critique ” qui était en fait plus de la collaboration que de la critique.  De nouveau les deux forces qui traversaient l’histoire de l’Eglise continuèrent durant cette période.

 

Un nouvel œcuménisme était né.  Les militants protestants et catholiques se retrouvaient côte à côte dans les rassemblements ou les manifestations, et dans les liturgies publiques comme la “Misa ng Bayan” (Messe du Peuple) et le Via Crucis ng Bayan (Chemin de Croix) et beaucoup de liturgies créatives et innovatrices qui donnaient leur place aux ouvriers, aux paysans et aux pauvres des villes pour exprimer leur souffrances et leur oppression.  Cet œcuménisme ne venait pas d’en haut, n’était pas concerné par des discussions doctrinales, mais il était un engagement commun pour la justice et la libération.

 

Ce furent ces 20 années d’implication dans la lutte du peuple qui préparèrent les gens d’Eglise à répondre à l’invitation d’EDSA et à prouver la force du pouvoir du peuple qui rencontrerait un écho et serait imité dans d’autres parties du monde.

 

Certains théologiens qui s’étaient impliqués perçurent le besoin de repenser et reformuler les concepts religieux et commencèrent à développer ce qu’ils appelleraient la Théologie des luttes.  Les efforts de ce groupe allaient trouver une confirmation indirecte près de 20 ans plus tard lorsque le Second Concile Plénier des Philippines opta pour l’Eglise des Pauvres en 1990, exprimant les idées et le vocabulaire qui étaient jusque là considérés comme subversifs et “radicaux”.  Le Second Concile Plénier des Philippines a défini la direction de l’Eglise pour le prochain millénaire et a mis sur pied un programme d’action complet.

 

 

II.                 LES OPTIONS PASTORALES DE L’EGLISE POUR CE MILLENNAIRE

 

La décennie des années 90 a vu des changements significatifs sur la scène mondiale comme sur la scène locale.  Il y a eu la dissolution du bloc Socialiste, les avancées dans le développement technologique qui a inauguré l’ère de l’information, l’apparition dans le domaine économique des tigres d’Asie, la crise des mouvements de libération, l’apparition de nouveaux acteurs sociaux tels que les femmes, les populations indigènes et l’accent mis sur de nouvelles questions comme l’écologie, l’émancipation des femmes, les droits humains y compris les droits des populations indigènes, etc.  Ce qui est constant c’est la question de la pauvreté et de l’injustice.  Tout cela pose un défi pour les orientations pastorales de l’Eglise.

 

1          Pauvreté et Justice

 

Malgré l’émergence des nations d’Asie nouvellement industrialisées (NIC), la majorité des Asiatiques sont encore pauvres.  Aux Philippines, le changement après Marcos n’a pas affecté l’orientation économique et politique des gouvernements suivants.  Le pays souffre encore de deux problèmes fondamentaux: la distribution inégale des richesses et le contrôle de l’économie.  La dette extérieure atteint $54 milliards et le gouvernement consacre encore environ 30% de son budget annuel à l’intérêt de sa dette.  Il y a eu un exode des Philippins à l’étranger (environ 8 millions) pour gagner leur vie.  La fraude et la corruption sont courants aux différents niveaux du gouvernement et dans la société en général.

 

L’Eglise a rédigé un très beau document: les Actes et Décrets du Second Concile Plénier des Philippines.[11]  A propos des pauvres, on peut lire:

 

En tant qu’Eglise nous optons pour tous les hommes, les  femmes et les enfants du monde mais surtout, de préférence nous  optons comme Jésus pour les “petits,” les pauvres et les marginalisés de nos sociétés.  C’est une option essentielle de la foi chrétienne, un choix obligatoire.  Le salut éternel dépend de l’application d’un amour préférentiel pour les pauvres parce que les pauvres et les démunis sont porteurs de la présence privilégiée du Christ. (PCP II, no. 312)

 

Elle a aussi appelé au “pouvoir pour le peuple”:

 

Aucune transformation sociale n’est authentique et durable là où le peuple lui-même ne participe pas activement au processus… Dans le contexte de notre société d’aujourd'hui où les pauvres et les marginalisés ont peu de participation … nous avons conscience que le développement intégral des personnes ne sera possible qu’en leur donnant un pouvoir correspondant… nous comprenons que “le pouvoir du peuple’ inclut une plus grande implication dans le processus de décision, une plus grande égalité dans les questions politiques et économiques, plus de démocratie, plus de participation.  (PCP II, no. 326)

 

