Les Croisades


"Jérusalem est la cité des cités, la sainte parmi les saintes, la reine des peuples, la princesse des provinces. Elle est située au centre du monde, au milieu de la terre, afin que tous les hommes puissent se diriger vers elle." disait Jacques de Vitry, évêque de Ptolemaïs au XIIIe siècle. Ce fut l'un des plus éloquents historiens de la Croisade. Un poète de la même époque ajoutera dans un élan de fervente inspiration : "Elle doit attirer les fidèles comme l'aimant attire le fer, comme la brebis attire l'agneau par le lait de ses mamelles, comme la mer attire les fleuves auxquels elle a donné naissance." Sous l'influence de telles convictions, on comprend le puissant intérêt des chrétiens pour la Ville Sainte. Depuis la conversion de Constantin 1er, Jérusalem avait eu à subir de nombreuses profanations de la part des infidèles, et les Occidentaux rencontraient de plus en plus d'obstacles pour visiter les Lieux Saints. 


Le 7ème siècle vit la conquête de la Palestine par les Arabes ou Sarrasins. Ce fut l'épreuve la plus pénible pour la chrétienté. Les pèlerins à leur retour de Terre Sainte, relataient les vexations et les sacrilèges dont ils avaient été témoins ou victimes. La population de la Judée chrétienne était réduite à la servitude, frappée d'un lourd tribu, bannie de ses temples transformés en mosquées et enfin obligée de cacher et de faire disparaître les emblèmes extérieurs de son culte. 

Le pape Sergius IV avait adressé une lettre au clergé et aux princes pour les engager à secourir leurs frères d'Orient, et quelques années auparavant, en 1002, Silvestre II s'était écrié : " Soldats du Christ, levez-vous ! Il faut combattre pour lui. " On voyait déjà poindre là, la première idée des Croisades. Une expédition, composée de Pisans, de Génois et de sujets d'un roi d'Arles, pris la mer et alla débarquer sur les côtes Syriennes. Elle y causa quelques dommages, mais sans véritablement s'avancer dans ce pays. Cette mini expédition, eut pour effet de faire cesser les persécutions infligées aux pèlerins ainsi qu'aux chrétiens d'Orient. 

Le chemin que suivaient les pèlerins pour se rendre à Jérusalem traversait des territoires sous l'autorité des Turcs, et les principales villes comme Ephèse, Nicée, Tharse, Antioche, Edesse, dont les noms se rattachent aujourd'hui à de glorieux souvenirs. Dans ces villes, le culte catholique romain n'avait pas le droit de se produire au grand jour. En 1008, Hakem ordonna la destruction du Saint-Sépulcre. Il ne fut rebâti que sous le califat d'Al-Mostansa-Billah en 1047. Conquise peu à peu par les Turcs Seldjoucides, l'Orient allait bientôt changer de maîtres. Les envahisseurs Turcs allaient conquérir peu à peu la Perse, la Syrie et la Judée. 70 ans plus tard, un appel à la guerre sainte retentit de nouveau dans le monde chrétien. Ce cri de douleur et d'indignation fut jeté par le pape Grégoire VII. " Les maux des chrétiens d'Orient, écrivait-il, m'ont ému jusqu'à me faire désirer la mort ; et je préfère exposer ma vie pour délivrer les Lieux Saints plutôt que de commander à l'univers. Venez, fils du Christ, et vous me verrez à votre tête ! ".

De telles paroles ne pouvaient qu'allumer dans le cœur des chrétiens que la foi et l'espérance, et près de 50.000 chrétiens firent vœu de suivre le successeur de Saint Pierre. Les luttes politiques que Grégoire avait menés et le refus de l'empereur Henri IV (la querelle des investitures) empêchèrent ce grand pape d'entreprendre l'expédition qui devait être le couronnement de son œuvre apostolique. Grégoire mourut en 1085. Victor III, qui lui succéda, continua à prêcher la guerre Sainte contre les infidèles. 