Ainsi la théorie est là.  Pour que l’Eglise soit efficace dans la pastorale, elle doit s’examiner elle-même sur ces deux points dans sa propre vie.  Quel est le degré de pauvreté de l’Eglise aux Philippines?  Comment vivent les “princes” de l’Eglise et ses religieux ?  Jusqu’à quel point les gens participent-ils réellement à la prise de décision dans l’Eglise?  Au cours de son histoire, comment l’Eglise a-t-elle traité ses membres les plus prophétiques ?  Dans ses décisions au quotidien, s’est-elle toujours mise du côté des pauvres contre les privilégiés, qui sont pour la plupart ses bienfaiteurs?  Quelle part des ressources de l’Eglise, humaines et matérielles a été mise au service du “pouvoir pour le peuple” ?  Comment a-t-elle concrètement soutenu la lutte des ouvriers, des paysans et des pauvres des villes?

 

2          Les femmes et l’Eglise

 

C’est là que l’intégrité de l’Eglise est le plus mise à l’épreuve.  Car elle prêche que les femmes sont à l’image et à la ressemblance de Dieu comme l’homme, alors comment se fait-il qu’il y ait des opportunités pour les hommes dans l’Eglise qui sont refusées aux femmes?  A cet égard, l’Eglise doit examiner son histoire, sa structure, ses enseignements et ses pratiques.

 

Aux Philippines, on a montré dans la première section de cet exposé que les Frères eurent le rôle principal dans la domestication des femmes, les privant de la participation active aux affaires publiques dont elles jouissaient dans la société précoloniale.

 

L’interprétation de la Bible, particulièrement le récit de la Création a justifié la subordination de la femme en la conditionnant à se regarder comme secondaire par rapport à l’homme et à penser que sa vie n’a de sens qu’en relation avec lui.  Elle a été conditionnée à se sentir coupable lorsqu’elle est battue ou violée.  L’instruction religieuse qui enseigne que la femme idéale est une personne passive, soumise, qui supporte la souffrance a développé en elle une “une conscience de victime ” qui la rend vulnérable à la violence chez elle et à l’extérieur.  On lui dit qu’elle a le devoir de garder la famille unie et qu’elle doit rester dans un mariage où elle est personnellement humiliée et physiquement battue.

 

            Pour être crédible en condamnant les abus sexuels, l’Eglise doit examiner, admettre et agir sur les harassements et abus sexuels qui se produisent dans sa propre maison.  Elle ne doit pas excuser ni couvrir les fautes des membres du clergé en ce domaine.

 

Elle devrait aussi dénoncer les différentes formes d’oppression des femmes, l’inégalité persistante et la subordination des femmes chez elles, au travail et en société; la violence qui ne cesse de croître contre les femmes sous différentes formes: viol, inceste, femmes battues, le trafic des femmes dans la prostitution, les mariages par correspondance et les contrats de travail à l’étranger.

 

Positivement, les hommes dans l’Eglise devraient écouter les femmes et apprendre d’elles..  Ils devraient promouvoir les droits des femmes et le développement de leur complète humanité.  Elles devraient obtenir la participation complète au ministère de l’Eglise.  Ils devraient mettre leurs ressources humaines et matérielles au service du pouvoir des femmes, de la réhabilitation des victimes de la violence et au développement de leurs potentialités.  Ils devraient soutenir le mouvement des femmes et encourager leur leadership dans la vie politique et sociale.  Cela peut paraître sans importance, mais elle devrait adopter le langage inclusif dans sa liturgie et ses documents.

 

3.         Les laïcs et les jeunes

 

Pendant très longtemps, les laïcs furent vraiment des citoyens de seconde classe dans l’Eglise.  En fait la Constitution Dogmatique sur l’Eglise préparée pour Vatican I affirme explicitement que l’Eglise du Christ “n’est pas une communauté de personnes égales… C’est une société inégale, non seulement parce que parmi les fidèles certains sont des clercs et d’autres des laïcs, mais surtout  dans l’Eglise le pouvoir vient de Dieu et ainsi il est donné à certains pour sanctifier, enseigner et gouverner et à d’autres pas.”[12]  Puis Vatican II a changé cette mentalité d’exclusion.  Des efforts furent faits pour admettre les laïcs dans les conseils Paroissiaux.  Les Communautés chrétiennes de base commencèrent à former des responsables laïcs.  PCP II réitéra le sentiment de Vatican II.  Le rôle des jeunes fut mis en valeur lors de la dernière célébration des JMJ à Manille en Janvier, 1995.  Malgré tout cela, Jose de Mesa, un théologien laïc pose la question suivante :

 

Et pourtant, ne commettrait-on pas une erreur en s’enthousiasmant devant ce changement d’attitude ? Il semble n’y avoir ici aucune reconnaissance des blessures psychologiques qui ont été infligées au laïcat pendant si longtemps.  Elles ne vont pas disparaître comme par magie tout simplement parce qu’il y a eu un tournant à 180° au sujet de la place du laïcat dans l’Eglise.  Si les laïcs femmes et hommes avaient été traités aussi longtemps (des siècles) comme des inférieurs, il est clair que tout cela ne va pas être résolu en un court laps de temps.  Les vieilles habitudes ne se changent pas si facilement.  A part le changement de mentalité à l’égard de leur dignité qui devra subir un processus d’évolution il y a la question des blessures psychologiques qui ne saurait être minimisée ni ignorée.[13]

 

Cela n’aidera sûrement pas si le clergé en pratique garde toujours ce complexe de supériorité.  Les membres des conseils paroissiaux peuvent-ils réellement exprimer leurs opinions?  Est-ce que les prêtres directeurs d’écoles agissent de manière collégiale avec leurs professeurs et personnel laïcs?

 

Un autre défi auquel est confrontée l’Eglise ce sont les mouvements   religieux transparoissiaux comme El Shadai dirigé par et regroupant surtout des laïcs.  Comment se fait-il que ces mouvements réunissent des foules pour leurs célébrations qui durent deux jours, chose impensable pour les paroisses ordinaires?  A quels besoins répondent-ils que la structure ordinaire de l’Eglise ne prend pas en considération?  Quel effet la fascination des gens à ces services produit-elle sur leur spiritualité?

 

Finalement une question délicate.  Que pense l’Eglise des membres laïcs puissants de l’Opus Dei qui manifestent ouvertement leur mépris ou au moins leur désintérêt pour les grandes lignes de Vatican II ou même PCP II, qui semblent vouloir ramener l’Eglise au Concile de Trente?

 

4          Minorités culturelles / Musulmans

 

Les prétendus tribaux Philippins n’ont jamais été conquis politiquement par les pays étrangers qui ont occupé les Philippines.  Mais l’intrusion de la majorité ethnique dominante leur fait perdre non seulement leurs domaines ancestraux, l’équilibre écologique de leur environnement, mais elle érode aussi leurs traditions culturelles sans tirer aucun profit du modèle de développement pour lequel le gouvernement a opté.

 

L’Eglise exprime ainsi sa préoccupation:  “nous devons nous préoccuper activement de soutenir, promouvoir et accélérer le processus légal en leur faveur, et être de leur côté pour que leurs domaines ancestraux, leurs cultures, leurs droits et l’intégrité de leur environnement soient défendus, préservés, et promus. (PCP II, no. 378)  Je crois que l’Eglise devrait aussi faire un effort pour étudier leur culture et leur spiritualité et voir comment celles-ci pourraient enrichir leur foi et la rendre réellement philippine.  Par exemple, le respect de la création que nos ancêtres avaient et que les aborigènes Philippins ont encore aurait pu empêcher le viol de nos forêts et leur vente au profit des multinationales.  Les missionnaires qui se rendent chez eux doivent veiller à ne pas leur imposer la culture occidentale dominante qui caractérise le Christianisme de ces régions.

 

La plus grande minorité culturelle ce sont les Musulmans, qui représentent 4% de la population des Philippines.  Nous avons vu comment dès le début ils ont été considérés par les missionnaires espagnols comme un grand obstacle à la christianisation des Philippines.  Par la suite des chrétiens du Nord ont émigré vers le sud et occupé leurs terres.  Les plans de développement du Gouvernement ne considèrent pas généralement les zones musulmanes comme une priorité.  C’est ainsi qu’il existe une animosité solidement ancrée qui a marqué toutes les époques.  La venue du fondamentalisme aussi bien chrétien que musulman aggrave la situation.

 

Des efforts sont faits en faveur d’un dialogue musulman-chrétien au niveau individuel, par exemple Mgr Tudtud, Fr. Mercado et Fr. Sebastiano D’ambra et Sr. Esther Ramos, et par d’autres groupes.  Par exemple, en 1994, les évêques, le clergé, les religieux et les laïcs de l’Eglise de Zamboanga, Basilan, Jolo, Tawi-Tawi et Ipil ont renouvelé leur engagement dans le dialogue inter-religieux avec les musulmans avec qui ils vivent.[14]  Récemment les 11-12 février, 1995, une conférence s’est tenue sur le fondamentalisme chrétien et l’Islam militant en Asie, à Cagayan de Oro, et le groupe a lancé un appel aux chrétiens d’Asie à se joindre à eux dans leur résolution suivante:

 

a.                 S’abstenir de condamner tout un groupe à cause des actions répréhensibles de quelques uns;

b.                 Promouvoir une étude systématique et intégrée des autres religions et de la spiritualité du dialogue dans les séminaires et les maisons de formation pour les religieux et les laïcs;

c.                 Rejeter les tactiques de manipulation et de prosélytisme pour la raison qu’elles violent la liberté et la dignité de la personne humaine;

d.                 Œuvrer avec les musulmans de bonne volonté pour s’opposer à toute forme d’oppression, d’injustice, quelles que soient les victimes;

e.                 Collaborer avec les musulmans pour dénoncer et s’oppose à la caricature de la religion que l’on trouve si souvent dans les présentations des media.[15]

 

5          Pastorale des  Philippins Déplacés

 

A aucune époque de notre histoire il n’y a eu un tel déplacement de nos populations que dans les deux dernières décennies.  La militarisation et la campagne anti-soulèvements a engendré des refugiés internes qui sont arrivés ou on été forcés à venir de chez eux pour habiter dans des camps aux conditions sanitaires déplorables.  Les calamités naturelles telles que les deux derniers tsunamis ont multiplié les personnes sans domicile qui habitent aujourd'hui encore dans des abris temporaire.  Environ 8 millions de Philippins ont quitté le pays pour travailler aux quatre coins du monde où ils connaissent toutes sortes de problèmes.   Toutes ces personnes ont un besoin urgent que l’Eglise s’occupe d’elles. De plus en plus de congrégations religieuses organisent des œuvres pastorales parmi les personnes qui ont obtenu un contrat de travail à l’étranger, dans le monde entier.

 

6          Préservation de l’Environnement

 

Une question actuelle urgente dont l’Eglise doit se préoccuper continuellement et sérieusement, c’est la crise écologique.  La disparition de nos forêts et la destruction de nos récifs de corail ainsi que d’autres problèmes d’environnement ont atteint un point critique.  A cet égard, l’Eglise selon Sean Mcdonagh, “est arrivée pour prendre en considération ce problème, essoufflée et trop tard.”  C’est seulement dans  l’encyclique Sollicitudo Rei Socialis que l’environnement est entré officiellement dans la doctrine sociale catholique.[16]  La hiérarchie philippine catholique mérite des éloges pour avoir été parmi les premières en Asie à publier une lettre pastorale sur l’écologie en Janvier, 1988.  La FABC a organisé depuis un colloque sur l’écologie à Tagaytay en novembre, 1994 et a repris la question lors de sa sixième Assemblée Générale en Janvier 1995.  De sérieuses recommandations ont été rédigées pour donner lieu à des actions par différents corps.  Prêtres, sœurs, laïcs institutions éducatives ont aussi relevé le défi et des actions créatives ont été initiées en différents endroits.  Cependant le déboisement illégal se poursuit, des projets de développement économique qui mettent en péril l’environnement continuent à être mis en œuvre.  Il faut donc rester vigilant et il faut organiser un réseau coordonné plus systématique des efforts à travers tout  le pays.

 

Il ne suffit pas que l’Eglise détermine les causes de la crise écologique qui lui sont externes, elle doit aussi s’examiner et voir comment une certaine perspective théologique officielle a aussi contribué au problème.   Il y a l’anthropocentrisme dans l’interprétation biblique que l’on trouve même dans la déclaration la plus récente du Saint Siège à la Conférence de Rio lorsqu’il a déclaré que le but ultime des programmes sur l’environnement et le développement est de “placer la création dans toute la mesure du possible au service de la famille humaine.”  Cette domination des humains sur la création et leur apparente séparation d’elle, qui est interprétée à partir du verset: “soyez maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel et de tous les animaux vivants de la terre”, peut, selon Keith Thomas, “être facilement invoquée pour légitimer n’importe quelle exploitation humaine du monde naturel.”[17]  Nous pouvons également à cet égard, rappeler la valeur de la religion cosmique de nos ancêtres qui révéraient la nature et s’excusaient avant d’abattre un arbre par nécessité.

 

7.         Œcuménisme

 

Ainsi qu’il a déjà été dit, l’œcuménisme authentique aux Philippines est né de l’engagement commun de catholiques et de protestants dans la lutte pour la justice à l’époque de la loi martiale et qui dure encore aujourd'hui.  Il ne semble pas y avoir de progrès au niveau officiel.  Je crois que si l’Eglise catholique conserve l’attitude “nous avons la vérité et nous serons un lorsque nos frères séparés reviendront vers nous”, alors rien de fondamental ne changera à ce niveau.