En 1095, soit une vingtaine d'années plus tard, les envahisseurs furent chassés à leur tour. Jérusalem fut reprise après un siège de 40 jours. La Judée retomba sous le joug des califes d'Egypte. Pour les pèlerins, rien n'avait changé, ils restaient exposés à toutes les servitudes et les portes de Ville Sainte ne s'ouvraient que pour ceux qui pouvaient payer une pièce d'or. "  Dépouillés de leurs biens, courbés sous le joug le plus dur et le plus humiliant, dit un chroniqueur contemporain, les chrétiens éprouvèrent plus de maux qu'en aucun temps ". Pierre d'Acheris, plus connu sous le nom de Pierre l'Ermite, entreprit en 1093 le voyage de Jérusalem. L'esprit illuminé par la méditation et la pénitence, il eut un jour, alors qu'il priait devant le Saint Sépulcre une révélation. Une voix lui dit : "Pierre, lève-toi ! Cours annoncé à mon peuple la fin de l'oppression. Que mes serviteurs viennent, et que ma terre soit délivrée !". Il quitta alors la Palestine, traversa la mer et alla se jeter aux pieds du pape Urbain II, qui après l'avoir écouté le chargea d'appeler les peuples à la guerre sainte. Il parcourut la plus grande partie de l'Europe, voyageant sur une mule, un crucifix à la main, les pieds nus, la tête découverte, le corps ceint d'une corde, couvert d'un long froc et d'un manteau d'étoffe la plus grossière. Il communiqua à tous les cœurs, le zèle ardent qui le dévorait. Le peuple se pressait en foule sur les traces de ce prédicateur qui fut reçu comme un envoyé de Dieu. 

Urbain II, encouragé par ces élans de foi et par les sollicitations pressantes de l'empereur Alexis de Commène, convoqua un concile le 14 novembre 1095 à Clermont. Le concile débuta le 18ème jour du même mois. L'appel d'Urbain II s'adressait surtout aux hommes de guerre. Par contre, une foule de non combattants et de pèlerins fut galvanisée par ce projet. 

Pierre l'Ermite avec sa fougue d'illuminé, parla en premier, il exposa les misères de l'Eglise d'Orient. Après lui, le pape prit la parole et appuya son allocution enflammée des arguments politiques et de la religion. Le pontife s'écria alors " Dieu le veut ! Dieu le veut ! " (Diex le veult, en langue d'oïl ; Deus le volt en langue d'oïl). Ces paroles allaient devenir pendant près de deux siècles la devise des croisades. Montrant également à la foule le signe de la Rédemption, il reprit : " Que la croix brille sur vos armes et vos étendards ! Portez-la sur vos épaules et sur votre poitrine ; elle deviendra pour vous l'emblème de la victoire ou la palme du martyre ; elle vous rappellera sans cesse que Jésus-Christ est mort pour vous et que vous devez mourir pour lui ! ". Un des cardinaux, le futur pape Innocent III, récita les paroles du Confiteor, et tous, se frappant la poitrine, obtinrent l'absolution de leurs pêchés. Chacun mit la croix rouge à son épaule ; les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y suffirent pas. Il y en eut même qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge. Alors tous, barons, chevaliers, prélats, clercs, artisans et laboureurs attachèrent sur leurs habits une croix rouge. De là le nom de Croisade que porta la guerre sainte, et de Croisés, donné à ceux qui y prirent part. Le premier des princes qui se croisa fut Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse. Il avait déjà conduit une expédition contre les musulmans d'Espagne. " On vit, dit Michelet, les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils avaient aimé : leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants, ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de prédication, ils se prêchaient les uns les autres. La plupart des croisés étaient pénétrés d'une foi sincère, et obéissaient à un de ses élans irrésistibles. " Le concile fixa le départ de la Croisade pour l'Ascension de l'année suivante. Mais le peuple n'attendit pas pour se mettre en route que les chefs de la Croisade eussent organisé leurs forces. Une première armée, composée de Franco-Lorrains, gens de tout âge et de tout sexe, de pauvres et de serfs, se mit en marche dès le 8 mars 1096, sous la conduite d'un pauvre chevalier bourguignon Gauthier Sans Avoir. Elle fut bientôt suivie par une seconde troupe tout aussi dépourvue de discipline. Elle avait à sa tête Pierre l'Ermite. Toutes deux s'avancèrent par le bassin du Danube. Cette foule, indisciplinée se livrait au pillage pour se nourrir. L'avant garde de Gauthier ne comptait que huit cavaliers : attaquée par les Bulgares, près de Belgrade, elle traversa l'Hémus, Philippopolis et Andrinople. Après deux mois de fatigues et de misères épouvantables, Gauthier, et ce qui restait de sa troupe arrivèrent sous les murs de Constantinople. Ils y attendirent Pierre l'Ermite. Cette seconde troupe fut plus éprouvée encore. L'attaque imprudente qu'elle dirigea contre Semlin, suivie du massacre de 4 000 de ses habitants pour venger quelques croisés tués, amena une attaque générale des Bulgares sous les murs de cette ville. Pierre perdit plus de 10 000 de ses compagnons. Il arriva malgré tout avec encore plus de 30 000 pèlerins devant Constantinople.