 

8          Le processus de paix

 

Dans le conflit politique interne entre le gouvernement et les groupes de résistance armés, l’Eglise a offert et doit continuer à offrir sa médiation.  Elle doit insister qu’il ne peut y avoir aucune paix durable sans justice.

 

Telles sont les questions auxquelles, selon moi, l’Eglise doit s’attacher en entrant dans le prochain millénaire.  Sur certaines de ces questions, de beaux documents ont été rédigés. Pour d’autres, on a commencé à prendre des mesures.  Quant au reste, des avancées majeures restent encore à être enregistrées.

 

Confrontés à ces tâches variées et écrasantes, nous sommes ramenés à notre point de départ:  ce bref et merveilleux moment d’EDSA où nous avons oublié nos différences et avons agi comme un seul peuple et avons réalisé “l’impossible”.  C’est une telle solidarité qui est nécessaire pour propulser dans ce millénaire une Eglise en prise sur la réalité.  Conscient de la difficulté à laquelle l’Eglise est confrontée pour la mise en pratique de sa vision, le document PCP II conclut:

 

“Tout récapituler dans le Christ” aux Philippines aujourd'hui  – c’est une mission dont la difficulté ne nous échappe pas.  Car cela exige de nous que nous allions à l’encontre de tout ce que nous avons été en tant que peuple jusqu'à présent.  Cela demande que nous dépassions les loyautés familiales, les intérêts politiques, les obsessions de classes, les jalousies régionales – toutes ces petites préoccupations qui ont fait de nous un peuple toujours fractionné.  Cela exige de nous de commencer, simplement commencer, d’être davantage à l’écoute des demandes du bien de tous plus vaste et plus  grand.

 

C’est une entreprise impossible.  Mais nous l’osons avec l’assurance de l’Homme qui a dit:  “Ce qui est impossible aux hommes est possible pour Dieu.”  C’est avec Lui, en Lui donc que nous tentons l’impossible.  C’est ainsi que nous proposons de commencer à être une communauté d’authentique solidarité. (PCP II, 665 – 666)

 


[1] Antonio Morga, Sucesos de las Islas Filipinas, (Mexico: Geronimo Balli, 1609) in Blair and Robertson, vol. XVI, pp. 116-117.

 

 

[2] Rodriguez Levesque, The Philippines:  Pigafetta’s Story of Their Discovery by Magellan (Quebec: Levesque Publication, 1980), p. 50.

 

[3] Gaspar de San Agustin, Conquista de las Islas Filipinas (Madrid: No name of publisher, 1698), p. 52.

 

[4] Pedro Boges,  Metodos Misionales en la Cristianizacion de America (Madrid: Consejo Superior de Investigaciones Cientificas, MCMLX),  p. 274.

 

[5] John Schumacher, Readings in Philippine Eglise history (Quezon City: Ateneo de Manila Press, 1979), p. 98.

 

[6] Teodoro Agoncillo and Milagros Guerrero, History of the Filipino People (Quezon City: R.P. Garcia Publishing Co., 1973), p. 126.

 

[7] Gaspar de San Agustin, quoted in Horacio de la Costa, “Development of the Indigène Clergy” in Gerard Andersen, Studies in Philippine Eglise History (Ithaca: Cornell University Press, 1969), pp. 88-89.

 

 

[9] Mario Bolasco, “USA and Missionary Expansion”, talk given at the meeting of EATWOT Working Commission on Eglise History, Bombay, August 25 – 28, 1985, p. 14.

 

[10] Cf. Pedro Salgado, “Church and Violence: Philippine Experience” in Yeon Choo Loh, Theology and Politics, (Singapore, Atesea, 1993).

 

[11] Acts and Decrees of the Second Plenary Council of the Philippines (Manila: CBCP, 1992)

 

[12] Quoted in Jose de Mesa, “Following of Jesus and Lay Empowerment: in P. Bernier, Journeying with the Spirit: A Commentary on PCP II (Quezon City: Claretian Press, 1993), p. 86.

 

[13] Ibid., pp. 87-88.

 

[14] “Commitment to Dialogue” in World Mission, April – May 1994, p. 10.

 

[15] Statement of Asian Journey ’95, Cagayan de Oro, February 11 -12, 1995, pp. 65-66.

 

[16] Sean Mcdonogh, “The Chrétien Vocation to Promote Justice, Peace and the Integrity of Creation”, an FABC Study Paper, No. 72,e, p. 26.

 

[17] Keith Thomas, “Man and the Natural World”, quoted in Ibid., p. 38.