L'armée de Pierre et de Gauthier, à laquelle s'étaient ralliés les restes misérables de deux autres troupes venues, l'une du Palatinat sous la conduite du moine Gotschalk, et l'autre des bords de la Moselle et du Rhin, dirigées par le prêtre Volkmar et le comte Emicon, que les Hongrois, révoltés de leurs excès, avaient presque anéanties. C'est au total environ 100 000 hommes qui se trouvaient rassemblés devant Constantinople. L'empereur Alexis de Commène, se hâta de se débarrasser de ces hôtes devenu indésirables par leurs indisciplines, en leur fournissant les vaisseaux nécessaires pour traverser le Bosphore. Au moment même où ces pèlerins campaient devant Constantinople, les premières troupes de soldats croisés se lançaient sur les routes menant vers la capitale byzantine. Cette armée comptait l'élite des hommes d'armes. Elle se divisera en trois corps pour ne pas épuiser les pays qu'elle traversait. Le premier corps composé de Flamands et de Lorrains fut placé sous les ordres de Godefroy de Bouillon ; le second corps, composé de Normands et de Bourguignons eu pour chef le comte Hugues de Vermandois et le troisième d'Aquitains et de Provençaux, fut commandé par le comte Raymond IV de Toulouse.

Tous les chefs qui l'entreprirent étaient renommés par leurs hauts faits. Ils commandaient des hommes aguerris et habitués à la discipline, bien équipés, pourvus de guides et de vivres. Ils étaient environs 100 000 cavaliers et 300 000 gens de pied. En y ajoutant les femmes, les enfants, les vieillards, les moines et les valets de toute sorte, cela faisait plus de 600 000 personnes qui s'élançaient vers Jérusalem. Alexis de Commène qui les avait appelés, s'effraya à leur vue. Au bout de plusieurs mois d'attente, en mars 1097 cette armée passa le Bosphore de Thrace et se dirigea vers Nicée.

La ville de Nicée fut le premier objectif des croisés, la capitale du sultanat Seldjoukide de Roum. Située à un endroit stratégique important, sa prise était nécessaire afin d'assurer le succès de toute avance en territoire Turc. Très bien fortifiée, Nicée était constituée de 240 tours et ses remparts formaient un pentagone, dont le côté ouest touchait aux berges du lac Ascanius. Dirigée par le sultan Kilidj Arslan, ce dernier ne réalisa pas l'ampleur du danger auquel il faisait face, car quelques mois auparavant il avait facilement écrasé les troupes de Pierre l'Ermite. Il avait quitté sa capitale avec son armée pour disputer la suzeraineté de Mélitène. Lorsqu'il apprit l'arrivée des croisés en Asie Mineure, il était déjà trop tard.

Godefroy de Bouillon, accompagné de Tancrède, Robert de Flandres et Hugues de Vermadois arriva à Nicée le 6 mai 1097. Godefroi installa son camp au nord, Tancrède à l'est et le sud fut réservé à Raymond. Le siège commença le 14 mai 1097. Le 21 mai, le sultan arriva à Nicée. Il attaqua les soldats de Raymond, qui fut un moment en difficulté. La bataille dura toute la journée, et l'avantage ira aux hommes du comte et au contingent Flamands qui était venu lui prêter mains fortes. Les turcs se replièrent, et le sultan abandonna la ville à son sort. Elle tomba ainsi aux mains des croisés le 20 juin 1097.

Le 26 juin 1097, les croisés se préparèrent à lever le camp et à entreprendre la longue route vers Jérusalem. Mais la soif, la difficulté des chemins et les attaques incessantes des hordes asiatiques commandées par Kilidj-Arslan leur rendirent extrêmement pénible la traversée de la Phrygie et de la Syrie. Le sultan pratiquait la politique de la terre brûlée, dévastant les campagnes et bloquant les puits.

Le 5 juillet 1097 Kilij Arslan et Ghazi sont écrasés lors de la bataille de Dorylée. Le sultan lui-même abandonnera son camp avec toutes ses richesses et son trésor personnel. Du côté turc les pertes sont énormes, certains historiens annoncent 80 000 morts abandonnés sur le champ de bataille. Puis, les croisés, soumis à une marche forcée de quatre mois atteignirent Antioche le 20 octobre 1097.

La ville d'Antioche était à environ une vingt kilomètres de kilomètres de la Mer Méditerranée. Les fortifications furent construites sous l'empereur Justinien et réparées par les Byzantins. Au sud, à 300 mètres au-dessus de la ville, se trouvait la citadelle. La ville possédait cinq portes. Malgré les 400 tours qui complétaient le système défensif de la ville, et après plus de huit mois de siège, Antioche redeviendra chrétienne le 3 juin 1098.

Le 11 décembre 1098, après quinze jours de résistance, les notables de la ville de Maara, voisine d'Antioche, obtiennent de Bohémond la vie sauve pour tous les habitants. Malgré la promesse du nouveau maître d'Antioche, la ville fut pillée et quinze mille habitants furent égorgés. Le chroniqueur Raoul affirma : "Les nôtres faisaient bouillir des païens adultes dans des marmites et fixaient des enfants sur des broches et les dévoraient grillés." Ces faits furent confirmés dans une lettre officielle des chefs adressée au pape depuis la Palestine : "... une terrible famine a mis l'armée dans la cruelle nécessité de se nourrir des cadavres de sarrasins et de chiens..." 

En janvier 1099, Raymond quitta Antioche avec tous ceux qui voulaient le suivre. Ils ne rencontreront que peu d'opposition sur le chemin qui allait les mener vers Jérusalem. Ils s'emparèrent de la forteresse d'Hisn al-Akrâd, le futur Krak des Chevaliers. Le 19 mai, ils traversèrent la rivière du Chien. Ils passèrent à Beyrouth, Sidon et s'arrêtèrent quelques jours devant Tyr. Le 20 mai, ils furent à Acre, puis vînt ensuite Haïfa, Césarée.

Et finalement, le 7 juin 1099, soit deux ans et demi plus tard ils arrivèrent enfin en vue de Jérusalem. Du haut de la colline Montjoie, au cri de HIERUSALEM ! HIERUSALEM !, tous se prosternèrent et demandèrent le combat. Le siège commença aussitôt. La puissante armée partie nombreuse d'Europe, se trouvait réduite à environ 20 000 hommes de pieds et à 1 500 chevaux. Toutefois, ils étaient aguerris après plus de deux années de campagnes et de privations.

La flotte génoise qui apportait des vivres, fut en grande partie prise et brûlée. A la résistance de l'ennemi se joignirent les horribles tortures de la soif. Manquant de tout, et tentant le tout pour le tout, l'assaut général fut donné le 15 juillet 1099. La ville sombra dans un sinistre carnage, les croisés se livrèrent à un des plus abominables massacre de l'Histoire. Les portes furent enfoncées, les civils, hommes, femmes, enfants, vieillards furent exécutés sans distinction, ni pitié. Toute la communauté juive fut enfermée dans une synagogue où l'on mit le feu. La victoire fut totale, en deux jours, 70 000 personnes tant juifs que musulmans furent massacrées, si bien que les vainqueurs marchaient dans le sang jusqu'à la cheville.